+ Lame de fond - Lê Linda
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L Linda Lame de fond

"Lame de fond" de Linda Lê.

Au cœur de la nuit

Van
Je n'ai jamais été bavard de mon vivant. Maintenant que je suis dans un cercueil, j'ai toute latitude de soliloquer. Depuis que le couvercle s'est refermé sur moi, je n'ai qu'une envie : me justifier, définir mon rôle dans les événements survenus, donner quelques clés pour comprendre les tenants et les aboutissants de ce qui n'est qu'un fait divers. Je n'ai pas un penchant au regret, mais il me faut faire mon examen de conscience, si inutile qu'il soit désormais. Le souvenir que je laisse est celui d'un partisan des solutions hybrides, habitué à ajourner, soucieux de n'exaspérer personne, de ne pas empirer les choses en manquant de diplomatie. Je ne suis pas un de ces vieux hiboux formalistes, ni un de ces faiseurs d'embarras toujours persuadés d'être supérieurs à tout le monde. Non, j'ai veillé à ne pas incommoder mes proches, pas seulement par horreur des dissensions domestiques, mais parce que je ne suis pas un homme à problèmes. Rien n'est aussi précieux pour moi que la paix de l'esprit, et j'aurais tant voulu atteindre à la quiétude malgré les coups durs. J'en ai connu, des tempêtes sous mon crâne. Peut-être dans une vie antérieure ai-je commis des actions condamnables, et j'ai dû payer ces fautes pendant mes cinq décennies d'existence. Je n'ai aucune croyance, pas plus en un Dieu châtieur qu'en un quelconque Éveillé plein de mansuétude. Les enseignements bouddhistes m'ont été sans profit, je n'ai retenu de mes études des Sermons de Bossuet que des leçons de style. Ma propension au spiritualisme, en dépit de mon irréligion, m'a amené à accorder la primauté aux questions qui dépassent l'entendement humain. J'ai tenté de percer les mystères de la téléologie, demandé aux sensualistes de me procurer la jouissance de l'esthétique, aux romantiques de me douer d'une aspiration vers l'infini. J'ai incorporé la substantifique moelle des proses les plus roboratives pour gagner en force d'âme mais, tel un serpent qui se mord la queue, j'ai échangé des doutes contre une science guère susceptible de m'aider à démêler mes écartèlements. J'ai cultivé assidûment les lettres dans l'espoir d'y trouver, sinon du bonheur, du moins un vif goût pour les surprenantes inventions. Il m'en reste quelques débris fragmentaires, étoiles distantes qui clignotent encore - dans cette galaxie, Vautrin voisine avec Mme Verdurin, Molloy avec Bardamu, Ah Q avec Sganarelle, Achab avec Salomé, Philoctète avec Ophelia... Liste non exhaustive à laquelle il conviendrait d'ajouter les personnages secondaires que j'ai eu plaisir à classifier (travail de bénédictin parfaitement absurde). Mais tout s'est mélangé dans ma pauvre tête.
