+ La fille avec la robe à pois - Bainbridge Beryl
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Bainbridge Beryl La fille avec la robe  pois

La fille avec la robe à pois traduit de l'anglais par Laurence Kiéfé.

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Ce 18 mai, en début de matinée, Washington Harold avait fui devant une meute qui balançait des canettes, des bouts de bois et des pierres contre les fenêtres donnant sur le boulevard. Il n'y avait là rien de personnel, simplement il se trouvait au mauvais endroit au mauvais moment ; il n'aurait pas dû courir derrière le chat d'Artie Brune.
Il était maintenant trois heures et demie de l'après-midi et, installé dans la cabine du camping-car d'occasion qu'il venait d'acheter, il attendait l'arrivée de l'Anglaise de Wheeler. Pas un grain de poussière sur le tableau de bord, la moindre trace essuyée au chiffon, tout était impeccable même derrière la pendule miniature avec la tête d'Abraham Lincoln imprimée en fond, derrière les chiffres. Dommage que la pluie laissât des giclées de boue sur la peinture ; mais, protégée par la couche de polish qu'il avait étalée avant que le temps se gâte, ça se nettoierait facilement. La copine de Wheeler allait en avoir plein la vue - la glacière, le lavabo avec eau courante, les petits rideaux coquets. Ils finiraient par se connaître à fond et au coucher du soleil, vêtue de sa robe à pois, elle tournerait la salade pendant qu'il préparerait les apéritifs et allumerait le feu ; plus tard, la nuit venue, il nommerait les étoiles, le doigt pointé vers le ciel.
Si ça marchait vraiment bien entre eux, il pourrait même la mettre dans la confidence à propos de Wheeler. Il ne raconterait pas tout, évidemment. D'après les souvenirs qu'il avait d'elle, il doutait fort qu'elle pût comprendre grand-chose à ses projets. Elle n'était pas bête, mais elle manquait d'instruction. Certaines choses parfaitement banales, comme le fonctionnement de Wall Street et les objectifs des groupes politiques, lui étaient étrangères, ce qui rendait encore plus étonnant l'attachement que Wheeler avait pour elle. Mais bon, Wheeler était un coureur de jupons alors que lui, Harold Grasse, était considéré comme timide. Un gamin timide et un adulte inabordable. Enfin pas exactement, il était plutôt circonspect, sélectif.
Il recula pour distinguer son visage en entier dans le miroir, mais ne vit que son front, dégarni et encore bronzé des vacances passées en Floride. Un front un peu à la William Shakespeare, bombé, intellectuel, même s'il devait bien reconnaître qu'il n'avait jamais fait de merveilles à la fac.
Il scruta le rideau de pluie qui masquait les bâtiments de l'aéroport et le rectangle bétonné du parking. Qu'ils s'enfoncent dans le Maryland et le temps allait s'améliorer. Il mettrait son short et peut-être qu'elle poserait la main sur sa cuisse pour lui caresser la peau. À en juger par le ton de leur correspondance, elle était sacrément amicale, à la frange de l'hystérie. La fois où il l'avait raccompagnée chez elle, en Angleterre, elle se cramponnait à sa main sous prétexte que la rue était dangereuse. Dans la lumière des réverbères, la mort pouvait frapper à n'importe quel moment, avait-elle laissé entendre.
Lissant le papier froissé sur ses genoux, il relut la lettre envoyée par cette femme qu'il était venu chercher.
Harold chéri,
À toute vitesse et avec l'impression que je ferais mieux de ne pas le faire.
