+ Promenades avec les hommes - Beattie Ann
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Promenades avec les hommes

"Promenades avec les hommes" de Ann Beattie,
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Anne Rabinovitch.

En 1980, j'ai rencontré à New York un homme qui a promis de changer ma vie, si je le laissais faire. Le marché était le suivant : il me dirait tout, absolument tout, à condition que je ne cite pas mes sources et que personne n'apprenne que nous avions une vraie relation. Au début sa proposition ne parut pas très intéressante, mais j'eus l'intuition qu'il savait quelque chose que j'ignorais sur la façon de penser des hommes - et à l'époque je crus que cette découverte m'éclairerait sur la manière dont je pourrais construire ma vie. J'étais séduite par l'idée que la teneur de notre lien ne serait connue ni à l'université où il enseignait, ni dans l'équipe du magazine dont il faisait partie. Ni de mon petit ami dans le Vermont.
« Vous me donnez des informations, et vous voulez quoi en échange ?
- Vous me promettez que personne ne parviendra à remonter jusqu'à moi. J'expliquerai tout ce que vous souhaitez savoir sur les hommes, mais il sera impossible à quiconque de deviner que cela vient de moi.
- Vous pensez que les hommes sont des êtres si spéciaux ?
- C'est une espèce à part. Je la comprends très bien parce que je m'y suis réfugié pour éviter les intempéries, dit-il. Vous êtes intelligente, mais il vous manque les connaissances de base qui vous obligeront à voir la réalité en face.
- Ce n'est pas comme ça qu'on parle aux gens, dis-je.
- Tu t'imagines que je ne le sais pas ? » répliqua-t-il, frottant doucement mon poignet avec son pouce.

Neil était l'écrivain chargé de mettre en perspective les observations que j'avais formulées, au cours de mon entretien avec le New York Times, sur les causes de la désillusion de ma génération, mais à la différence de la plupart des interviewés et des commentateurs, nous nous sommes revus. Peu après, il a fait sa proposition, et je n'ai pas dit non. J'étais intéressée. Je n'avais eu que deux relations sérieuses, et aucune liaison.
Nous marchions sous la pluie. Je portais une veste Barbour que Neil m'avait achetée sur Lexington Avenue, dans un magasin situé à deux pas de mon hôtel. Il avait été choqué qu'une personne aussi raffinée que moi n'en possédât pas déjà une. C'était notre deuxième rencontre, et les circonstances n'avaient rien de romantique. Il était venu me chercher à l'hôpital Mount Sinai, où j'avais subi une cœlioscopie. Une intervention mineure : entrée le matin, je ressortais en début d'après-midi ; apparemment, les médecins n'avaient pas prévu que je serais dans les vapes et vomirais sur le trottoir car cela ne faisait pas partie du scénario habituel. (« Une espèce à part. »)
La première fois, Neil et moi nous étions vus lors d'un déjeuner où nous avait conviés la rédactrice en chef de la section Arts and Leisure du New York Times (elle avait reçu bon nombre de lettres après la publication de mon interview et du commentaire « en perspective » de Neil). Lorsqu'il avait appris que j'avais le projet de revenir à New York plus tard dans le mois, il avait insisté pour venir me chercher à l'hôpital. Un taxi nous conduisit jusqu'à mon hôtel et nous nous blottîmes épaule contre épaule sur la causeuse, face à la cheminée vide surmontée d'une affichette interdisant formellement de l'utiliser (la direction s'imaginait-elle que, sous le coup de la colère, les clients étaient capables de brûler des lettres d'amour, ou de glisser des bûches dans leurs bagages ?). La tête me tournait et j'avais la migraine ; Neil - qui, je devais bientôt m'en apercevoir, songeait souvent à faire des cadeaux, dans le but d'égayer les gens - se mit à penser tout haut : pendant que j'appellerais ma mère et mon beau-père pour leur annoncer que tout allait bien, il irait m'acheter une écharpe mieux assortie à ma veste. Qu'était donc cette chose laineuse et rêche drapée autour de mon cou ? Un chiffon pour astiquer une voiture ? Et cette chambre d'hôtel était sordide, non ? (« Ne jamais se fier à un hôtel rénové avant au moins une année. ») Ainsi commença mon apprentissage de jeune femme diplômée de Harvard avec mention, attentive aux conseils d'un homme mûr. L'intervention s'était bien passée ; je me portais comme un charme, pourquoi ne pas descendre au bar de l'hôtel pour déguster un verre de vin (on disait « un verre », m'expliqua-t-il : il n'était pas convenable d'annoncer ce qu'on allait boire), et ensuite il me mettrait au lit et irait m'acheter une écharpe Burberry - durable et d'une élégance discrète ; si la reine s'en contentait, je m'en accommoderais moi aussi - puis nous pourrions nous caler dans le lit et entamer une conversation sérieuse. Si je trouvais les bonnes questions, il promettait de fournir des réponses honnêtes, et... quoi ? Au nom de mon initiation - une cause honorable -, qui m'éviterait de reproduire les erreurs que j'avais commises - et risquais de refaire si la bonne personne (Neil) n'intervenait pas, tout serait limpide entre moi (vingt-deux ans à peine) et l'homme de quarante-quatre ans dont je m'étais entichée.
Les italiques procurent un avantage extraordinaire : on voit tout de suite que les mots se bousculent. Quand quelque chose est penché, l'ironie n'est jamais très loin.

