+ Lame de fond - Lê Linda
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L Linda Lame de fond

"Lame de fond" de Linda Lê.

Lou


Hugues m'a dit que je devrais écrire ma confession, cela allégerait ma culpabilité. Je n'ai pas coutume de m'ausculter mais je vais suivre ces conseils, même si je ne fais que barbouiller du papier, même si mes redites ne mènent à rien.
Mon avocat voudrait défendre la thèse de l'accident. Je n'ai pas tué mon mari délibérément. Au volant de mon Austin, j'allais le chercher au coin du boulevard Saint-Germain et du boulevard Saint-Michel, où il devait m'attendre. Je roulais trop vite et j'avais un verre dans le nez, moi qui bois rarement. Je ne sais pas comment maître Dieuleveult assurera ma défense, mais je dois m'en tenir à ses instructions, pour ne pas risquer la prison. J'étais en état d'ébriété, avaient dit les policiers accourus sur les lieux. À genoux près du cadavre de Van, mon mari depuis vingt ans, j'étais éperdue, je ne mesurais pas encore toute l'étendue du désastre : je l'avais renversé, à sa vue j'avais appuyé sur le champignon. Pourquoi cette fureur soudaine ? J'avais pourtant réussi à me dominer quand j'avais été avisée, par M. Grimaldi, mon détective, des rendez-vous nocturnes que Van avait avec Ulma. Il alléguait qu'il allait chez un romancier l'aider à replâtrer son manuscrit. Je ne répondais rien, mais je flairais qu'il me racontait n'importe quoi. M. Grimaldi les avait, Van et elle, photographiés subrepticement, dans des postures qui ne laissaient aucun doute sur leur intimité.
Je m'étais faite à l'idée que Van était un voluptueux, même s'il ne passait pas à l'acte. Il succombait facilement à l'attrait de l'inconnu, mais il ne concluait pas. J'étais aussi impénétrable que le marbre lorsque m'étaient rapportés des on-dit. On l'aurait surpris en galante compagnie, on l'aurait vu en train d'aborder une Japonaise sur les marches de l'Opéra Bastille, ou une grande bringue place des Vosges. Dès que j'avais le dos tourné, il faisait du plat à une touriste, il entraînait une étudiante au cinéma. C'était un bourreau des cœurs, bien qu'il ne se soit pas vanté de ses succès. Il faisait le bel indifférent. Au début de notre mariage déjà, il flashait souvent sur les belles étrangères. Où que nous allions, il mettait tout en œuvre pour captiver. Avec ses yeux de biche, sa bouche lippue, ses traits bien proportionnés, sa voix enveloppante, il partait gagnant. Les femmes le trouvaient irrésistible, elles se lançaient dans des duels de séduction. Il n'avait pas besoin d'en faire trop, c'était du tout cuit. Moi, quand je ne m'étais pas levée du pied gauche, je me divertissais de ces invites plus ou moins lestes, mais quand je m'étais accrochée avec Van, je faisais la tête et la langue me démangeait de lui dire qu'il exagérait. Il me réduisait à un rôle décoratif, comme si j'étais une plante ornementale, comme si je faisais partie depuis trop longtemps des meubles pour qu'en public il me gratifie de démonstrations de connivence.
Dans la rue il marchait toujours à une bonne distance de moi, il n'entourait jamais mes épaules de son bras, il ne m'enlaçait jamais ni ne me donnait de baiser devant témoin. Notre fille, Laure, disait que depuis ses dix ans, elle n'avait pas assisté à des expansions de la part de Van. Non qu'il ait fini par être de bois, au contraire. Même après vingt années de mariage, au lit, le soir, nos ébats étaient ardents. Mais au matin, il était dégrisé, il n'avait plus le moindre élan vers moi, ce qui renforçait ma psychorigidité - j'étais partisane, batailleuse, je me prenais la tête avec lui ou je m'enfonçais dans le mutisme.
Je fouillais souvent dans ses tiroirs, je l'admets. J'étais persuadée qu'il avait un squelette dans le placard, une correspondance érotique avec une blondasse qui lui avait fait de l'œil lors d'un cocktail de lancement dans une maison d'édition, des carnets où il consignait des perversions sexuelles qu'il n'avait pas assouvies, une collection de photos suggestives. Il était un amateur de littérature grivoise. Moi, même si je n'étais pas une femme froide, même si j'aimais l'amour avec Van, je ne prisais pas ce type de récit, qui ne me faisait pas fantasmer. Je me disais parfois : « Tant d'efforts pour décrire comment deux bipèdes font la bête à deux dos ! Après tout, ce n'est que le frottement de deux épidermes. » Van était désolé que je sois si imperméable aux raffinements de la prose licencieuse. Toutes ces anecdotes sur les mille et une parties fines frisaient le ridicule. Les descriptions osées ne me paraissaient pas évocatrices, les auteurs intarissables sur les nuits où leurs partenaires grimpaient aux rideaux étaient pour moi des hâbleurs. Il n'y avait pas de quoi faire tout un flan.
