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Suter Martin Allmen et le diamant rose

"Allmen et le diamant rose" de Martin Suter,
traduit de l'allemand par Olivier Mannoni.

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Allmen était un peu nerveux. La réceptionniste allait annoncer Montgomery d'un instant à l'autre.
Il était installé au bureau en acajou des locaux de Grant Associates, à Knightsbridge. Par la fenêtre flanquée de lourds rideaux, il regardait la circulation sur South Carriage Drive et Hyde Park.
S'il avait pu trouver ce bureau pour y organiser l'entretien, il le devait au soin avec lequel il entretenait son réseau d'autrefois, celui des temps meilleurs. Cette fois, c'était un ancien camarade de Charterhouse qui lui avait prêté assistance. Il s'appelait Tommy Grant, un bon gars un peu lourdaud devenu avocat pour respecter la tradition familiale et, depuis peu, senior partner de Grant Associates, un éminent cabinet d'avocats qui en était à sa quatrième génération.
Tommy s'était réjoui d'avoir Allmen au téléphone, l'avait invité à dîner avec son épouse ennuyeuse et ses fils, deux adolescents ennuyés. C'est avec plaisir qu'il lui abandonnait un bureau pour la journée. Ou même pour quelques jours. Depuis que son père s'était retiré des affaires, le lieu n'était de toute façon plus occupé que deux ou trois fois par an.
C'est ainsi qu'il put recevoir Montgomery dans le plus prestigieux bureau de l'ancien cabinet. Un avantage non négligeable dans les efforts que menait Allmen pour permettre à Allmen International Inquiries de réaliser la percée mondiale espérée.
Au cours des deux années qui avaient suivi la fondation de l'entreprise, son champ d'activité s'était pour l'essentiel limité à la Suisse. Et à des affaires d'ampleur assez modeste. Dans aucune d'entre elles il ne s'était agi de sommes approchant, même de loin, celles qui avaient été en jeu lors de la spectaculaire récupération des coupes aux libellules. Il s'agissait de tableaux et d'objets d'art de cinquième zone, recherchés par des commanditaires travaillant dans le secteur des arts et des antiquités.
Carlos avait créé le site internet allmen-international.com sur son ordinateur d'occasion. Allmen avait rédigé le texte et défini l'esthétique. La page d'accueil s'affichait sur un fond gris flanelle. Tout en haut, au bord de l'image, uniformément réparti sur toute la largeur, on lisait dans des caractères antiqua classiques au crénage élégant les cinq noms de villes : New York, Zurich, Paris, Londres, Moscou. Et en dessous, un peu plus grand : « Allmen International Inquiries », suivi par ce slogan dont Allmen était assez fier : « The Art of Tracing Art ». Ce qui n'aurait été que très imparfaitement rendu par « L'art de la traque de l'art », et qu'il avait donc laissé dans la seule langue anglaise.
Cette manière assez hâbleuse de se présenter sur Internet masquait juste superficiellement le fait qu'Allmen International Inquiries n'avait pas encore réussi à se distinguer d'un simple bureau de détective miteux en arrière-cour.
Les revenus de l'agence consistaient pour l'essentiel dans les heures facturées à ses commanditaires et, de temps en temps, en une prime de réussite, quelques pourcents de la valeur de ce qu'elle avait retrouvé, c'est-à-dire de sommes aussi modestes que les objets concernés.
Ces revenus avaient tout de même été suffisants pour que Carlos réduise à un mi-temps son activité de jardinier et d'homme à tout faire au profit de l'entreprise fiduciaire qui avait racheté à Allmen la villa Schwarzacker. Mais pas pour Allmen et son style de vie. Il était constamment obligé de céder des pièces de sa collection personnelle de beaux objets. Et il ne tarderait pas à devoir revendre celles qu'il s'était procurées d'une autre manière, Dieu savait où et comment.
Tout cela expliquait que les moindres détails dussent être au point pour cette rencontre avec Montgomery.
- Will you see Mr Montgomery, Sir ?
