+ Les clairvoyantes - Kaye Gibbons
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Kaye Gibbons Les clairvoyantes
Kaye Gibbons - Les clairvoyantes
Traduit de l'anglais par Mona de Pracontal

« Les clairvoyantes »,
de Kaye Gibbons

Je montai à bord du Carolinian à Union Station le 10 septembre 1918 à sept heures du matin, et quelques minutes plus tard nous étions sortis du tunnel et filions vers le Sud en une course régulière et résolue. Dans quinze heures, je serais à Elm City, en Caroline du Nord, où je devais faire office de dame de com pagnie temporaire pour ma tante Maureen qui était enceinte, une femme que je n'avais jamais rencontrée depuis cinq ans qu'elle était mariée avec le demi-frère de ma mère, Troop Ross. Elle attendait leur premier enfant pour novembre. Je n'avais jamais rencontré mon oncle non plus mais j'en avais entendu parler toute ma vie. Ma mère était parvenue à maintenir des liens distendus et fragiles avec lui car elle avait toujours témoigné d'une joyeuse indifférence aux affronts. Maureen n'était qu'une silhouette dans l'arrière-plan du mariage, dont elle se souvenait avec affection et beaucoup de com passion.

La mère de Troop avait été la première femme de mon grand-père Toby Greene. Elle avait arraché le garçon de Washington quand il avait huit ans et l'avait emmené dans sa famille en Caroline du Nord, tellement furieuse et horrifiée par le nouveau violon d'Ingres de son mari, le nudisme, qu'elle lui interdit tout contact avec son fils et abandonna également son nom. À ce que ma famille put com prendre, elle donnait à croire qu'il était mort. Là-bas, on l'admirait pour son refus stoïque, de personne bien née, d'entrer dans les détails, et l'on voyait dans ses méthodes d'éducation de l'enfant, étouffantes et critiques à un degré qui relevait du sadisme, l'attention fiévreuse d'une veuve esseulée faisant de son mieux pour élever son garçon toute seule.

Sa rage et son obsession, dissimulées avec bon ton, ne diminuèrent jamais. Entre son départ en 1875 et sa mort en 1911, elle ne cessa de harceler et d'accabler de ses sarcasmes mon grand-père et sa seconde épouse Leslie dans des courriers où elle réclamait qu'ils pourrissent tous les deux de quelque «maladie du derrière» qu'ils contracteraient, espérait-elle, en s'ébattant nus dans les bois, réclamait qu'ils meurent de l'égoïsme inné qui, croyait-elle, avait au départ poussé Toby à prendre la tangente et à l'humilier. Mais en dépit de ses espoirs et souhaits morbides contre lui et sa nouvelle épouse, qui finiraient par s'étendre aussi à ma mère Martha, leur seul enfant, elle les informait qu'elle-même et Troop méritaient et attendaient ce qui se faisait de mieux en tout pour com penser le fait que Toby ait filé et tourné son honneur et son mariage en dérision quand il avait adhéré à la Communauté américaine des nudistes, entre autres «associations sinistres».

Elle s'était abonnée aux journaux du matin et du soir de Washington afin que son fils et elle puissent se tenir informés des activités de la famille, et elle envoyait immédiatement ses com mentaires dès que paraissait la moindre ligne sur les Greene.

Souvent, dans la même lettre où elle accusait avec amertume Toby et sa famille d'être des libres-penseurs excentriques ou imbéciles, qui galvaudaient délibérément l'excellente adresse et la position sociale privilégiée dont ils avaient eu tant de chance d'hériter, elle exigeait que Toby finance sans tarder toute une série d'avantages en plus des rentes, revenus et fidéi com mis qu'il avait déjà généreusement établis en son nom. Lors de son remariage en 1876, puis à la naissance de ma mère un an plus tard, quand celle-ci se maria en 1895 et à l'occasion de ma naissance, en 1896, les lettres furent encore plus incroyables que d'habitude. Elle nous étrillait tous, y com pris moi, «ce nouveau-né à qui un grand-père gâteau a certainement donné une énorme cuillère en argent», en un préambule délirant à son catalogue d'exigences insatiables – séjours prolongés en Europe, suites avec vue sur mer aux Breakers à Palm Beach, malles Louis Vuitton, robes de chez Doucet et Worth. Si mon grand-père ignorait tout des bagages et des robes, ce n'était pas le cas des femmes de la famille. Malgré la sobriété de leur propre mode de vie, un de leurs passe-temps préférés consistait à feuilleter les magazines de mode et lorsqu'elles allaient à New York, elles descendaient au Waldorf-Astoria et prenaient plaisir à regarder les élégantes se pavaner dans Peacock Alley 1. Quand elles expliquèrent ces prétentions vestimentaires à mon grand-père, en précisant dans quelle gamme de prix se situaient ces robes, en général portées par la fine fleur de la société, il s'écria : «Mon Dieu! Nora est beaucoup trop forte pour ce genre de choses!»

