+ Vérités non dites - Garnett Angelica
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Vérités non dites

"Vérités non dites" de Agelica Garnett,
traduit de l'anglais par Christine Laferrière.


Quand toutes les feuilles étaient vertes,
mon amour

D'un côté, il y avait Maman ; de l'autre, Nan. Comme le soleil et la lune, et elle, elle était tiraillée entre les deux. Elle sentait en Maman la force de la marée, irrésistible, le moelleux refuge de ses bras, la douceur de son sourire - mais il y avait en Nan autre chose, de moins profond et de plus rassurant.
Être avec Nan, c'était comme manger du pain bis couvert d'une lichette de beurre, bon pour la santé, un peu aigre - et sans enthousiasme. Ensemble, elles avaient leurs propres rituels, innocents et bien définis, tels que marcher jusqu'à la grand-route et compter les voitures, cueillir les noix de galle et ces touffes de fils rosâtres appelées pelotes d'épingles, fabriquer des poupées avec des coquelicots et chanter John Brown's Body en prenant le chemin du retour ; sans compter les cent et un actes de se brosser les cheveux, se laver le cou, les choses à faire ou à ne pas faire qui comblaient les interstices. Mais lorsque la porte s'ouvrait et que Maman entrait, dans une bouffée d'air tiède, Bettina courait dissimuler son visage dans sa jupe, puis sentait ses longs doigts lui caresser le sommet du crâne pendant que Maman disait quelques mots à Nan. Le plaisir était soudain devenu aigu ; les choix, trop nombreux. Une autre vie l'attendait au rez-de-chaussée, une vie paraissant dépendre de voix suaves et joyeuses qui la portaient vers le haut, comme un papillon sur la brise. Bettina percevait en elles une aisance, une maîtrise, un rire naissant qu'elle ne percevait jamais dans la voix de Nan ; et quand ces voix descendaient à son niveau pour l'inclure dans le jeu terriblement attrayant auquel elles semblaient se livrer, elle frétillait d'un mélange de plaisir et d'embarras. Contrairement à Nan, les gens du salon ne la considéraient pas comme un simple élément du décor : elle était un être privilégié.
Mais quand elle y songeait, ce n'étaient pas les meilleurs moments. Ils étaient trop excitants et la mettaient sens dessus dessous, promettant satisfaction sans jamais l'accorder. Elle se serait crue dans une galerie des glaces où elle n'aurait vu que des reflets d'elle-même. Sur chaque visage, dans chaque voix, il y avait un sourire d'une signification particulière, qui, braqué sur elle, créait un obstacle. Nul ne l'admettait ni ne semblait remarquer la façon dont il s'emparait de Bettina et dissipait sa fierté, comme si la moelle de ses os n'avait été qu'un fluide. Si, en essayant de reconquérir sa dignité, elle se mettait à bouder et, penchée contre le genou de Maman, se faisait aussi courroucée qu'elle en était capable, les voix trahissaient de l'inquiétude et rivalisaient entre elles dans leur désir de l'empêcher - de quoi ? De faire une scène ? Quelle scène pouvait-elle bien faire étant donné que tout cela demeurait un mystère entier, y compris pour elle ?
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Au fond d'elle-même croissait le germe du défaitisme, graine plantée par personne en particulier et, pour autant qu'on la remarquât, niée de tous. Maman entreprenait de consoler Bettina comme si elle lui faisait respirer des bouffées d'éther, dans un effort visant à apaiser ses plaintes, ainsi que ses propres doutes, peut-être. Bettina savait d'avance que si elle hurlait en tapant du talon par terre, elle n'obtiendrait en retour que sourires et promesses, et ce n'était pas cela qu'elle voulait, mais - comme elle s'en apercevait maintenant - tout simplement de la compréhension. C'était Maman dont elle la réclamait le plus et qui semblait le moins à même de l'offrir.
Elle voyait bien que, du point de vue de celui qui l'offre, la compréhension est l'une des choses les moins simples. Dans le cas de Maman, cela aurait signifié abdiquer le trône auquel elle se cramponnait : non seulement la vision de soi comme dispensatrice d'amour, mais aussi comme l'alpha et l'oméga de la vie de Bettina, jouant un rôle qui, justement parce que c'était un rôle, paraissait faux.
