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Waysbord Hélène L'amour sans visage

"L'amour sans visage" de Hélène Waysbord

Aurion
Descendre à la cave. Il le fallait.

L'enfant n'avait aucun moyen de s'y soustraire. Un escalier de bois, plutôt du genre escabeau, y conduisait, situé dans l'angle obscur du recoin où le bras noir du téléphone s'accrochait à son coffret luisant.

Comme une chose anodine, une tâche de rien du tout, l'ordre venait :
- Va chercher une bouteille à la cave.

L'enfant cherchait son souffle pour s'élancer et bien enchaîner : ouvrir la porte du gouffre noir, la bougie à la main, frapper plusieurs fois bien fort la première marche du pied droit, le plus déterminé. La semelle de la galoche faisait merveille et déclenchait du fond de la caverne un galop énorme, énorme, puis décroissant dans les profondeurs de la nuit.

Combien étaient-ils ?

À l'instant où le bruit s'éteignait, il fallait bondir dans l'odeur des barriques avinées pour extraire de sa cavité, sans la briser dans l'emportement, une bouteille couchée ; remonter quatre à quatre à la lueur vacillante de la flamme vers la bouche éclairée. Chandelle, bouteille et talon tourné, que de risques à maîtriser jusqu'à la remontée en un clin d'œil, pour ne pas être frôlée de la bête immonde.

Les rats des profondeurs, elle ne les vit jamais. Sauf une fois l'un d'eux, au grand jour, fuyant dans le caniveau de la cour arrière, entre les casiers, les hérissons à bouteille et la chaudière à bouillir le linge, depuis longtemps désaffectée.

Gros, pelage luisant.

De quoi vivaient-ils, en dessous ? Sur le sol de terre battue, rien à glaner sauf l'odeur acide des tonneaux. Le garde-manger était bien protégé.
Ivres et gras dans leurs chevauchées fantastiques.

J'en serais morte s'ils m'avaient touchée... Mais il n'y avait pas le choix. Seulement l'obligation de faire face - à la nuit, à la terreur, à la solitude. Avec des ingrédients bricolés, un enchaînement réglé à la seconde de gestes, de silences et de bruits. Une danse de mort dont l'enfant devait se tirer. Épreuves à répétition. Habileté sans habitude.

Elle était seule, sans poitrine où s'appuyer. Seule dans la cave. Très vite exercée à la performance, vigilante à tout, au moindre indice, devant trouver en elle au-dedans la densité de la pierre pour s'opposer. Se faire granit.

Il le faut. Rien n'entame la résolution. Aller au but par le chemin le plus efficace, de la vitesse la plus vite, et revenir avec la bouteille.

Pourrais-je aujourd'hui, à nouveau, m'ensevelir dans la réserve d'élixir et de nuit ? Sur la tête, une pierre fermée, loin de tout, de la vie étrange, étrangère qu'ont fabriquée tant d'années, pour descendre là, vers l'origine, ce cataclysme journalier, marque de la déshérence. Revenir dans la galopade démente, sans nom, sans visage, pour y convoquer à nouveau ma terreur et ma volonté et tailler à même le cauchemar, la matière fuyante du songe.

Comme l'ombre de la cave, le rêve de l'enfant était de nuit. Un même rêve revint la hanter dans la chambre étroite à la couette, à Aurion.

Écho, je l'ai compris depuis, des nuits d'alerte à Argenteuil, quand éveillé par la sirène, on devait bondir du lit jusqu'à l'abri de l'immeuble voisin. La topographie si particulière du lieu d'autrefois distribuait l'appartement en deux tronçons. En haut, la chambre pour le repos, en bas, de l'autre côté d'une cour commune, la cuisine et la boutique. Pour aller de la chambre à l'escalier commun qui menait à l'abri, il fallait traverser un balcon à ciel ouvert. Arrachée au sommeil, l'enfant contemplait un instant - qui s'étire, il est infini dans le sillage laissé dans la pensée - les trajets lumineux des fusées sur le ciel noir. Enserrée dans la poitrine du père, emportée dans sa course. Émerveillement sans peur. Le rapt de la nuit la ravit. Le danger est un jeu merveilleux à sauve-qui-peut.

À Aurion, le rêve qui s'inscrivait sur la page nocturne du ciel était aimanté de terreur tel un revenant, à maintes reprises, redouté, reconnu au premier signe de son approche. Comme maniés par une main invisible, des crayonnages colorés se déployaient sur le fond de la nuit. En traits discontinus, des pointillés se reliaient peu à peu pour faire apparaître une forme, comme dans les énigmes enfantines où il convient de chercher la figure dissimulée. Au miroir de la nuit, un visage va émerger. Qui ? Lui ?... L'Homme en majesté... le Père... le Dieu... l'Apocalypse ? Révélation interdite, arabesques de malédiction, l'achèvement du dessin va tuer.