Allmen sursauta. La voix sortait de l'interphone démodé qu'on avait réglé à un volume excessif à l'attention du vieux Grant, lequel était un peu dur d'oreille. Allmen appuya sur le bouton usé et demanda qu'on fasse entrer.
Montgomery était un peu plus jeune qu'Allmen, il devait approcher la quarantaine. Il portait un costume bien taillé d'homme d'affaires, il était bronzé, ses cheveux coupés court avaient viré prématurément au gris. Il entra dans la pièce d'un pas assuré, sans regarder autour de lui, comme s'il était habitué à ce genre d'intérieurs.
À son entrée, Allmen s'était levé et était allé à sa rencontre. Lorsqu'ils se saluèrent, il nota que son visiteur ne parlait pas l'anglais upper class qui aurait correspondu à son allure.
Il lui proposa l'un des fauteuils du lourd ensemble de cuir et s'assit en face de lui.
- Un thé ?
Montgomery refusa. Il posa un executive case élimé et aux rebords tranchants devant lui, sur la table basse, ouvrit les deux serrures avec un claquement et en sortit un mince dossier. Puis il regarda Allmen dans les yeux.
Ceux de Montgomery étaient d'un bleu translucide. Le blanc, autour de l'iris, était ponctué de quelques taches pigmentaires noires, ce qui n'aida guère Allmen à soutenir son regard.
- Nous avons combien de temps ? - telle fut la première question de Montgomery.
- Autant qu'il vous en faudra.
- Alors pas beaucoup.
Allmen s'adapta à ce ton d'homme d'affaires.
- Ça me convient aussi.
Montgomery en vint au fait :
- Il est sans doute inutile de répéter que toutes les informations que je vous donne ici sont rigoureusement confidentielles.
- C'est la règle du métier, répondit Allmen.
Montgomery s'adossa à son fauteuil.
- Un diamant rose. Ça vous dit quelque chose ?
Allmen, qui lisait tout ce qui lui tombait sous la main, avait récemment suivi dans la presse quotidienne la vente aux enchères d'un diamant rose par la filiale suisse de Murphy's. La pierre avait atteint un prix record.
- Oui. On en a vendu un pour plus de quarante-cinq millions de francs suisse à un acheteur anonyme.
- Trente millions de livres. (Montgomery marqua une pause éloquente avant de reprendre.) Cet homme est mon commanditaire.
- I see. Le diamant a disparu.
On aurait dit une affirmation. Comme si l'information n'était en rien une nouveauté pour Allmen.
Pas de commentaire de Montgomery. Ses yeux tachetés gardèrent le contact avec ceux d'Allmen.
Ce dernier prit l'une des feuilles de papier à lettres d'Allmen International Inquiries qui se trouvaient à sa disposition et écrivit sous l'en-tête le lieu, la date et « Meeting Montgomery ». Puis il regarda son visiteur en attendant la suite.
Montgomery se pencha en avant et s'appuya sur les cuisses :
- Je ne suis pas autorisé à vous dire quoi que ce soit sur les circonstances précises. Juste ceci : mon commanditaire a donné une réception privée dans l'une de ses villas, en un lieu qui ne fait rien à l'affaire. Son épouse portait le diamant. Le lendemain, il n'était plus là.
Allmen attendait, prêt à écrire.
- Ça ne vous donne pas grand-chose, je sais, dit Montgomery.
- Et comment devons-nous... (Allmen employait le pluriel lorsqu'il parlait de son entreprise multinationale.) Comment devons-nous trouver l'objet en l'absence du moindre indice ?
- Nous nous sommes nous-mêmes chargés de l'enquête dans l'entourage de mon commanditaire. Nous en sommes arrivés au point où nous considérons qu'il est judicieux de faire intervenir un tiers.
Allmen attendait toujours quelque chose qui méritât d'être consigné.
- Nous connaissons le contact de ceux qui ont fait le coup.
- Et pourquoi ne demandez-vous pas son arrestation ?
Montgomery plongea la main dans sa veste et en sortit un paquet de cigarettes.
- Ça vous dérange si je fume ici ?
