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"Home" de Toni Morrison,
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Christine Laferrière.

1


Ils se sont dressés comme des hommes. On les a vus. Comme des hommes ils se sont mis debout.
On n'aurait pas dû se trouver à proximité de cet endroit. Comme la plupart des terres cultivées à l'extérieur de Lotus, Géorgie, celle-ci comportait une multitude d'avertissements effroyables. Les menaces étaient accrochées à des clôtures en treillis retenues par un pieu tous les quinze mètres environ. Mais quand on a vu un passage creusé par un animal quelconque - un coyote ou un chien de chasse - on n'a pas pu résister. On était seulement des gosses. Elle, l'herbe lui arrivait à l'épaule et moi, à la taille, donc on a traversé le passage à plat ventre, en prenant garde aux serpents. La récompense valait bien le mal que le jus d'herbe et les nuées de moucherons nous avaient fait aux yeux, parce que juste en face de nous, à environ cinquante mètres, ils se sont dressés comme des hommes. Les sabots en l'air qui cognaient et frappaient, la crinière rejetée en arrière pour dégager des yeux blancs affolés. Ils se mordaient comme des chiens mais quand ils se sont mis debout, en appui sur leurs jambes de derrière, celles de devant autour du garrot de l'autre, on a retenu notre souffle, émerveillés. L'un était couleur de rouille, l'autre d'un noir profond ; tous les deux luisants de sueur. Les hennissements n'étaient pas aussi effrayants que le silence qui a suivi une ruade dans les lèvres retroussées de l'adversaire. Tout près, des poulains et des juments grignotaient de l'herbe ou regardaient ailleurs, indifférents. Puis ça s'est arrêté. Celui couleur de rouille a baissé la tête et piaffé pendant que le vainqueur s'éloignait en gambadant selon un arc de cercle, bousculant les juments devant lui.
Alors qu'on retraversait l'herbe en jouant des coudes pour regagner le passage et éviter la file de camions garés de l'autre côté, on s'est perdus. Bien qu'il nous ait fallu une éternité pour de nouveau apercevoir la clôture, aucun de nous deux n'a paniqué, jusqu'à ce qu'on entende des voix, pressantes, mais basses. Je l'ai attrapée par le bras et j'ai mis un doigt sur mes lèvres. Sans jamais lever la tête, juste en regardant à travers l'herbe, on les a vus tirer un corps d'une brouette et le balancer dans une fosse qui attendait déjà. Un pied dépassait du bord et tremblait, comme s'il pouvait sortir, comme si, en faisant un petit effort, il pouvait surgir de la terre qui se déversait. On ne voyait pas le visage des hommes qui procédaient à l'enterrement, seulement leur pantalon ; mais on a vu le tranchant d'une pelle enfoncer le pied qui tressautait pour lui faire rejoindre ce qui allait avec. Quand elle a vu ce pied noir, avec sa plante rose crème striée de boue, enfoui à grands coups de pelle dans la tombe, elle s'est mise à trembler de tout son corps. Je l'ai prise par les épaules en la serrant très fort et j'ai essayé d'attirer son tremblement dans mes os parce que, en tant que grand frère âgé de quatre ans de plus qu'elle, je pensais pouvoir y arriver. Les hommes étaient partis depuis longtemps et la lune était un cantaloup au moment où on s'est sentis suffisamment en sécurité pour déranger ne serait-ce qu'un brin d'herbe et repartir à plat ventre, en cherchant le passage creusé sous la clôture. Quand on est rentrés chez nous, on s'attendait à prendre une raclée ou du moins à se faire gronder pour être restés si tard dehors, mais les adultes ne nous ont pas remarqués. Leur attention était accaparée par des troubles.
Puisque vous tenez absolument à raconter mon histoire, quoi que vous pensiez et quoi que vous écriviez, sachez ceci : je l'ai vraiment oublié, l'enterrement. Je ne me souvenais que des chevaux. Ils étaient tellement beaux. Tellement brutaux. Et ils se sont dressés comme des hommes.