L'enfant s'éveillait en sursaut dans la terreur d'avoir, une fois de plus, échappé. Sans comprendre que l'autre enfant lui parlait encore, lui faisait signe, de l'autre côté de la vie.

Comme si dans le cahier d'écriture du rêve la perte pouvait s'imager sans se dire.

Sur le village, le ciel est blanc. Ciel pâle de verre gelé.

Passé Noël et le Nouvel An, l'enfant fut inscrite à l'école publique, située à l'autre extrémité du village ; aux confins indécis près de l'hospice de vieillards et aussi des jardins ouvriers. L'habitat s'y dispersait, égrené parmi les terrains vagues avant la campagne.

Dehors, dedans, le froid règne sur toute existence. Les chiens grelottent. On se réchauffe à voir fumer les cheminées. Au petit matin, le village glacé, silencieux, engourdi sur lui-même, semble le jouet d'un enchantement.

Tous les hivers de la guerre se confondent en un unique trajet de gel et de sel, aller-retour deux fois par jour, de la gare jusqu'à l'école.

Sortir du sommeil emplumé sous la couette, se glisser dans les vêtements glacés. Pour la toilette, dans la cour la pompe, devenue asthmatique, émet un râle d'épuisement. L'eau du seau est emprisonnée sous la glace. À la briser, on risquerait d'y laisser le doigt, comme Ysengrin y perdit sa queue.

Rue de la Paix, puis de la Ferrière, les flaques claquent sous les galoches. Chaque matin, un pays neuf, comme purifié, stérile sous sa gaze blanche. Le froid enlumine les ornières et les caniveaux des ornements du gel, écume pétrifiée. Hiver acéré, l'air est empli de lames, les yeux, brûlés de sel vif. Sûr, le nez va tomber dans le cristal gelé du ciel et de l'air. Doigts roidis, lèvres gercées et pieds gelés. Pauvres pieds gourds d'engelures ! Et pourtant il fallait marcher.

À mi-chemin l'église, sur la place du Marché, marquait une pause, un réconfort. Dans le sens de l'aller du moins ne restait plus qu'à dévaler la rue des Prés ; l'école était proche.

Le rideau de la nuit s'écartait sur la masse sombre de l'église. On disait « la basilique ». C'était sa dénomination villageoise, pas « l'abbatiale » comme dans les livres où elle est ainsi désignée, en raison de l'importance à l'origine des premiers abbés, seigneurs guerriers et bâtisseurs, dans la confusion du bas Moyen Âge, après l'horreur des invasions germaniques. Ces abbés furent dès la fondation dotés de privilèges aristocratiques : lever la dîme, exercer les droits de haute, basse et moyenne justice.

À l'une des extrémités de la place, là où l'église se raccorde aux bâtiments conventuels plus tardifs, la construction gardait dans sa part romane une allure de château fort avec sa tour massive surmontée d'un donjon, plutôt que clocher, qui signalait au loin l'approche du village.

Dans le pays, qu'ils fussent abbés ou pas, les aristocrates suscitaient souvent la risée. La campagne environnante comptait autant de châteaux que d'étangs ; des familles dont l'origine remontait aux Croisades, marquis et comtes de vieille souche, le plus souvent désargentés, dont l'héritage était un fardeau. Ponts-levis rouillés, donjons branlants et filles à marier.

Et le villageois, demeuré manant, aimait volontiers brocarder les ridicules, les infirmités des ci-devant, la surdité de tel marquis de Carabas.
- Vous êtes un con, monsieur le Marquis.
- Oui, oui, bien sûr. Vous avez dit ?
On ne disait jamais « le père abbé », ni « le chanoine », mais « le curé ». C'était lui qui avait la responsabilité de ses ouailles. Jugé mauvais si des paroissiens il n'avait cure. Par contre, volontiers pardonné pour ses faiblesses, le goût du vin, le goût des femmes, qui en faisaient l'un des leurs.

La basilique méritait son nom. Elle était la base, l'expression condensée du village dans la succession des époques. Le temps visible de sa fondation.

Souvent en retard à l'aller, toujours pressée, l'enfant traversait d'un pas rapide la place du Marché, son regard cherchant à discerner sur la porte romane de la basse nef la trace demeurée du miracle. Sur fond grenat de la peinture, comme si elle avait été écaillée ou éclatée, une silhouette noire se détachait, reconnaissable entre toutes.

