+ Nouvelles du New Yorker - Beattie Ann
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Nouvelles du New Yorker

"Nouvelles du New Yorker" de Ann Beattie,
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Anne Rabinovitch.

Rêves de loups


Cynthia avait épousé Ewell W. G. Peterson à l'âge de dix-sept ans. W. G., pour William Gordon ; sa famille l'appelait William, les parents de la jeune femme disaient W. G. (lui signifiant qu'ils jugeaient ses initiales prétentieuses), et Cynthia l'appelait Pete, comme ses copains de l'armée. À présent elle était divorcée depuis neuf ans, et les surnoms qu'il avait portés ne lui inspiraient rien de particulier. Elle ne le haïssait pas. Son nom mis à part, elle se souvenait à peine de lui. Pendant quelques années après le divorce, il lui avait envoyé une carte signée « Pete » à Noël, puis il avait cessé. Son deuxième mari, qu'elle avait épousé à vingt-huit ans, s'appelait Lincoln Divine. Elle avait divorcé à vingt-neuf ans et demi. Pas de cartes de Noël. Maintenant elle allait se marier avec Charlie Pinehurst. Sa famille le détestait - lui, ou peut-être seulement l'idée d'un troisième mariage - mais ce qui exaspérait Cynthia, c'était la façon dont le nom de Charlie se mélangeait dans sa tête avec ceux de Pete et de Lincoln. Ewell W. G. Peterson, Lincoln Divine, Charlie Pinehurst, pensait-elle sans arrêt, comme si elle avait besoin de les mémoriser. Au lycée son professeur d'anglais l'avait obligée à apprendre par cœur des poèmes dénués de sens. Il n'y avait aucun moyen de retenir le vers suivant. Elle avait eu des notes en dessous de la moyenne pendant toutes ses années de lycée, et l'emploi décroché à la fin de ses études ne lui avait pas convenu, aussi avait-elle été ravie d'accepter la demande en mariage de Pete, même si cela impliquait de quitter ses amies et sa famille pour aller vivre sur une base militaire. Elle s'y était plu. Ses parents lui avaient dit qu'elle ne serait heureuse nulle part ; ils s'étonnèrent de constater qu'elle ne se plaignait pas de sa vie sur la base. Elle lia connaissance avec toutes les épouses, un club de régime s'organisa et elle perdit neuf kilos, retrouvant son poids de lycéenne. Elle travaillait aussi pour la radio locale, enregistrant des histoires et des poèmes - à quoi servaient ces enregistrements, elle n'en sut jamais rien -, et découvrit que la littérature ne la dérangeait pas si elle se contentait de lire sans être forcée de réfléchir. Quand il avait du temps libre, Pete traînait avec ses hommes ; Cynthia ne le voyait pas beaucoup. Il l'accusait de mincir pour attirer un « amoureux kaki ». « Un seul ne te suffit pas ? » demandait-il. Mais quand il était là, il ne voulait pas l'aimer ; il faisait des haltères dans la chambre d'amis. Cynthia aimait avoir deux chambres. Toute la maison lui plaisait. C'était une maison mitoyenne en bois sans volets au rez-de-chaussée, mais plus spacieuse que celle de ses parents. Lorsqu'elles emménageaient, toutes les épouses de militaires disaient la même chose - la chambre d'amis ne tarderait pas à être occupée. Mais la leur resta vide, à l'exception des haltères et d'une sorte de trapèze que Pete suspendit au plafond. Pourtant la vie sur la base était plaisante. Parfois elle la regrettait.
