+ Nashville Chrome - Bass Rick
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Bass Rick Nashville Chrome

"Nashville Chrome" de Rick Bass,
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Anne Rabinovitch.

Prologue


Pendant un moment, les enfants - Maxine, Jim Ed, Bonnie - furent trop jeunes pour connaître l'ampleur de leur don, ni même pour savoir que leur vie était dure. Leurs parents avaient toujours été pauvres, mais jamais à un point aussi désespéré. À aucune période de leur existence leurs talents - de chasseurs ou de fermiers, de voyageurs de commerce ou de tailleurs - n'avaient échoué à rassasier les bouches affamées de leur famille. On disait à présent dans le pays que la Grande Dépression était terminée, mais là où ils vivaient, dans l'Arkansas du centre sud, non loin du Mississippi - dans les marais, entre les crêtes dentelées qui dominaient Poplar Creek -, rien n'avait changé. La situation avait été difficile avant la Dépression, puis avait empiré pendant la crise, mais les gens ne remontaient pas encore la pente, même si le peu de nouvelles qui leur parvenait dans les collines indiquait que tout allait mieux.
Floyd et Birdie, les parents des enfants, souffraient encore cruellement de la faim, des privations - se demandant pourquoi ils se trouvaient sur terre, pourquoi on les avait mis au monde.
Mais pendant quelque temps, les frères et sœurs ne connurent pas ce désespoir. Ils auraient pu l'absorber comme les bancs de brouillard qui s'élevaient du marais certains soirs, ils auraient pu s'en imprégner nuit et jour, il aurait fini par envahir tout leur être, chassant peu à peu la vitalité dont ils avaient hérité à leur naissance : mais pas encore, pas alors. Floyd buvait beaucoup et travaillait plus dur : abattant les chênes et les noyers amers avec des haches et des tronçonneuses, les tirant hors du marais avec des mulets ou, quand les mulets étaient blessés, avec des hommes trop pauvres quelquefois pour s'acheter un peu d'essence pour leurs bulldozers et leurs tracteurs - ainsi leur grignotage des bois paraissait aussi infinitésimal qu'incessant. On avait l'impression que l'ancienne forêt repoussait au rythme où les bûcherons débitaient les troncs.
Là où ils travaillaient, des coins de ciel se dégageaient brièvement, laissant pénétrer des petites taches de clarté blanche où fougères et orchidées poussaient, fleurissaient et prospéraient un temps fugace jusqu'à ce que la voûte de jeunes rameaux se referme sur ces clairières.
Avant de découvrir leur vocation, les enfants s'asseyaient au bord de la rivière près de l'une de ces trouées et regardaient passer les eaux lentes et boueuses de Poplar Creek. La ville la plus proche, Sparkman, se trouvait à treize kilomètres. À leurs yeux le monde était encore beau, totalement. Ils restaient là sans rien dire, c'étaient leurs derniers jours de liberté avant qu'ils prennent conscience de leur don - un don qu'ils n'avaient pas demandé, ni acquis à force de travail, mais qui leur avait été imposé à la naissance -, et ils attendaient sans doute que les bouffées de désespoir et de misère imprègnent leur peau telle la fumée des chutes de bois qui brûlaient en tas, une fumée bleue suspendue dans des îlots de soleil au milieu des arbres, comme si une grande guerre faisait rage, une guerre dont ils ne savaient rien, qui se déroulait à leur insu.