Nul doute qu'il avait été endossé pour cacher quelque chose : d'une manière confuse, Bettina s'en rendait bien compte, mais elle se croyait sans cesse engagée dans une partie de colin-maillard - malgré toute la puissance de cette impression, elle n'aurait su la nommer. Ses sentiments avaient beau constamment la trahir, ils se heurtaient à une oreille qui, à défaut d'être vraiment sourde, était orientée sur une autre longueur d'onde. Rien n'atteignait jamais le point de crise, l'heure de vérité n'arrivait jamais et, malgré leur force apparente, ses émotions battaient en retraite, ne laissant derrière elles que du sable sec et l'impression qu'elle était d'une bêtise inqualifiable. Elles semblaient s'atrophier et se dissoudre en petits îlots d'insignifiance. Maman l'étouffait tellement que Bettina ne savait pas ce qu'elle voulait, ce qu'il lui était possible ou permis d'obtenir : seulement que c'était une chose dont il n'y avait jamais assez et que peut-être personne ne voulait qu'elle eût. Au bout du compte, il n'existait qu'un mince trait blanc, telle une cicatrice, pour lui rappeler ces gouffres de néant semblables à d'obscurs abîmes qu'il lui fallait traverser de son mieux. Et même lorsque Maman tentait de la consoler, Bettina était incapable d'expliquer ce qui n'allait pas.
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Il est vrai que, toutes ces années auparavant, Nan avait été plus rassurante, d'une façon terre à terre, ordinaire, mais avait-elle été plus digne de confiance ? En y réfléchissant, Bettina pensait qu'elle obéissait à Nan uniquement parce que c'était bien plus facile et bien plus simple. Nan lui avait fourni un code tout prêt, construit à un niveau si élémentaire qu'elle pouvait le suivre les yeux bandés et - peut-être en était-ce l'intérêt véritable - simplement le respecter en paroles avant de fuir dans son propre monde de dragons et de princesses. Même si Nan était apparemment plus digne de confiance, uniquement parce que plus prévisible, elle était, pour des raisons différentes, tout aussi manipulatrice.
Dans un sens, on aurait pu dire qu'il y avait une lutte continuelle, ou plutôt une zone de malentendu total entre Nan et Maman : les nobles idéaux de civilisation et de liberté de Maman étaient soumis à une érosion constante sous l'effet du puissant romantisme étriqué de Nan, de sa vision de la Maîtresse de maison avec sa petite fille, si touchante, si parfaite, qui reflétait avec précision tout le soin que Nan mettait à l'élever dans la propreté et l'ordre. Rien de réel... permis par Maman uniquement car elle avait beau se dire qu'elle l'avait en horreur, cette situation lui épargnait bien du tracas.
Quand Nan disait quelque chose, Bettina savait qu'elle pensait ce qu'elle disait et rien d'autre. C'était monotone, mais au moins elle n'avait pas à s'inquiéter de ne pas avoir compris. Dans le monde du salon ou de l'atelier, en revanche, chaque mot avait au minimum deux significations, et la plus apparente était celle qui importait le moins. La plupart des choses étaient dites sous forme de plaisanterie, mais il y avait toujours à la fin un coup de langue, comme en donnent les chats, qui froissait en elle les pétales et faisait parfois brusquement jaillir une parole qu'elle aurait aimé ne pas avoir prononcée. Par exemple la fois où elle avait qualifié Howard, son père, d'« obtus ». Ce terme s'avéra tellement fort, tellement plus concentré que ce qu'elle avait voulu dire, comme une grosse cuillerée d'un puissant remède. Naturellement, Howard le prit très bien - comme toujours : le mot avait en vérité semblé glisser sur lui. Pourtant, à la façon dont clignaient ses yeux pâles, Bettina vit tout de même qu'elle était allée trop loin, et se sentit honteuse.
Mais elle était à son tour souvent forcée de se protéger. Leur humour, apprit-elle par la suite, avait pour nom ironie ; souvent, le rire qui l'agrémentait lui déplaisait et souvent, réduite à une rage impuissante, elle se méprenait sur ce qu'il cachait. Elle avait parfois l'impression que tous étaient contre elle - ce qu'ils niaient, pourtant, en disant qu'elle faisait simplement la sotte, mais c'était une piètre consolation. Peut-être était-elle bête. Elle fut peu à peu gagnée par la certitude de ses limites : il existait une ligne invisible qu'elle ne franchissait jamais. Elle s'arrêtait là où ils semblaient croire qu'elle resterait : une petite fille qui s'intégrait dans un certain endroit - vêtue de dentelles, diaphane, dont on ne pouvait rien attendre de sérieux. Elle ne pouvait rivaliser avec ses frères, ils étaient beaucoup plus âgés, déjà formés, robustes, autoritaires. S'ils la trouvaient agaçante, ils lui ordonnaient de s'en aller. Il y avait d'autres choses qu'ils pouvaient partager, mais elle ne pouvait jamais égaler leur intelligence. Et c'est ainsi qu'elle dansait follement hors de leur cercle, telle une mouche voulant sortir en hiver.