Avec Lincoln, Cynthia vécut dans un appartement à Columbus, dans l'Ohio. « Tu fais bien de t'installer à l'autre bout du pays, lui écrivit son père, parce que ta mère n'a aucune envie de voir ce Noir qui prétend que son père était un Indien Cherappy. » N'ayant jamais rencontré les parents de Lincoln, Cynthia n'était pas sûre de sa filiation indienne. L'un des amis de son mari, qui essayait constamment de la séduire, lui confia que Lincoln Divine n'était même pas son vrai nom - il l'avait inventé et avait fait changer son ancien patronyme officiellement quand il avait vingt et un ans. « C'est comme croire au père Noël, lui déclara cet ami. Lincoln Divine n'existe pas. »
Charlie était différent de Pete et de Lincoln. Ni l'un ni l'autre n'avaient eu beaucoup d'égards pour elle, mais Charlie se montra attentionné. Au cours des années, elle avait repris les kilos perdus lors de son premier mariage et en avait pris onze de plus. Elle devrait retrouver sa ligne avant de se marier avec lui, même s'il insistait pour l'épouser tout de suite. « Je te prends comme tu es, dit-il. Le prêt-à-porter peut se retoucher. » Il était tailleur. Pas un vrai tailleur, mais son frère avait un magasin et, pour arrondir les fins de mois, Charlie faisait des retouches pendant le week-end. Une fois où ils avaient un peu bu tous les deux, Cynthia et son fiancé jurèrent de se confier un secret. Elle avoua qu'elle avait subi un avortement juste avant son divorce avec Pete. Charlie fut profondément choqué par cette révélation. « C'est pour cette raison que tu as tant grossi, je suppose, dit-il. C'est ce qui se passe quand on opère les animaux. » Elle ne savait pas de quoi il parlait et n'eut pas envie de le lui demander. Elle-même l'avait presque oublié. Charlie savait se servir d'une machine à coudre, c'était son secret. « Un travail de femme », selon lui. Elle trouva cela incroyable ; elle lui avait fait part d'un événement important, et il lui apprenait simplement qu'il était capable d'utiliser une machine à coudre.
« Nous n'habiterons pas dans un appartement, dit Charlie. Mais dans une maison. » Et : « Tu n'auras pas besoin de monter et de descendre les escaliers. Nous allons prendre une maison à deux niveaux. » Et : « Ce ne sera pas un quartier qui se dégrade. Le nôtre sera en voie d'amélioration. » Et : « Tu n'as pas besoin de maigrir. Épouse-moi maintenant, comme ça on pourra trouver une maison et entamer la vie commune ! »
Mais elle ne voulait pas. Elle allait perdre neuf kilos et économiser assez d'argent pour acheter une jolie robe de mariée. Sur le conseil de l'esthéticienne de l'institut de beauté, elle avait déjà commencé à se maquiller plus et à laisser pousser ses cheveux, pour avoir des boucles jusqu'aux épaules le jour de ses noces. Elle avait étudié les magazines de mariage et trouvait que les longues boucles étaient une coiffure ravissante. Charlie détestait les magazines. Il pensait que les articles lui avaient soufflé l'idée de perdre neuf kilos... qu'ils étaient responsables de l'attente qu'elle lui imposait.
Elle faisait des cauchemars. Dans un rêve récurrent, elle se tenait devant l'autel avec Charlie, vêtue d'une magnifique robe longue, mais pas jusqu'au sol, et tout le monde voyait qu'elle était debout sur un pèse-personne. Qu'indiquait la balance ? Elle se réveillait en scrutant l'obscurité, se levait et allait dans la cuisine.
Ce soir-là, tandis qu'elle trempait des chips dans de la sauce au cheddar, elle relut une lettre de sa mère : « Tu n'es pas une mauvaise fille, et j'ignore pourquoi tu veux te marier une troisième fois. Ton père ne compte pas ce Noir comme un vrai mariage, mais moi si, alors ça fait trois. C'est trop, Cynthia. Tu es une gentille fille, tu dois avoir assez de bon sens pour rentrer à la maison et t'installer avec ta famille ; nous sommes disposés à prendre soin de toi, même ton papa, et à te persuader de ne pas commettre encore une fois une terrible erreur. » Il n'y avait ni salutations ni signature. Sa mère avait sans doute jeté ces mots sur le papier alors qu'elle souffrait elle aussi d'une insomnie. Cynthia devrait lui répondre, mais il était peu probable que sa mère se laisserait convaincre par ce qu'elle lui écrirait. Si elle avait été sûre de persuader ses parents qu'elle prenait la bonne décision en leur présentant Charlie, elle lui aurait proposé de les rencontrer. Mais ils aimaient les gens qui avaient beaucoup de choses à raconter, ou qui les faisaient rire (« ça rompt la monotonie », disait son père), et Charlie n'était pas bien bavard. C'était un homme très sérieux. À quarante ans, il n'avait jamais été marié. Ses parents voudraient savoir pourquoi. Il était impossible de leur plaire : ils détestaient les gens divorcés et se méfiaient des célibataires. Elle n'avait donc jamais proposé à son fiancé de faire leur connaissance. À la fin, il le suggéra lui-même. Cynthia inventa des excuses, mais Charlie ne se laissa pas duper. Tout cela, crut-il, parce qu'il avait avoué qu'il savait coudre. Elle avait honte de lui - c'était la vraie raison pour laquelle elle repoussait le mariage et refusait de le présenter à ses parents. « Non, Charlie, s'exclama-t-elle. Non, non, non. » Elle le dit tant de fois qu'elle s'en persuada. « Alors, fixe une date pour la cérémonie, répondit-il. À toi de décider. » Elle promit de le faire la prochaine fois qu'elle le verrait, mais préoccupée par les mots que lui envoyait sa mère, incapable de trouver le sommeil, déprimée de reprendre la nuit le poids qu'elle perdait le jour, elle ne voyait pas clair dans ses pensées.
