+ La belle échappée - Baker Nicholson
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Baker Nicholson La belle échappée

"La belle échappée" de Nicholson Baker,
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Eric Chédaille.

Shandee trouve le bras de Dave


Sa sœur, qui partait s'établir au Guatemala, laissa tous ses produits de maquillage à Shandee. Celle-ci passa ce soir-là deux heures à essayer des rouges à lèvres. Le lendemain matin, elle alla dans une carrière avec sa classe de géologie. L'endroit se nommait la « Pierre des Âges ». On en extrayait le granite pour faire des pierres tombales. Leur guide était plutôt mignon, bien que mal coiffé. Il devait avoir dans les vingt-sept ans. Carrément mignon tout de même, trouvait-elle. Ils se tenaient au bord d'un espace qui semblait appartenir à une autre planète, et le jeune homme de déclarer : « Il y a ici suffisamment de granite pour qu'il nous dure quatre mille cinq cents ans. » Juste ciel, pensa Shandee, ça fait un paquet de tombes ! Elle se détourna du rebord, et c'est alors qu'elle vit une main qui dépassait d'un bloc de roche.
Tandis que les autres écoutaient l'accompagnateur, elle s'approcha du rocher. Cette main était rattachée à un avant-bras, et un linge propre enveloppait l'extrémité qui aurait dû être reliée au reste du bras. Il n'y avait pas de sang sur le morceau de tissu. Shandee ramassa le tout. La main était tiède et ses doigts bougeaient un peu. Ils montraient de façon pressante son sac à main, si bien qu'elle l'y glissa avant de rejoindre le groupe pour la suite de la visite.
De retour chez elle, elle sortit l'avant-bras et le déposa sur son lit. Il était fort, avec des doigts sensitifs et une veine bleutée qui remontait le muscle sur sa face interne. Elle le souleva pour lui demander à voix basse : « Est-ce que tu m'entends ? »
En réponse, il lui caressa la joue à deux doigts. Il possédait un toucher délicat.
« Est-ce que tu es bien ? As-tu besoin de quelque chose ? » Il fit le geste d'écrire. Shandee lui trouva un stylo, et la main d'écrire : « S'il vous plaît, défaites la guenille et donnez-moi un peu de nourriture pour poissons dans une solution électrolytique.
- Par où ? interrogea Shandee
- Versez cela dans le petit orifice bordé de vert, écrivit le bras. Je suis content que vous m'ayez trouvé. »
Ayant ôté le linge, elle vit que l'extrémité de l'avant-bras était couronnée d'une sorte de bloc d'alimentation en caoutchouc noir. Il semblait comporter un logement pour une pile, un emplacement recevant les déjections et un autre par lequel introduire les nutriments.
« Tu es italien ? demanda-t-elle sur une intuition.
- Moitié italien, moitié gallois, écrivit le bras. On m'appelle le bras de Dave.
- Eh bien, bras de Dave, je suis ravie de faire ta connaissance. » Ils se serrèrent la main. Sur quoi, elle vit l'heure qu'il était. « Oh, mon Dieu ! Est-ce que tu veux bien attendre ici une heure ? J'ai promis à quelqu'un d'aller à sa fête et je ne voudrais surtout pas blesser cette personne.
- Oui, griffonna le bras de Dave. Mais laissez-moi vous passer votre rouge à lèvres.
- D'accord, vas-y, essaie. » Shandee empoigna fermement l'avant-bras et plaça la main devant sa bouche. Du bout des doigts, il lui effleura le pourtour des lèvres pour en découvrir la forme exacte, puis, en mouvements très délicats, presque vibrants, il appliqua le rouge. Il s'agissait d'une teinte écarlate baptisée Terranova.
« Bravo, dit-elle. Tu es doué. Et cette couleur est super. » Elle possédait des lèvres très pulpeuses. « Merci, Bras de Dave. »
Il eut un geste d'acquiescement avec la main, puis reprit le stylo pour lui rappeler qu'elle devait lui donner de la préparation pour poissons et le soulager de ses déjections chimiques. Elle l'emporta aux toilettes et ouvrit la petite capsule. Un menu filet d'eau grise s'en écoula. Après quoi elle lui donna un peu de gruau pour poissons, et il parut s'en trouver requinqué. Il demanda à être placé sur le rebord de la fenêtre, car il était équipé d'un panneau solaire pour recharger ses batteries. Elle s'exécuta, puis se rendit à la soirée, où elle dansa et prit du bon temps. Mais elle rentra de bonne heure, habitée du sentiment d'avoir à prendre soin de son nouvel ami.
