+ Le journal de la veuve - Jackson Mick
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Jackson Mick Le journal de la veuve

"Le journal de la veuve" de Mick Jackson,
traduit de l'anglais par Eric Chédaille.

Je crois qu'au moment où j'ai fiché le camp de la maison, je n'avais pas d'idée bien précise quant à ma destination. Mais je devais me douter qu'il ne s'agissait pas seulement d'une courte escapade, sinon je n'aurais pas emporté un sac.
À l'âge qui est le mien, on ramasse machinalement clés, sac à main, étui à lunettes, etc., dès qu'on met le pied dehors. Mais j'avais également trouvé le moyen d'attraper une poignée de vêtements et de les glisser dans un fourre-tout. Je devais donc savoir que je n'allais pas rentrer avant au moins un jour ou deux.
Des parties considérables du trajet sont restées en pointillés. Je me souviens toutefois d'avoir à un moment donné baissé la vitre pour pousser un hurlement. J'avais du mal à respirer. Non, ce n'est pas tout à fait exact. Il me semblait que j'étais en train de perdre la raison. J'ai donc baissé la vitre pour passer la tête à l'extérieur dans l'espoir que le vent m'aiderait à quitter l'endroit aussi terrible que terrifiant où je m'étais laissé enfermer. Et je me revois en train de hurler sans désemparer, à pleins poumons, dans la nuit.
Je suis quand même soulagée de n'avoir pas causé d'accident. Car j'aurais fort bien pu me tuer et tuer quiconque aurait traversé la route devant moi. Cette fichue Jag est beaucoup trop grosse et trop puissante. Je ne l'ai jamais aimée. Mais c'est tout ce que j'avais sous la main, puisque ma ravissante petite Audi était restée chez Ginny.
Erratique.
C'est, j'imagine, le terme qu'auraient employé les policiers si j'avais eu affaire à eux. « La désaxée conduisait son véhicule de façon erratique quand nous l'avons forcée à s'arrêter », auraient-ils consigné dans leur rapport.
Je me rappelle m'être retrouvée sur la M11, autoroute pour laquelle j'ai pas mal d'affection, pour autant qu'une telle observation ne soit pas parfaitement ridicule, étant donné que j'ai aussi énormément d'affection pour d'autres choses, comme les broches anciennes, les petits animaux à fourrure et même une ou deux personnes. Toujours est-il que je me suis retrouvée en train de rouler vers le nord sur la M11. Je n'avais plus qu'à décider si j'allais m'arrêter à Cambridge ou bien prendre à droite et filer vers Walberswick et Southwold, ou bien encore poursuivre en direction de la côte nord du Norfolk. J'ai tout de suite su ce que j'allais choisir.
Au départ, mon idée était avant tout de déguerpir de Londres. J'avais réussi je ne sais comment à trouver la M25, puis j'avais pris vers l'est. Je revois encore cette décourageante succession de passages souterrains, du côté de Waltham Abbey. Puis je me suis engagée sur la M11. Et j'ai abouti ici.
J'ai fait le plein juste avant Cambridge et j'en ai profité pour demander ma route. Peut-être parce qu'il avait affaire à une femme - a fortiori une femme au visage bouffi et trempé de larmes -, le jeune homme du garage s'est borné à me suggérer de suivre les panneaux indiquant Norwich, puis la signalisation menant à l'une ou l'autre des localités de la côte. Sur quoi je l'ai laissé à son magazine et chacun de nous a poursuivi sa vie de son côté.
Je devais avoir retrouvé un peu de cohérence. Même si je serais bien en peine de dire avec la moindre certitude s'il était vingt heures ou minuit. Sans doute quelque part entre les deux.
Si le reste du trajet reste imprécis, il s'agit d'un flou d'une autre nature, né de l'épuisement. Épuisement peut-être émotionnel, mais sensiblement différent de l'aliénation mentale des premières heures. Je me souviens d'être arrivée sur la route du littoral, d'avoir bifurqué vers l'ouest et de m'être peu après engagée dans le village et faufilée à travers ses rues étroites. Et d'avoir pris soudain conscience des maisonnettes qui m'entouraient, avec leurs façades obscures et, sans doute, leurs occupants endormis. Je me rappelle avoir garé la voiture sur le quai, serré le frein à main et coupé le moteur. Et à quel point tout était noir et silencieux. Je ne suis même pas descendue pour me dégourdir les jambes ou respirer un bon coup. Je suis restée assise là, à tendre l'oreille, durant cinq ou dix bonnes minutes. Après quoi je suis passée sur la banquette arrière, me suis enveloppée dans mon manteau, et mon souvenir suivant est de m'être réveillée à six heures ce matin, avec le ciel qui commençait à peine de pâlir et une furieuse envie de pisser.
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Je n'ai jamais été particulièrement portée sur le petit déjeuner. Une tasse de thé, une cigarette, et me voilà contente de mon sort ; aussi celui de ce matin fut-il un petit déjeuner normal, la tasse de thé en moins. Après avoir poussé jusqu'au marais afin de me soulager la vessie, je suis revenue m'asseoir un moment dans la voiture. Puis j'ai parcouru deux ou trois fois la longueur du quai. Et pour finir, je me suis dirigée vers le centre du bourg.