Les gens ont été tellement gentils, tu n'imagines pas. Ma copine de la chambre d'en dessous m'a prêté un pantalon et Polly deux pulls et une jupe. Si c'est pas simpa, ça ? En plus, j'ai touché mes points de la Co-op, 6 £ et 15 shillings en tout, ce qui m'a permis d'acheter de l'huile solaire et une nouvelle robe avec plein de pois. La robe, c'est une folie mais pas l'huile parce que j'ai la peau très sensible à cause de ma mère qui soufrait d'anémie pernicieuse avant ma naissance et qui a subi un traitement aux sels d'or, un remède complètement dépassé et considéré aujourd'hui comme dangereux. Une infirmière venait tous les jours lui faire une injection, le genre de piqûre hypodermique qu'on réserve aux chevaux. En ce qui concerne l'argent - je n'ai réussi à trouver que l'équivalant de 47 dollars. J'ai pensé qu'il valait mieux te prévenir parce que je suis très gênée de cette maigre contribution comparée à ta générosité. Polly m'aurait bien donné de l'argent, mais j'avais pas envie de lui en demander. Puisque nos lettres vont se croiser, je voudrait savoir si tu as du nouveau sur l'endroit où pourrait se trouver le docteur Wheeler. Je suis tout excitée par cette histoire et je considère notre rencontre comme un signe du destin. Le docteur Wheeler est peut-être mort... je me suis préparée à cette idée. J'ai lu quelque part qu'il faut envisager la vie comme un rêve et la mort comme un réveil, mais je comprends pas exactement ce que ça signifie, à moins que ce soit religieux.
J'arrête... je t'embrasse... Rose.

P.S. Je suis certaine que, quand on trouvera le docteur Wheeler, il te remboursera ce que j'ai coûté.

P.P.S. pardon pour les fautes.
Tant mieux, pensa-t-il, si elle se sentait plutôt redevable. Cela ne la rendrait que plus docile le moment venu.
Rose n'avait pas apprécié le bruit que faisait l'avion en fonçant dans le ciel et cela avait dû l'amener à respirer bruyamment parce que son voisin n'avait cessé de lui tendre la main en lui répétant de se détendre. Depuis toujours, on lui disait ce qu'elle devait faire, même des inconnus, ce qui était étrange. Celui-là était très gentil, et même s'il avait cru devoir lui confier que sa femme avait mauvaise haleine, elle avait accepté cette main tendue. Ça n'avait rien arrangé.
Elle avait eu tort de refuser le parapluie qu'on lui avait proposé à la sortie de l'avion. Courant tête baissée, elle entra dans le bâtiment des arrivées, les cheveux aplatis et les bas maculés. Attendant, toute dégoulinante, de récupérer sa valise, elle tenta d'apercevoir Washington Harold de l'autre côté des portes vitrées. Où était le soleil qui brillait en permanence, la grande lumière du plein été ?
La salle des arrivées était à moitié vide et elle le repéra d'emblée, adossé à un mur, les mains dans les poches. La barbe, même s'il l'en avait prévenue par lettre, la surprit. Couleur jonquille fanée, elle était large et épaisse, comme celle d'un capitaine au long cours.
- Eh bien, tu t'en es sortie, on dirait.
- Oui... cette pluie, c'est épouvantable.
- Il fait mauvais depuis quelques jours, déclara-t-il en la précédant sous le déluge.
Elle ne vit rien qu'un paysage gris taché de voitures et noyé de pluie. Il s'arrêta en désignant, avec un plaisir manifeste, un grand véhicule garé au bord du parking.
- Si c'est pas beau, ça ! s'exclama-t-il.
- Oh oui... magnifique.
L'eau ruisselait sur son visage et s'insinuait sous le col de son manteau. Debout sur une jambe, elle serrait les dents pour les empêcher de claquer.
- Tu as froid, Rose ?
- Pas vraiment. Je suis fatiguée, je crois... après le vol. Le décalage horaire, je suppose.
S'entendre appeler par son prénom la soulagea. Elle se sentit un peu moins en territoire inconnu. N'empêche, ces retrouvailles étaient gênantes, et soudain, elle fut horrifiée d'être là.
Il finit par déverrouiller la camionnette pour fourrer sa valise à l'intérieur. Elle aperçut des placards, une espèce de cuisinière et ce qui lui parut être un matelas roulé.
- C'est très joli, dit-elle.
Ouvrant la portière latérale, il la prévint que le marchepied était haut, mais sans lui donner de coup de main pour se hisser sur le siège passager. Les boiseries étaient jaunes, cirées à fond et les sièges recouverts de plastique. Observant sa silhouette floue passer devant le pare-brise, elle regretta de ne pas se trouver chez elle, à Kentish Town. Une fois à l'intérieur, il ne fit pas mine de démarrer mais resta là, les mains posées sur le volant rutilant.
