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Hall Sarah La belle indifférence

"La belle indifférence" de Sarah Hall,
traduit de l'anglais par Eric Chédaille.

La belle indifférence


Son amant avait raté le train de Londres, il serait en retard. Ce n'était pas chose rare après un service de nuit à l'hôpital. Elle s'examina devant le miroir de la chambre d'hôtel. Il s'agissait d'une psyché, ovale, en pied et orientable. Elle s'était acheté une nouvelle robe. Le bleu lui allait bien, il lui éclairait le visage et correspondait à la couleur de ses yeux. Elle lui moulait le buste et la taille, mais glissait facilement à terre dès qu'on en abaissait la fermeture éclair. Elle lui plairait. Elle mit la dernière main à son maquillage, se passant un voile de brillant à lèvres, essuyant le rouge qui avait débordé aux commissures. Le rouge à lèvres ne tenait jamais bien longtemps quand ils étaient ensemble : il la mangeait toujours de baisers sitôt qu'elle s'en était appliqué, à croire qu'il aimait cette sensation de visqueux barbouillage. Elle avait parfois le sentiment qu'il prenait plaisir à lui décomposer les traits. Elle avait perdu un peu de poids depuis leur dernière rencontre. Rien de volontaire à cela : ayant été beaucoup en déplacement, elle avait sauté quelques repas. Elle était satisfaite de la ligne de ses épaules et de ses cuisses. La veille, après avoir lu un moment, elle avait pris de la codéine et avait bien dormi.
On étouffait dans cette chambre, mais la fenêtre s'était bloquée à peine entrebâillée. Elle se demanda si c'était vraiment conçu pour prévenir les suicides. Assurément, personne ne choisissait de sauter du second étage d'un hôtel. Mieux valait utiliser le lit ou la baignoire. Une fin moelleuse sous l'oreiller ou bien une fin rouge et mouillée. Un concert de voix montait de la rue. Les courses hippiques avaient pris fin et les gens, étourdis par la chaleur de ce début d'été et par les cocktails servis dans la tribune, balançaient leurs barquettes dans les poubelles, se rancardaient en criant sur la prochaine réunion valant le déplacement. On entendait des bruits de verre brisé suivis d'éclats de rire juvéniles. Non loin, l'alarme d'une voiture se déclencha. Aujourd'hui, la pointilleuse civilité septentrionale dont se prévalait la ville s'était décorsetée.
Elle se détourna du miroir pour aller à la fenêtre. Au-dessus des immeubles la lumière se délayait en lueur diffuse couleur lilas, pareille à celle qu'elle avait observée au-dessus des vastes édifices parisiens lors de sa première visite, débouchant du métro dans le cœur délicieusement sordide de cette ville. Ils devraient peut-être y aller bientôt. Ou bien à Florence. Une dernière calèche de touristes passait en direction de la cathédrale, attelée d'un shire blanc dont les énormes sabots recouverts de fanons claquaient joliment sur les pavés. Le cocher se tenait déjeté sur son siège, parlant dans son téléphone portable, agitant la tête. Installés derrière lui sur les banquettes de cuir, un groupe de Sud-Américains prenaient des photos.
L'idée avait été de se retrouver pour un déjeuner tardif, puis d'aller se promener le long des murailles de la citadelle. Désormais, il la rejoindrait ici, à l'hôtel, et ils sortiraient dîner quelque part. Cela voulait dire moins de temps ensemble, de l'ordre de quelques heures. Il repartirait pour Londres le lendemain par le train du soir. Mais peut-être était-ce mieux ainsi. Mieux de se retrouver dans l'intimité de la chambre, de sorte à passer une heure ensemble et à se vider de leurs énergies. Deux fois dans le passé, l'attente avait amené des problèmes, des échanges gênés, des réactions inopportunes. Il leur avait fallu quelques mois pour comprendre que cette discorde des débuts n'était pas synonyme d'incompatibilité. Elle trouvait toujours cela remarquable : l'aiguillon du désir et la façon dont celui-ci interférait avec tout le reste. Ils étaient parfaitement capables d'avoir des conversations, portant sur la politique, leurs occupations, n'importe quoi. Mais ils ne pouvaient réfréner la nécessité animale de d'abord se saccager l'un l'autre.
