+ Une petite fortune - Dastgir Rosie
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Dastgir Rosie Une petite fortune

"Une petite fortune" de Rosie Dastgir,
traduit de l'anglais par Anne Damour.

1
La maison où habitait Harris était située sur une colline. Après quatre années dans le nord de l'Angleterre il était devenu expert en démarrages en côte, négociant les pentes abruptes de cette partie du monde grâce à un habile maniement de l'embrayage et du frein à main.
Le quartier était en majorité pakistanais, mais curieusement Harris n'en retirait pas le sentiment d'être chez lui. Chez lui, c'était les Home Counties , où il avait vécu avec sa femme et sa fille ; cet épisode de son existence était aujourd'hui révolu. Son véritable nom était Haaris, mais en débarquant du Pakistan dans les années soixante-dix, il s'était rendu compte que les gens étaient rebutés par sa prononciation, trébuchant sur les longues voyelles monocordes ; il avait donc de bonne grâce adopté le nom de Harris, d'après le célèbre tweed dont l'étiquette était cousue à l'intérieur d'une casquette qu'il avait achetée chez Scotch House à Piccadilly. L'étiquette était frappée des armoiries royales d'Angleterre, permettant d'imaginer que le prince Philip en possédait une semblable, et Harris aurait juré avoir vu ce membre de la famille royale arborer une coiffure similaire dans une émission de Noël à la télévision.
C'était un homme mince, élégant, mesurant un mètre soixante-cinq - ou soixante-six, selon son humeur lorsqu'il remplissait un document officiel -, et plutôt soucieux de sa mise. Quelques semaines après son arrivée, toutes les meilleures marques anglaises lui étaient devenues familières, et il tirait une fierté particulière de sa nouvelle apparence vestimentaire : il avait ainsi acquis des chaussures Crockett & Jones, des chemises Gieves &&Hawkes, un costume et plusieurs cravates d'Austin Reed. Le pardessus Aquascutum qu'il avait porté durant ce premier hiver glacial portait encore l'étiquette blanche proclamant sa provenance cousue sur la manchette gauche. Après son divorce, cependant, les gens remarquèrent qu'il prêtait moins d'attention à sa tenue. Il avait été obligé de se restreindre et ses vêtements bien-aimés furent les premiers à en souffrir. Pour s'en sortir, il faisait appel à une poignée de cartes de crédit qu'il emportait partout avec lui dans un vieux portefeuille de cuir, confiant dans l'idée qu'un jour, enfin, quelque chose finirait bien par arriver. Mais il n'en fut rien. Pas dans ce trou.
Harris avait toujours éprouvé un sentiment mêlé de fierté et de culpabilité du fait d'être parvenu à passer directement d'un pays du Commonwealth à une situation enviable dans l'Angleterre du Sud-Est, plutôt que de devoir se terrer dans les ghettos des villes du nord comme certains de ses proches moins chanceux. Aujourd'hui il se trouvait coincé dans un monde auquel il s'était autrefois réjoui d'avoir échappé, une ancienne ville de l'industrie textile qui avait connu des jours meilleurs. Plusieurs des maisons mitoyennes qui s'alignaient dans sa rue étaient condamnées, leurs ouvertures obturées de plaques de métal perforé qui masquaient la lumière. Des extensions branlantes surgissaient d'habitations exiguës, s'efforçant d'empêcher leurs occupants de déborder dans les rues. Le quartier témoignait des ambitions de constructeurs amateurs qui n'avaient jamais été menées au bout. Des serres de piètre qualité, achetées à la légère, battaient au vent, inachevées. Des remises décrépites, reliques d'une génération de diggers for victory qui cultivait des dahlias et prônait le retour à la terre , étaient remplies de valises défoncées et d'éléments non identifiables de meubles vendus en kit.
Ses voisins paraissaient peu soucieux de cet environnement. Qu'il pleuve ou qu'il vente, les femmes chaussaient leurs tongs, se recouvraient de légers dupatta fuchsia ou vert émeraude, et étendaient leur lessive dans le vain espoir qu'elle sécherait au vent du nord britannique avant la prochaine averse. Une ou deux vieilles cuisinaient dans des ustensiles de cuivre à même de petits feux dans leurs avant-cours grandes comme des mouchoirs. Les plus hardies s'aventuraient jusqu'au sommet de la colline avec des chapatis rassis et des toasts brûlés dont elles nourrissaient les pigeons massés près des balançoires et des manèges dans l'espace de jeux à moitié terminé. Au bout de la rue s'étendait un terrain vague herbeux entouré d'une clôture qui retenait prisonnière une profusion de sacs en plastique gonflés par le vent. Il y avait là un banc noir détrempé où Harris s'asseyait par beau temps, contemplant la vue de la vallée en contrebas, occupée par une ancienne usine textile. Plusieurs de ses cousins, oncles et tantes s'étaient fixés dans la région pendant les années cinquante et soixante, et leur présence avait été le catalyseur de son installation dans cette ville du nord imbibée de pluie après que son mariage se fut effondré.