À son retour, sa colocataire était là. Rianne, lèvres très rouges - sans doute avait-elle essayé les nouveaux rouges à lèvres -, tenait le bras de Dave, dont la main, engagée dans l'échancrure de son corsage, faisait à l'évidence quelque chose de tendre à l'un de ses seins. Elle l'en retira précipitamment. À côté de l'endroit où elle était alanguie sur son lit, il y avait un bloc noirci d'écritures griffonnées à la hâte.
« Ah, tu as trouvé mon bras », dit Shandee avec une pointe d'irritation.
Rianne hocha la tête. « Il a un toucher exquis.
- Pour ça, oui », convint Shandee.
Rianne lui dit qu'elle en avait beaucoup appris au sujet du bras, y compris sa provenance. « Il appartient à un dénommé Dave.
- Ça, je le savais, répondit sèchement Shandee.
- Ce Dave est allé dans un endroit qui s'appelle La Belle Échappée. Il y a demandé à avoir un plus long et plus gros pénis. Cela peut se faire, apparemment. Mais ce n'est pas donné. La directrice, une femme du nom de Lila, lui a demandé : "Donneriez-vous votre bras droit pour posséder un plus gros pénis ?" Il a commencé par dire non, parce qu'il en avait besoin pour son travail. Mais Lila lui a dit que ce ne serait que temporaire - jusqu'à ce que quelqu'un trouve son bras, le rapporte et le lui remette en place. "Ah, si c'est temporaire, allons-y", a répondu Dave. Il a donc subi une amputation volontaire à hauteur du coude, et on a greffé sur son avant-bras le module d'assistance autonome.
- Tu en as appris des choses, dit Shandee.
- Je dois dire qu'il possède un toucher très délicat », poursuivit Rianne. Elle se laissa aller en arrière sur le lit et déposa le bras sur sa poitrine.
Shandee regarda la main écarter les pans du chemisier de Rianne et se poser de nouveau sur son sein.
« Pour ça, je ne sais pas, dit-elle. C'est moi qui l'ai trouvé, pas toi. » Elle éprouvait des élancements de jalousie.
Les lèvres de Rianne s'entrouvrirent. « Oh seigneur, ses doigts savent vraiment y faire », dit-elle en rougissant. La main faisait délicatement rouler son mamelon comme un tendre petit pois. Puis elle se referma sur la totalité de son sein et le secoua une fois. Après quoi elle se mit à ramper sur son ventre en direction de son pantalon de pyjama.
« Et tu vas laisser faire ? interrogea Shandee, clouée sur place.
- Euh, oui. Est-ce que tu pourrais baisser la lumière ? »
Shandee éteignit le plafonnier et vit le bras dénouer le cordon du bas de pyjama. Il y disparut à la vue. « Ooooh... », geignit Rianne.
Shandee se détourna. « Il l'a trouvé, souffla Rianne. Dis donc, c'est un maître, question toucher » Puis sa voix changea et elle dit : « Oh, mon Dieu, deux doigts. Oh, ah. » Shandee lui lança un regard. Rianne avait écarté les jambes, elle fermait les yeux, paupières toutes plissées. « On dirait qu'il veut me faire jouir, oh seigneur, oh putain... Oui... oui... oui... ah, ah, ah, oui, oui, AAAH ! »
Allongée immobile, elle leva le bras de Dave en l'air. Il fit un O avec ses doigts, luisants de mouillure.
« Tu veux que je vienne avec toi ? l'interrogea Rianne. C'est d'accord. Salut Shandee, je m'en vais ! » Là-dessus, son visage et son corps commencèrent de s'estomper, et elle se mua en une forme longiligne qui s'engouffra dans le O formé par la main de Dave.
Elle avait disparu. Le bras reposait sur le lit. Il se mit à ramper vers Shandee. Il atteignit sa cuisse.
Shandee lui tendit un stylo et tourna une feuille du bloc pour lui offrir une page vierge où écrire. « Où est partie ma coloc ? interrogea-t-elle.
- À La Belle Échappée, écrivit le bras. Vous voudriez y aller, vous aussi ?
- Peut-être. Comment fait-on ?
- Il faut que vous me laissiez vous toucher.
- Me toucher où ça ?
- Là où ça fait mal.
- J'ai mal à la tête, dit-elle. Je manque de sommeil en permanence.
- Je vais vous soulager », écrivit la main.
Shandee la leva et la sentit s'élancer à travers sa chevelure. Elle la dirigea vers sa nuque. La main se mit à la masser et eut bientôt dénoué la contracture.
Les doigts étaient maintenant agités et tremblants. Elle y replaça le stylo. « Y a-t-il un autre endroit qui vous élance ?
- Oui, répondit-elle.
- Le FRIFRI ? écrivit la main.
- Moui, dit Shandee. Mais je ne me vois pas vous laisser faire avant de mieux vous connaître. Il faut que vous soyez plus qu'un bras à mes yeux.
- Emmenez-moi en cours demain », lut-elle sur le bloc.