Allmen, qui se qualifiait volontiers de fumeur non pratiquant, détestait que l'on fume dans ses locaux. Mais il n'avait encore jamais répondu à cette question par l'affirmative. Il attendait de ses clients fumeurs suffisamment de tact pour ne pas la lui poser. Dans ce cas, cependant, elle le plongea dans l'embarras. Tommy Grant lui avait expressément demandé de ne pas fumer dans le bureau. Par égard à l'asthme de son père.
Allmen en était encore à se demander comment il allait répondre lorsque Montgomery rangea les cigarettes sans faire de commentaire.
- Nous avons deux raisons de ne pas le faire arrêter. Premièrement : mon commanditaire ne veut en aucun cas avoir recours aux autorités pour faire rechercher quelque chose qu'il n'a, officiellement, jamais détenu. Deuxièmement : cet homme s'est volatilisé.
Allmen hocha la tête. L'explication lui semblait plausible.
- Et quand nous l'aurons trouvé ? Que ferons-nous si vous voulez garder les autorités à l'écart ?
- Quand vous l'aurez trouvé, prenez-le en filature et informez-nous. Nous discuterons de la suite à ce moment-là.
Montgomery lui tendit le petit dossier qu'il avait tenu en main depuis le début. Il contenait une feuille de papier qui, au premier regard, ressemblait à un curriculum vitae dont la ligne de titre mentionnait « Artiom Sokolov ». Sur le bord supérieur droit de la page, un trombone retenait une photo. Elle montrait un homme mince aux cheveux clairsemés et ramenés en arrière, et aux yeux enfoncés dans leurs orbites.
Les données sur la personne étaient maigres : né en 1974 à Iekaterinbourg, environ un mètre quatre-vingt-dix pour quatre-vingt-cinq kilos, cheveux châtains. Études d'ingénieur électronicien, diplôme d'informaticien, travail en free-lance dans les technologies de l'information. Dernier domicile connu : la Suisse. Et le dossier mentionnait une adresse : 14, Gelbburgstrasse, appt. 12, 8694 Schwarzegg. Et une adresse électronique.
Allmen leva les yeux et son regard croisa celui de Montgomery, qui l'avait sans aucun doute observé fixement pendant cette brève lecture.
- Qu'est-ce qui vous a mené jusqu'à nous ?
- J'ai pris mes renseignements. La liste de vos prestations m'a plu. Notamment cette affaire de coupes aux libellules. La police les recherche depuis près de dix ans, et votre bureau les retrouve en un rien de temps. Chapeau bas.
Allmen repassa la phrase dans son esprit en cherchant à déterminer si elle était ironique et conclut qu'elle ne l'était pas.
- Ce qui nous plaît aussi, c'est que vous soyez une petite boutique dont le fondateur est encore personnellement actif. Et votre présence internationale répond elle aussi à nos besoins.
Toujours pas d'ironie à relever.
- Mais la main sur le cœur...
Allmen quitta des yeux le petit dossier vers lequel il avait baissé modestement la tête pendant cet éloge.
- ... l'affaire n'est pas trop grosse pour vous ? Ce serait le moment de me le dire. Last exit.
Comment une personne ayant vécu une grande partie de sa vie au-dessus de ses moyens pourrait-elle évaluer le moment où une affaire est trop grosse pour elle ? Allmen se contenta de sourire.
- Merci de nous accorder notre chance.
Puis il se tourna vers sa feuille de papier et rédigea une note en sténo. Il avait pris des cours de sténo, méthode Stolze-Schrey, dans sa période d'étudiant flemmard international. Non qu'il eût compté en tirer un profit personnel, mais parce qu'il espérait y gagner un certain prestige auprès de ses condisciples et de son père. De ce point de vue, il n'avait d'ailleurs jamais obtenu que de piètres résultats.
Mais il avait conservé ce savoir-faire. Sa sténographie, de plus en plus personnelle, était devenue son code secret. Il l'aimait, comme tous les mystères.