Je suis loin d'être cucul la praline, mais il faut qu'on m'enrobe la chose, que cela ne reste pas au-dessous de la ceinture. Un peu de romantisme, que diable ! On n'est pas des troglodytes ! Dans mon adolescence, j'avais un faible pour la poésie courtoise, qui me semblait suprêmement aristocratique. Mes frères se répandaient en plaisanteries de corps de garde chaque fois que je savourais ces ballades. C'étaient de petits phallocrates, fiers de leurs attributs virils. Nous n'avions pas, eux et moi, le même père. Le leur était un tyran domestique et un brasseur d'affaires qui dirigeait deux PME florissantes. Il se crevait à accroître le rendement de ses entreprises. Plus les bénéfices augmentaient, plus il se décarcassait pour en faire d'autres, tout en allégeant les frais par des dégraissages. De plus, il creusait sa fosse avec les dents : déjà obèse, il mangeait comme quatre et carburait au bourbon. À ce régime, il s'était vite retrouvé sur un lit d'hôpital, puis dans une bière. Ma mère avait porté le deuil trois mois, le temps de liquider la succession, ensuite, histoire de renouer avec ses racines bretonnes, elle s'était remariée avec un Quimpérois, ébéniste, golfeur et marin d'eau douce, écolo et bonne poire. J'étais leur fille unique, aux prises avec trois loustics qui riaient de moi. Toute mon enfance, mes aînés et moi, on s'était bouffé le nez. Je n'étais pour eux qu'une pisseuse, une mocheté, une chochotte. À chacune de ces amabilités, je leur rentrais dans le lard. Ils m'acculaient contre un mur, tiraient mes tresses, me bousculaient, me donnaient des coups au ventre. Je criais, ils hurlaient. C'était un barouf abrutissant, jusqu'à ce que mon père siffle la fin de la bagarre. Ces grands baraqués mettaient tout sur mon dos, ma mère me privait de dîner, malgré l'intervention de son mari, qui me trouvait des excuses : je me fâchais tout rouge dès qu'on m'embêtait, mais j'étais quand même une bonne petite. Ma mère ne voulait rien entendre. Selon elle, je piquais ma crise pour des riens, j'étais usante, terrible, je faisais de la provoc, j'avais la grosse tête et un caractère de cochon. Mes frères n'étaient pas à mes yeux des aigles, j'avais toujours l'air de tenir mes parents pour des courges. C'était perdre sa salive que de me gronder, j'étais plus têtue qu'un mulet.
Après ces joyeusetés, où j'en prenais pour mon grade, pendant que les trois brigands se gondolaient, j'allais me coucher en me disant qu'il fallait serrer les poings, qu'un jour ou l'autre, je me hausserais au rang des créatures dont on dit qu'elles sont des natures. Mon mari ne zieuterait pas les nymphettes quand nous nous promènerions ensemble. Il ferait de moi son idole, il ne décevrait pas mes souhaits. Je serais la reine de ses pensées, moi qui ne serais pas frivole, ne raisonnerais pas comme un tambour et tiendrais bon la rampe en toutes circonstances. Je n'avais pas encore d'amoureux que j'imaginais déjà une lune de miel à Florence, un souper aux chandelles dans un palace, des cueillettes dans les bois, des trempettes dans des rivières, des haltes dans des auberges, des grasses matinées dans un gîte d'étape à flanc de colline, des dimanches à Compiègne ou dans la datcha de Tourgueniev à Bougival, des après-midi à l'Orangerie, au milieu des Nymphéas, des soirées à Pleyel, pour des concerts de musique de chambre, d'autres au Palais Garnier, pour des ballets russes...
