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Summerscale Kate La déchéance de Mrs Robinson

"La déchéance de Mrs Robinson" de Kate Summerscale,
traduit de l'anglais par Eric Chédaille.

Prologue


Au cours de l'été 1858, un tribunal londonien commença d'accorder le divorce aux classes moyennes anglaises. Jusque-là, un mariage ne pouvait être dissous que par décret du Parlement et à un coût prohibitif pour la plus grande partie de la population. Nouvellement institué, le tribunal des Divorces et Affaires matrimoniales pouvait rompre les liens du mariage plus rapidement et pour un montant bien moindre. Gagner son divorce restait difficile - un homme devait prouver que son épouse avait commis l'adultère, une femme que son époux s'était rendu coupable de deux entorses conjugales -, mais les demandeurs se présentaient par centaines avec leurs histoires de trahisons et de dissensions, d'hommes brutaux et surtout de femmes dévergondées.
Le lundi 14 juin, un mois après avoir statué sur leur première requête en divorce, les juges se virent soumettre une affaire singulière. Henry Oliver Robinson, ingénieur civil de son état, demandait la dissolution de son mariage au motif que sa femme Isabella avait commis l'adultère, fournissant pour preuve le journal de cette dernière. Au cours des cinq journées du procès, lecture fut donnée devant la cour de dizaines de pages de ces écrits intimes, presque toutes reprises par la presse. Ce journal était détaillé, sensuel, tour à tour angoissé et euphorique, plus impie et relâché que ce qu'on pouvait trouver dans la littérature anglaise de l'époque. Sur le fond, il rappelait Madame Bovary de Gustave Flaubert, livre publié l'année précédente en France après un retentissant procès pour atteinte aux bonnes mœurs et qui, jugé par trop scandaleux, ne fut pas traduit en anglais avant les années 1880. Comme le roman de Flaubert, ce journal intime dressait le portrait d'un personnage aussi dérangeant qu'inattendu : une épouse de la classe moyenne qui se révélait indocile, insatisfaite, en quête d'émotions fortes. Au grand étonnement de ceux qui en lisaient des extraits dans la presse, Mrs Robinson paraissait avoir recherché et documenté avec délectation sa propre déchéance.

Livre I
Cet ami secret


« Pourquoi ai-je repris ce secret confident de mes heures de lassitude et de désespoir ? Parce que je suis plus abandonnée que jamais, plus seule que je ne l'ai jamais été, bien que mon mari soit occupé à écrire dans la pièce voisine. Ma souffrance est une souffrance de femme, et elle a besoin de parler, ici plutôt que nulle autre part, à mon second moi-même, sur ces pages : je n'ai personne d'autre pour m'entendre. »
Wilkie Collins, Armadale (1866)

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Ici, je puis regarder et aimer
Édimbourg, 1850-1852
Le vendredi 15 novembre 1850, par une soirée encore douce, Isabella Robinson sortit pour se rendre à une réception donnée non loin de son domicile d'Édimbourg. Après avoir suivi en cahotant les larges avenues pavées du New Town georgien, sa voiture s'immobilisa au centre d'un cercle de majestueuses maisons en grès éclairées de réverbères. Elle mit pied à terre et gravit les marches du 8 Royal Circus, à l'entrée imposante rutilant d'appliques en cuivre et couronnée par le rectangle lumineux d'une imposte vitrée. Il s'agissait de la résidence de Lady Drysdale, veuve fortunée et riche en relations à laquelle Isabella et son mari avaient été recommandés cet automne, lorsqu'ils s'étaient établis à Édimbourg.
Elizabeth Drysdale était une hôtesse fameuse, pleine d'entrain, aussi décidée que généreuse. Ses soirées attiraient des personnalités inventives et progressistes : des romanciers tels que Charles Dickens, qui s'était rendu à l'une d'elles en 1841 ; des médecins comme l'obstétricien et pionnier de l'anesthésie James Young Simpson ; des éditeurs comme Robert Chambers, fondateur du Chambers's Edinburgh Journal ; ainsi que quantité d'artistes, d'essayistes, de naturalistes, d'archéologues et de comédiennes. Bien que la ville ne fût plus le foyer des Lumières écossaises, Édimbourg restait un centre intellectuel et social très actif.
