+ Le mystère de Roccapendente - Malvaldi Marco
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Malvaldi Marco Le mystère de Roccapendente

"Le mystère de Roccapendente" de Marco Malvaldi,
traduit de l'italien par Lise Chapuis.

Commencement


L'apparence de la colline de San Carlo dépend essentiellement de l'heure de la journée.
Le matin, le soleil se lève de l'autre côté du col ; le château ayant été construit un peu en dessous de la crête, ses rayons ne parviennent pas à pénétrer directement par les fenêtres des chambres où reposent le septième baron de Roccapendente, ses proches et ses hôtes (souvent nombreux), qui peuvent donc dormir tranquillement jusqu'à une heure tardive.
En tout début d'après-midi, les rayons du soleil dardent impitoyablement sur le château, ses jardins et le domaine environnant, contraignant toute personne se trouvant à l'extérieur à supporter une chaleur mortelle, rendue plus cruelle encore par l'humidité des marécages voisins. Mais, à cette heure, le baron et ses hôtes se trouvent habituellement à l'intérieur du château, dans de grandes salles aux plafonds voûtés où l'on peut jouir d'une fraîcheur plaisante et revigorante, qui aide les esprits à se concentrer sur le jeu de cartes, la lecture ou de complexes marqueteries de dentelle.
Dehors, sous le soleil qui tape, il ne reste que les ouvriers agricoles, le régisseur et les domestiques, qui s'occupent des étables et du jardin. Du reste, à la chaleur, ils y sont habitués.
Les messieurs et les dames du château ne sortent en général que vers six heures du soir, quand la Terre s'est lassée de tout ce soleil et a commencé à tourner le dos à l'astre. Ce soir aussi, à six heures exactement, le baron et tous ses commensaux sont sortis dans le jardin pour attendre le deuxième des hôtes invités pour égayer la battue de la fin de semaine. Le premier invité, M. Ciceri, qui, sur sa carte de visite, se présentait comme « daguerréotypiste-photographe d'ambiance », est arrivé dans l'après-midi, accueilli avec une courtoise indifférence.
En revanche, la deuxième personne que l'on attend est célèbre et digne d'une certaine estime, ce qui rend l'attente plutôt fébrile. Au fond, les résidents, bien qu'il s'agisse d'oisifs professionnels qui n'ont pas produit une heure de travail honnête de toute leur vie, ont été contraints par la chaleur inhumaine à une journée entière d'immobilité dans la fraîcheur des grandes pièces, et maintenant plus encore que d'habitude ils éprouvent de l'ennui. C'est pourquoi la venue de cet invité constitue véritablement le « clou » de la journée. Les habitants du château se promènent donc par deux ou par trois, en échangeant des hypothèses sur le personnage, l'oreille tendue vers un éventuel bruit de roues et de chevaux.
Elles sont en effet nombreuses, les choses que l'on ignore sur le compte de la personne qui va arriver. Elles ont été également réparties entre les divers groupes d'enquête qui se promènent sur le gazon. Le caractère. Les vêtements. Mais, plus que toute autre chose : la physionomie. En fin de compte, on se trouve à la fin du dix-neuvième siècle, où les gens célèbres le sont en général pour ce qu'ils font ou ce qu'ils disent, non pour leur aspect physique qui, le plus souvent, demeure inconnu de tous, ou presque. Heureux temps.
- Il est certainement gros.
- Vous croyez ?
- Le contraire m'étonnerait. Avez-vous jamais vu un cuisinier maigre ?
- Non, non. Mais en réalité cet homme n'est pas cuisinier de métier, n'est-ce pas ? À ce que l'on dit, c'est un marchand de tissus.
- C'est ce qu'il semble. Et ce n'est pas son seul commerce. Je ne voudrais pas...
Tandis qu'il réfléchissait à ce qu'il n'aurait pas voulu, Lapo Bonaiuti di Roccapendente croisa l'espace d'un instant le regard vide et anxieux de Mlle Barbarici, infirmière et dame de compagnie de sa grand-mère Speranza, en se demandant peut-être pour la millième fois qui aurait bien pu s'envoyer une pareille horreur.
- Qu'est-ce que vous ne voudriez pas ?
- Rien, rien. Des idées à moi. De toute façon, cela renforce ce que je disais. Un commerçant ayant la marotte de la bonne chère. C'est quelqu'un qui amasse. De l'argent à la banque, et de la graisse. Vous verrez, il va nous falloir appeler pour qu'on le décoince de la baignoire, si jamais il en connaît l'usage.
- Oh, que dites-vous, monsieur Lapo ?
- Il n'y aurait rien d'étrange à cela. Au fond, c'est un Romagnol. Des rustres, dit-il, crachant l'extrémité de son cigare qu'il venait de couper d'un coup de dent, des gens qui ne pensent qu'à manger, travailler, amasser du bien.
Pas comme moi, hurlait à la face du monde la démarche du petit monsieur Lapo. Lente et mesurée, les pouces dans les poches du pantalon, avec un regard circulaire. Vêtements neufs, bottines de promenade anglaises, la conception que Lapo avait de la façon dont il faut se comporter avec les autres êtres humains était simple et sans détours. Si c'était une femme : belle, on la baisait ; laide, on en baisait une autre. Si c'était un homme, on allait au bordel avec lui. Tout le reste de la vie - manger, bavarder, monter à cheval, quelques occasionnelles parties de chasse - était un devoir moral pour l'authentique homme du monde, qui converse avec tout le monde, y compris avec les êtres inférieurs comme Mlle Barbarici. Une sorte d'intermède qui, s'il était agréable, pouvait rendre l'attente moins pénible ; mais, s'il était désagréable, pouvait ajouter un peu de piquant et de fantaisie au moment crucial.
Mlle Barbarici ne répondit rien. Au fond, on ne le lui demandait pas.
Le rapport au monde de Mlle Barbarici lui aussi était assez clairement défini : elle avait peur. De tout.
Des orages, par exemple. Des brigands, qui entraient dans les maisons, volaient les bijoux et les nappes brodées, faisaient des choses horribles aux femmes. Des abeilles, qui se faufilent partout et qui, une fois qu'elles vous ont piqué, restent là, stupidement accrochées à leur cible, si bien que c'est vous qui devez les ôter. De son père, qui hurlait toujours. De sa mère, que le père battait, et qui la battait, elle. Des hommes. Des femmes. De la solitude.
C'est pour cela que Mlle Barbarici (qui avait été baptisée du prénom d'Annamaria quelques dizaines d'années plus tôt, effort assez inutile puisque personne ne l'appelait jamais par son prénom) s'était transformée, pour survivre, en une sorte de machine à approuver sans graves conséquences les vexations quotidiennes de Mme Speranza. Laquelle, pour la première fois de la journée, l'ignore à ce moment-là et parle avec sa petite-fille, dans un coin ensoleillé.