L'incendie


Son premier souvenir évoque l'héroïsme et la célébrité, un exploit grandiose, un concert d'acclamations au milieu des ruines.
Âgée de cinq ans, blottie au sein du cocon familial, elle dormait dans la cabane en rondins de son oncle et de sa tante. Les adultes veillaient dans le salon, installés devant la cheminée exposée aux courants d'air. Maxine était couchée sur un matelas en spathes de maïs dans la chambre de derrière, Jim Ed sur une paillasse et Bonnie dans son berceau. Quand elle ouvrit les yeux, elle vit des pépites or et orangé qui avaient la forme et la taille des étoiles, et plus haut dans le ciel, de vraies étoiles.
L'image s'élargit.
Entraînées par la brise qu'elles suscitaient, les étincelles devinrent des flammes, puis des segments de la toiture en bardeaux de cèdre commencèrent à se recroqueviller et à flotter vers le haut telles des feuilles de papier en feu.
Elle resta allongée et attendit, observant le spectacle.
Quand les premières parcelles incandescentes atterrirent sur son lit, elle s'arracha enfin à sa rêverie, se leva d'un bond, prit Bonnie dans son berceau et Jim Ed sur sa paillasse, un bébé dans chaque bras, puis s'élança dans la pièce voisine, un tison fumant dans ses cheveux noirs ébouriffés, fonçant dans le salon comme si elle entrait sur scène, criant un seul mot, feu, tous les adultes lui prêtant une attention extrême, le visage empreint de respect, attendant d'en savoir plus.
Ils se précipitèrent tous dehors, dans les bois enneigés, les femmes et les enfants en premier, attrapant des édredons au passage, pendant que les hommes essayaient de lutter contre l'incendie, mais en vain ; la maison avait commencé à brûler par le haut pendant qu'ils jouaient de la musique et cela durait déjà depuis un moment, elle était en train de s'effondrer sur eux, les poutres crépitaient et se désagrégeaient. À la fin ils ne purent sauver que la bible, les fusils, les guitares, les violons, les banjos et les tympanons.
Le chemin comporte de multiples détours où l'on aurait pu regarder en arrière et dire : Si les choses avaient dégénéré ce soir-là, si elles s'étaient passées autrement - si Maxine n'avait pas fait ceci, si Jim Ed et Bonnie n'avaient pas fait cela - rien de tout ce qui est arrivé après n'aurait jamais eu lieu.
Une seule fois, avec le recul, il apparut que dès le début une seule route avait été possible, dont la destination et l'issue - l'esclavage de la célébrité - étaient aussi inévitables que les bifurcations infinies.
Que les voix les plus merveilleuses, la plus belle harmonie de la country, soient venues d'un marécage aussi misérable - Poplar Creek, dans l'Arkansas - et que cette gloire ait rejailli sur eux trois, leurs voix s'entrelaçant pour donner au pays précisément ce dont il avait le plus besoin ou qu'il désirait le plus - cet éclat soyeux après tant de dénuement, un son qui prendrait le nom de Nashville Chrome -, tout cela donne à réfléchir à l'observateur. Leurs voix fabuleuses sont-elles le résultat de leurs propres aspirations, ou d'une triple coïncidence ? Ils étaient au bon endroit au bon moment, et au mauvais endroit au bon moment.

Le feu, élément incontournable de chaque jour de l'enfance. Ils brûlaient du bois dans leur poêle toute l'année, pas seulement pour se chauffer mais pour faire la cuisine et se laver. En automne les feuilles rouges, jaunes et orangées tombaient sur le flot lent et marron du cours d'eau où elles flottaient puis s'amassaient si nombreuses que la rivière même semblait en feu. Et tandis que les hommes grignotaient la forêt, entassant les branches et les brindilles des troncs noueux, ils continuaient de brûler les chutes dans de grands bûchers. Dès le début, la fumée donna aux enfants une voix rauque, profonde. Dans les petits villages perdus tout le monde chantait et jouait de la musique, mais les voix des enfants étaient différentes, ensorcelantes, surtout quand ils chantaient les accords. Personne ne pouvait mettre le doigt dessus, mais le charme opérait. Le son fascinait, il avait un effet apaisant. Il guérissait dans l'âme de ceux qui l'entendaient une blessure enfouie, quelle que soit son origine.
Cependant les chanteurs n'éprouvaient aucune régénération de cet ordre. Pour Jim et Bonnie, le son jaillissait simplement sans paraître les toucher, sans les atteindre ni les consoler. Ils pouvaient le prendre et le laisser ; c'était une farce, un tour de magie, un phénomène.
D'où venait-il et, quand ils seront morts, où s'enfuira-t-il ?

Le pont


L'appel avait dû être lancé au hasard, sur les rives de Poplar Creek, et passer simplement au travers de leur être. Ce devait être un accident de la nature, un phénomène, une mutation de l'histoire. Comme si un ordre supérieur avait décidé de faire d'eux des marionnettes - de les garder prisonniers du don puissant qui s'apprêtait à éclore ; comme si ce don, ce son, jailli à un tournant de la misère, de la faim, de l'indigence, de l'aspiration, s'était métamorphosé ainsi. Aucun travail n'est jamais perdu, et l'attente est en fin de compte récompensée.