- C'est une très jolie camionnette, s'enthousiasma-t-elle, pensant qu'il avait besoin d'être encouragé. Elle a dû coûter une fortune.
- Ce n'est pas une camionnette, corrigea-t-il, c'est un camping-car. Il y a une glacière, un endroit pour accrocher ses vêtements, une table pliante et on peut rabattre les sièges pour faire un lit. Tu vois ce que je veux dire ?
Elle pensa aussitôt que ce qu'il voulait dire, c'était qu'ils n'allaient pas dormir dans des pensions comme elle l'avait supposé. Il ne s'attendait quand même pas à ce qu'elle dorme à côté de lui ? Ils s'écrivaient depuis plus d'un an pour mettre les détails au point mais il n'y avait jamais eu la plus petite allusion, la moindre suggestion...
- La seule chose qui manque, reprit-il, c'est une galerie sur le toit. J'ai pensé qu'on pourrait aller en chercher une en rentrant à l'appartement. Ça te convient ?
- Bien sûr. Je suis à ta disposition.
Il démarra et sortit de l'aéroport dans une gerbe d'eau soulevée par les grands pneus caoutchouteux.
Elle regardait par la fenêtre, cherchant des détails inhabituels dans le paysage, de quoi se prouver qu'elle était loin de chez elle. Dehors, on ne voyait pas grand-chose, sauf des voitures, certes plus grandes que celles dont elle avait l'habitude mais pas si différentes, surtout si on allait souvent au cinéma. Harold devait être plein aux as pour s'embêter avec une galerie alors qu'il y avait tant de place à l'arrière.
- Tellement de voitures, murmura-t-elle.
- Oldsmobile, Chevrolet, Ford, Lincoln, Mustang, Plymouth, Dodge, récita-t-il comme un poème qui lui serait revenu en mémoire.
- L'avion, c'était génial, dit-elle, soudain expansive. Toute cette nourriture qu'ils donnent... tous ces trucs à boire. Un monsieur qui parlait de sa femme très franchement m'a offert du champagne - c'était vraiment gentil, non ? Il était parti en voyage d'affaires, d'abord à Tokyo et ensuite en Irlande.
Seuls les détails concernant le voyage d'affaires étaient vrais ; personne ne lui avait proposé de champagne.
Harold répondit en marmonnant quelque chose à propos de la pluie. Il conduisait d'une main, tirant sur sa barbe de l'autre.
- Je suis désolée que tu aies dû envoyer tous ces renseignements à l'ambassade américaine, reprit-elle.
- Alors, qu'est-ce que ça a donné ? C'était quoi le problème ?
Il lui accordait maintenant toute son attention.
- Lorsque je suis allée chercher mon visa, j'ai dû dire de combien d'argent je disposais. Ainsi que la raison de mon voyage. Ce que je ne pouvais pas vraiment expliquer. Après tout, difficile de déclarer que je partais à la recherche du docteur Wheeler alors que je n'avais aucune idée de l'endroit où le trouver.
Elle s'interrompit, inquiète à l'idée qu'il interprète ses paroles de travers. Elle ne voulait pas du tout avoir l'air de le critiquer, mais simplement l'ambassade craignait qu'elle se retrouve à la charge des pouvoirs publics. Elle avait dû leur dire qu'elle n'emportait que quatorze livres. D'après Bernard, ils voulaient seulement s'assurer qu'ils n'auraient pas besoin de payer son vol de retour. Polly estimait qu'ils avaient bien le droit de prendre leurs renseignements et que c'était bizarre de la part d'Harold de ne pas lui avoir envoyé de billet aller-retour. Un voyageur aussi averti aurait dû connaître les usages.
- Quand nous aurons retrouvé le docteur Wheeler, il te remboursera... j'en suis certaine, déclara-t-elle.
Harold ne répondit pas et continua à tirer sur sa barbe de capitaine. Il était peut-être tellement riche que ça lui était bien égal.
Ils suivaient une avenue où se succédaient des vendeurs de voitures et où les enseignes au néon découpaient des dollars dorés dans le ciel détrempé.
- Cet endroit illustre à merveille la société libre profitant des privilèges de la libre entreprise.
- Je vois, répondit-elle, bien que ce ne fût pas le cas.