La nouvelle du retour parmi eux de ce parent difficile avait été accueillie avec grand enthousiasme par un petit clan de cousins. À sa tête se trouvait Nawaz, jeune quadragénaire barbu et râblé dont l'intense campagne de persuasion avait incité Harris à acheter une petite maison mitoyenne, à l'entrée d'un vilain brun chocolat et dépourvue de chauffage central. Elle était à vendre pour une bouchée de pain et il n'avait plus les moyens de faire le difficile, comme Nawaz se faisait un plaisir de le lui rappeler. Donc, après un modeste versement initial emprunté à la banque, il avait réussi à bricoler un montage financier pour l'acheter - une étape temporaire, songeait-il, jusqu'à ce que la situation s'améliore.
Une fois installé, il s'était laissé convaincre par Nawaz de reprendre le bail d'une épicerie Spar que détenait un cousin qui peinait à payer le loyer. La boutique l'occuperait tout en lui assurant un modeste revenu - tel était du moins le programme. Peu après, Harris s'était acheté une Citroën presque neuve par l'intermédiaire d'Exchange and Mart ; la voiture de marque française était faite pour les rues en pente, déclara-t-il pour répondre à la surprise affichée par certains devant son extravagance. Et ce fut ainsi que pendant une brève période, dans son nouveau logement, avec sa nouvelle voiture, il avait nourri la perspective d'un avenir plus rose. Le bon côté de cet arrangement était la proximité de ses cousins : il n'était qu'à quelques minutes en voiture de chez Nawaz et sa famille, qui lui procuraient des repas chauds, une compagnie amicale, et le distrayaient du besoin urgent de mettre un peu d'ordre dans sa vie. Le mauvais côté tenait à la nécessité d'entreprendre des travaux considérables afin de rendre sa maison habitable et le magasin profitable, et malheureusement Harris n'était ni bricoleur ni épicier dans l'âme.
Durant les six premiers mois de son installation, il se débattit avec Le Manuel du bricolage de la sélection du Reader's Digest, s'efforçant de maîtriser les complexités de l'installation d'un chauffage central. Lorsque sa fille, Alia, avait quitté sa mère pour venir lui rendre visite à Noël, des radiateurs d'un blanc étincelant diffusaient une chaleur ronronnante dans chaque pièce. Elle avait dix-huit ans, finissait sa dernière année de lycée et voyait s'approcher l'examen d'entrée à l'université l'été suivant. Pendant que son père s'affairait au rez-de-chaussée, elle s'était installée dans une chambre du grenier, étudiant ses cours de biologie et de chimie sur un bureau bancal recouvert de formica. De temps en temps son attention s'égarait vers le paysage changeant au-delà de la fenêtre et l'horizon irrégulier des collines qui s'élevaient au loin. Lorsque le soleil brillait et striait le ciel nuageux de rais couleur d'encre, la campagne se teintait d'un gris vert ardoise brillant et Alia partait courir sur Castle Hill. S'il pleuvait, elle allait faire des courses, parcourait Mosley Street de long en large, faisait un tour dans Peacocks ou Topshop, se demandant combien de temps cela allait durer, cette précarité dans laquelle vivait son père.
Le jour de Noël il avait préparé à son intention un poulet rôti dans la pure tradition anglaise, avec des petits pois surgelés et des pommes de terre bouillies, et pour lui-même un plat de pois chiches à l'huile. Il avait décoré un petit sapin en pot et offert cérémonieusement à Alia ses présents dans un emballage cadeau de Marks & Spencer - des leggings à rayures et un pull-over assorti, plus un élégant petit sac à bandoulière en vinyle rouge. Comme saisi d'une arrière-pensée, il avait ajouté une tablette de Toblerone blanc, de chez Marks &&Spencer, qu'il avait glissée dans son panier en attendant nerveusement à la caisse de payer les vêtements dont il n'était plus tout à fait sûr. Savoir ce qui vous convenait était une chose ; pour une adolescente c'était une autre affaire.
Il faisait bon dans la maison et Harris semblait joyeux pendant le repas qu'ils avaient pris dans la cuisine du sous-sol, mais Alia avait rapidement soupçonné que cette bonne humeur n'était qu'une façade. Pourtant, ne voulant pas bousculer le fragile édifice qu'il s'était créé, elle avait étouffé ses craintes tandis qu'il laissait percer son désespoir. La vie d'un épicier, avait-il découvert, n'était pas une sinécure. Se lever à l'aube, remplir les rayons, étiqueter les prix sur chaque article était épuisant, décourageant.