2


Respirer. Comment y parvenir de sorte que personne ne sache qu'il était éveillé. Simuler un ronflement régulier et profond, relâcher la lèvre inférieure. Surtout, les paupières ne doivent pas bouger, il faut avoir un pouls égal et les mains molles. À deux heures du matin, quand ils passeraient pour décider s'il lui fallait une autre injection paralysante, ils verraient le patient de la chambre 17, au premier étage, plongé dans un sommeil induit par la morphine. S'ils étaient convaincus, ils lui épargneraient peut-être la piqûre et desserreraient les sangles pour que ses mains puissent profiter d'un peu de circulation sanguine. L'astuce pour feindre le semi-coma, comme pour faire le mort face contre terre sur un champ de bataille boueux, c'était de se concentrer sur un unique objet neutre. Quelque chose qui étoufferait toute trace fortuite de vie. De la glace, se dit-il, un cube de glace, un glaçon, un étang recouvert d'une croûte de glace ou un paysage de givre. Non. Trop d'émotion rattachée aux collines gelées. Du feu, alors ? Jamais. Trop actif. Il lui faudrait quelque chose qui ne remue pas de sentiments, n'encourage aucun souvenir - agréable ou honteux. La seule recherche d'un tel objet rendait nerveux. Tout lui rappelait un élément chargé de douleur. La visualisation d'une feuille de papier vierge orienta son esprit vers la lettre qu'il avait reçue - celle qui lui avait serré la gorge : « Venez vite. Elle mourra si vous tardez. » Pour finir, il choisit en guise d'objet neutre la chaise qui se trouvait dans un coin de la chambre. Du bois. Du chêne. Laqué ou peint. Combien de barres à son dossier ? Le siège était-il plat ou incurvé pour les fesses ? Fabriquée à la main ou à l'usine ? Si elle avait été fabriquée à la main, qui était le menuisier et où se procurait-il son bois ? À quoi bon. La chaise suscitait des questions, non l'indifférence totale. Et l'océan vu du pont d'un navire militaire par un jour de nuages - pas d'horizon ni d'espoir d'horizon ? Non. Pas cela, car parmi les corps conservés au froid en dessous, certains, peut-être, étaient des gars de chez lui. Il lui faudrait se concentrer sur autre chose, un ciel nocturne, sans étoiles, ou mieux, des rails. Pas de paysage, pas de trains, juste des rails, des rails à l'infini.
On lui avait pris sa chemise et ses bottes à lacets, mais son pantalon et sa veste militaires (ni l'un ni l'autre un instrument de suicide efficace) étaient suspendus dans le placard. Il lui suffisait de longer le couloir jusqu'à la porte de sortie, qui n'était plus fermée à clé depuis qu'un incendie s'était déclaré à cet étage, dans lequel une infirmière et deux patients avaient trouvé la mort. Ça, c'était l'histoire que lui avait racontée Crane, l'aide-soignant bavard comme une pie, qui mastiquait son chewing-gum à toute vitesse en lavant les aisselles du patient ; mais lui croyait que ce n'était qu'une version destinée à couvrir les pauses cigarette du personnel. Son premier plan d'évasion consistait à assommer Crane la prochaine fois qu'il viendrait débarrasser ses excréments. Cela exigeait que les sangles soient desserrées et comme ce plan était trop risqué, il opta pour une autre stratégie.
Deux jours auparavant, quand il s'était retrouvé menotté à l'arrière de la voiture de police, il avait violemment secoué la tête pour voir où il était et où il allait. Il n'était jamais venu dans ce quartier. Son territoire, c'était Central City. Rien de particulier ne ressortait ici, hormis la lumière crue du néon d'un petit restaurant et une énorme pancarte, dans un jardin, signalant un minuscule édifice : Église épiscopale méthodiste africaine de Sion. S'il arrivait à franchir l'issue de secours, voilà où il se dirigerait : vers Sion. Cependant, avant de s'enfuir, il lui faudrait se procurer des chaussures, d'une manière ou d'une autre, peu importe comment. Marcher où que ce soit en hiver sans chaussures lui garantirait d'être arrêté et renvoyé à l'hôpital jusqu'à ce qu'il puisse être condamné pour vagabondage. Loi intéressante, le vagabondage - qui signifiait se trouver dehors ou marcher sans but clairement déterminé. Transporter un livre aiderait, mais aller pieds nus contredirait l'idée de « détermination » et rester immobile risquerait d'entraîner une plainte pour « délit d'intention ». Mieux que la plupart, Frank savait qu'il n'était pas nécessaire d'être à l'extérieur pour qu'il y ait