- Mais regarde-moi cette saleté d'horreur ! cria-t-il en montrant du doigt un château Disney jaune citron tout orné de guirlandes de lampions. As-tu déjà vu un truc pareil ?
- Nous, on a Blackpool, dit-elle.
Il avait l'air plutôt fanatique.
Ils tournèrent à gauche sur une autre place grise et se dirigèrent vers un bâtiment en béton avec des panneaux vitrés. Au milieu du parking s'élevait un mât en haut duquel pendait un drapeau.
- Sears Roebuck, annonça Harold. Le supermarché le plus grand du monde... en termes de quantité, pas de qualité. Tout depuis les chaussettes jusqu'à la Buick. À toi de choisir.
Elle aurait préféré rester où elle était et tirer sur ses bas mais il était déjà descendu et attendait qu'elle le suive. Ses bottes en daim marron étaient noircies par la pluie. Débraillée, elle entra derrière lui dans le magasin, ses semelles claquant sur le sol carrelé, les yeux brillants du reflet des lumières qui éclaboussaient tout ce chrome et cet acier.
Il attira son attention sur les horloges à cadran lumineux et demanda :
- Vous avez ce genre de choses en Angleterre ?
- Je pense que oui. Je suis pas très calée sur les voitures.
- L'industrie automobile, dit-il, s'adresse de plus en plus aux femmes. C'est elles qu'on vise désormais.
Il s'exprimait avec un ton méprisant.
Il y avait tout ce qu'on pouvait désirer, des rétroviseurs à poser sur le tableau de bord, des plaids écossais, des montagnes de coussins décoratifs recouverts de plastique, tachetés pour imiter les pelages d'animaux, des rangées de mascottes aux membres désarticulés et dont les yeux viraient au rouge quand elles tournaient sur elles-mêmes.
- Est-ce que Wheeler avait une voiture ? demanda Harold.
- Je crois pas. Quand on se voyait, il était toujours à pied.
- Ça ne ressemble pas au Wheeler que j'ai connu. Un homme qui se déplaçait exclusivement en voiture.
Il paraissait indécis sur ce qu'il devait faire. Plusieurs vendeurs traînaient dans le coin, mais pourtant il restait planté là, le dos voûté.
Elle devait absolument s'asseoir. Le matin même, après avoir travaillé quatre heures à la réception du cabinet dentaire de Mr McCready à Cavendish Square, elle était allée en car à Heathrow puis elle avait passé un nombre incalculable d'heures à trembler dans les cieux et tout ça pour s'apercevoir que le temps s'était arrêté et que la journée s'était à peine écoulée.
Harold se décida à bouger pour étudier les extincteurs. Elle ne se souvenait plus qu'il avait le dos rond et les cils décolorés. Polly l'avait rencontré à quelque conférence traitant des troubles persistants chez les enfants dont les mères avaient été abandonnées par leurs époux. Elle avait dit qu'il était très remonté contre les pères en fuite - en tout cas pour un Américain. Rose avait hoché la tête en signe d'approbation, par politesse. Dans son système de pensée, l'absence du père représentait une tendance à encourager.
Il n'y avait pas d'endroit où s'asseoir à proprement parler ; elle se percha donc sur un radiateur posé à la verticale et se retrouva face à une pyramide de phares au verre bombé, tous allumés ; c'était comme se retrouver en pleine salle d'opération. À travers les murs, elle perçut le son d'un piano, les notes trottinant sur le mécanisme métallique. Elle ferma les yeux et le docteur Wheeler surgit des ténèbres, le bord de son feutre oscillant dans la brise marine.
Ils étaient restés assis chacun sur une tombe pendant un certain temps, sans rien dire, écoutant le vent qui murmurait dans les pins. Il portait un cache-nez bleu rentré dans l'encolure de son duffle-coat et des gants tricotés. Il s'était penché en avant pour lui ôter la main de devant la bouche, et elle avait senti le contact de la laine rêche sur son menton. Puis il s'était mis à lui faire un cours sur Napoléon, en particulier sur les soldats français qui avaient péri en essayant de conquérir la Russie. Elle avait dit que ce devait être atroce d'être responsable de milliers de morts et il avait répondu que le nombre, ce n'était pas ce qui comptait, qu'être la cause d'une seule mort, c'était déjà répréhensible. Il ne la regardait pas mais de toute façon il ne le faisait jamais, jamais directement, droit dans les yeux. Peut-être, avait-elle riposté, Napoléon avait-il été brutalisé dans son enfance... par son père. Il était demeuré silencieux en contemplant les nuages qui galopaient au-dessus des arbres ondoyants.