Aujourd'hui, cependant, soixante ans plus tard, une autre voix intervient, basse, mais limpide - par trop limpide. Chaque mot avait au moins deux significations. Qu'y a-t-il d'original à cela ? N'en va-t-il pas toujours ainsi dans toutes les relations humaines ? Qu'est-ce donc qui portait particulièrement sur les nerfs de Bettina ? Aurait-elle apprécié d'être élevée entièrement par Nan, disons, et aurait-elle eu l'avantage de toujours savoir où elle était ? Ou bien l'endroit se serait-il avéré totalement dénué d'intérêt ?
Peut-être était-elle alors vraiment dépourvue d'intelligence ; mais pourtant, douée d'une si grande sensibilité, et la vieille génération était tellement plus vieille ; leur rire semblait étranger - blessant, plutôt qu'amusant. Le soupçon dut l'effleurer que, tout en essayant de se défendre d'elle, quantité inconnue, ils cherchaient à la transformer en une entité qu'ils pouvaient comprendre. Évidemment, Bettina ne se considérait pas comme une menace, mais de quelque façon, du fait de sa nature juvénile et de l'écart entre son monde et le leur, elle en était inévitablement une. Elle était bête, naturellement et merveilleusement bête, douée de toute la candeur de la jeunesse, incapable de croire qu'ils pussent avoir peur d'elle. Le problème était que, faute d'être suffisamment forte, sa bonne foi l'abandonna et Bettina se laissa devenir argile entre leurs mains. Ils voulaient bien faire - ou le croyaient - mais pas assez pour être franchement honnêtes avec elle.
En ce sens, Bettina était l'unique enfant parmi eux, ses seules armes étaient affreusement rudimentaires, alors qu'ayant de leur côté tout le bénéfice de l'expérience, ils lui donnaient envie de voir en eux une élite au sein de laquelle elle pourrait être conviée un jour. Aussi plaisant fût-il, le monde de Nan se trouva relégué dans l'ombre par les plaisirs impurs de l'atelier et du salon, où les récompenses étaient tellement irréelles et éphémères.
En même temps, c'était peut-être parce qu'elle était une petite fille : elle pouvait danser, chanter, dire la première chose qui lui passait par la tête ; on l'encourageait en riant jusqu'à ce qu'elle fût ivre d'enthousiasme et de plaisir. Elle avait l'impression de se trouver sur des montagnes russes et d'être la seule personne à pouvoir mettre le manège en route. Maman était toujours là pour la rattraper si elle tombait, parfois en larmes, surtout si c'était Howard, son père, qui perdait patience avec elle. Maman, elle, était calme - elle dressait autour de Bettina une barrière magique ou l'enveloppait dans du coton.