- Ce n'est quand même pas lui qui fait à manger, n'est-ce pas ?
- Je ne saurais dire, grand-mère.
- Parce que moi, je ne mange rien si ce n'est pas Parisina qui l'a préparé. Et puis un homme, imagine. Depuis quand les hommes se mettent-ils à faire la cuisine, tout de même ?
- Beaucoup de grands cuisiniers du passé étaient des hommes. Vatel, par exemple. Brillat-Savarin.
- Je n'en ai jamais entendu parler. Et toi tu as lu cela dans les livres. Mais tu n'iras pas me dire que tu as déjà mangé quelque chose préparé par ce Brillassavèn. Toi aussi tu as toujours mangé ce que prépare Parisina. D'ailleurs, elle aussi, ces derniers temps. Laissons cela, n'est-ce pas. Je suis vieille, mais pas idiote. La viande, on dirait que ça n'existe plus. Le poisson, seulement le vendredi, sinon des anchois. Et des légumes verts comme s'il en pleuvait. On est devenus des chèvres, voilà ce qu'on est devenus.
Pour être vieille, elle l'est. Et des raisons de se plaindre, elle en a : elle est dans un fauteuil roulant, cela fait des années qu'elle ne peut pas bouger. Avant non plus, sans doute, elle ne devait pas bouger si facilement, étant donné qu'elle pèse un bon quintal, mal distribué depuis le cou jusqu'au bas d'un corps inutile. Mais le visage est maigre et les mâchoires fonctionnent encore à la perfection, en particulier vers l'extérieur.
- C'est l'été, grand-mère. Il fait très chaud. Il faut manger léger.
- C'est l'été, mon œil. Mais de toute façon, qu'est-ce que ça peut bien vous faire ? Si vous me donnez moins à manger, je mourrai plus vite, ça vous ôtera un souci. Adieu la vieille. Cela coûtera un peu pour l'enterrement, grosse comme je suis, mais ensuite vous serez plus à l'aise.
- Grand-mère, il y a des gens qui viennent.
C'est là le seul moyen de la faire cesser : le décorum avant tout. Cecilia le sait ; c'est pour cela aussi que, dans cette maison, elle ne se sent pas bien.
Cecilia est petite, elle a les cheveux rassemblés en une tresse et des mains potelées ; pour le corps, il faut faire preuve d'un peu d'imagination, car il est enfermé dans un vêtement qui tient de la robe de bure et du silo. Ce n'est pas grave, car le point fort de la jeune fille, ce sont les yeux. Un regard direct, franc et souriant ; deux grands yeux sombres jaspés de vert qui savent très bien que, ce matin, vous n'avez pas changé de caleçon, mais qui vous font comprendre qu'au fond cela vous regarde.