Mais elle était déterminée à le faire payer pour, selon ses termes, l'avoir un jour épousée dans la plus grande pompe épiscopalienne, avec la promesse de l'introduire dans la société raffinée de Washington qu'il connaissait depuis toujours, et lui avoir déclaré ensuite, juste après «ce curieux voyage de noces, aux Indes, figurez-vous», qu'il se sentait maintenant prêt à approfondir certains centres d'intérêt non traditionnels qu'il avait depuis un moment. Le nudisme était certainement le pire, mais elle était également en colère qu'il ne sût se satisfaire simplement de leur image à tous deux, flottant pour toujours sur le fleuve d'une fortune familiale. Telles qu'elle voyait les choses, il pouvait travailler le matin à gérer des investissements, déjeuner au club, puis rentrer à la maison et la com plimenter sur ses nouvelles tenues. À ses yeux, c'était tout tracé.

Lorsque mon grand-père lui expliquait qu'il ne l'avait ni trompée ni induite en erreur, elle refusait de com prendre qu'il cherchait seulement à se forger une identité au-delà de la richesse et de la position sociale de sa famille. Il ne parvenait pas à lui montrer qu'il serait un homme plus heureux s'il pouvait satisfaire à sa grande curiosité d'esprit et qu'ils avaient tous deux la chance qu'il ait les moyens de le faire tout en lui permettant aussi, à elle, de s'habiller et se chausser avec élégance. Il me dit qu'il lui avait expliqué cent fois, de cent façons différentes, qu'ils pouvaient faire chacun ce qu'ils souhaitaient, ensemble et séparément, qu'il s'était rendu com pte de l'injustice qu'il y aurait à ce que l'un s'étiole tandis que l'autre s'épanouirait. Après qu'il m'eut montré ce que nous appelions «la cassette» dans la famille, un carton contenant plus de trois cents lettres que je lus quand ma mère décida que j'irais en Caroline du Nord, je lui demandai pourquoi il avait emmené une jeune épouse à la sensibilité si matérialiste aux Indes, même s'il lui avait promis cinq voyages à Londres pour com penser. Ce qu'il me raconta de ce voyage, ainsi que du reste de leur mariage, m'aida à com prendre pourquoi dans ma famille on considérait toujours la confluence de l'amour et de la liberté com me un besoin élémentaire dans la vie.

«Je voulais voir ce qui com ptait pour les gens à Calcutta, me dit-il. Et il s'avéra que ce n'était pas si la fricassée était bien préparée ou non. Tant de choses m'ont marqué là-bas. Les bonnes manières exigeaient d'être digne et de ne pas faire souffrir autrui. Mais il était certain que je faisais souffrir ma jeune épouse. La pauvre, elle détestait tout là-bas, et elle me détestait de l'y avoir emmenée. Elle dormait encore quand je partais le matin, puis elle allait au bord du fleuve et pleurait. Je regrettais de ne pas avoir fait toutes mes découvertes avant de l'avoir épousée, mais nous apprenons tous ce que nous avons besoin d'apprendre au bon moment, quand nous sommes capables de le supporter. Si elle et moi avions su nous accepter tels que nous étions, les choses auraient tourné différemment.»

La dernière lettre qu'elle lui écrivit était datée du 5 mai 1911. Troop avait quarante-quatre ans et elle parlait de lui com me s'il en avait treize. Après l'avoir lue, je la portai à mon grand-père et lui demandai si je ne ferais pas mieux de me trouver une autre occupation pour ces mois qui s'étaient libérés, si je n'avais pas intérêt à laisser mon oncle tranquille et écrire un gentil mot à ma tante en lui adressant mes meilleures pensées.

«Ça signifie, lui dis-je, que j'irai dans la maison du garçon que cette femme a créé.

— Oh, dit-il, c'est pire que cela. Il est l'homme qu'elle a créé.»

5 mai 1911

Cher Tobias,

Joyeux 35 e anniversaire de mariage! Et com ment va ton amusante petite épouse qui a eu le front de signer ce chèque d'anniversaire pour mon fils?

Y a-t-il un problème qui t'empêche de signer toi-même en ce moment? Es-tu en prison parce qu'ils t'ont enfin arrêté pour atteinte aux bonnes mœurs?

Félicitations également pour ta photo dans le journal, en train de collecter de l'argent à un gala pour une «cause » quelconque, à laquelle tu as donné une somme coquette. Un conseil : un gentleman devrait veiller davantage à ce que sa femme porte des vêtements qui lui aillent. Mais j'oublie que vous êtes au-dessus de ce genre de contingences, vous deux. À ce propos, j'ai omis de te com plimenter lorsque tu as reçu chez toi Mme Teddy Roosevelt, qui a été ravie d'aider Mlle Leslie à faire des confitures de kakis dans son «accueillante cuisine». L'as-tu invitée ou a-t-elle su instinctivement qu'elle devait venir parce que votre maison est un tel pôle d'attraction sociale?