Elle ne parvenait pas à dormir, il lui restait à peine une poignée de chips qu'il valait mieux terminer, aussi décida-t-elle d'être sincère avec elle-même comme elle l'avait été avec Charlie le soir où ils s'étaient confié leurs secrets. Elle se demanda pourquoi elle se mariait. Une partie de la réponse était qu'elle n'aimait pas son travail. Elle était dactylographe - dactylo, rectifiaient toujours ses collègues -, elle avait trente-deux ans, et si elle ne se mariait pas sans tarder elle risquait de ne plus trouver personne. Elle et Charlie vivraient dans une maison, elle aurait un jardin, et même s'ils n'en avaient pas discuté, elle n'aurait pas besoin de travailler si elle avait un bébé. C'était un peu tard pour un bébé. À quoi bon se poser d'autres questions ? Sa tête la faisait souffrir, elle avait trop mangé, se sentait un peu malade et savait que rien ne servait de réfléchir puisque, de toute façon, elle épouserait Charlie.
1
Cynthia se marierait avec Charlie le 10 février. Elle en informa son fiancé, elle devait lui dire quelque chose et n'avait pas été capable d'arrêter une date jusqu'à présent, en outre il lui faudrait annoncer la nouvelle à son patron, M. Greer, quand elle lui demanderait si elle pouvait prendre ses vacances à ce moment-là.
« Nous souhaiterions nous marier le 10 février, et si c'est possible, je voudrais partir la semaine d'après.
- J'en prends note.
- Comment ?
- Asseyez-vous et détendez-vous, Cynthia. Prenez cette semaine-là si ce n'est pas...
- Monsieur Greer, je peux changer la date de mon mariage.
- Je ne vous le demande pas. Je vous en prie, prenez place pendant que je...
- Merci. Ça ne me dérange pas de rester debout.
- Cynthia, disons que c'est d'accord.
- Merci.
- Si vous aimez être debout, venez donc manger un hot-dog avec moi au coin de la rue », proposa-t-il à Cynthia.
Elle fut surprise. Déjeuner avec son patron ! Elle sentit ses joues s'enflammer. Une folle pensée lui traversa l'esprit : Cynthia Greer. Le nom se mélangea aussitôt avec Peterson, Divine et Pinehurst.
Côte à côte, ils mangèrent leur hot-dog au comptoir.
« Ça ne me regarde pas, observa M. Greer, mais vous ne semblez pas très enthousiaste à l'idée de vous marier. Enfin, vous avez l'air enthousiaste, mais... »
Cynthia continua de manger.
« Alors ? demanda-t-il. Quand j'ai dit que ça ne me regardait pas, c'était par pure politesse.
- Oh, ça ne fait rien. Oui, je suis très heureuse. Je reviendrai travailler après mon mariage, si c'est à ça que vous pensez. »
M. Greer la regardait. Elle avait commis un impair.
« Je ne suis pas sûre que nous partions en voyage de noces. Nous allons acheter une maison.
- Ah ? Vous en avez visité ?
- Non. Nous songeons à en chercher une.
- C'est très difficile d'avoir une conversation avec vous, dit M. Greer.
- Je sais. Je pense lentement. Je fais beaucoup de fautes en tapant à la machine. »
Le lui rappeler était une erreur. Il ne releva pas son impair.