répression, légale ou illégale. Vous pouviez être à l'intérieur, vivre dans votre propre maison depuis des années, et des hommes, avec ou sans insigne mais toujours armés d'un pistolet, pouvaient tout de même vous forcer, vous, votre famille, vos voisins, à plier bagage et déménager - avec ou sans chaussures. Vingt ans plus tôt, à l'âge de quatre ans, il en avait eu une paire, même si la semelle de l'une claquait à chaque pas. Les habitants de quinze maisons avaient reçu pour ordre d'abandonner leur petit quartier en bordure de la ville. Vingt-quatre heures, leur avait-on dit, autrement. « Autrement » signifiant « vous mourrez ». Comme les mises en garde étaient parvenues en tout début de matinée, le reste de la journée s'était réparti entre désarroi, colère et bagages. Vers le crépuscule, la plupart s'éloignait - dans des véhicules s'ils en disposaient, sinon à pied. Pourtant, malgré les menaces proférées par des individus à la fois avec et sans cagoule, et malgré les supplications des voisins, un homme d'un certain âge dénommé Crawford était resté assis sur les marches de la galerie devant sa maison, refusant d'évacuer les lieux. Les coudes sur les genoux, mains croisées, il avait attendu toute la nuit en chiquant du tabac. Juste après l'aube, passé la vingt-quatrième heure, il fut battu à mort, à coups de tuyau et de crosse de fusil, puis ligoté au plus vieux magnolia du comté - celui qui poussait dans son propre jardin. Peut-être le fait même d'aimer cet arbre - dont il se vantait qu'il avait été planté par sa grand-mère - l'avait-il rendu si opiniâtre. Au cœur de la nuit, certains de ses voisins qui s'étaient enfuis revinrent en douce le détacher et l'enterrer au pied de son bien-aimé magnolia. L'un des fossoyeurs dit à qui voulait l'entendre que M. Crawford avait eu les yeux arrachés.
Même si les chaussures étaient essentielles à son évasion, le patient n'en avait pas. À quatre heures du matin, avant le lever du soleil, il réussit à desserrer les sangles de toile, à se libérer et déchirer la blouse de l'hôpital. Il enfila son pantalon et sa veste militaires, puis se glissa pieds nus jusqu'au bout du couloir. À l'exception des bruits de sanglots provenant de la chambre voisine de l'issue de secours, tout était silencieux - pas de crissements de chaussures d'un aide-soignant ni de petits rires étouffés ; pas d'odeur de fumée de cigarette. Les gonds gémirent lorsqu'il ouvrit la porte et que le froid l'étourdit comme un coup de marteau.
Le métal glacé de l'escalier de secours lui causa une telle douleur qu'il sauta par-dessus la rampe et planta ses pieds dans la neige, plus tiède, par terre. Un clair de lune dément, assorti à sa frénésie désespérée, faisait le travail d'étoiles absentes en éclairant ses épaules voûtées et les empreintes de ses pas dans la neige. Il avait sa médaille de combattant dans sa poche, mais pas de monnaie, si bien qu'il ne lui vint pas à l'idée de chercher une cabine téléphonique pour appeler Lily. Il ne l'aurait pas fait, de toute façon, non seulement en raison de la froideur de leurs adieux, mais aussi parce qu'il aurait eu honte d'avoir besoin d'elle en cet instant - un échappé de l'asile sans rien aux pieds. Serrant son col contre sa gorge, préférant aux trottoirs déblayés la neige accumulée en bordure de la rue, il courut le long des six pâtés de maisons aussi vite que le lui permettait le résidu des médicaments de l'hôpital, jusqu'au presbytère de l'église épiscopale méthodiste africaine de Sion, maison en bardeaux à un étage. La neige avait été entièrement balayée des marches du perron, mais la maison était plongée dans le noir. Il frappa, fort, se dit-il en considérant à quel point ses mains étaient engourdies, mais non de manière menaçante comme le bam bam d'un groupe de citoyens, d'une foule ou de la police. L'insistance finit par payer : une lumière s'alluma et la porte s'entrouvrit légèrement, puis plus grand, sur un homme aux cheveux gris vêtu d'un peignoir de flanelle, ses lunettes à la main et qui fronçait les sourcils face à l'impudence de ce visiteur d'avant l'aube.
Il voulut dire « Bonjour » ou « Excusez-moi », mais son corps était agité de violentes secousses, telle une victime de la danse de Saint-Guy, et ses dents claquaient de manière si incontrôlable qu'il ne pouvait émettre un son. L'homme qui se tenait à la porte toisa ce visiteur tout tremblant, puis recula pour le laisser entrer.