Loin des diverses discussions, monsieur le baron guette en haut du jardin un signe de la part de Teodoro, son précieux majordome. Attendant que celui-ci lui annonce, par un simple changement de posture, l'arrivée imminente, monsieur le baron se demande ce qu'il deviendrait, en ce moment, sans Teodoro.
Inconscient de cela, le majordome scrute avec élégance le virage derrière le châtaigner. Il porte les gants, le nœud papillon, l'uniforme, et il est apparemment vêtu de pied en cap. En réalité, sous l'écorce extérieure, Teodoro porte seulement un semblant de chemise coupée aux manches et au milieu du dos, juste ce qu'il faut pour ne pas tacher sa veste avec la sueur. Pour le reste, il ne porte pas de chaussettes, ni de maillot de corps ou de caleçon, et il jouit discrètement de son astuce estivale.
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- Délicieux, oui, vraiment délicieux ! Avec ça, digeste, tu vois, alors qu'il y a de la noix de muscade, que je ne digère pas, d'habitude elle me donne des renvois ; mais il est vrai que dans son livre il dit de prendre garde aux épices parce qu'elles peuvent déplaire aux dames, et au contraire...
Si l'on devait décrire les deux femmes assises à la table en fer forgé, il faudrait obligatoirement commencer par les boutons.
La robe de coton blanc de la première est fermée dans le dos par une rangée serrée de boutons ronds, dont le dernier est étroitement boutonné un millimètre au-dessous de la troisième cervicale, comme une sorte de garrot de nacre ; des rangées identiques serrent les manches du coude au poignet, ainsi que les bottines des chevilles aux genoux (s'il y avait quelque possibilité de les voir). Étant donné la façon dont elle parle et dont elle est vêtue, il se peut que, pour cette femme, respirer ne soit pas nécessaire.
- ... d'ailleurs la pauvre Bastiana elle aussi préparait le pigeon de cette manière, mais elle le faisait trop cuire, à la fin il était tout filandreux, on aurait dit du bois, et ce pauvre Ettore qui était obligé de le manger et même de dire que c'était bon, le malheureux, sans quoi elle en devenait folle, il est vrai que de toute façon elle n'était pas tout à fait normale, cette Bastiana, tu te souviens d'elle ? Vraiment, la pauvre, quelle triste fin...
L'autre petite femme porte une robe légère, à fleurs, fermée sur le devant du cou aux tibias par une dizaine de brandebourgs dorés, qui protège des rayons du soleil une imposante bosse se terminant par une petite tête desséchée qui hoche mécaniquement en signe d'approbation. D'ailleurs, elle n'aurait pas la moindre chance de placer un mot dans la conversation, à moins de prendre une chaise en fer pour assommer sa compagne, et elle n'y participe que par des couinements sporadiques.
On voit qu'elles sont sœurs, on voit aussi qu'elles sont vieilles filles : destin lent, inexorable et amer qui les a marquées dans la vie, le vêtement, mais plus terriblement encore dans leurs prénoms. En effet, pour l'état civil, les deux femmes sont Cosima et Ugolina Bonaiutti Ferro, cousines germaines de monsieur le baron ; mais pour le reste du monde, y compris la domesticité, elles sont simplement « les demoiselles ».
Elles vivent une existence parallèle, faite de broderies, de lectures à voix haute et d'inutiles caresses à Briciola, le petit Yorkshire bilieux qui avait été vendu au baron comme chien de chasse, puis adopté par les deux sœurs lorsque le baron, l'ayant vu, l'avait envoyé promener d'un coup de pied en grommelant qu'avec un chien de ce genre, on pouvait tout au plus aller à la chasse aux rats.