Puis, un jour, Bettina fut réellement insolente envers Howard. Elle ne savait pas pourquoi - les mots étaient sortis tous seuls, comme la langue dardée par le serpent. Elle ne se souvenait pas vraiment de ce qu'elle avait dit, mais se rappelait le sentiment, le choc d'avoir perdu la maîtrise de soi, ainsi que l'expression de surprise sur le visage d'Howard, la façon dont il s'était tu un instant avant de poursuivre comme si de rien n'était. Cela s'était passé dans le parc, après les Floralies. Lui allait voir le match de cricket et elle rentrait à la maison, après avoir flâné autour des tables à tréteaux installées dans l'école d'équitation, puis contemplé les énormes courges et les poireaux gigantesques, les gâteaux au chocolat et les petits napperons brodés au point de chaînette, pâles dans la lumière cendrée qui pénétrait par la verrière. Elle se rappelait être rentrée en parcourant l'herbe longue, toute seule, sans savoir exactement combien elle avait été insolente.
Cependant, préoccupé par les affaires du monde, pensif mais affable, Howard était toujours attentif envers elle. Mais lui non plus ne semblait jamais guère plus qu'à moitié présent. Il suscitait néanmoins d'ardentes petites lueurs d'enthousiasme qui la faisaient tourner telle une fleur au soleil ; il la mettait également mal à l'aise, comme si un puissant projecteur surgi des ténèbres s'était soudain braqué sur elle, et la voilà qui se retrouvait exposée, à sa merci. Il n'avait aucune idée de ce qu'elle ressentait, ni ne savait si elle recherchait réellement son affection. Quand il arrivait à Bettina de le faire, elle devenait alors tout excitée, bondissait ou criait, puis respirait l'odeur de son tweed et de son tabac, tandis qu'il la prenait dans ses bras pour tenter de réprimer un peu de son exubérance. Pendant qu'elle sautillait ou se trémoussait, elle savait qu'il était réellement faible, qu'il n'avait aucune autorité et avait obtenu plus que ce qu'il escomptait. À l'autre bout de la pièce, Maman souriait péniblement : prise entre Bettina et Howard, elle n'avait aucune autorité non plus. Les fillettes turbulentes étaient comme la bardane sur la peau : on ne peut plus déplaisantes.
Nan ne tardait pas à arriver ; elle restait juste sur le seuil à observer la scène, silencieuse et inflexible. Même Howard devait lui céder, et il lui était reconnaissant de les interrompre. Au moment où la porte se refermait, Bettina entendait son nom, accompagné des mots « charmante, charmante ». Que signifiait ce mot, et pourquoi lui donnait-il toujours une sensation de frisson, si bien qu'elle ne pouvait jamais l'employer elle-même ? Mais une fois la porte refermée, elle était dans un monde sans surprises, un monde qu'elle pouvait habiter les yeux bandés, auquel elle faisait confiance, et plein de bon sens.

Durant ces années, la maison et la vie tout entière étaient baignées de couleur : elle tachetait ou striait les murs et les meubles, chantait d'une pièce à l'autre, d'un espace à l'autre, des chants silencieux mais puissants. Le matin, les rideaux rose et jaune tirés devant la fenêtre offraient la promesse mensongère d'une belle journée même quand le ciel était gorgé de pluie, et se gonflaient vers l'intérieur tandis que la chambre, explorée par le vent, s'emplissait momentanément d'air ; en outre, les couleurs que Bettina connaissait si bien se répondaient comme dans un jeu de ping-pong - elles rougeoyaient, grésillaient, hurlaient presque sous l'effet de ce plaisir - noir, rouge indien, bleu paon ou ocre jaune. Bettina ne pouvait jamais penser à la maison sans elles : on aurait dit qu'elles y avaient grandi, et plus tard, lorsqu'elle y retournait année après année, bien qu'imperceptiblement pâlies, elles surgissaient de nouveau pour faire résonner leurs cordes étranges, tel un instrument de musique oublié.

En grandissant, elle s'aperçut qu'elle avait deux grands frères, tapageurs, protecteurs et bienveillants, déjà à l'époque, mais absorbés par des choses qui lui étaient incompréhensibles. Il y avait des hurlements de rire, parfois d'exaspération, au-dessus de feuilles sur lesquelles ils écrivaient ou peignaient, et où figuraient des allusions ou plaisanteries qui ne valaient qu'entre eux et provoquaient chez Jason, l'aîné, une grimace indiquant qu'il comprenait tout. Puis il y avait des jeux tumultueux qui l'effrayaient, d'autres qui ressemblaient davantage aux rituels d'une société secrète et se poursuivaient jour après jour au bord de l'étang : tailler des châteaux dans de la craie et rassembler des armées de baies d'églantier. Tout était réduit à des images de guerre : l'air s'animait d'une agressivité à peine contenue, de notions de défense, d'attaque et de mobilisation. Bien que rebutée par ces jeux, elle était aussi attirée par leur virilité latente ou peut-être simplement par le fait qu'étant deux, ses frères représentaient une solidarité familiale qui lui était jusqu'alors inconnue.
Mais c'était une solidarité hermétique, résistante à l'intrusion, et Bettina regagnait le laurier qui lui tenait lieu d'abri. Au loin, elle entendait leurs voix, qui résonnaient en parallèle au lieu de l'atteindre, rassurantes dans la longue matinée d'été. Tout était dans l'ordre, Nan ne tarderait pas à lui apporter un verre de lait, puis elle pourrait passer sans faire de bruit devant Howard, assis sur la terrasse, les pieds fermement posés à plat sur le gravier et le nez dans son journal. À midi, en éprouvant cette curieuse sensation de vide et d'isolement, elle rentrait dans la maison pour déjeuner séparément, seule avec Nan.