Assise de face et couronnée du diadème, l'une des épaules bosselée par la proéminence ronde d'un crâne. Aucun doute à identifier ces contours grossièrement dessinés, plutôt esquissés, tel un décalque, un découpage, ils faisaient surgir l'image de la Sainte Mère du village, Notre Dame de l'Épine. L'original était dans la quatrième chapelle, à l'intérieur. Soutenue par deux anges, la statue en bois de chêne lamé d'argent, Maria Virgo, porte à senestre l'Enfant Jésus et, à dextre, la fiole de son lait virginal.

D'où venait donc l'empreinte sur la porte ? Résistance ? Miracle ? On racontait qu'un jour, des assaillants voulurent la briser. Sous leurs coups, la hache, au plus fort de l'œuvre sacrilège, fit voler en éclats le revêtement et dessina cette image, évidente pour les plus sceptiques. J'imagine qu'elle les fit détaler.

Qui étaient-ils, ces barbares ? Chevelus à moustaches, semblables à Clovis frappant le vase de Soissons sur les murs de la classe ? Ou bien silencieux, luisants et noirs, avec leurs bottes et leurs chiens ?

J'appris beaucoup plus tard que le forfait fut accompli lors de l'inventaire de l'Église, le 17 février 1906, et je compris du même coup pourquoi était si forte encore, lors de ma venue, la rivalité entre l'école du Sacré-Cœur et la laïque où je fus inscrite. Batailles épiques des gamins rangés, sitôt après la sortie de l'école. Attaquants sans respect pour les privilèges, munis de poires à lavement.

Le témoignage était demeuré, attesté sur cette porte : le sceau du temps.

Le ciel veille, toujours présent, la source lactée coule encore pour l'enfant ou pour qui pérégrine en butte aux malheurs, aux exils.
Un signe venu de l'origine quand Aurion n'était qu'une modeste chapelle dédiée à Marie par Thuribe, le bienheureux successeur de saint Julien sur le siège du Mans. Il parcourait les forêts, les champs de ruines pour prêcher la foi en Marie.

Quelle part d'histoire, ou de légende ? Comment distinguer ? Il y a des siècles de cela, un pèlerin venu de Terre sainte s'arrêta en ce sanctuaire. Une source jaillissante, des ombrages fleuris composaient un séjour de fraîcheur et de paix, tel qu'en un rêve. Le pèlerin recru de fatigue, déposant son bâton et sa gourde, suspendit aux branches d'une épine la relique rapportée d'Orient, l'ampoule du lait virginal, et plongea dans le sommeil. À son réveil un arbre puissant avait remplacé le mince arbuste. Les rameaux bruissant d'oiseaux formaient un dais sur le saint dépôt, et le parfum des aubépines blanches emplissait la clairière.

Enfants, nous avons tous sucé le lait de ces légendes, grandis à l'Auberge de la Grande Ourse et à celle de l'Ange gardien. Les reliques des saints, les processions, les reposoirs ont à jamais marqué nos saisons. Gloires et martyrs, apostasies, tortures tressaient les jours. Rituels funèbres, scandés par les battements de la cloche quand la nuit de novembre glacée enveloppait la procession des Reliques.

C'était la fête des Trépassés. En surplis de dentelle, les enfants de chœur, tous rassemblés, y portaient le trésor des ossements de la chapelle Saint-Crespin jusqu'à l'intérieur du couvent. La procession se déroulait lentement sous le ciel noir, au battement de la cloche unique, long et grave. Le glas de la nuit de novembre.

Étranges rites pour jeunes officiants, étranges tortures. À l'intérieur de l'église dans une chapelle de l'abside, l'enfant s'arrêtait souvent, médusée. Dans un cercueil de verre, saint Marcel à la gorge tranchée s'offrait aux regards, couché dans le velours pourpre, un collier de perles sanglantes à son cou de cire.
Pourquoi sa gorge tranchée ?

Marcel, c'était le nom de l'artisan. Quel crime, quelle culpabilité ? Il est brutal souvent, les yeux comme des pistolets armés, mais avec elle, jamais. Pourquoi condamné, à quel sacrifice ? Qu'a-t-il risqué en venant la chercher, gare Montparnasse ?

Hors de danger ?

Ils avaient échappé au plus dur. Le wagon s'ébranlait et l'artisan se mit à pester en lui-même contre tout ce qu'il venait de vivre : les Boches, sa peur, et l'inconfort de sa ceinture en flanelle trempée. Les reins fragiles, le ventre travaillé de spasmes, il serait mal jusqu'à l'arrivée. De longues heures à supporter.