« Février est un bon moment pour prendre des vacances, dit aimablement M. Greer.
- J'ai choisi février parce que je fais un régime, et à ce moment-là j'aurai perdu du poids.
- Ah ? Ma femme a tout essayé pour maigrir. Elle mange quatorze pamplemousses par semaine, c'est le nouveau régime qu'elle a trouvé.
- Le régime du pamplemousse. »
M. Greer éclata de rire.
« J'ai dit quelque chose de drôle ? »
Elle voit que M. Greer est embarrassé. C'est une erreur de l'avoir mis dans l'embarras.
« J'ai les idées embrouillées quand je n'ai pas eu mes huit heures de sommeil, et je suis loin du compte. Avec ce régime j'ai tout le temps faim.
- Vous avez faim ? Vous voulez un autre hot-dog ?
- J'aimerais bien. »
Il en commande un deuxième et continue de parler pendant qu'elle mange.
« Quelquefois je pense qu'il vaudrait mieux oublier tous ces régimes, dit-il. Si tant de gens sont gros, il doit y avoir une bonne raison.
- Mais je vais grossir encore et encore.
- Et alors ? Où est le problème ? Votre fiancé aime les femmes minces ?
- Ça lui est égal que je perde du poids ou pas. J'imagine qu'il s'en fiche.
- Alors vous avez trouvé l'homme idéal. Mangez tout votre soûl. »
Quand elle a terminé son hot-dog, il lui en commande un autre.
« Le monde regorge de nourriture, et elle se limite à quatorze pamplemousses par semaine.
- Pourquoi ne lui dites-vous pas d'arrêter, monsieur Greer ?
- Elle ne m'écoute pas. Elle lit ces magazines, et je ne peux rien contre.
- Charlie les déteste lui aussi. Pourquoi les hommes sont-ils hostiles aux magazines ?
- Je ne les déteste pas tous. J'aime bien Newsweek. »
1
Elle raconte à Charlie que son patron l'a invitée à déjeuner. Au début il est impressionné. Puis il paraît abattu. Il est sans doute déçu que son chef n'ait pas agi de même avec lui.
« Vous avez parlé de quoi ? demande-t-il.
- De moi. Il m'a dit que je pouvais grossir... que ça n'avait pas d'importance.
- Et quoi d'autre ?
- Sa femme fait le régime du pamplemousse.
- Tu n'es pas très bavarde. Tout va bien ?
- Il m'a conseillé de ne pas t'épouser.
- Qu'est-ce que ça signifie ?
- Il m'a recommandé de rentrer chez moi, de manger tout mon soûl, mais de ne pas me marier. Une des filles m'a raconté qu'il lui a dit la même chose avant qu'elle se marie.
- Qu'est-ce qui lui prend ? Il se mêle de ce qui ne le regarde pas.
- Après, elle a divorcé.
- Tu essaies de me dire quoi au juste ?
- Rien. Je te rapporte de quoi il m'a parlé au déjeuner. C'est ce que tu voulais, non ?
- Eh bien, je ne comprends rien à tout ça. J'aimerais bien savoir ce que ça cache. »
Cynthia elle aussi a l'impression de ne pas avoir tout saisi. Elle se sent gagnée par le sommeil et espère s'écrouler bientôt. Son second mari, Lincoln, la jugeait incapable de comprendre quoi que ce soit. Il portait un rang de perles indiennes sous sa chemise, et le soir des noces, avant d'aller se coucher, il l'avait secoué sous son nez, disant : « C'est quoi ? » C'était l'intérieur de son cerveau, lui expliqua-t-il. Elle devina qu'il l'insultait. Mais pourquoi l'avait-il épousée ? Elle n'avait pas compris Lincoln, et les intentions de M. Greer lui échappaient autant qu'à Charlie. « Apprendre par cœur, c'est à la portée de tout le monde », disait toujours son professeur d'anglais. Cynthia se mit à passer en revue les événements de sa vie. J'ai épousé Pete et Lincoln et je vais me marier avec Charlie. Aujourd'hui j'ai déjeuné avec M. Greer. Mme Greer mange des pamplemousses.
« Qu'est-ce qui te fait rire ? demanda Charlie. Une blague que Greer t'a racontée, un truc dans ce genre ? »