Elle en avait parlé récemment à une amie, non pour s'en faire gloire, plutôt sous la forme d'une observation, donnant en exemple un rapport dans les toilettes d'un restaurant. Ils s'étaient fait surprendre et on leur avait demandé de partir.
N'est-ce pas un peu ridicule ? lui avait répondu l'amie en question tout en s'occupant de son bambin, en lui ramassant de la purée sur le menton à l'aide d'une cuiller. Tu n'es plus une gamine. Et lui non plus. Arrête de tout recracher ! Qu'est-ce qui cloche chez toi ? Hier, tu aimais ça !
Tu penses que c'est malsain ?
Je n'ai pas dit ça. Toutes les relations se définissent différemment, pas vrai ? Si c'est votre truc. N'importe comment, est-ce que ce n'est pas ce dont tu as besoin en ce moment ? Quand tu es avec lui, tu peux remettre tout le reste à plus tard.
Cela lui avait causé un choc. Le ton employé. Cette insinuation selon laquelle elle ne parvenait pas à faire un sacrifice. Ou qu'elle avait opéré un choix délibéré.
Qu'est-ce que tu veux dire par là ?
Exaspérée, son amie s'était détournée de l'enfant récalcitrant, posant bruyamment petit pot et cuiller sur le comptoir.
Tu vois bien, continuer d'éviter les trucs pas marrants. Comme ce qui se passe en ce moment. L'ennui, c'est qu'il ne te reste sans doute pas beaucoup de temps. Pas vrai ? Et que tu agis comme si ce n'était pas un problème. Mais tout le monde voit bien que c'en est un.
Elle avait récemment noté un changement dans la façon dont ses amies réagissaient face à cette relation. Dans les premiers temps, elles s'étaient montrés enthousiastes, des félicitations plein la bouche, à croire qu'elle accomplissait quelque chose de particulièrement avant-gardiste. Elle avait l'air superbe, lui disaient-elles. Elle était radieuse. Qu'elle profite donc. Mais à mesure que la relation se mettait en place, des notes de désapprobation s'étaient glissées dans leur propos. Était-ce de la jalousie ? Du conservatisme ? Elle l'ignorait. Peut-être la trouvaient-elles ridicule à présent que cela n'avait plus l'apparence d'une aventure, d'une démarche destinée à éprouver ses attraits. Peut-être n'avait-elle pas, après tout, le droit d'avoir une vie sexuelle. Ou d'être radieuse. D'un autre côté, ses amis hommes s'étaient tout de suite montrés perturbés, comme s'ils trouvaient qu'elle inversait les rôles. Ou alors, ils lui disaient que son amant avait bien de la chance, repensant avec émotion à une liaison qu'eux-mêmes avaient eue dans leur jeunesse avec une femme plus âgée. Ajoutant que cela leur avait appris un ou deux trucs. Après avoir parlé avec eux, elle restait habitée du double sentiment d'être à la fois dans la transgression et spécialiste de la chose. Seul son père s'était montré favorable sans réserve à cette histoire.
Ma chérie, lui avait-il dit, il faut que tu t'autorises à éprouver quelque chose. S'il te rend heureuse, alors sois-le.
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Elle s'éloigna de la fenêtre et se mira de nouveau dans la glace. L'encolure de cette robe était un peu haute. Il lui sembla que cela lui épaississait les clavicules. Dans la penderie était accrochée une autre robe, avec une ceinture et des rayures façon maillot de bain 1900, qu'il connaissait déjà et qu'il aimait beaucoup. Elle était plus sympa, moins habillée. Se passant un bras dans le dos, elle abaissa la fermeture éclair. La robe glissa sur ses hanches et tomba à terre. Elle la ramassa et se la tint au niveau de la taille, un instant figée par l'indécision, par la question esthétique. Puis elle la renfila.