Quelqu'un la secouait par l'épaule, la balançant d'avant en arrière.
- Tu vas pas me tomber dans les pommes ? s'écria Harold.
- Je t'en prie, arrête, protesta-t-elle. Je suis très fatiguée.
Elle s'écroula, fléchissant sous sa main.
Il se contenta de la relever sans exprimer la moindre compassion.
- Je suis désolée d'être aussi embêtante, déclara-t-elle d'une voix où elle s'entendait gémir. Tu as trouvé la galerie que tu cherchais ?
- Oui, oui. Si elle est de la bonne taille, ce sera parfait.
Il lui fallut un long moment pour dénicher les fixations adaptées, encore plus longtemps pour rédiger le chèque. Ensuite, il acheta de quoi manger, de l'huile, de la salade, une brioche tressée, des pavés de viande rouge. Dehors, il pleuvait toujours.
Ils ne rentrèrent à l'appartement qu'une bonne heure plus tard. Après avoir quitté l'autoroute, ils pénétrèrent dans un quartier de maisons en brique rouge avec des rues bordées de platanes miteux ; on aurait pu se croire à Londres, exception faite des boîtes aux lettres sur pilotis et de la longueur des voitures. À un carrefour près d'un magasin de meubles, trois hommes vêtus de cirés jaunes les arrêtèrent parce qu'il y avait une déviation. Un peu plus loin, une fumée noire montait dans le ciel.
Poussant un juron, Harold fit marche arrière dans une rue latérale. Il expliqua qu'il y avait des troubles en centre-ville. Depuis l'assassinat de Martin Luther King, des émeutes éclataient d'un bout à l'autre des États-Unis. En raison de la proximité de Washington, Baltimore était particulièrement touchée.
- Les Noirs ne supportent plus cette situation, dit-il. Ils en ont vraiment assez.
- Là où je suis née, remarqua Rose, il y avait énormément de gens de couleur. Nous n'y faisions pas vraiment attention.
L'appartement d'Harold la laissa sans voix. N'ayant que le cinéma comme référence, elle ne s'attendait pas à ce que le salon fût aussi misérable. Il y avait une ampoule nue qui pendait du plafond haut et un canapé recouvert d'une couverture jaune. Au-dessus du radiateur électrique, posé sur une étagère, était accroché un tableau sinistre représentant une maison à flanc de colline. Le mur derrière la cuisinière était éclaboussé de graisse.
- C'est très douillet, dit-elle.
- Ce n'est pas le mot que j'emploierais.
Elle avait envie de s'allonger, n'importe où, de préférence par terre. Elle s'assit sur le canapé et sentit quelque chose de dur pointer sous la couverture.
- Je t'en prie, supplia-t-elle, il faut que je me repose.
Mais il insista pour qu'elle mange d'abord quelque chose. Elle ne le connaissait pas suffisamment pour protester.
Faire griller la viande lui prit du temps. Tout en pelant les oignons, il essuyait ses yeux larmoyants avec ses doigts, qu'il frottait ensuite sur le devant de son pantalon. Tous ses gestes étaient lents et mesurés, comme ceux d'un somnambule. Elle devait relancer le dialogue en permanence parce que lui parlait à peine et comment garder le silence dans la maison de cet inconnu, un inconnu qui avait déboursé tellement d'argent pour la faire venir jusque-là ? Elle lui posait des questions - depuis combien de temps il vivait ici, combien coûtait le loyer ? Eu égard aux circonstances, qu'elle sût si peu de chose de sa vie était absurde.
Généralement, il lui suffisait de quelques mots pour démarrer la conversation, mais pas cette fois. Ce ne fut que lorsqu'elle voulut savoir s'il avait toujours beaucoup voyagé qu'elle obtint une réponse. Il lui raconta alors qu'il s'était rendu à Chicago le mois précédent pour chercher le docteur Wheeler. Il ne l'avait pas trouvé, évidemment, parce que sa lettre, où elle l'informait que Wheeler était parti à Washington, était arrivée trop tard.