Je suppose que j'avais décidé de chercher à me loger. Mon idée première avait été de passer une nuit ou deux à l'hôtel, par nostalgie. Au gré de mes déambulations j'ai toutefois avisé une petite agence de location. Après tout, pourquoi pas ? me suis-je dit. Je suis donc retournée à la voiture pour me regarder dans le miroir et voir à quel point j'avais l'air dérangée. Puis, sur le coup de neuf heures, dès que la demoiselle a retourné l'écriteau « Ouvert / Fermé », je suis entrée d'un pas nonchalant.
Elle m'a montré trois endroits très différents : une bâtisse gigantesque, de style fortement rupin et terriblement dépouillé, une masure délabrée sise en bordure des marais et cette méchante bicoque au milieu du village, qui était de loin la plus modique, même si aucune n'était vraiment hors de prix. Si j'ai choisi cette dernière, c'est parce qu'elle se trouve enserrée. Ce qui est étrange, considérant que j'ai fiché le camp de Londres hier soir parce que je m'y sentais affreusement cernée de toutes parts. Manifestement, être enserrée ici, dans le Norfolk, et cernée dans la capitale sont deux choses fort différentes.
De retour au bureau - ou à l'officine ou à quel qu'en soit le nom -, tandis que la demoiselle pianotait d'abondance sur son clavier, je me suis lentement penchée pour jeter un œil sur l'écran. Apparemment, cela faisait un bon mois que la maisonnette n'avait pas été louée. L'autre faisait son possible pour m'empêcher de regarder, à croire qu'elle avait un accès personnel au processeur central du Pentagone ; mais il y a beau temps que je me contrebalance de ce qu'une gamine de son âge peut penser du comportement d'une femme de mon âge.
Je l'ai louée pour une semaine. Dieu seul sait où j'en serai d'ici à sept jours. Pour l'instant, j'ai du mal à passer d'une minute à la suivante. Ce n'est que lorsque j'ai refermé la porte derrière moi et laissé choir mon sac par terre que j'ai enfin eu l'impression de me poser. Et j'ai aussitôt fondu en sanglots. Ce qui constitue peut-être pour moi une sorte de record en matière de retenue. D'ordinaire, quand arrive le milieu de la matinée, j'ai déjà eu au moins deux crises de larmes.
La seule chose figurant sur la liste des choses que j'ai à faire est de m'allonger pour piquer un roupillon. Je n'ai nulle envie de traînasser. Je n'aime pas découvrir au sortir d'un somme qu'il fait plus noir que lorsque j'ai fermé les yeux. Je trouve cela perturbant au dernier degré.
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La première page de la « brochure de bienvenue » m'informe de source sûre que cette « maisonnette de pêcheur » abritait jadis une famille de neuf personnes, ce qui est à l'évidence une manière détournée de faire savoir à tous les idiots qui la louent en se figurant qu'elle peut recevoir assez confortablement deux adultes et deux enfants que toute plainte et tout espoir de remboursement seraient vains.
L'endroit est d'une incroyable exiguïté. En redescendant l'escalier, je dois me courber en arrière en une espèce de limbo pour éviter de me cogner la tête, bien que je ne mesure qu'un mètre soixante-cinq. Il est possible qu'une famille de neuf personnes se soit entassée ici à un moment donné, mais cela ne veut pas dire que ces gens aient été particulièrement heureux, assis devant l'âtre à ramender leurs filets, tailler des bouts de bois ou toute autre activité qui leur faisait passer le temps. Ils étaient sans doute extrêmement pauvres et misérables. Il y a assez de place pour moi, mais je ne voudrais pas inviter trop de monde à dîner. Une maison de veuve, voilà ce que c'est. Je vais peut-être graver dans la planche à pain un petit écriteau que je clouerai au-dessus de la porte d'entrée.
Les nombreux trous et bosselures des murs sont dissimulés derrière des étendues de papier peint gaufré. Les tapis sont de fabrication industrielle. J'ai décroché un ou deux cadres pour ménager ma sensibilité esthétique. Ils se morfondent désormais en prison, sous l'escalier. Ils devraient s'estimer heureux : au moins ont-ils quelque espoir de conditionnelle pour bonne conduite, ce qui n'est pas le cas de la demi-douzaine de désodorisants à support en plastique que j'ai découverts cachés derrière les rideaux ou perchés au-dessus des placards, à présent tous enfermés dans un sac au fond de la poubelle extérieure.
L'unique étagère à livres propose les habituelles lectures des jours fériés : P. D. James... Jean Plaidy... Winston Graham. Je ne crois pas avoir jamais rencontré quelqu'un qui ait vraiment lu un Winston Graham. À croire que ces bouquins sont publiés à l'intention exclusive des hommes, pour qu'ils les lisent pendant les jours chômés en Angleterre. Peut-être pas pour qu'ils les lisent, mais pour qu'ils les tiennent ouverts dans leur giron pendant que leur femme lit. Ou jusqu'à ce qu'elle s'endorme.

Un peu plus tard. Je ne sais quelle heure il est exactement. J'ai retiré ma montre auparavant pour faire un peu de ménage et j'ai oublié de la remettre. Mais il commence à faire noir.
Il y a un minuscule poste de télévision, avec une image plutôt correcte. Mais je m'interdis de l'allumer. Je suis toujours un peu éberluée de me retrouver ici. Et ce nouveau décor me donne matière à gamberger. Sans cela, j'aurais dû l'allumer. Ou bien la radio. Voire les deux.