Le lendemain matin, elle lui donna un peu de pâtée pour poissons, purgea ses déjections, enroula le linge autour de son module d'assistance, puis le glissa dans son sac. Quand, au milieu de son cours sur le roman au dix-neuvième siècle, elle sentit ses doigts lui caresser très légèrement le mollet, elle se pencha pour lui prendre la main. Elle raffola de cette sensation.
De retour à la maison cet après-midi-là, elle lava soigneusement la main dans l'évier, puis l'emporta dans sa chambre. Elle tamisa les lumières et mit l'album Quand est-ce qu'on le fait ? du groupe Appleseed. « Voilà, je suis prête à ce que tu me touches, déclara-t-elle, de la manière que tu voudras. »
Les doigts lui effleurèrent les lèvres - elle portait une fois encore Terranova. Elle ouvrit la bouche pour les goûter. Ils lui saisirent la langue, la lui pincèrent. Dès qu'elle eut reposé le bras, il se coula vers son ventre. Elle joignit les pieds, écarta les genoux. La main trouva son intimité. Regardant de ce côté-là, Shandee vit les doigts à demi enfouis dans ses replis, puis elle éprouva une chaude sensation de comblement à mesure qu'un premier doigt puis un second entraient en elle.
Elle tenait le bras de Dave, l'aidant à plonger les doigts puis à les retirer. Elle les fit remonter vers son clitounet et ils se mirent à tourner autour. « Hmm, c'est bon », souffla-t-elle. Juste au moment elle allait jouir, il cessa et revint vers sa bouche.
« Qu'est-ce que tu veux, mon cœur ? » demanda-t-elle.
Les doigts formèrent un O et l'approchèrent de sa bouche. Elle y engagea la langue. Alors, son esprit, son cou et tout son corps s'amincirent, s'étirèrent, se coulèrent dans le O, et les doigts l'y suivirent. Elle se sentit entraînée dans un souffle d'évanescence. Puis elle revint sur terre et retrouva sa forme naturelle. Devant elle sur une pelouse, une pancarte : « Bienvenue à La Belle Échappée. »
Elle abaissa le regard vers ses mains. Celles-ci tenaient toujours le bras de Dave.

Ned se fait renifler


Sur le septième green, Ned frappa la balle à l'aide de son nouveau putter au Teryllium. Elle décrivit un drôle de petit cercle autour du trou, puis y tomba. « Vous avez vu ce prodige ? » s'exclama Ned en se retournant vers ses partenaires. Mais ils conversaient et n'avaient rien vu. Pas grave. Se penchant pour récupérer sa balle, Ned perçut des bruits étranges en provenance du trou. Il se mit à plat ventre pour mieux entendre. « Bonjour, Ned, lui dit une voix féminine. Je m'appelle Tendresse. Viens donc parler avec moi à La Belle Échappée.
- D'accord », répondit-il. Aussitôt, sa tête fut agitée, étirée, distordue, atomisée, et il fut puissamment aspiré à l'intérieur du trou n° 7. L'instant d'après, il se matérialisa de nouveau sur le flanc d'une colline couverte de trèfle et de carotte sauvage, toujours coiffé de son chapeau de golf, tenant toujours son putter au Teryllium, mais sans son pantalon, avec juste son slip de sport Eddie Bauer. Dans l'herbe, un discret petit écriteau annonçait : « Tout est désormais possible. » Au loin, une maison jaune pourvue d'une véranda courant sur plusieurs côtés et entourée d'arbres vert pâle qui se balançaient doucement. D'autres bâtisses, volumineuses, aux formes étranges, se dressaient sur les arrières - il semblait en fait s'agir de tout un complexe comprenant différentes structures, dont une sorte de parc d'attractions. Une chaîne montagneuse était suspendue dans des lointains brumeux.
Debout sur la vesce odorante, Ned entendit des pas. « Bonjour et bienvenue à La Belle Échappée, je m'appelle Tendresse », lui dit une femme avenante au fort nez aquilin. Une barrette unie retenait ses cheveux bruns mi-longs. Elle portait une jupe en lin blanc nouée à la taille par un foulard. Elle donnait la main à un culturiste de petite taille, l'air désorienté, une raquette de squash à la main. Elle était torse nu, avec d'intéressants mamelons en pointe. « Comment vous a semblé le trajet ? s'enquit-elle.
- Rapide, répondit Ned. J'étais en plein milieu d'un parcours de golf et je me retrouve ici.
- Je suppose que votre pantalon n'a pas réussi à franchir la première énigme. Ce sont des choses qui arrivent. Ce putter est à vous, bel homme séduisant ?
- Oui, il est tout neuf.
- Est-ce qu'il répond bien ?
- Oui, très bien.