Elle s'assit sur le lit. Le livre qu'elle était en train de lire, ou plutôt celui qu'elle trimbalait partout depuis deux semaines sans parvenir à le lire, se trouvait sur la table basse. Elle l'ouvrit et tâcha de parcourir un paragraphe ou deux, mais les mots dansaient devant ses yeux, l'environnement conceptuel faisait défaut. Elle connaissait assez bien l'auteur ; ils avaient naguère partagé le même éditeur. D'ordinaire, cela la motivait pour terminer un livre - ne fût-ce que par sens des convenances. Mais il lui arrivait souvent de ne pas aller jusqu'à la fin. Chaque fois qu'elle faisait cet aveu, les gens s'étonnaient. Cela s'était encore produit la veille lors d'une rencontre avec des lecteurs. Une femme assise au premier rang avait été épouvantée pendant l'ultime causerie.
Comment amener nos enfants à lire plus ? Tout ce qu'ils font, c'est jouer à des jeux vidéo bourrés de violence !
Pourquoi devraient-ils lire ? Je ne lis pas. Si le choix m'était donné, je préférerais de loin faire autre chose. Y compris tout envoyer promener.
Vous plaisantez ? Vous ne pouvez pas parler sérieusement ?
Ah bon ? Et pourquoi pas ?
Silence. Murmures dans l'assistance. Elle ne tenait pas le rôle convenu de champion de la lecture.
À dire le vrai, elle n'aimait pas les livres. Elle ressentait en les ouvrant une inquiétude singulière. Elle avait éprouvé cela dès l'enfance. Elle en ignorait le pourquoi. Quelque chose dans l'acte lui-même, cette immersion, cet isolement, se révélait perturbant. Lire attestait le fait que l'on était seul, cloisonné, pris au piège. Les livres étaient des oubliettes. Son inclination la portait vers la compagnie, le monde tactile, les atomes.
Elle referma le volume. En couverture, la photo d'une silhouette féminine, un buste sans tête et les quatre membres, bien que le thème de ce roman fût la Seconde Guerre mondiale. Illustration bateau, dépourvue de sens. Je préfère de loin un homme, pensa-t-elle. Le long sillon de son dos. Elle avait aussi dans son sac un magazine de vulgarisation scientifique qu'elle s'était mise à prendre ces derniers mois. Mais elle en avait déjà fini l'article le plus attrayant, celui sur les prothèses nouvelle génération. Selon ce papier, les soldats qui revenaient mutilés allaient énormément bénéficier des nouvelles techniques de la bio-ingénierie. Les appareils devenaient plus légers, plus souples, et captaient désormais les messages synaptiques du cerveau. On était au plus près possible d'une restauration proprement dite.
Sa montre indiquait cinq heures trente. Aux dernières nouvelles, il était arrivé à King's Cross, mais il n'avait pas depuis envoyé de texto pour dire dans quel train il serait. Ceux en provenance de Londres arrivaient à vingt de chaque heure. L'hôtel se trouvait à dix minutes à pied de la gare ; il avait l'adresse et le numéro de la chambre. Ou bien il serait ici très vite, dans quelques minutes, ou bien il faudrait l'attendre une heure de plus. Elle avait été fin prête tout l'après-midi et voici qu'à présent elle se sentait toute tendue. Elle n'était pas sûre pour la robe bleue avec cette encolure haute. Elle ignorait son incidence sur la façon dont ils feraient l'amour. Elle avait l'esprit vacant, vide de toute conversation intellectuelle. Elle ne parvenait à se remémorer aucune des subtilités de l'article de cette revue, bien que son sujet, cette idée d'interaction entre psychologie et cinétique, fût passionnant. La rumeur du dehors s'intensifiait. Talons aiguilles cliquetant sur le trottoir. Bouffées de chansons. Rythme sourd en provenance d'un pub.