« Est-ce pour en arriver là que je me suis battu pour être le premier de ma classe ? Ne tournons pas autour du pot, Alia.
- À quel sujet, papa ?
- Les bénéfices dans cette activité sont ridicules. Je gagne à peine de quoi subvenir à mes besoins, encore moins de quoi m'offrir un minimum de confort.
- Les choses vont si mal que ça ?
- Pire que mal, mais le plus grand problème, c'est cette existence solitaire à laquelle je suis contraint.
- Ne peux-tu pas te remarier ?
- Aucune chance ! »
C'était une conversation qu'ils avaient eue de nombreuses fois.
« J'en ai par-dessus la tête de ces trajets chez le grossiste, jour après jour...
- Mais tu t'occupes d'un magasin. C'est ce que tu es censé faire.
- Ma voiture finira par rendre l'âme, avec l'usure et le reste. Alia, comment les gens peuvent-ils avaler de telles quantités de boîtes de haricots Heinz et de pâté Spam ? »
Elle avait été incapable de l'éclairer sur ce point.
C'était un non-sens de toute façon, cette nourriture anglaise. Toutes ces maudites boîtes de conserve, ces morceaux de viande filandreuse, les légumes réduits en purée dans l'eau bouillante.
« Mais tu aimes le jus de viande, lui avait-elle rappelé. Quand maman préparait des rôtis. »
C'était vrai. Il lapait cet élixir brunâtre à la fin des repas comme un animal affamé.
2
L'été était fini et Harris défaisait sa valise dans sa chambre. Il rentrait d'un voyage au Pakistan, où pour la première fois Alia l'avait accompagné. Ils s'étaient rendus au village, l'endroit qu'il avait fui des années auparavant pour épouser la mère d'Alia quand il était venu faire ses études en Angleterre. Ils avaient parcouru le pays de long en large, en train et en bus, partagé des plats épicés, dormi à la belle étoile, rendu visite à son meilleur ami, Omar, et à sa femme, Kamila, dans la banlieue de Lahore. À présent il était de retour dans le nord de l'Angleterre et Alia était loin dans le sud. Il en était désolé, mais on n'y pouvait rien.
Il descendit au rez-de-chaussée pour trier le courrier qui s'était amoncelé sur son paillasson pendant son absence et, alors qu'il s'agenouillait pour le ramasser, il aperçut Nawaz et Jamal à travers la vitre striée de la porte d'entrée. Ils avaient à peine franchi le seuil, à peine prononcé leurs salams, que se révéla la dure réalité du petit commerce. Harris leur avait confié le magasin pendant son absence, et maintenant qu'il était de retour ils avaient hâte d'exprimer leurs doléances. Il était huit heures et demie du matin. Il imagina un groupe de clients rassemblés devant le magasin fermé et laissa échapper un gémissement las. Bien entendu, ni Nawaz ni Jamal n'étaient allés sur place pour retirer les volets métalliques, défaire les piles de journaux et ouvrir les portes aux autochtones qui gesticulaient dans l'attente de leurs clopes, de leurs exemplaires du Sun et de leurs cartons de lait.
« Avez-vous laissé un mot sur la porte pour préciser à quelle heure vous reveniez ? » demanda Harris.
Nawaz se frotta le nez et haussa les épaules.
« J'imagine que cela veut dire "non", c'est ça ? »
Nawaz ignora la remarque et s'installa confortablement sur le divan. « Alors, ton garçon manqué de fille, comment ça s'est passé avec la famille chez nous ?
- Elle leur a plu, bien entendu. Tu t'attendais à quoi ? répliqua Harris. Ils l'ont traitée comme une princesse en visite.
- Vraiment ? Ça ne m'étonne pas. »
Nawaz roula ses petits yeux et se gratta la gorge. Il ne cachait pas sa désapprobation devant le comportement indiscipliné de la fille de l'Oncle - les petits copains anglais, l'éducation non islamique. C'était une source de conflit entre les cousins.
« Alors, tu lui as trouvé un mari, Harris ?
- Ce n'était pas le but du voyage.
- Toute seule dans cette grande ville, quand même.
- Oh, elle se débrouille très bien, à l'école de médecine. C'est une université de premier ordre. Une des meilleures.
- Elle t'entretiendra avant que tu aies le temps de dire ouf.
- Il ne faut pas vendre la peau de l'ours...
- Enfin, si elle ne part pas d'abord avec un garçon anglais. Dans ce cas, tu ne la reverras jamais, crois-moi.
- Sois gentil, occupe-toi plutôt de ta propre progéniture », rétorqua Harris.