+ Livre de Chroniques III - António Lobo Antunes
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António Lobo Antunes Livre de Chroniques III
António Lobo Antunes - Extrait du Livre de Chroniques III
Traduit du portugais par Carlos Batista

« Livre de Chroniques III »,
d'António Lobo Antunes

Chaque fois que quelqu'un me parle d'un de mes livres, je suis déçu. Car ils ne sont pas fait pour être lus au sens habituel de ce mot : l'unique manière

me semble-t-il

d'aborder mes romans est de les attraper com me une maladie. On disait de Björn Borg, en le com parant à d'autres tennismen, que ces derniers jouaient au tennis alors que lui jouait à autre chose. Ce que j'appelle par com modité romans, et que j'aurais très bien pu nommer poèmes, visions, ou tout ce que l'on voudra, ne sont com pris que si on les prend pour autre chose. Le lecteur doit renoncer à sa propre clef

celle qui lui permet d'entrer dans la vie, la sienne et celle des autres

pour utiliser celle que le texte lui tend. Lire autrement serait absurde, car les mots ne sont que les signes de nos émotions, et les personnages, les situations et les intrigues, des prétextes apparents pour atteindre l'envers caché de l'âme. La véritable aventure que je poursuis est celle que le narrateur et le lecteur partagent dans les tréfonds de l'inconscient, siège de l'âme humaine. Celui qui ne com prend pas cela ne pourra saisir que les aspects mineurs de mes livres : le pays, les relations homme-femme, le problème de l'identité et sa quête, l'Afrique et la barbarie du régime colonial, etc., des thèmes sans doute très importants d'un point de vue politique, social, ou anthropologique, mais qui n'ont rien à voir avec mon travail. Les leçons que la vie nous dispense, nous les apprenons généralement trop tard. C'est pourquoi mes œuvres n'ont jamais un sens exclusif ni de conclusion définitive : elles ne sont que les symboles incarnés de nos chimères, de nos raisonnements inachevés. Il faut suc com ber à l'apparente négligence, aux points de suspension, aux longues ellipses, à la griserie du va-et-vient des vagues qui, lentement, vous emporteront dans les ténèbres meurtrières, naufrage nécessaire à la renaissance et au renouvellement de notre âme. Il faut qu'à chaque page chancellent nos valeurs les plus ancrées, que notre cohésion illusoire perde graduellement le sens qu'elle n'a pas mais que nous lui prêtons, pour que de ce choc surgisse une nouvelle unité, il se peut que le lecteur en souffre, c'est même inévitable. J'aimerais que mes romans, dans les librairies, ne soient pas disposés près des autres, mais à l'écart et dans une boîte hermétique, pour ne pas contaminer les histoires des autres ou les lecteurs non avertis : on y perd toujours à échanger une illusion contre une vérité. Parcourez mes pages com me si vous étiez dans un rêve car c'est dans ce rêve, dans ce jeu d'ombres et de lumières, que vous saisirez l'essence du roman, avec une intensité qui vous révélera le fond irrationnel de votre pré-histoire. Puis, le voyage achevé

et le livre refermé

vous entrerez en convalescence. J'exige que la voix du lecteur se mêle à celles du roman

du poème, de la vision, ou de tout autre nom que vous lui donnerez

pour qu'il trouve son équilibre parmi les démons et les anges de la terre. Une autre façon d'aborder mes textes est de se contenter

tout bêtement

de les lire, et non d'en faire une initiation au désert où le voyageur voit sa chair se consumer dans la solitude et la joie. Ce qui est aisé si vous considérez l'œuvre com me cette maladie dont j'ai parlé plus haut : des étés qui vous reviennent malgré le poids de vos dépouilles. Certains

presque tous

des malentendus au sujet de ce que je produis viennent du fait qu'on aborde mes livres de la même façon qu'on nous enseigne à aborder le roman. Et le lecteur étonné découvre qu'il ne s'agit pas d'un roman, mais seulement de larges cercles circonstanciels qui rétrécissent et qui apparemment l'étouffent. Mais s'ils nous étouffent, c'est pour nous permettre de mieux respirer. Quittez vos habits d'hommes civilisés, aux poches pleines de restrictions, et laissez parler votre corps. Notez com me les personnages qui peuplent mes romans sont sans relief et peu décrits : c'est qu'il s'agit de vous. Voici quelque temps, j'ai affirmé que le livre idéal serait celui dont chaque page est un miroir : le mien et celui du lecteur,

jusqu'à ne plus savoir lequel des deux est l'autre. Je voudrais que chacun se sente double pour ressortir de ces miroirs avec le sentiment d'avoir quitté celui qu'il était. C'est l'unique salut possible et, bien que j'en connaisse d'autres, c'est le seul qui m'intéresse. Le moment est venu d'être clair à propos de ce que je pense de l'art d'écrire un roman, moi qui en général réponds aux questions des journalistes avec une frivole légèreté, tant elles me semblent superflues : quand on connaît les réponses, toutes les questions deviennent insignifiantes. Et, s'il vous plaît, oubliez votre faculté de juger : dès que l'on com prend, on ne juge plus, et l'on reste ébahi devant l'éclatante simplicité des choses. Car mes romans sont beaucoup plus simples qu'il n'y paraît : une expérience anthropophage par le biais d'une faim minutieusement entretenue, une lutte contre les récits anecdotiques et leurs visées pratiques, à quoi se réduisent en général les romans. Le problème est que l'essentiel leur fait défaut : l'intense dignité d'un être entier. Faulkner, que je n'apprécie plus autant qu'avant, disait avoir découvert qu'écrire était une très belle chose : cela permet aux hommes de marcher sur leurs pattes postérieures et de projeter une ombre immense. Je vous demande de la trouver, de com prendre qu'elle vous appartient, et non seulement de com prendre qu'elle vous appartient, mais aussi qu'elle peut, dans le meilleur des cas, donner un sens à votre vie.