Ma tâche de correcteur, qui me permettait de subsister et que je prenais très à cœur les premiers temps, au lieu de développer ma mémoire, a entraîné son altération. Les manuscrits et les épreuves qui étaient mon labeur quotidien ont contribué à modifier mon caractère, de plus en plus pointu, alors même que ma sûreté dans l'observation des règles de grammaire s'avérait chaque jour déplorablement défaillante. J'étais moins attentif aux impropriétés, aux solécismes, aux licences poétiques boiteuses. Je laissais passer des coquilles et des doublons. Les éditeurs qui m'appointaient n'y avaient pas fait attention, avaient continué à m'expédier des copies et, comme les petites mains des ateliers de couture, je les avais ornées de mes retouches, sans trop de cœur à l'ouvrage. À mes débuts, j'étais un ayatollah du purisme, je ne tolérais ni les anglicismes, ni les à-peu-près, ni l'abus de néologismes, ni les incorrections sous prétexte de modernisme. Je criais au scandale quand un auteur ne se pliait pas à la discipline de la syntaxe, ponctuait n'importe comment, s'autorisait des métaphores prétendument hardies mais incohérentes. Je biffais et redressais les phrases quand les pronoms relatifs se suivaient à la file. Puis, peu à peu, j'avais cochonné ma besogne. Je faisais tout en quatrième vitesse, ne m'abîmais plus la vue en veillant jusqu'à point d'heure pour soigner chaque détail. La plupart des récits que je corrigeais, indigestes, ne valaient pas la peine d'être améliorés, mais de temps à autre j'avais droit à des pages sapides, comme des oranges gorgées de soleil. J'étais à mon affaire lorsqu'un modèle de concision abrégeait, condensait ses périodes, ou bien lorsqu'un texte débordait de termes rares, d'argotismes obsolètes. Moi-même je disais volontiers calembredaines plutôt que sottises, cela ne vaut pas un fifrelin au lieu de cela ne vaut pas un clou, être en renaud pour être furibond, mais aussi s'embéguiner, mignoter, jaboter, avoir du foin dans ses bottes... Bref, pour ne pas parler comme un vieux, j'étais plus out que in, pas du tout à l'avant-poste de la branchitude.
Peut-être les étrangers (j'en suis un), quand ils ont appris une langue non pas sur le tas mais en lisant des classiques, sont-ils plus sensibles à certaines tournures désuètes. Ils se figurent que dans leur bouche, elles ne paraissent pas anachroniques mais sont le sceau d'une acculturation réussie. Leur ramage dément leur faciès. Leur maîtrise des finesses de la langue d'adoption est la preuve par neuf d'un enracinement dans la terre d'asile. Non contents de ressusciter l'emploi de tours anciens, ils injectent dans leur conversation des vitamines, de savoureuses expressions populaires qui authentifient leur prédilection pour les idiotismes. Moi qui ai usé mes fonds de culotte sur les bancs du lycée français de Saïgon, j'ai été abreuvé de poésie racinienne, puis initié par des camarades à l'usage du verlan, les préciosités ne représentaient pas une difficulté pour moi, le poissard ne m'était pas obscur, je savais l'idiome bigarré des cités avant même d'arriver à Paris.
Je suis enterré au cimetière de Bobigny. J'avais eu naguère la chance d'obtenir des places pour des spectacles à la Maison de la Culture de cette banlieue, des mises en scène de Deborah Warner et de Lev Dodin. Au retour d'une de ces soirées, j'avais dit à Lou, ma femme, que j'aimerais, quand je lâcherais la rampe, avoir ma tombe près de ce théâtre. Elle m'a pris au mot : c'est à deux pas des tours balbyniennes que j'ai ma stèle. Il pleuvait à seaux le jour de mon inhumation, un mardi d'octobre. L'air était frisquet, un fort vent soufflait, il n'y avait ni fleurs ni couronnes, et ils n'étaient qu'une poignée à m'accompagner à ma dernière demeure. Ulma, l'éternellement jeune Ulma, vêtue d'une robe sable et d'un trench beige, semblait, malgré ses talons hauts, toute menue sous son immense parapluie. Trois voisins d'immeuble, ceux que j'avais invités à ma pendaison de crémaillère, au temps où je m'efforçais encore d'établir de bonnes relations avec autrui, étaient là. Les éditeurs pour lesquels j'avais œuvré s'étaient sentis tenus de déléguer leurs attachés de presse. Deux collègues, linguistes émérites, avaient fait le déplacement. Ma femme, en tailleur anthracite et gabardine grise, avait les yeux pochés et un tic nerveux au coin des lèvres. Hugues, mon frère d'armes, le janséniste de la littérature, prononça un discours sur moi, l'exilé qui possédait mieux le français que les autochtones (c'était beaucoup dire), le liseur sagace (devenu très difficile dans le choix de ses lectures, aurait-il dû préciser), le correcteur au stylisme poussé à l'extrême (c'était ma réputation, surfaite), le travailleur stakhanoviste (il fallait bien l'être, j'avais un salaire aux pièces), l'admirable épistolier (mais pas un écrivain manqué), dont les lettres faisaient la joie de ses correspondants, le causeur laconique et ne s'écoutant pas trop parler, le cinéphile, fervent de Murnau et de Dreyer, mais aussi d'Eustache et de Cassavetes, de Kiarostami et de Sokourov (que de dimanches passés à revoir leurs films !), le citoyen de l'univers dénué d'idées préconçues (gloire aux traducteurs qui m'avaient délivré des visas pour les antipodes), le bénévole consacrant ses moments de loisir à l'aménagement d'un bibliobus (j'avais la faiblesse de vouloir combattre l'illettrisme de certains immigrés), l'ami fidèle toujours disposé à donner un coup de main (mon péché mignon était de me croire nécessaire), le mari qui prenait garde à rompre l'inévitable uniformité de la vie conjugale (mon laudateur n'avait pas toutes les cartes en main), le père ni trop cool ni trop chiatique, comme aurait dit ma fille (Hugues, le dix-huitiémiste, utilisait des adjectifs plus recherchés, mais un rien inappropriés). En résumé, le monde perdait avec moi un excellent sujet, ma disparition créait un vide que personne ne serait en mesure de combler, l'édition, privée d'un de ses meilleurs éléments, ne pourrait me remplacer, ma famille était décapitée...