J'avais des rêves de provinciale impatiente de quitter son patelin et d'aller à Paris. Quimper, ma ville natale, n'était pour moi qu'un gros bourg, avec ses remparts, ses rues piétonnes, son monument des filles de la mer, ses festivals folkloriques, ses distractions peu variées. La vie y était un long fleuve tranquille qui aurait dilué mes sensations si je n'avais pas vécu sur le pied de guerre avec une partie de ma famille. Mon père et moi, nous partions fréquemment pour l'île de Sein, célèbre pour son phare d'Ar-Men et ses naufrageurs. J'aimais y braver les bises hivernales, là ou dans d'autres îles de la côte bretonne, dont il était dit : Qui voit Ouessant voit son sang, / Qui voit Molène, voit sa peine, / Qui voit Sein, voit sa fin, / Qui voit Groix, voit sa croix. Dans mon ciré jaune, je me juchais sur les murets et j'ouvrais grands les bras pour happer le vent. Plus les éléments étaient déchaînés, mieux je me sentais. La nuit, le rugissement des tornades me tenait éveillée, je jouais à la marelle près de mon lit, ou bien je faisais des coloriages. Dans mes dessins, le soleil était noir, les arbres écimés, les fleurs rouge sang et monstrueuses, les humains des aliens, aux oreilles pointues, à la bouche torse et aux jambes contrefaites. À onze ans, j'avais souvent des coups de mou, compensés par mes poussées d'adrénaline. Mes frères me servaient de punching-balls dans ma partie de boxe contre les gueulards. J'étais toute fluette, mais plus virulente qu'une bactérie, plus prête à déchiqueter qu'un rottweiler. Ma mère m'admonestait parce que je montais comme le lait qui bout à la moindre remarque, parce que j'envoyais même les anciens dans les cordes. Mes criailleries lui donnaient des palpitations, mes séances de larmes lui tapaient sur le système. Mon père, qui m'avait eue sur le tard, gâtifiait avec moi, tant et si bien que je ramenais ma fraise, disait-elle. Heureusement, ses trois fils n'étaient pas du tout culottés comme moi, ils étaient de bons gars. Moi, la petite dernière, je ferais bien de balayer devant ma porte avant de m'en prendre aux autres. Elle me confisquait mon bilboquet et mon hula hoop à chacun de mes coups de griffes. Elle m'expédiait au lit à six heures du soir lorsque son mari et elle se querellaient parce qu'il prenait mon parti, tandis qu'elle ne faisait pas pencher la balance de mon côté. J'avais beau être la cadette, elle ne me céderait pas en tout. Puisque je me comportais en vraie peau de vache, elle était là pour me secouer comme un prunier.
Dodue, elle avait des bajoues et des doigts boudinés couverts de bagues. Quand, aux repas, elle n'était pas dans les meilleures dispositions à l'égard de moi et de son mari, ses yeux jetaient des étincelles. Toute la tablée rentrait la tête dans les épaules. Moi seule ne baissais pas le front. Elle savait que je n'avais pas la langue dans ma poche et que, si elle me tenait des propos aigrelets, je contre-attaquerais sur le même ton. Entre nous, il n'y avait jamais de cessez-le-feu, c'étaient d'incessants tirs de barrage de part et d'autre. Un courant de haute tension nous traversait, je lui retournais ses compliments, j'ironisais sur sa préférence marquée pour le trio infernal, elle me répondait par un autre coup de bec. Mon père, d'une voix timide, l'apaisait en lui disant qu'on ne prend pas les mouches avec du vinaigre. Puis, d'un ton plus énergique, il me conjurait de ne pas aggraver mon cas : j'étais trop mordante, j'avais un humour au vitriol... Calmos ! Il en avait jusque-là de ces ping-pongs où elle et moi on se renvoyait la balle. Pouvait-il déjeuner en paix ? Ma mère, la mine revêche, chiffonnait sa serviette, tambourinait sur la table, avant de lui assener son argument massue : mon éducation était sa chasse gardée, et elle avait fort à faire, puisque j'étais d'une insolence rare. Après cela, je passais un mauvais quart d'heure. Elle accusait son mari d'être envers moi d'une indulgence pousse-au-crime, elle m'infligeait un carton jaune. J'allais voir ce qui me tomberait sur le râble si je ne m'amendais pas. Où donc avais-je contracté cette sale habitude de la faire devenir chèvre ? En voilà, une poison ! Et le trio infernal de branler la tête, pendant que mon père mettait bas les armes et ne proférait plus la moindre phrase en ma faveur.
Lorsqu'elle cessait de m'étriller, elle enfourchait son dada, le péril rouge. Si les cocos se faisaient élire, tous aux abris ! Ils collectiviseraient les biens, ils fiscaliseraient au maximum les revenus du capital, ils saisiraient la belle baraque que son premier mari lui avait léguée, et alors adieu les luxes, même si elle n'avait jamais mené la vie à grandes guides. Ils voteraient des lois contre la bourgeoisie, ils rançonneraient les grosses fortunes, ils privilégieraient le populo, ils ouvriraient les frontières aux macaques du tiers monde, ils avaient déjà bradé l'empire français, ils recevaient des ordres de Moscou. Elle n'était pas partageuse, ses possessions, elle les devait au fait qu'elle était une fourmi. Pas de saignées à son pécule, pas de donation à des cousins dans le besoin ! Le trio infernal acquiesçait, mais aurait aimé qu'elle varie son répertoire. Elle était lancinante avec ses frayeurs de mémé, sûre que les cocos et les rastaquouères allaient l'entuber, elle qui était d'une avarice légendaire.