Elle quitta le bord du lit pour se regarder de nouveau dans le miroir. Sa peau était lumineuse et secrète. Elle avait le regard fixe. Au bout de peut-être une minute, son image se déstructura, devint une somme de volumes et de couleurs. Rien n'avait été prémédité, rien de tout ceci. Peut-être n'avait-elle rien programmé de toute sa vie. Et pourtant elle était ici, dans cette chambre, sous cette forme. Au milieu d'une foule, son amant et elle pouvaient avoir supposément le même âge. Ils avaient suffisamment en commun et assez de différences pour rendre la relation intéressante. Dans la pratique, il n'y avait pas de problèmes. Mais peut-être l'ensemble comportait-il une faille qu'elle n'avait pas vue ou qu'elle se refusait à voir ou qui ne s'était pas encore manifestée. Des enfants ? Ses amis savaient maintenant à quoi s'en tenir sur sa situation.
Elle se porta les doigts à l'aine pour suivre les ligaments et tendons du haut de ses cuisses. Les nodosités évoquaient des bourgeons non éclos. Se passant le bras dans le dos, elle abaissa la fermeture éclair et sa robe glissa à terre. Elle se palpa de nouveau, cette fois sans l'obstacle du tissu. Son corps était plein de cartilage inconnaissable, de matière bosselée et roulottée. Parfois, quand ils étaient au lit, ses mains à lui cartographiaient inconsciemment ses formes en exerçant une pression sur les organes et les tissus. Ou bien encore il lui décelait le pouls en des emplacements peu ordinaires - le V entre deux doigts, les artères principales. Apparemment, il faisait cela sans s'en rendre compte.
Elle était en train de rajuster sa robe quand la serrure cliqueta. La porte s'ouvrit et il entra.
Salut.
Ah, salut.
Il laissa tomber sa sacoche fatiguée, marcha jusqu'à elle et lui donna un baiser.
Désolé pour le retard.
Ce n'est pas grave. J'ai passé une excellente après-midi.
Il est plaisant, cet hôtel.
Il l'embrassa une nouvelle fois, avec douceur, puis recula de deux pas. Il ôta son blouson, le laissa tomber sur le lit. Il ne paraissait pas fatigué après son service de nuit. Ce n'était jamais le cas. Il s'était fait couper les cheveux très court - des lignes se dessinait le long de son cuir chevelu là où s'inversait le sens de pousse. La dernière fois qu'elle l'avait vu, il les avait longs, bouclant autour des oreilles, à la limite du négligé, mais très séduisants. L'odeur de ses cheveux humides lui était devenue un souvenir très vivace. Comme son sentiment de profonde humiliation quand elle avait blessé accidentellement le lapin mascotte du collège. Comme l'entaille inguérissable de la joue de sa mère, après que les garçons de salle qui la roulaient vers la morgue l'eurent malencontreusement éraflée avec un objet métallique. Comme des bruyères brûlant sur la lande.
Excuse-moi un instant.
Il entra dans la salle de bains et elle entendit couler un filet d'eau. Depuis qu'elle le connaissait, jamais sa politesse ne s'était relâchée. Elle eut un regard vers son reflet. Les yeux étaient sombres, obturés par le mascara. La bouche poissée de rouge semblait avoir perdu l'usage de la parole. Elle était sous l'emprise de quelque chose d'inexact. Elle tâcha de se rappeler comment exactement les nerfs situés dans le moignon du bras amputé envoyaient des signaux vers les récepteurs du membre bionique. Comment le cerveau maîtrisait le langage de l'électricité.
Le choc du réel, dit-elle.
Le robinet cessa de couler. Il reparut, s'essuyant les mains à une serviette qu'il jeta sur le lit à côté du blouson.
Excuse-moi, je n'ai pas entendu. Que disais-tu ?
J'ai dit : c'est étrange, chaque fois que je te vois, tu sembles différent. Changé. Tu n'es pas comme dans mon souvenir. Il faut que je me réhabitue.
Il sourit. Il y avait toujours eu entre eux une telle invite, un tel consentement. Il le savait. Et ses amies à elle s'en inquiétaient.
Même chose pour toi.
Des rires par la fenêtre ouverte. Une sirène de police.
Il y a dehors comme un air de folie.
À cause du temps ?
Non. C'étaient les courses.
Et ton truc, ça a été ? Tu as vendu des bouquins ?
Oui. Ça s'est bien passé.