Ensuite, ma fille, Laure, dans son accoutrement gothique, lut un poème de Pierre Reverdy, « Au saut du rêve », qui commençait ainsi :

Comment me suis-je appris moi-même
Après avoir vu passer mon propre enterrement
Cette nuit-là
Mes deux mains sur la poitrine en croix
J'assistais à la cérémonie
Et très péniblement je supportais l'idée de ma mort.
Elle faisait peine à voir, la petite Laure, avec son long manteau sombre, son pull informe qui recouvrait mal le piercing à son nombril, son pendentif pentacle, sa mèche pourpre dans sa chevelure couleur aile de corbeau, ses ongles et ses lèvres peints en noir. Ses larmes faisaient fondre son rimmel qui se répandait en traînées sur ses joues. Elle avait fourragé toute une matinée dans ma bibliothèque, feuilletant les anthologies, avant de se décider pour les vers de Reverdy. Elle aurait probablement préféré quelque chose de plus électrique, si cela n'avait dépendu que d'elle, elle aurait récité les paroles de l'album de Marilyn Manson, Holy Wood (In the Shadow of the Valley of Death) :

We have no future
heaven wasn't made for me
we burn ourselves to hell
as fast as it can be...
Mais bon, elle n'ignorait pas que je n'appréciais le satanisme qu'à dose homéopathique, et en cette journée particulière, elle mettait de l'empressement à me plaire, elle se rappelait quand même nos instants de complicité. Il y avait eu, quelques mois auparavant, du tirage entre nous, je lui avais reproché de sécher ses cours, de rentrer à des heures indues, de bachoter sans tirer philosophie de quoi que ce soit, de me regarder d'un œil bovin dès que je lui tendais un livre hors programme, de s'esquiver sitôt que je soulevais des points de désaccord, de tout rejeter en bloc, de faire, comme tant d'autres, une crise d'adolescence : je n'y coupais pas de quelques démêlés. Du haut de ses dix-sept ans, elle m'avait répondu que j'étais trop barbant et trop vieux (je venais d'avoir quarante-six ans, pour elle je relevais presque de la gériatrie), qu'elle était vaccinée contre mes déprimantes théories existentielles, elles lui serviraient peut-être quand elle aurait soixante balais, mais telle qu'elle était maintenant, rose à peine éclose, elle s'en passait bien. J'étais aussi prié de la dispenser de mes vannes. Elle ne disait plus papa, m'appelait par mon prénom, Van, et s'amusait à me répéter : « N'ouvre pas les vannes de tes vannes, Van. » Et elle me serait reconnaissante si je pouvais ne pas être comme un crin lorsque je découvrais qu'elle était allée à une rave party, qu'elle roulait des joints, copinait avec un punk, s'habillait grunge certains jours, les jours suivants s'achetait un triplex et des rangers, n'avait dans toutes les matières qu'un savoir élémentaire, recopiait pour ses dissertations les bios affichées sur la Toile, truandait au bac blanc, estropiait les noms des romanciers lus à la va-vite, se nourrissait de nouvelles fantastiques de quatre sous, d'histoires de vampires et de morts-vivants, tenait pour de la gnognote ce qu'elle ne pigeait pas, se faisait tirer l'oreille avant d'accepter de réviser sa géo, se déguisait en courant d'air les après-midi où elle était censée repasser les chapitres sur le colonialisme, bâillait quand je lui projetais des longs métrages muets, trouvait Griffith