Leur père, Floyd Brown, avait un problème d'alcool, on ne pouvait le nier, cela aussi fut sans aucun doute l'un des éléments minimes qui contribuèrent à élaborer leur son, à aiguiser leur capacité à maîtriser et à tempérer leurs voix, chacune s'accordant et s'ajustant aux autres, même pour la note du milieu, chacune des trois voix se lovant sur les deux autres pour créer un son vaporeux, tourbillonnant. Chacun écoutait l'autre avec attention, avec une sensibilité habituée à évaluer rapidement - à la seconde près - l'humeur de Floyd, grâce à des signes infimes. Il avait déjà perdu une jambe en abattant un arbre et avait une peur terrible de perdre l'autre, mais ce n'était pas pour cela qu'il buvait : il avait commencé bien avant.
Les Brown ne seraient pas les premiers à se forger un nom dans l'ombre d'un parent alcoolique. Mais leur son ne venait pas de Floyd, ni de leur mère, Birdie. Il était si élémentaire qu'il aurait pu venir de n'importe qui.
Bien avant qu'ils soupçonnent l'existence de ce fardeau d'une qualité rare - dont ils étaient destinés à supporter la charge -, le monde les avait préparés à ce voyage, leur enseignant de la manière la plus brutale le chemin que leurs vies allaient prendre.
Un vieux pont de bois enjambait Poplar Creek, à l'endroit où une cuvette rejoignait l'autre. Les Brown vivaient dans l'une, et les bouilleurs de cru clandestins à qui Floyd achetait son whisky, dans l'autre. Pour s'approcher du repaire des contrebandiers il fallait franchir ce pont, aussi aucune visite surprise n'était-elle possible, et seule venait la clientèle régulière.
D'habitude Floyd buvait presque toute sa réserve - parfois jusqu'à la dernière goutte - avant de réunir assez de pièces de monnaie ou d'œufs, ou un chargement de bois de premier choix, pour les troquer contre de l'alcool, puis il traversait le pont afin de s'approvisionner de nouveau. Quand c'était le moment d'y aller, peu lui importait qu'ils soient en train de rentrer de l'église, ou en route pour un concert du samedi soir chez son frère, ou en chemin vers la ville pour faire des courses : quand il avait besoin de whisky, rien d'autre ne comptait.
Ils étaient tous les sept dans la voiture la fois où les Brown furent initiés aux ponts - où la leçon des ponts s'inscrivit en lettres de feu ineffaçables dans leurs jeunes esprits, dans l'architecture du mythe et de la destinée.
Floyd, qui avait fini tout son whisky, se précipita chez l'un des distillateurs locaux, emmenant toute la famille pour une raison ou une autre. C'était le printemps, la pluie tombait sans interruption depuis une semaine. Les bois étaient trop boueux pour couper des arbres et, de toute manière, il n'avait pas assez de carburant pour faire tourner la scierie. Il avait bu pendant tous ces jours de pluie, jusqu'à la dernière goutte. Quand il arriva au pont et vit qu'il était sous l'eau, cela ne le découragea pas le moins du monde. Il distinguait encore la trace de l'ouvrage sous le flot en crue, les clapotis indiquant son emplacement approximatif ; et avec sa famille toujours entassée dans la Model A, il avança doucement sous les rideaux de pluie. Birdie s'agitant sur le siège avant, la petite Norma dans les bras, Maxine, Jim Ed, Bonnie et Raymond serrés à l'arrière.
La nuit tombait, Floyd fonça, pilotant le véhicule au jugé, les pneus roulant à l'aveuglette sur le bois recouvert par trente centimètres d'une eau frémissante. Au centre, la rivière avait trois mètres cinquante de profondeur. Floyd dit qu'ils devaient traverser maintenant ou jamais, que l'eau allait continuer à monter et que, s'il n'atteignait pas l'autre rive dès à présent, il devrait sans doute attendre une semaine avant de pouvoir franchir le pont.
Il n'était pas même arrivé au milieu quand il perdit le contrôle de la voiture, qui dérapa, fit un demi-tête-à-queue et pencha vers l'aval. Les passagers se déversèrent au-dehors.
Les enfants flottaient tout autour, ballottés par le courant, agrippant les parties de la voiture qu'ils pouvaient atteindre : une poignée de portière, un cadre de fenêtre ouverte, un phare. Un nuage de vapeur s'élevait du radiateur qui ressemblait à un évent de baleine. La pluie fouettait leurs visages. Birdie hurlait, retenant Norma par la peau du cou comme un chaton. Resté seul dans la voiture, Floyd se cramponnait au volant, l'air dépassé pour l'instant, mais sûr de se tirer de ce mauvais pas.