Voilà 36 ans que tu m'as poussée à partir, et je suis partie avec l'impression que si je restais, cela aurait signifié ne pas pouvoir faire de choses plaisantes ni participer à la vie sociale, et j'ai com pté que toi et Mlle Leslie ou vos curieux com pagnons de maison, Leonard et Louise Oliver, aviez eu votre photo dans le journal neuf fois. Ces noms ont été mentionnés cinquante et une fois et celui de ta «merveilleuse » fille Martha douze fois. Sais-tu à quel point c'est inconvenant?

Bien que tu négliges ton fils, tu peux être assuré que j'ai essayé de l'ac com pagner au mieux dans sa carrière sociale et professionnelle. Et malgré toutes les privations dont nous souffrons, mon fils et moi, pendant que toi et ton autre famille jouez sur les deux tableaux, un soir nus dans les bois, le lendemain en tenue de soirée à une réception d'ambassade, nous sommes plus heureux que je ne l'aurais jamais imaginé. Bien que nous ayons été forcés de vivre à Elm City, en Caroline du Nord, parmi des gens aux aspirations locales pitoyables, mais auxquelles nous avons dû nous adapter pour pouvoir évoluer dans un cercle social quel qu'il soit, nous sommes aimés et reconnus com me des personnes de qualité et de valeur.

Ce qu'il faut dans l'immédiat, c'est que mon fils et moi-même puissions nous remettre de cet anniversaire que vous fêtez avec une telle insouciance, et je crois que j'aimerais l'emmener en Europe cet été pour ce faire. Je dois donner un a com pte à la com pagnie dans dix jours. Cela ne devrait pas faire beaucoup plus que l'année dernière, mais je ne saurais être tenue pour responsable de l'augmentation du coût de la vie moderne.

Sincèrement,

Nora Worthy Ross

Quand elle écrivit cette lettre revendicatrice, l'une des rares personnes à Elm City, en Caroline du Nord, à avoir plus d'argent qu'elle était son fils. Elle avait beau le dépeindre com me un enfant traumatisé, à la raison ébranlée par toutes ces privations engendrées par l'anniversaire de mariage de son égoïste de père, c'était un homme d'affaires responsable et respecté, qui occupait un des principaux postes de vice-présidence de l'American Tobacco Company. L'insuffisance de son niveau scolaire, et non son manque d'argent, l'avait envoyé dans une petite faculté proche de chez sa mère, qui avait coûté aussi cher à mon grand-père que s'il était allé à Harvard. Dans une de ses lettres, écrites alors que Troop n'était qu'à une demi-heure en train de chez sa mère, elle tenait Grand-père Toby pour responsable non seulement de son chagrin, mais aussi du déclin de la civilisation occidentale, car si son fils avait pu faire ses études à Harvard et adopter une profession libérale, voire entrer dans le clergé, il aurait été mieux équipé pour «emporter la présidence et faire remonter les valeurs, en baisse dans le monde entier, mais non». Là encore, Nora refusait de voir la vérité. Grand-père Toby n'avait fréquenté aucune université. Il avait étudié le droit avec un juge fédéral, sans toutefois jamais l'exercer. Il n'était pas en position de jouer de son influence pour faire entrer Troop à Harvard ni nulle part ailleurs, mais elle se com portait com me si lui fournir ce type d'introduction n'était qu'une prérogative de plus de son statut social et de sa culpabilité, et elle se montrait implacable sur ce point. Un jour où il m'expliquait qu'il s'était senti coupable pendant des années de ne pas avoir été en mesure d'offrir une bonne université à son fils, Mère entra dans la pièce. Il lui était pénible de le voir fouiller dans ses souvenirs à la recherche d'un moyen grâce auquel il aurait pu tout arranger.

«Mary, me dit Mère, je veux que tu entendes ce que j'ai dit à mon père une dizaine de fois, une chose qu'il n'arrive pas tout à fait à accepter parce que la culpabilité se met en travers de sa raison. Je sais que j'ai l'air en colère, mais je suis seulement exaspérée qu'un homme qui a su trouver ce mode de vie authentique et merveilleux, qui n'a apporté à sa famille rien d'autre que de la joie, doive subir une persécution aussi mesquine. Rien de tout ce qu'il aurait pu faire n'aurait changé quoi que ce soit. J'ai grandi en le regardant porter le fardeau de cette responsabilité, et pas seulement pour Harvard. Ces deux-là devraient se regarder. Ce qu'ils verraient, c'est un individu paresseux intellectuellement, qui n'ouvrirait jamais un livre sauf à ce qu'il contienne des instructions pour son avancement personnel, et une mère qui lui a raconté que le monde entier lui était dû, même si le gagner dans les faits serait vulgaire. Et ils ont fini par acquérir un sens très différent du normal. Nous n'y sommes pour rien s'ils s'imaginent dans leurs fantasmes que nous menons une vie merveilleuse qui n'existe pas. Tous deux créent leurs propres problèmes. Ils pensent que mon père n'a rien fait. Je sais qu'il en a fait trop. La seule chose qu'il n'ait pas faite, c'est donner une bonne correction à Troop et ça, je le sais pour avoir élevé ton frère, c'est ce dont il avait besoin par-dessus tout.»