À vingt et un ans, ayant réussi mes examens avec mention très honorable, je suis devenue une star du jour au lendemain, à cause d'une interview que j'avais accordée au New York Times le jour de la remise des diplômes, et dans laquelle, en présence du président Jimmy Carter, je dénigrais l'enseignement de mon université, l'une des meilleures du pays, et annonçais mon intention d'abandonner mes études et de m'installer dans une ferme du Vermont. Neil, professeur à Barnard, avait été chargé d'élucider la question des griefs de ma génération à l'égard de l'Establishment, et d'écrire un article pour le Times où il replaçait mon angst dans son contexte en citant Proust, Rilke, Mallarmé et Donald Barthelme. Ensuite - bien que son contrat n'en eût pas fait mention - il avait conclu en me proposant de revenir à la « tradition » avec une facétieuse demande en mariage. Après avoir lu l'article je lui écrivis un mot, disant que je lui ferais bientôt part de ma réponse. Je n'avais pas saisi l'ironie dans l'ironie, et certainement pas le fait qu'il lançait une bulle de pensée hypothétique que j'avais prise pour un zeppelin publicitaire.
Au moment où débuta cette relation, je vivais dans une minuscule ville du Vermont avec un homme du nom de Benjamin Greenblatt, qui avait fait ses études à Juilliard et travaillait dans une exploitation laitière où il accomplissait de multiples tâches, cultivant des légumes et les mettant en conserve, trayant les chèvres pour faire du fromage (pêcheur ; vagabond ; marcheur ; poète à ses heures ; bassiste). Lorsque je fis la connaissance de Neil, cependant, la nouveauté d'une vie à la campagne s'était usée, et j'étais lasse d'essayer d'apprendre à jouer de l'harmonium pour accompagner les chansons dont Ben notait les paroles dans des carnets, sur des serviettes de table ou en sténo au creux de sa paume. Je souffrais depuis un an de maux de ventre qui, selon moi, n'avaient rien de métaphorique, et un médecin de Burlington m'avait finalement adressée (grâce à l'intervention de mon beau-père) à un gynécologue-obstétricien de New York.
Le jour où je rencontrai Neil, je venais presque de signer avec une agente littéraire qui m'avait contactée après la parution de l'article du Times, et je devais, après le déjeuner, me rendre dans le studio d'un photographe situé dans le Gulf & Western Building, près de Columbus Circle. Le courant passa aussitôt entre Neil et moi, et la présence de la chef de rubrique cet après-midi se révéla aussi agaçante qu'une serviette de cocktail trempée. Je partis pour ma séance de photos (l'agente souhaitait que je dispose de bons portraits de moi ; le fait qu'elle ne m'ait demandé aucun échantillon de ma prose ne me vint pas à l'esprit), puis j'allai rejoindre Neil à l'endroit qu'il avait noté à l'intérieur de la pochette d'allumettes : Grand Central. Rien de précis, juste « G. Central ». Il n'avait indiqué aucune heure de rendez-vous. Je supposai qu'il savait combien de temps durerait la séance. Lorsque j'en eus terminé, je pris le métro (grâce aux précieuses indications du photographe) et je pénétrai dans la gare. Je passai en revue l'espace gigantesque, et décidai de me poster devant l'accueil, lieu de rencontre le plus prévisible. Il s'approcha enfin de moi, souriant, avec à la main un sachet contenant deux cupcakes au chocolat. La clé de la chambre d'hôtel était déjà dans sa poche.
J'étais jeune, et je n'étais pas habituée à me montrer cachottière avec mes amies. Plus tard dans la même semaine, plusieurs d'entre elles se joignirent à nous pour le café (je mentis à Ben, lui disant que j'avais besoin de me reposer en ville avant le voyage du retour). Pendant ces quelques journées chaotiques, mon amie Ruby nous retrouva dans un magasin où Neil cherchait de vieux albums de jazz, ensuite nous allâmes tous les trois nous asseoir sur un banc de Washington Square pour boire des Cocas. Christa (que j'avais connue à l'école primaire et qui travaillait pour une société de courtage dans la ville) nous accompagna jusqu'à la galerie de Mary Boone et regarda les tableaux. Par la suite, lorsque je commençai à sortir avec Neil, je découvris que la journaliste qui avait déjeuné avec nous l'avait appelé le lendemain, disant qu'il lui restait une place pour le spectacle de Spalding Gray.
« Ton amie X m'a appelé au bureau pour me proposer de prendre un verre avec elle, me dit-il un jour. Que dois-je lui répondre ? »
Il m'éduquait même quand il ne s'y employait pas.