Un côté du véhicule était submergé, mais un pneu adhérait encore aux planches centrales du pont, vibrant sous la force du courant. Le tourbillon faisait tourner les quatre roues et, tel un animal blessé, la voiture semblait s'efforcer de reprendre sa route.
Ils devaient simplement tenir bon, c'était leur première tâche, mais ils ne pourraient pas résister éternellement. Floyd commença à se rendre compte de la situation - il avait de l'eau jusqu'à la poitrine - et il sortit le bras pour ramener les enfants à l'intérieur l'un après l'autre. Les petits étaient trempés, ils lui échappaient par moments, et quand il essayait de retenir celui qui lui glissait entre les doigts, il lâchait les autres une seconde, puis devait tous les rattraper. Parfois, l'enfant emporté s'accrochait à la main tendue de l'un des autres enfants, et l'espace d'un instant, ainsi suspendus dans le courant, ils ressemblaient à une queue de cerf-volant ; si un témoin avait assisté à la scène, il ne leur aurait donné aucune chance de s'en tirer.
Pourtant, à la lueur du crépuscule, sous la pluie battante, un vieil homme apparut sur le promontoire. Pieds nus, il avait une barbe de plusieurs jours et portait un chapeau de paille mouillé qui avait pris la forme d'une touffe de foin moisi. Il fumait une pipe en maïs d'où s'élevait un héroïque filet de fumée bleutée, si lumineux dans l'ombre qu'il semblait jaillir d'une concoction d'écorce et de copeaux de bois arrosés d'essence, non d'un simple fourneau garni de tabac. L'homme suçait le tuyau de sa pipe comme si chaque bouffée lui procurait la nourriture nécessaire pour ne pas plier sous un tel orage.
Il avait entendu la voiture peiner pour traverser le pont, le moteur malmené par les coups d'accélérateur de Floyd ivre mort, les cris et les pleurs des occupants lorsqu'il avait perdu le contrôle du véhicule puis dérapé dans l'eau. Le vieillard tenait une corde boueuse et élimée, au bout de laquelle était attaché un mulet blanc sale. L'animal penchait la tête en avant, l'air accablé par cette pluie inlassable, ou déjà affligé, peut-être, par le drame qui se déroulait en bas.
Pendant ce qui parut être une éternité le vieil homme et le mulet restèrent là, tels des spectateurs - le crépuscule s'enfonçant peu à peu dans l'obscurité - mais enfin, après avoir évalué la situation au prix d'un effort apparemment surhumain, il s'engagea sur la route pentue qui descendait en montagnes russes vers la rivière, tirant le mulet comme pour le conduire à un rite sacrificiel.
Au bord de l'eau, le vieil homme récupéra une section rouillée d'un solide câble forestier enroulé dans un arbre, un système rudimentaire utilisé autrefois pour tirer les canots qui faisaient la traversée jusqu'au territoire des bouilleurs de cru clandestins. Après l'avoir fixé au cou du mulet sans harnais ni trait, juste un nœud de métal sur le cou musclé de l'animal, le vieil homme s'avança droit dans les rapides qui délimitaient le pont.
Il donnait l'impression de marcher sur l'eau. Il ne se hâtait pas, ne paraissant se soucier ni du sort de la voiture ni du sien propre, mais gardant une allure de promeneur, comme si une approche précipitée risquait à ses yeux de perturber la fragile adhérence négociée sur le pont par le véhicule et ses occupants. S'il se dépêchait, lui-même - le sauveteur miraculeux - risquait peut-être de les effrayer et de les faire tomber dans la rivière, telles les tortues qui, surprises en train de se chauffer au soleil, dégringolaient d'une souche, aussi insaisissables qu'un jeu de cartes battu d'une main maladroite.
Le vieil homme atteignit la voiture, s'agenouilla avec tendresse, comme s'il soignait un animal blessé - un cheval ou une vache dans les affres d'un vêlage difficile - et attacha l'extrémité du câble au pare-chocs avant. Il y avait juste assez de longueur pour faire un nœud - si Floyd avait perdu le contrôle un mètre plus tôt, le câble n'aurait pas pu l'atteindre - et le vieil homme dut vider sa pipe puis s'immerger brièvement pour terminer son nœud, inspirant profondément avant de disparaître sous la surface de l'eau.
Il ressortit, dégoulinant, fit un geste vers Floyd pour indiquer qu'il devait rester immobile même quand la voiture commencerait à bouger, puis dans une obscurité totale à présent, il pataugea jusqu'au mulet qui attendait, se retenant au câble tendu.
Il devint invisible bien avant d'atteindre la rive. Birdie avait cessé de hurler mais le bébé pleurait toujours. Les enfants frissonnaient, claquaient des dents, se cramponnaient les uns aux autres et à la voiture, attendant qu'elle se remette en route.