L'instant d'après, leurs bouches se trouvèrent réunies. Elle était presque trop menue pour la façon dont il l'étreignait. Il aimait bien la robe bleue, lui dit-il, elle était très belle. Des coutures, deux ou trois points sans véritable importance, rompirent quand il la lui enleva par le haut.
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Ils sortirent et trouvèrent un restaurant disposant d'une cour intérieure où ils prirent une table. Il ne faisait pas froid du tout. Ils n'avaient pas emporté de veste, et les autres dîneurs, qui en caraco, qui en bras de chemise, semblaient eux aussi convaincus de l'arrivée de l'été. Ils commandèrent une bouteille de vin. D'emblée, elle se montra volubile, bien différente de son irrésolution de tout à l'heure. Il riait de ses plaisanteries. Il lui demanda sur quoi elle travaillait en ce moment. Après avoir brièvement parlé de ses recherches, elle lui retourna la question. Sa rotation ayant changé la semaine passée, il se trouvait maintenant en psychiatrie. Pour l'instant, ce n'était pas très stimulant.
Il n'y a pas de cas intéressants ? demanda-t-elle.
Il y a un homme qui se croit en butte à un complot. Ça tourne autour d'une boîte à biscuits.
Quelqu'un lui pique ses biscuits ?
Il pense que les gens communiquent sur lui à travers cette boîte de fer-blanc. Un paranoïaque.
Levant sa fourchette, il s'en appuya les dents sur le pouce, puis examina les trois marques en creux. Il possédait un visage énergique. Ses chemises n'étaient jamais impeccables. Il avait bien peu l'air d'un médecin, ce côté bon vivant. Elle n'arrivait pas à l'imaginer à son travail, dans les couloirs, parmi les lits et les tables métalliques.
Je vais perdre la main.
Perdre la main ?
À ne plus effectuer d'actes. On finit par se rouiller si on ne pratique pas. On a quand même pas mal d'escarres à traiter. Il y a une femme qui ne veut pas quitter le lit. Elle est trop faible pour parler. Ses jambes sont dans un état épouvantable.
Il continua de parler des patients du service. Démence, bipolarité et troubles dissociatifs. Ceux qui ne semblaient pas s'inquiéter de leurs symptômes. Le legs de Freud. Une femme avait été internée parce que son domicile présentait un risque pour elle. Elle y accumulait toutes sortes de choses : papiers, cartons, boîtes de conserve, tous ses déchets. L'appartement en était empli du sol au plafond, et c'était une infection. D'étroits passages persistaient entre les amoncellements. Il y avait des rats.
J'ai été en désaccord avec un confrère. Je ne suis pas certain qu'elle devrait être là. On ne pénalise pas quelqu'un pour la manière dont il vit. Et puis elle n'est pas vraiment un danger pour elle-même, ni pour autrui. À moins que tout ça ne s'écroule.
Cela paraît un cas extrême. Mon père amasse, lui aussi. Son grenier est au bord de s'effondrer. En fait, c'est déjà arrivé une fois. Tu crois qu'on a tous un grain ? Quelque chose qui dysfonctionne ?
Probablement. Dans une certaine mesure.
Il avait pris du gibier. On lui servit sur une assiette blanche un joli morceau de jarret, bordeaux en son centre et environné d'une sauce rosée. Il commandait toujours la viande la plus alléchante de la carte - foie, foie gras, civet de lièvre. Elle aimait bien le regarder manger. Il tranchait avec grand soin la chair serrée et parcourait ainsi toute la surface de l'assiette jusqu'à avoir fait place nette. Il se glissait son couteau dans la bouche si quelque chose y adhérait. Il répétait cette opération trois ou quatre fois par repas, refermant les lèvres sur la lame, se la passant sans danger sur la langue. Face à ce geste, elle revoyait tel documentaire télévisé où de grands félins déplaçaient leur progéniture, soulevant sans dommages entre leurs crocs les petits corps relâchés. Elle ne savait si ces traits érogènes étaient perceptibles par d'autres qu'elle ou s'ils étaient de sa seule invention.
Et chez toi, c'est quoi ?
Quoi quoi ?
Ton dysfonctionnement.
Il lui sourit.
J'ai envie de toi en permanence. Même aussitôt après. Je voudrais te broyer. C'est une pathologie.