Entre mon père, bonasse, et ma mère, qui régentait tout, je gardais un fonds d'indocilité. Il me prémunissait contre le rabougrissement. Je voulais être une supergirl, surpasser les moutards de mon âge, qui faisaient les sucrés mais n'avaient rien dans le chou. Ils étaient de la saccharine, moi le sel de la terre. Je me berçais de ces certitudes. Je croissais en joliesse, j'avais d'indéniables qualités, je ne me prenais pas pour n'importe qui, d'autant moins que les grandes personnes me paraissaient toutes un peu branques, quand elles n'étaient pas de vieilles taupes et de vieux fossiles. Je me voyais montant au filet, comme si j'appartenais à une équipe de juniors censée battre des seniors. Je restais concentrée sur mon objectif - ne pas me laisser ratatiner, dresser mes batteries de telle sorte qu'on ne puisse pas m'assaillir à l'improviste, rajuster le tir sans faire ami-ami pour avoir l'avantage du terrain, me réaliser malgré les peaux de banane qu'on me glissait. J'étais comme une insulaire, je me garantissais des immixtions, je me bouclais dans ma chambre, je rechargeais mes accus, et à l'assaut ! Je sautais sur mes frères, qui me faisaient des misères. Je leur aurais poché un œil si j'avais été assez costaude. Ma mère clamait son indignation : « Quelle teigne ! » Je cherchais du rif, j'étais malpolie, intenable, gonflante. À cause de moi, la maison était une vraie foire. Ça bardait de tous les côtés. Hors de sa vue ! Que j'aille donc au piquet ! Pour ma pénitence, il me fallait copier cent fois : « J'honorerai mes aînés, je serai modeste, je ne ferai pas grand cas de ma petite personne. »
Lorsque je décrivais ces scènes à Van, il disait que je dramatisais tout. Il était certain que je me défendais comme une lionne. Mes frères ne valaient pas la corde pour les pendre, mais je ne devais pas non plus être un ange de douceur martyrisé par de sales bêtes. Ces réflexions me faisaient bouillir. Van ne savait plus que faire quand je le mettais sur la sellette. Et pourtant, même si j'étais d'un tempérament explosif, je ne tirais pas sur la ficelle, je n'instaurais pas le matriarcat. Il n'avait pas sujet de se plaindre d'être entré en ménage. Il lui arrivait, quand il était avec Rachid et Hugues, ses deux complices, de citer le mot acerbe d'un de leurs moralistes : Le lit conjugal est un tombeau, et le mariage une concession à perpétuité. Mais c'étaient des généralités qui ne traduisaient pas une saturation. Coutumier de ce genre de sortie, il en atténuait la crudité en faisant le panégyrique de l'éternel féminin. Je me souviens encore de ses topos sur cette part de l'autre sexe que nous contenons tous, et toutes, dixit un écrivain cher à son cœur. L'hermaphrodite est l'avenir de l'homme. Lui, se voulait un assemblage de composantes discordantes, un bouc peut-être, mais aussi un père Serge, qui se trancherait la main plutôt que de s'adonner à la lubricité. Regards langoureux, contacts fugitifs, baisers volés : il n'en demandait pas plus.
Rachid le blaguait à propos des films sentimentaux dont il avait tout un stock, alors qu'il déclarait être un aficionado de Poudovkine et de Mikhaïl Kalatozov, le réalisateur de Soy Cuba, hymne à la révolution cubaine, selon moi suspect et esthétisant. Hugues et lui rembobinaient les vieilles cassettes et glosaient sur telle ou telle séquence. Rachid, pour qui le cinéma était un art mineur, détournait en vain la discussion. Ils avaient plein la bouche des fondus enchaînés et des contrechamps. Lorsque je leur disais qu'ils étaient soûlants avec leurs interprétations tirées par les cheveux, ils en remettaient une louche. Ils me rappelaient mes frères : tout pour la frime. Tant pis si j'avais l'air stupide, leurs démonstrations sophistiquées, leurs commentaires brumeux et interchangeables me laissaient de marbre. Contrairement à Van, je n'étais pas une cinéphage, tout le temps fourrée dans les salles d'art et d'essai. J'allais parfois avec Laure voir des superproductions. J'étais bon public, un peu d'action, beaucoup d'effets spéciaux, et j'estimais en avoir pour mon argent. Van déplorait que je ne sois pas curieuse des œuvres underground. Je contribuais au fleurissement de l'industrie hollywoodienne, des majors au détriment des producteurs indépendants, je n'avais aucune culture cinéphilique, si bien que je m'extasiais devant des remakes par ignorance de l'original, je m'assoupissais pendant les projections des huis clos de Bergman, je ne me rendais pas aux rétrospectives de Robert Bresson, je consommais des blockbusters et je ne me référais pas sans arrêt aux dialogues d'Orson Welles ou au MacGuffin hitchcockien.