Un domestique introduisit Isabella à l'intérieur. Dans le hall d'entrée, un lustre à becs de gaz éclairait le sol de pierre et faisait luire le fer poli et le bois ciré de la rampe courbe de l'escalier. Avant de s'engager dans les marches, les invités ôtaient charlottes, manchons et capes, hauts-de-forme et redingotes. Les dames étaient en robe décolletée de soie et satin à corsage moiré tendu sur un corset à doublure et baleines, et dont la jupe, bouffant sur ses jupons, s'étageait de volants, de rubans, de ruchés et de galons. Leurs cheveux étaient séparés au milieu et ramenés au-dessus des oreilles en un chignon torsadé orné de plumes ou de dentelles. Elles portaient un collier et des bracelets, des bottines de soie ou des escarpins de satin. Les messieurs les suivaient en queue de pie, gilet, plastron et cravate, pantalons étroits et souliers vernis.
Isabella venait à cette soirée avec une grande envie de rencontrer du monde. Henry, son mari, s'absentait souvent pour ses affaires. Cependant elle se sentait esseulée même lorsqu'il était présent. Il faisait un sympathique compagnon, écrivit-elle dans son journal, sans instruction, étroit d'esprit, vindicatif, égoïste, orgueilleux ». Alors qu'elle aspirait à parler littérature et politique, composer des poèmes, apprendre des langues étrangères et prendre connaissance des derniers essais scientifiques et philosophiques, lui « ne vivait que pour ses activités commerciales ».
Dans les hautes et spacieuses pièces de réception du premier étage, Isabella fut présentée à Lady Drysdale et au jeune couple avec lequel celle-ci partageait sa maison : sa fille Mary et son gendre Edward Lane. Natif du Canada, Mr Lane, juriste, avait fait son droit à Édimbourg ; aujourd'hui âgé de vingt-sept ans, il suivait des études de médecine. Isabella fut enchantée par le personnage. Il était « beau garçon, plein d'entrain, jovial », confia-t-elle à son journal ; il s'avérait « très intéressant ». Par la suite, elle se reprocherait, comme souvent dans le passé, d'être si sensible au charme masculin. Mais une aspiration s'était emparée d'elle, dont elle aurait du mal à se défaire.
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Durant ce mois où elle rencontra Edward Lane, Isabella fit un voyage jusqu'au littoral de la mer du Nord et, assise sur la grève, se prit à méditer ses nombreuses imperfections. Anglaise de bonne famille, âgée de trente-sept ans, elle avait déjà, de son propre aveu, échoué dans chacun des rôles auxquels une femme de son époque était censée satisfaire. Elle dressa dans son journal la liste de ses manquements : « mes erreurs de jeunesse, mes provocations à l'encontre de mes frères et sœurs, mon entêtement face à ma gouvernante, mon insoumission et mon peu de déférence à l'endroit de mes parents, mon absence de principe conducteur dans la vie, la nature de mon mariage et ma conduite au sein de ce mariage, mon attitude partiale et souvent brutale envers mes enfants, mon comportement étourdi pendant mon veuvage, mon second mariage et tout ce qui s'est ensuivi ». Elle s'était rendue coupable, jugeait-elle, d'« impatience face aux épreuves, d'affections erratiques, d'absence d'abnégation et d'application à bien agir, ceci en tant que mère, fille, sœur, épouse, élève, amie, maîtresse de maison ».
Et de citer une strophe de Robert Burns :
Tu sais que tu m'as fait
Avec des passions intraitables et violentes ;
Et d'avoir écouté leur voix ensorcelante
M'a souvent conduit à mal .
Une partie de l'impitoyable catalogue qu'Isabella dressa de ses défauts peut se superposer aux faits connus de sa vie. Née le 27 février 1813 dans le quartier londonien de Bloomsbury, elle fut baptisée Isabella Hamilton Walker au mois de mai en l'église St Pancras. Charles, son père, était le deuxième fils d'un ancien comptable général de George III ; Bridget, sa mère, était la fille aînée d'une héritière des charbonnages de Combrie et d'un député whig. Peu après sa naissance, son père acheta un domaine à Ashford Carbonel, village du Shropshire situé non loin de la frontière avec le pays de Galles. C'est là, dans un manoir en brique bâti au bord de la Teme, qu'elle grandit, rebelle avec les grandes personnes, exaspérante avec ses frères et sœurs.