Ils se demandèrent si le vieux mulet serait assez fort et s'il parviendrait à ne pas glisser dans l'argile détrempée. Ils ne purent s'empêcher d'imaginer la chute de l'animal et le plongeon de la voiture au fond de la rivière, entraînant le mulet tel un hameçon garni d'un appât lesté de plomb. Le mulet réduit à un squelette blanchi sous l'eau, encore attaché au câble métallique, et les carcasses de la famille Brown ensevelies dans l'ancienne Model A.
Dans le monde d'en haut, la voiture se mit à avancer imperceptiblement. Les Brown, le sentant aussitôt à cause d'une pression accrue de la rivière, se cramponnèrent plus fort. Le véhicule commença à se redresser, quittant sa position penchée sur le côté, hissé vers l'arrière comme s'il était cantilevé. Quand ses roues touchèrent à nouveau le sol, l'eau rugissante jaillit par les fenêtres et par les interstices au niveau du capot et du coffre ; soudain les Brown se sentirent glisser à reculons dans leur voiture, assis sur leurs sièges, encore plongés dans l'eau jusqu'à la taille, mais une fois encore, gratifiés de la dignité d'une posture verticale.
Pour chacun d'entre eux, ce fut une seconde chance, bien plus que la nuit où ils avaient réchappé de l'incendie. Ballottés intérieurement par des courants parallèles et contradictoires tandis qu'une force invisible les tirait à travers un élément tumultueux qui lui résistait, ils éprouvaient de la terreur aussi bien que du soulagement en avançant dans les ténèbres.
Ils étaient de nouveau sur le pont, mais ignoraient pour combien de temps ; chacun d'eux se sentait privé de ce qu'il désirait le plus avoir : le contrôle. Jamais ils n'en avaient autant manqué que cette nuit de pluie et de montée des eaux, et ils se taisaient frissonnants dans le véhicule qui gargouillait pendant que le mulet les traînait dans l'obscurité, l'odeur du whisky imprégnant les sièges ainsi que le corps de Floyd, malgré les éclaboussures de boue.
Ils atteignirent enfin l'autre berge, le courant cessa de vibrer contre la carrosserie - le silence les enveloppait, ils eurent l'impression d'accéder à un monde nouveau, dégoulinants comme s'ils vivaient une seconde naissance -, et le vieil homme ordonna au mulet d'interrompre ses efforts, le faisant reculer d'un pas pour pouvoir décrocher le câble. Il aida les Brown à sortir de la voiture, un moyen de transport qui lui était si peu familier qu'au début il ne parvint pas à trouver comment la portière s'ouvrait. Enfin il enroula le câble en remontant jusqu'au mulet et les conduisit en haut du promontoire, puis jusqu'à sa cabane en rondins sur la colline.
Quand ils rattrapèrent le mulet immobile, un peu tremblant, comme à la fin de l'extase, ou peut-être au début - le mulet qui frissonnait, auréolé par un état de grâce, ayant accompli le seul acte au monde pour lequel il avait été créé et auquel il avait été destiné -, ils s'arrêtèrent pour lui faire une brève caresse avant de le laisser à son bonheur solitaire. Puis ils continuèrent de gravir la pente glissante sous la pluie qui n'avait cessé de toute la soirée et redoublait de violence, tandis que l'eau qui se déversait sur le pont continuait de monter, plus haute déjà de plusieurs centimètres.
Quand ils atteignirent la cabane, Floyd alla dans la grange prendre un verre avec le vieil homme - il dit de ne pas s'inquiéter pour le mulet qui rentrerait tout seul et n'aurait pas même besoin de se sécher, mais se coucherait dans la paille s'il avait froid. Pendant qu'ils buvaient et bavardaient, Birdie fit entrer les enfants dans la cabane, où elle ranima les braises de la cheminée, et les petits se blottirent tout près, leurs vêtements fumant devant le feu.
Ils restèrent pour la nuit, Floyd continuant de boire. L'après-midi suivant, le vieil homme conduisit de nouveau le mulet de l'autre côté avec le même câble et, bien que le pont fût encore submergé, Floyd réussit à parvenir à bon port. L'homme revint en arrière pour embarquer Birdie et les enfants dans son canot - ils refusaient de monter dans la voiture -, chaque enfant cramponné à un bout de bois flotté auquel se raccrocher au cas où le courant les ferait chavirer. Mais le rameur était aussi puissant qu'expérimenté et ils arrivèrent sur l'autre berge sans incident, pendant que Floyd, assis sur la rive boueuse avec sa bouteille marron à la main, leur prodiguait conseils et encouragements.
Aucune frontière n'était donc infranchissable, et aucune traversée ne serait jamais facile. Ils avaient déjà appris une chose qui se révélerait utile pour leur parcours.