Un livre de cuisine. Pauvre Italie.
Marchant lentement, à une distance prudente des deux demoiselles et de leurs gazouillis, les pieds sur l'herbe et l'esprit à peine de retour du Parnasse, monsieur Gaddo réfléchissait malgré lui sur les mérites supposés de l'invité que l'on attendait. De toute façon, dans une ambiance pareille, la poésie, ce n'était même pas la peine d'en parler.
Pour une fois tu seras content, lui avait dit papa. Pour la chasse au sanglier, il y a un homme de lettres de premier ordre qui vient, comme cela pour une fois tu auras quelqu'un de ton niveau et tu daigneras ouvrir la bouche.
Gaddo avait accueilli la nouvelle avec un air blasé, mais intérieurement il avait commencé à bouillir.
Longtemps auparavant il avait rassemblé ses meilleurs poèmes lyriques et les avait glissés dans un élégant tube en carton, après les avoir noués d'un ruban rouge. Ils n'étaient pas nombreux, ces poèmes, car le génie se voit au détail, à la phrase, et non au poids : c'est l'étincelle qui fait partir le feu, pas la bûche. Cela avait été un choix difficile, naturellement, vraiment pénible ; il lui en avait coûté énormément d'exclure de ce rouleau certains de ses vers qu'il préférait, comme ce chant intitulé Cœur impétueux. Aujourd'hui encore, il était tenaillé par l'idée d'une erreur possible et il se demandait s'il n'avait pas été trop drastique. Mais enfin le choix était fait désormais, le rouleau fermé et affranchi, le tout envoyé avec le plus subtil des billets de présentation au Poète que sa Maremme avait engendré et que le reste de l'Italie n'avait qu'à envier.
Giosuè Carducci.
Après cela il était demeuré dans l'attente fébrile du résultat de cet élan ; et bien des fois il avait échafaudé des rêveries sur la forme du message - un billet, une lettre, ou même une invitation à se rendre à Bolgheri, chez le Maître en personne - par lequel son art commencerait à être reconnu et à prendre son envol.
Jamais, même quand il était gorgé de vermouth, il n'aurait osé espérer une visite.
Mais quand papa avait prononcé ces paroles, son cœur avait commencé à battre la chamade, comme il convient du reste à une âme sensible. Et son cerveau lui avait dit que le grand moment était venu.
Un homme de lettres en visite à Roccapendente. Il n'avait même pas demandé le nom, tant il en était sûr. De qui d'autre pouvait-il s'agir, sinon du Maître ?
Au cours de la soirée, il avait joué plusieurs fois avec l'image du poète : assis derrière son bureau de châtaigner (tous les poètes ont un bureau de châtaigner, faute de quoi ils sont disqualifiés), plongé dans la lecture d'un de ses poèmes lyriques en hochant la tête en guise d'approbation, finalement heureux d'avoir trouvé un héritier digne de sa renommée.
Il s'avérait à présent que son cerveau s'était trompé.
L'homme de lettres de grande renommée en visite au château n'était pas du tout Giosuè Carducci.
Et comme si cela ne suffisait pas, ce n'était pas un poète.
Un romancier, avait-il pensé.
Pire que ça.
L'homme de lettres qui était sur le point de s'inviter dans l'ombre et à la table de Roccapendente était quelqu'un qui avait écrit un livre de cuisine.
De quoi se taper la tête contre les murs.

Tout à coup, monsieur le baron voit Teodoro qui se redresse de toute sa hauteur, le regard tendu vers l'ouest. Ce n'est pas sans motif car, derrière le virage du châtaigner, on voit un nuage de poussière tourbillonnant. De fait, un instant plus tard, derrière la poussière se matérialise un cabriolet, guidé par un homme qui a la tête nue et traîné par un cheval qui a connu des jours meilleurs. D'ailleurs, le nom de Roccapendente, ce n'est pas par hasard que le domaine le porte.
Derrière, installé sur la calèche, un homme portant une imposante paire de moustaches. De si loin il est impossible d'en dire plus, puisque la seule chose déchiffrable est cette paire de belles moustaches blanches qui ressortent malgré la poussière et la distance.
Tandis que la calèche se rapproche, les hôtes de la maison se rassemblent autour du patio précédant la véranda pour être prêts à accueillir le nouveau venu ; et monsieur le baron, de loin, suit du regard Teodoro qui s'approche de l'endroit où va s'arrêter la calèche pour pouvoir se charger des bagages de l'invité.
Mais voici la calèche à l'arrêt.
Le cocher descend, arrange sa veste et, d'un geste un peu négligé, ouvre la portière. Alors, sur les marches, pesamment, on voit prendre appui un pied vigoureux, celui de l'invité qui vient d'arriver.
Il tient dans une main un livre sur la couverture duquel on peut lire un titre en anglais. De l'autre, il porte une panière en osier, qui contient deux chats parmi les plus gras qu'on ait jamais vus. Un haut-de-forme sur la tête, une redingote sur le dos. Enfin, sous les moustaches, on devine un beau sourire, de ces sourires ronds et bien disposés.
À peine est-il descendu que Teodoro s'éclaircit la voix et, d'une voix claire, récite sa phrase de bienvenue :
- Monsieur Pellegrino Artusi, bienvenue à Roccapendente.