Montgomery sembla lui aussi impressionné. Quand Allmen releva la tête, son client, pour la première fois, n'avait pas les yeux dirigés vers les siens, mais vers sa feuille de papier.
- Quelles sont vos conditions ? demanda-t-il.
Autant l'élément financier était important pour Allmen, autant il n'aimait pas en parler. Carlos lui avait préparé un mémento des points essentiels. Désirant montrer combien ce sujet était accessoire à ses yeux, Allmen n'avait pas gardé ce document à portée de main. Il se leva, alla au bureau, fit comme s'il lui fallait chercher et revint enfin avec deux feuilles de papier portant toutes deux le titre Fee Agreement.
Les honoraires variaient de quatre-vingts à cent cinquante francs suisses de l'heure, en fonction de la qualification des collaborateurs et de la complexité de leur activité respective. Les missions de recherche et d'interception étaient par exemple plus coûteuses qu'une simple surveillance. À ces honoraires s'ajoutaient les frais et, le cas échéant, une prime de réussite s'élevant ou bien à dix pourcents du total de la facture, ou bien, si la valeur de ce qui avait été récupéré était supérieure, à dix pourcents de celle-ci. La devise dans laquelle seraient versés les honoraires - franc suisse, livre, euro ou dollar - dépendait du pays où était passée la commande.
Il tendit cette convention d'honoraires à Montgomery. Celui-ci la survola du regard et la posa sur la table basse.
- Et comment facturez-vous ?
Sur ce point, il était convenu avec Carlos de faire preuve de souplesse. En fonction de la réaction du client, Allmen International facturait les prestations réalisées ou demandait des provisions. La réaction de Montgomery plaidait pour le second modèle.
- Nous demandons des provisions et nous réglons le solde - qu'il soit en votre faveur ou à notre profit - au terme de notre collaboration.
- Et les provisions s'élèvent à combien ?
- Vingt mille. Dans votre cas, en livres.
Montgomery alla pêcher une enveloppe dans son attaché-case et la fit glisser sur la table.
- Dix, OK ?
Allmen enregistra l'information sans commentaire. Il laissa nonchalamment l'enveloppe posée là où Montgomery l'avait laissée.
- Et puis il y a la prime de réussite. Dans notre cas, vous pouvez difficilement vous fonder sur un taux de dix pourcents.
Montgomery dévissa le couvercle de son stylo.
- Il me semble qu'exceptionnellement, en l'espèce, nous pourrions vous proposer huit pourcents, suggéra Allmen.
- Quatre, décida Montgomery.
Il raya le dix sur les deux copies, écrivit « quatre » à côté, data, signa les conventions et les redonna à Allmen. Lequel signa à son tour et posa son exemplaire à côté de l'enveloppe contenant l'argent.
Lorsqu'ils eurent pris congé, Allmen se posta à la fenêtre et regarda dans la rue. Il vit Montgomery sortir de l'immeuble, son portable à l'oreille, replier l'appareil et le ranger dans sa poche. Moins d'une minute plus tard, une Range Rover noire s'arrêta au bord du trottoir. Un homme descendit de la place avant droite, la céda à Montgomery et ferma la portière. Il attendit que la voiture profite d'un trou dans la file pour démarrer, puis saisit à son tour un instant de calme pour traverser la rue et disparaître dans le parc. L'homme portait sur l'épaule un lourd sac de sport noir.
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Allmen fit ensuite trois choses dont il se serait abstenu si la rencontre avait suivi un cours moins favorable.
Il se rendit à pied au Wilton Arms, son pub préféré à Knightsbridge, et but à la file deux half pints of bitter, tièdes, sans faux col et remplies à ras-bord.
Il fit une visite surprise à son tailleur de la Savile Row et commanda un trois-pièces dans un merveilleux tweed Donegal.
Puis il se rendit au Claridge pour qu'on lui change sa junior suite en une suite digne de ce nom.
Le lendemain matin, lorsqu'il se fit conduire à l'aéroport, il remarqua un homme. Il photographiait l'entrée de l'hôtel et portait un sac de sport noir sur l'épaule.