pompier, Stroheim impayable avec son monocle et ses scénars délirants, n'allait au cinéma que pour voir des films catastrophe, envoyait à un fanzine des couplets qui étaient des resucées des chansons d'un groupe adulé, souhaitait entrer à l'École des Beaux-arts, mais ne s'intéressait qu'au Pop Art et un peu à l'expressionnisme allemand, ne fréquentait les musées que si je l'y emmenais, renâclait si je l'incitais à parcourir les catalogues des expositions, me suspectait de misonéisme, mot qu'elle avait triomphalement sorti de son chapeau pour diagnostiquer mon hostilité envers les modernes. Je me défiais des modes, donc je n'étais pas câblé, je refusais le jeunisme, donc j'étais un dinosaure. Bien que je sois abonné à un hebdomadaire gauchisant, que j'aie des sympathies pour les ligues révolutionnaires, j'étais selon elle un vieux rétrograde, parce que j'avais dans le pif les forts en gueule, staliniens ayant viré maoïstes, puis électoralistes à courte vue, parce que je n'applaudissais pas les excités qui ne faisaient que caillasser les CRS - une vingtaine de voitures brûlées, trois abribus cassés, et ils s'estimaient déjà satisfaits. Non, moi, j'exigeais plus : une vraie prise de pouvoir par les habitants des villes-dortoirs, un déferlement de sang-mêlé en Gaule, de quoi troubler le sommeil des adversaires du métissage.
Je prêchais pour ma paroisse, puisque moi, le niakoué, j'avais épousé Lou, une Bretonne pure souche, très blanche de peau, et que nous avions eu ensemble une gamine au teint d'albâtre, au nez grec, mais aux cheveux charbonneux et aux yeux bridés. De m'être marié avec Lou m'empêchait de tomber dans le piège du communautarisme de repli, prédestination des sans-patrie quand ils souffrent d'isolement. Quoique j'aie loué un appartement à Belleville, quartier où les Asiatiques sont légion, je comptais parmi mes intimes un Maghrébin (Rachid, un syntacticien très érudit), le fils d'un Ashkénaze qui se disait cosmopolite (le cher Hugues), mais pas un seul compatriote. Mes voisins étaient des Pakistanais, des Kosovars, des Sénégalais... À l'heure du dîner, toutes sortes d'épices embaumaient de leurs arômes les corridors. Des enfants café-au-lait jouaient dans l'arrière-cour, sur chaque palier s'amoncelaient des caisses où avaient été entreposés des méthodes Assimil, des dictionnaires créoles, des policiers maculés, des romans Harlequin, des DVD piratés, mélos bollywoodiens ou soap-opéras, des CD d'électro, des frusques et de vieilles chaussures. Comme les logis étaient exigus, c'était, pour les locataires, un moyen de se défaire de ce qui ne leur servait plus. Tous ces objets étaient à la disposition des autres résidents et des visiteurs. Chacun piochait dans les caisses au passage, emportait un bouquin et deux ou trois disques, puis les remettait en place quand il s'en lassait. C'était un pêle-mêle de vieilleries dans la cage d'escalier. De loin en loin, quelqu'un d'Emmaüs nous débarrassait de ces fourre-tout, ou les occupants de l'immeuble les bradaient lors d'un vide-greniers. Avec le produit de leur vente, ils chinaient à Clignancourt, en rapportaient un coffret en bois sculpté, une veste rétro, des poches d'occasion, des bidules pour touristes, remisés presque aussitôt dans des cartons empilés près des portes d'entrée.