Sa mère décrivit plus tard la propriété, Ashford Court, comme un lieu idyllique pour des enfants. On y trouvait, raconterait-elle à l'un de ses petits-enfants, « un grand jardin ravissant, quantité de prairies & de jolies promenades, un long cours d'eau avec une barque », ainsi que « des agneaux, des vaches, des chevaux tant grands que petits, des chiens, des chats et des chatons ». La demeure était entourée de quatre-vingt-dix hectares de prés et pâtures, parcs à chevaux, champs de houblon et vergers. Une pelouse descendait en pente douce jusqu'à la rivière. La vue donnait sur des collines couvertes d'arbres. Au fil des ans, le père d'Isabella, châtelain et juge de paix local, acheta ou prit à bail des terres supplémentaires, dont il exploita lui-même une quarantaine d'hectares et loua le reste.
Les huit enfants furent confiés à une nurse, puis à une gouvernante, aux bons soins de laquelle les quatre sœurs furent remises, tandis que les quatre frères partaient en pension. Il était d'usage qu'une gouvernante enseignât des langues vivantes, l'arithmétique et les lettres aux demoiselles dont elle avait la charge, mais sa tâche principale consistait à en faire de jeunes femmes accomplies, versées dans les arts d'agrément qu'étaient la danse, le piano, le chant et le dessin. Isabella, aînée des filles, se sentait limitée par cet enseignement. Elle notera plus tard que, dès ses plus jeunes années, elle avait été « une penseuse indépendante et assidue ».
Au mois d'août 1837, quelques semaines après l'accession de la reine Victoria au trône de Grande-Bretagne, Isabella fut la première des filles Walker à convoler. La cérémonie fut célébrée en l'église St Mary, sur une colline à quelques centaines de mètres de la maison. Isabella avait vingt-quatre ans. Âgé de quarante-trois ans, Edward Collins Dansey, le marié, veuf d'un premier mariage, était lieutenant de la Royal Navy. La façon peu flatteuse dont Isabella évoquera la « nature » de cette union donne à penser que ce ne fut pas un mariage d'amour. Elle dira plus tard s'être mariée sur un coup de tête, poussée par un « mouvement d'impétuosité ». Ce n'en était pas moins une alliance avantageuse pour les deux partis. Edward Dansey était issu d'une vieille famille du cru, anciennement propriétaire du domaine dont le père d'Isabella avait fait l'acquisition. Il déposait six mille livres dans la corbeille, somme presque égalée par les cinq mille livres de la dot de la mariée. Ce capital pouvait rapporter un confortable revenu d'environ neuf cents livres par an.
Le jeune couple alla s'établir à Ludlow, gros bourg des environs, où Isabella donna naissance à un fils, Alfred Hamilton Dansey, en février 1841. Comme le rapporte Henry James, à Ludlow au début du dix-neuvième siècle, « des bals étaient donnés dans la salle des fêtes. Mrs Siddons s'y produisait, Catalini y venait chanter. Les héroïnes de Miss Burney et de Miss Austen auraient fort bien pu y connaître leur première histoire d'amour ». Située dans Broad Street, rue pittoresque qui dévalait vers la Teme, la maison des Dansey - bâtie en 1625 et dont la façade avait été ornée de huit fenêtres à la vénitienne au milieu du dix-huitième siècle - était voisine d'une salle de bal. Isabella et sa nouvelle famille étaient installées au cœur de la bonne société du Shropshire.
Toutefois, au mois de décembre 1841, Edward Dansey perd brusquement la raison. La mère d'Isabella confie à un parent que « le pauvre monsieur Dansey » est « complètement dérangé » et requiert « une veille permanente et une surveillance de tous les instants ». Et d'ajouter que le frère d'Isabella, Frederick, âgé de dix-huit ans, est allé séjourner chez les Dansey à Ludlow « afin de s'occuper du malheureux et de consoler sa sœur dans cette épreuve des plus cruelles ». Cinq mois plus tard, Dansey mourait d'un « cerveau malade » à l'âge de quarante-sept ans.