L'enfant, il l'avait maintenant déposée sur la banquette, juste dans l'encoignure de la fenêtre. Il s'assit près d'elle pour la rassurer et pour mieux la dissimuler.

Elle n'avait pas ôté son manteau de peluche. Sage, avec le manchon assorti posé sur les genoux, elle ressemblait à une héritière qu'on emmène en villégiature. Trop huppée pour une enfant de village.

Quel départ dans la gare Montparnasse, quadrillée par tous ces gueulards arrogants à casquette ! Raus, Raus. Arbeit, arbeit... Des fusils à répétition.

Il était trop jeune en 14 à la Première, mais ses frères tous deux gazés à Verdun, comme ces salauds les avaient abîmés ! Bronches brûlées, peinant à reprendre le métier au retour. Le cadet avait même flanché, reconverti dans l'épicerie. Grâce à la fille des épiciers, un vrai laideron, comment avait-il pu l'épouser ? Même pour un magot. Mais celui-là, chercher un nid sous des jupons, c'était son genre.. Adieu les toits, les intempéries.

Lui, le jeunot de la fratrie, avait encore échappé. Ni 14 ni 40, l'armée lui avait été épargnée. Sa maladie... on l'avait cru un temps condamné. Ni mobilisation, ni débâcle. N'empêche, il avait eu son baptême du feu gare Montparnasse, en traversant à découvert parmi les lignes ennemies, une enfant juive à ses côtés.

Peur d'y rester, côté départ à Montparnasse ! Quel retour au Paris de sa jeunesse, la belle époque, le plaisir des troquets, du colin mayonnaise et Mogador après ! Heureux jours, l'amour et les premiers congés payés s'enchaînaient. C'était la grande vie, les loufiats qu'on claque du doigt, service, gratifications.

- Faut-il donner tant, est-ce bien ? disait Marie de son air apeuré, de reproche.

Pauvre petite, elle n'avait rien vécu à l'époque ; et il lui découvrait les manières du monde, le vrai, se voulant prince pour l'épater.

Cette fois, il aurait pu y rester. L'équipée lui avait tordu les boyaux, quand il tentait de se rassurer et tâtait au fond de sa poche la fausse carte d'identité.

Pourquoi soupçonner l'ouvrier bien vêtu qui tient par la main une fillette triste à pleurer ? Mais ils soupçonnent tout justement, et l'ouvrier, et l'enfant !

Rester calme. Allons, sans hâte, surtout sans hâte, enchaîner gestes et paroles. L'épreuve serait bientôt terminée. Pourtant sa voix avait tremblé quand il donna ses instructions à l'enfant :
- Je vais au guichet, là-bas, prendre ton billet. Attends-moi sans bouger, n'aie pas peur.
Et, la quittant, il lut sa propre peur reflétée dans le regard grave qu'elle lui tendait. Entre eux complicité à jamais.

Les copains n'avaient pas eu tort. Pourquoi y aller ? Qu'avait-il à faire de cette enfant étrangère ? C'est vrai, quelle folie avait pu le saisir, la promesse donnée de sauver l'enfant ? Que lui avait donc fait ce grand diable de Juif aux yeux clairs, connu depuis peu, qui plus est ? Deux ou trois saisons seulement. Venu pour le ravitaillement, il s'installait quelques jours chez eux, au café.

La chaleur s'accumulait dans le compartiment confiné entre les paniers, les haleines. Il se pencha :
- Tu ne veux pas ôter ton manteau ?
Depuis leur départ, elle était restée silencieuse, presque sans bouger. Que comprenait-elle au juste ? Elle observait tout, attentive sans rien exprimer. Une métamorphose. Où était passée l'enfant gâtée, insupportable - il devait bien se l'avouer - même s'il ne partageait pas à son encontre l'irritation de Marie ? Encore ce dernier été, elle n'aurait pu lâcher son père un instant, l'obsédait de réclamations et de cris pour la moindre fantaisie.

Ils en perdaient le plaisir de converser, eux les hommes, comme ils l'auraient voulu l'un et l'autre, à loisir, dans l'emportement des sujets qui les passionnaient. Mais la passion de l'enfant était la plus forte, le père ne pouvait se détourner et l'exclure.

Elle tourna lentement vers lui son visage rond et pâle. La mèche de cheveux roulée en coque au sommet de sa tête s'était défaite. La joue barrée, le regard incertain derrière la boucle réclamaient aide. Mais que faire ? Pas d'enfant au foyer. Sept ans de noces, un bébé mort dans la débâcle sous le grand marronnier. Il n'avait jamais eu l'habitude de jouer à la poupée.