À nouveau, elle s'excusa en se tortillant sur le canapé inconfortable.
- Tu as besoin d'aller aux toilettes ? s'enquit Harold. C'est là-bas.
Lorsqu'elle se leva, elle remarqua qu'il regardait ses jambes, vite fait, à la dérobée, sans aucune assurance.
La salle de bains était carrelée et pas très propre. Un rideau de douche déchiré, en plastique, pendait d'un côté. La baignoire elle-même, identique à celle qu'elle utilisait à Kentish Town, avait quatre pieds de fonte, vieux et rouillés. À en juger d'après l'aspect de la cuvette des cabinets, l'Amérique ignorait l'usage du Vim. Ce qui était drôle étant donné la façon dont Harold, le soir où elle lui avait proposé de boire un café chez elle, avait passé son doigt sur la table de chevet en faisant des commentaires sur la saleté.
Il était en visite chez ses amis Polly et Bernard, et elle avait été invitée à dîner pour former un quatuor. Elle s'y était rendue à reculons à cause du nom, Grasse, qui, d'après elle, sonnait allemand. Quand elle était encore scolarisée, sa classe était allée en rang par deux jusqu'au Philharmonic Hall regarder un film sur les soldats britanniques occupés à mettre de l'ordre dans un camp de concentration. On voyait des bulldozers en train d'exhumer des drôles d'épouvantails qu'ils faisaient basculer dans des fosses. Plus tard, Mavis, le délégué des élèves, avait dit qu'il s'agissait de cadavres. Personne ne pouvait faire ami ami avec un Boche, une fois qu'on savait ce qui était arrivé aux juifs. Mais alors Polly lui avait raconté que Washington Harold était lui-même juif, ce qui avait tout arrangé.
Après le repas, il avait été question qu'Harold la raccompagne chez elle ; le chemin qui passait devant l'usine de pain était sombre et, parfois, des ivrognes roulaient dans le caniveau.
Rose s'y connaissait en hommes. Elle vivait seule à Londres, par intermittence, depuis qu'elle avait seize ans et elle s'était déjà retrouvée dans des situations difficiles. Le plus souvent à cause de la politesse. Sa mère lui avait inculqué que, si on désirait vraiment quelque chose, un deuxième morceau de gâteau par exemple, il fallait toujours dire non. Et si le gâteau était infect et qu'on n'en voulait plus, il fallait dire oui, afin de ne vexer personne. Une fois, un homme lui avait offert à boire dans un bar de South Kensington et l'avait ensuite emmenée dans sa chambre, près de Brompton Oratory. C'était un quartier chic, donc elle pensait ne courir aucun danger. Après tout, seuls les déshérités devaient avoir recours à la force. L'homme l'avait obligée à s'allonger sur le lit et, dans la lutte pour l'y maintenir, il lui avait fait sauter une dent. La bouche ensanglantée, elle avait dit être prête à faire tout ce qu'il voulait si seulement il la laissait d'abord aller aux toilettes. Tandis qu'elle dévalait l'escalier à toute vitesse, il avait vidé un verre d'eau par-dessus la rampe et elle, elle s'était imaginé qu'il était en train de lui pisser dessus. Elle était allée voir la police, mais comme elle était mineure, ils avaient voulu connaître l'adresse de ses parents. Il n'était pas question que son père puisse être au courant de ce qui s'était passé.
Ce qui expliquait pourquoi elle avait volontiers accepté d'inviter Harold dans son meublé. Elle avait compris qu'il n'était pas le genre d'homme à vouloir s'imposer, en tout cas pas de cette façon. En outre, il était psychologue. À vrai dire, ce premier soir, elle avait même cru qu'il ne l'avait pas remarquée - à part le fait qu'elle se trouvait dans la même pièce que Bernard et Polly - jusqu'à ce qu'il l'interroge sur la photographie du docteur Wheeler sur sa table de chevet. Ce n'était pas un très bon cliché et il datait de huit ans auparavant, à l'époque où le docteur était passé à Londres faire ses adieux avant de quitter définitivement l'Angleterre. Elle venait d'avoir dix-neuf ans et il lui avait offert un vieil appareil photo Brownie dont il disait qu'il avait appartenu à sa sœur. Elle l'avait pris debout devant la gare de Charing Cross, capturant son image une seconde avant qu'il ne lève la main pour cacher son visage. Il portait son feutre.