- À la bonne heure. Je vous présente Woo Ha, qui vient d'arriver, lui aussi. Il pratique le squash. »
Ned salua Woo d'un signe de tête. Celui-ci, également en sous-vêtements, lui rendit son salut d'un air las.
« Qu'est-ce que nous faisons ici ? demanda Ned.
- Je vais vous renifler l'entrejambe et ensuite nous descendrons le sentier jusqu'à la maison. Vous y ferez la connaissance de Lila. Lila est la directrice. Elle va s'entretenir avec vous. Si vous le souhaitez, vous pourrez lui expliquer vos désirs en détail. » Elle prit Ned par la main et tous trois s'engagèrent sur le chemin empierré. « Toutefois, je vous mets en garde : cet endroit est très, très coûteux.
- Je suis fabricant de pneus », déclara Woo.
Ned eut un rire bref. « Ça ne peut pas être pire que le golf - ils me saignent à blanc avec leur cotisation.
- Oh que si, mon cher, c'est bien pire. Mais nous accordons des bourses et avons des programmes travail-études. Ainsi, si votre sperme possède une vertu magique de guérison, vous obtenez une bourse à taux plein. Est-ce que c'est le cas ?
- Je ne sais pas. Peut-être, répondit Ned après un temps de réflexion.
- Je vais vous dire ça. Il va falloir que je renifle et soupèse vos testicules. C'est une simple formalité. Ça ne prend qu'une demi-seconde.
- D'accord.
- Woo, je commence par vous. Cela vous ennuie ?
- Pas du tout, dit Woo.
- Parfait. » Tendresse se mit à genoux et se noua son foulard sur les yeux. Woo abaissa l'élastique de son slip, puis serra les poings, en position d'attente. « Woo, veuillez, s'il vous plaît, écarter votre pénis. »
Ned le regarda soulever son membre. Tendresse attira vers elle les bourses imberbes et amollies, en pétrit le contenu. « Joli format, joli mouvement », commenta-t-elle. Elle ferma les yeux et se mit à humer. « Mmm, oui. Ruines sous la pluie. Grenouilles. Statue en ciment. Gongs. Pneus de tracteur. Champignons. »
Woo, l'air satisfait, demanda : « Alors, est-ce que je possède le sperme magique ?
- Non, désolée. Mais vous avez les couilles admirablement formées. Une bien belle paire. Merci beaucoup. Vous pouvez remonter votre caleçon. »
Woo paraissait très déçu. « Il m'arrive de faire des trucs cochons, dit-il, sur la défensive. Une fois, j'ai laissé une petite amie me rentrer un concombre dans le fondement. Un long concombre, comme on en cultive en Grande-Bretagne. Ils sont sous blister, et on s'est dit que c'était plus prudent.
- Et comment avez-vous trouvé cela ? demanda Tendresse.
- Pas mal. Mais ensuite, il a fallu que j'aille aux toilettes.
- Je vous en prie, protesta Ned.
- C'est votre tour à présent », dit Tendresse à son adresse. Tenant sa verge relevée contre son abdomen, Ned écarta légèrement les jambes de sorte qu'elle puisse, les yeux toujours bandés, lui flairer les bourses. Elle fit entendre plusieurs reniflements prolongés. « Mmm, granite tiède, feux de camp, gant de base-ball, pâte à modeler, enveloppe matelassée. Très subtil. Je crois connaître une femme qui vous conviendrait. J'ai humé des centaines d'entrejambes, d'hommes et de femmes. Un couple que j'ai reniflé et apparié, s'est marié. Est-ce que je peux goûter ?
- Et puis quoi encore ? s'indigna Woo.
- Faites », dit Ned.
Tendresse passa un coup de langue sur sa scrotalité toute plissée, puis aspira dans sa bouche la totalité de la couille gauche comme elle eût fait d'une pomme de terre nouvelle. « Ouille ! » souffla-t-il. Sa bite réagit avec enthousiasme, bien qu'il ait déjà eu un orgasme ce matin-là sous la douche. Elle fit de même avec l'autre testicule, puis elle rejeta la tête en arrière et ouvrit grand la bouche. « Et maintenant les deux ensemble, dit-elle. Emplissez-moi de la mâle tiédeur de vos burnes.
- D'accord », dit-il. Et de lui fourrer tout son scrotum dans la bouche. Elle fit entendre des glouglous et gargouillis assourdis.
« Tout bonnement écœurant, commenta Woo tout en se penchant pour mieux voir.
- Laissez aller votre queue, dit-elle. Laissez-la retomber sur mon visage. Je la veux. »
Ned, les lèvres ourlées vers l'avant, déposa doucement sa verge contre le nez de Tendresse.
« Mmmmmm, fit-elle en emplissant ses poumons. Vous ne possédez pas le sperme magique, mais je connais plusieurs femmes pour vous. Venez, allons voir Lila. »