Edward Dansey avait déjà fait des placements pour Alfred, mais tout ce qu'il possédait à sa mort alla à l'enfant de son premier mariage, Celestin, jeune lieutenant des Royal Bombay Fusiliers. Isabella ne reçut rien. Elle regagna probablement Ashford Court avec son bébé.
Isabella connut deux années de veuvage avant d'être présentée à Henry Oliver Robinson, protestant irlandais de six ans son aîné. Il est possible qu'ils se soient rencontrés par l'entremise de Sarah, sœur de Henry dont le mari était notaire et conseiller municipal de Hereford, à trente kilomètres au sud de Ludlow. Henry était issu d'une famille d'industriels mobiles et dynamiques. En ses jeunes années, il avait dirigé à Londonderry, sa ville natale, une brasserie et une distillerie produisant trente-cinq mille litres d'eau-de-vie par an. Présentement, il construisait à Londres, avec un de ses frères, des bateaux et des moulins à sucre. Il était, depuis 1841, membre de l'Institut des ingénieurs civils, organisme qui régulait une profession relativement nouvelle et en pleine expansion - en 1850, la Grande-Bretagne comptait environ neuf cents ingénieurs.
Après avoir repoussé à deux reprises la demande en mariage de Henry, Isabella finit par céder à la troisième tentative. « J'ai laissé des tiers dissiper mes scrupules et mon peu d'attirance, expliquera-t-elle plus tard dans une lettre, et c'est avec les yeux presque grands ouverts qu'en femme vouée au malheur je me suis engagée dans les liens d'une union redoutée. » Veuve de trente et un ans avec un enfant, elle n'était pas en situation de faire la difficile. Ce mariage lui donnerait au moins l'occasion de quitter ce coin de pays, et de découvrir de nouveaux endroits et rencontrer de nouvelles personnes.
Après avoir célébré leur union le 29 février 1844 à Hereford, Henry et Isabella s'établirent à Londres, où Charles Otway, leur premier enfant, naquit à peine un an plus tard dans une maison de Camden Town. Il fut baptisé Charles, comme le père d'Isabella, mais le prénom d'Otway ne semble pas avoir eu de précédent dans l'une ou l'autre famille. Peut-être Isabella l'avait-elle choisi en hommage à Thomas Otway, dramaturge en vogue sous la Restauration, dont les pièces - qualifiées de « tragédies féminines » - décrivent des femmes vertueuses ainsi que malheureuses. Elle donna le surnom de Doatie à ce second fils, son préféré, dont elle était folle.
Peu après la naissance d'Otway, la famille emménagea à Blackheath Park, luxueuse résidence de construction récente à la sortie de Londres. La maison était située à trois kilomètres au sud de Greenwich, d'où un ferry assurait un service régulier jusqu'aux usines métalliques Robinson, sur la rive gauche de la Tamise. Henry et son frère Albert concevaient et construisaient des navires à vapeur et des moulins à canne à sucre à Millwall, au milieu de la zone de friches et de marécages bordant le fleuve à l'est de la ville. Ces usines produisaient de la tôle, des machines et des pièces, et employaient plusieurs centaines d'hommes à la construction de bateaux et de broyeurs. Lors d'une opération qui rapporta cent mille livres, Albert construisit cinq navires pour le Gange qui furent assemblés, puis démontés à Millwall et expédiés à Calcutta (voyage de quatre mois) pour y être remontés sous sa supervision. En 1848, les frères Robinson rachetèrent l'affaire pour seulement douze mille livres (elle avait été acquise pour cinquante mille livres un peu plus de dix ans auparavant). Leur frère cadet Richard se joignit à eux, ainsi que l'architecte naval et ingénieur d'avant-garde John Scott Russell. La compagnie, à présent connue sous le nom de Robinson & Russell, lancerait une dizaine de navires de haute mer au cours des trois années suivantes, le premier étant le Taman, paquebot en acier commandé par le gouvernement russe pour assurer la liaison entre Odessa et la Circassie. Le baptême du Taman en novembre 1848 attira une foule importante, dont beaucoup de gens en embarcations à vapeur et canots, venus regarder le navire descendre le plan incliné, s'ébranlant d'abord lentement pour ensuite glisser de plus en plus vite vers les eaux du fleuve.