Washington Harold ne lui avait pas dit qu'il avait reconnu le docteur Wheeler ; il était simplement resté là à tenir la photo encadrée contre son cœur, comme s'il avait reçu un bouquet de fleurs.
Le repas était prêt lorsque Rose revint dans la cuisine. Il n'y avait pas de nappe.
- Cet endroit où tu as acheté la galerie pour la camionnette...
- Le camping-car, corrigea-t-il.
- ... j'avais l'impression d'être à l'hôpital en train de me faire opérer de l'appendicite.
- Bizarre, dit-il, mais elle voyait bien qu'il ne l'écoutait pas.
Pendant qu'ils mangeaient, il l'informa de ses projets pour le lendemain. Ils commenceraient par faire les bagages, ensuite ils iraient en ville voir son courtier, et enfin ils se mettraient en route pour Washington.
- Ben mince alors ! dit-elle en engloutissant la viande brûlante.
Il ne cessait de remplir son verre de vin rouge et elle buvait pour faire passer le temps plus vite. Au bout d'un moment, elle se sentit nettement mieux et même suffisamment à l'aise pour allumer une cigarette sans demander la permission. Lorsqu'elle se pencha en arrière pour souffler la fumée, il regarda sa poitrine. Elle sourit, à nouveau confiante. Il déclara alors qu'il y avait une tonne de petites tâches de dernière minute à accomplir, mais puisque, à l'évidence, elle n'était pas en état de l'aider, mieux valait qu'elle aille se coucher. Bien qu'il s'agît peut-être d'un reproche, elle continua à sourire. La chambre, lui dit-il, était la deuxième porte dans le couloir.
Elle ne prit pas la peine de se laver les dents, alors même qu'elle avait une brosse flambant neuve. Elle enfila sa chemise de nuit et examina le décor. Pas un seul cadre au mur, pas le moindre ornement. Une photo de femme découpée dans un journal était punaisée sur la porte, mais elle avait la cervelle trop embrumée pour lire la légende. Un trou d'aération dans la plinthe soufflait de l'air chaud ; ses orteils s'enfonçaient dans le velours du tapis comme dans de la poussière. En regardant par les volets, elle vit une véranda avec un rocking-chair, l'arrière de plusieurs bâtiments, des rangées de poubelles, un grand platane ruisselant de pluie et un chat noir qui ne cessait de tourner autour de la camionnette ; Harold était agenouillé sur le toit et le ciel virait au bleu foncé derrière sa tête.
Le lit dégageait une odeur, une odeur de renfermé. Les draps étaient propres mais il y avait des relents de vieille humidité. Elle connaissait cette odeur. Des années auparavant, alors qu'elle souffrait d'une rage de dents, elle était allée dans le lit de son père pour se réchauffer. En temps normal, elle dormait avec sa mère dans la chambre avec la statue d'Adam et Ève sur le rebord de la fenêtre ; sauf que la douleur l'avait fait beaucoup pleurnicher et sa mère l'avait exilée sur le palier. L'affaire l'avait marquée, non pas à cause de la rage de dents, mais parce que son père ne portait aucun vêtement hormis un maillot de corps en filet maille et quand il se retournait dans son sommeil, son truc ballottait contre sa cuisse. Ça piquait, comme une abeille.
Elle s'endormit la main en coupe sur le nez et se réveilla lorsque Harold s'allongea à côté d'elle.
- Toi ! s'exclama-t-elle comme si elle s'attendait à voir quelqu'un d'autre.
- J'ai fixé la galerie, annonça-t-il comme si cela expliquait leur promiscuité.
Elle se redressa en demandant quelle heure il était.
- Trois heures, Rose, répondit-il.
- Jour ou nuit ? insista-t-elle.
Il se mit à rire et la fit se recoucher en lui disant qu'elle devait bien se reposer en prévision du voyage. Il n'essaya ni de l'enlacer ni de la serrer de trop près. Elle l'entendit se gratter la barbe tandis qu'elle replongeait dans le sommeil.