Cela la fit rire.
Espèce de sadique.
Sous la table, sans avoir à trop se pencher, il lui toucha la jambe. Il y posa la main tout en continuant d'actionner sa fourchette de l'autre.
Et toi, c'est quoi ?
Elle s'était déplacée à reculons dans l'enclos sans regarder où elle posait les pieds. Elle avait accidentellement écrasé la patte du lapin. L'animal avait été cloué au sol. Elle avait senti d'horribles contractions sous sa semelle. Quand elle était allée le rechercher au fond du clapier pour examiner les dégâts, cette patte était tout aplatie et sanguinolente. Lors d'un remarquable épisode d'ostracisme, l'école tout entière l'avait ignorée durant une semaine. Or elle n'avait pas pu accepter cette punition. Elle ne cessait d'essayer de marcher ou de s'asseoir avec les autres enfants, même quand ils s'entretenaient de sa stupidité.
Un pathologique sentiment de solitude.
Vraiment ? C'est intéressant. C'est la première fois que j'entends parler de ça.
Eh oui. Ce n'est bien évidemment qu'une vue de l'esprit.
Cela tient à ce que tu fais ? À cet isolement ?
Avançant les bras, elle se découpa un morceau dans sa viande, sur le pourtour, là où elle était bien ferme et carbonisée.
Oh, c'est probablement à cause de là d'où je viens.
Je vais te déclarer malade de sorte que tu fasses l'objet d'une étude de cas.
Super. Appelle ça un syndrome. Appose-lui ton nom. Veux-tu goûter à mon risotto ?
Tu veux que je le termine ?
Oui.
Tu ne manges pas beaucoup.
Je suis vite rassasiée.
Ils réglèrent l'addition, quittèrent le restaurant et longèrent en flânant une partie des murailles. Il avait dans son téléphone une application permettant de photographier le ciel nocturne et d'identifier les constellations. Ils s'y essayèrent, mais la pollution lumineuse était trop importante, les astres indistincts. Ils entrèrent dans une boîte avec l'idée de danser. Difficile de bouger sur cette musique qui datait d'une vingtaine d'années, bien qu'elle en connût les paroles. Il finirent par renoncer et prendre le chemin de l'hôtel. La ville s'était lâchée. Des gens titubaient dans les rues. Ils croisèrent un jeune homme qui perdait du sang par une plaie sous le menton. Il mangeait des frites, indifférent à sa blessure. Une fille au corsage déchiré, assise sur les marches d'une église, vomissait entre ses jambes. Ses cheveux étaient tout emmêlés et dégoulinants. Une voiture de police passa à toute vitesse presque sans faire de bruit, son rapide faisceau bleu traçant des spirales sur les façades.
Dans ton service, ceux que leur état laisse indifférents, de quoi s'agit-il ? demanda-t-elle.
Difficile à dire. C'est soit la maladie même soit une conversion. Ce n'est pas bien défini.
Il la poussa contre un mur, en douceur, et lui donna un baiser.
De retour dans la chambre, ils enlevèrent l'épais couvre-lit. Le vin l'avait engourdie. Cela ne lui fit pas mal. Elle eut un orgasme modeste, vers la base de sa colonne vertébrale. Il la fit se placer en levrette. Elle le regardait dans le miroir, qui se trouvait en vis-à-vis. Il laissait tomber la tête en avant, puis de côté, front plissé, bouche ouverte. Il était très beau. Il se retira pour jouir sur ses fesses. La semence était moins épaisse ; elle la sentit qui coulait quand il lui redressa le buste. Son torse se soulevait et retombait contre son dos. Il lui couvrait les épaules de baisers. Il s'endormit avant elle. Au matin, elle s'éveilla, se retourna sur le dos et s'exerça une douce pression de la main sur l'os pubien. Il y avait un verre d'eau et des antalgiques sur la table de chevet. Elle en reprit. Elle regarda le jour envahir peu à peu la chambre. Quelle importance si elle avait été à la traîne ? Quelle importance si elle n'était pas au diapason ? Il se pouvait que tout cela se termine. Oui, se termine.