Son mariage avec Isabella apporta à Henry argent et position. Juste avant les noces, le père de la jeune femme avait placé cinq mille livres « pour son seul et exclusif usage », comme il l'avait fait lors de son premier mariage ; il s'agissait là d'un moyen ordinaire de tourner la loi, qui donnait au mari des droits sur tous les biens de son épouse. Les intérêts de ce fonds - environ quatre cent trente livres par an - étaient versés par les gestionnaires (son père et son frère Frederick) sur un compte à son nom à la banque londonienne Gosling & Co., sise à Fleet Street. Quasiment au début de leur mariage, Henry suggéra toutefois à Isabella de signer tous ses chèques puis de les lui confier ; il les encaisserait ensuite lorsqu'il le jugerait opportun, pour régler leurs frais domestiques et personnels. Elle y consentit. Henry était « de nature très impérieuse », expliquera-t-elle plus tard, et « afin de prévenir autant que possible tout différend » entre eux, elle était disposée à agir selon sa volonté. Il lui remettait de l'argent en liquide pour payer les factures des fournisseurs et les gages de leurs servantes, régler les dépenses domestiques et s'habiller, elle et les enfants. Il lui consentait un peu d'argent de poche et lui donnait des directives concernant la gestion du budget. Les dépenses de la famille tournaient autour de mille livres par an, ce qui la plaçait dans le centième le plus aisé de la population et sur le plus haut échelon de la classe moyenne supérieure.
Les appropriations de Henry ne se bornèrent pas à cela. Quand le père d'Isabella décéda en 1847, laissant mille livres de plus à sa fille aînée, Henry retira immédiatement la totalité de cette somme en utilisant un des chèques en blanc signés par sa femme, et la plaça à son propre nom dans des actions de la London & North Western Railway. Même s'il prit des dispositions pour que les intérêts soient versés sur le compte d'Isabella - auquel il était de toute manière le seul à avoir accès -, il conserva pour lui le capital. Isabella affirmera qu'il chercha aussi à supprimer le patronyme d'Alfred Dansey, son beau-fils, afin d'en devenir le légataire, et qu'il annexa deux mille livres des fonds propres du garçon. Isabella se disait « irrésolue » face à la rapacité de Henry, « irritée et néanmoins passive ». « Tout en connaissant parfaitement l'avarice et la cupidité de mon conjoint, écrivit-elle plus tard, je ne faisais rien contre ses empiétements et le laissais me déposséder d'une chose après l'autre. »
En février 1849, elle donna naissance à Alexander Stanley, son troisième et dernier enfant. À l'époque de cette naissance, elle séjournait dans la station balnéaire de Brighton, comté du Sussex, à deux heures de Londres par le rapide. Sans doute s'y trouvait-elle pour raisons de santé. Elle avait sombré, cette année-là, dans un profond abattement assorti de migraines et de problèmes menstruels, en lesquels le Dr Joseph Kidd, de Blackheath, avait identifié des symptômes de « maladie utérine ». En 1849, ses affaires avaient appelé Henry en Amérique du Nord pour une durée de six mois. Isabella commença à tenir un journal intime, comme un ami dans la solitude et la maladie, un compagnon et un confident.
« Je ne sais où chercher du secours, y écrit-elle. Un douloureux fardeau de déréliction et d'indéfinissables oppressions pèse sur mon âme. Je ne reçois ni compassion ni affection, car je ne le mérite pas. Mes chers garçons sont le seul rayon de consolation qui me soit donné. » Bien qu'elle se conduise parfois mal avec ses fils - portant la main sur eux lorsqu'elle était en colère, préférant Doatie aux deux autres -, l'amour qu'elle avait pour eux la sauvait de ses humeurs les plus sombres. Elle disait partager avec eux un lien « d'une force peu commune ».
Comme beaucoup de femmes du dix-neuvième siècle, Isabella se servait de son journal comme d'un lieu où confesser sa faiblesse, sa tristesse et ses péchés. Elle y sondait sa conduite et ses pensées, se colletait avec ses erreurs et tâchait de se tracer un chemin menant à la vertu. Cependant, tout en canalisant ainsi dans ces pages la force et la turbulence de ses affects, elle en faisait aussi un catalogue et un mémoire. Elle se trouva en train de raconter une histoire, un feuilleton en épisodes quotidiens, dont elle était l'héroïne bafouée et désespérée.