+ Rencontres avec John et Yoko - Cott Jonathan
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Cott Jonathan Rencontres avec John et Yoko

"Rencontres avec John et Yoko" de Jonathan Cott,
traduit de l'anglais par Michel Marny.

Introduction
« Quelqu'un veut-il écouter l'histoire de la fille qui est venue pour rester ? » demandait John Lennon dans « Girl », de l'album des Beatles Rubber Soul, en 1965. Trois années plus tard, l'après-midi du 17 septembre 1968, je sonnais à la porte de l'appartement en sous-sol du 34, Montagu Street à Londres. Quelques secondes après, un homme plein d'entrain, âgé de vingt-sept ans, les cheveux aux épaules, portant un pull noir, un jean, des tennis blanches et de petites lunettes rondes cerclées d'acier, ouvrit la porte. « Entre, entre ! » dit-il, me menant au salon où il me présenta à la fille extraordinaire qui était venue pour rester, m'invita à s'asseoir sur un canapé et me demanda si je voulais écouter son histoire.
Rencontres avec John et Yoko est mon histoire personnelle du temps que j'ai passé avec John Lennon et Yoko Ono sur une période de quarante-cinq ans. C'est une histoire qui a commencé par un froid matin de décembre 1963 à New York durant le premier semestre de ma première année à l'université Columbia. Mon radio-réveil avait sonné à 7 h 30. À la recherche de quelques minutes supplémentaires de sommeil - même si cela signifiait que j'arriverais en retard au cours très redouté sur la théorie des ensembles -, je décidai d'éteindre la radio mais juste alors que j'allais trouver le bouton, j'entendis soudain une voix crier : « One Two Three FAW ! » Puis : « She was just seventeen / If you know what I mean ! » Exactement comme dans la chanson, mon cœur a fait BOUM et j'ai su immédiatement qu'à partir de cet instant je me réveillerais tous les matins de ma vie aux accents de « I Saw Her Standing There ».
« Moi je ne peux pas vous réveiller, a dit un jour John Lennon. Vous seuls pouvez vous réveiller. » Heureusement, les Beatles allaient me rappeler de le faire : « Me suis réveillé, suis tombé du lit / Me suis passé un peigne dans les cheveux. » Mais parfois, c'était comme si les Beatles étaient eux-mêmes un rêve duquel on n'aurait jamais voulu se réveiller. En fait, beaucoup en vinrent à considérer les quatre Beatles comme des figures et des présences symboliques oniriques, comme les quatre Évangélistes, les quatre saisons, les quatre phases de la lune, les quatre coins du monde. Et, dans un sens, chacun des Beatles, en se définissant par son visage, sa gestuelle, sa voix et ses chansons, endossa un rôle d'archétype : Paul, doux et sensible ; John, remuant et rebelle ; George, mystérieux et mystique ; Ringo, enfantin mais plein de bon sens.
« Aucun de nous n'aurait réussi tout seul, m'expliqua John un jour, parce que Paul n'était pas assez fort, moi je ne plaisais pas assez aux filles, George était trop calme, et Ringo était le batteur. Mais nous avons pensé que tout le monde pourrait aimer au moins l'un de nous, et c'est ce qui est arrivé. » Pour moi, John Lennon a toujours été le numéro un. Et ce à partir du moment où j'ai appris qu'à un concert donné en 1963 en présence de la reine mère et de la princesse Margaret, avant de jouer « Twist and Shout », il était venu au micro annoncer : « Pour notre dernière chanson, j'aimerais vous demander votre aide. Ceux qui sont aux places bon marché, tapez dans vos mains. Les autres peuvent faire cliqueter leurs bijoux. »
Un siècle et demi plus tôt, en 1812, un autre de mes héros, Ludwig van Beethoven, marchait dans la rue d'une station thermale bavaroise avec le célèbre écrivain allemand Johann Wolfgang von Goethe, quand ils croisèrent le chemin de l'impératrice Marie-Louise et de sa suite. Goethe s'effaça, se découvrit et s'inclina très bas. Beethoven, qui ne se poussait pour personne, poursuivit tranquillement son chemin à travers la petite troupe et réprimanda l'écrivain obséquieux, lui rappelant que des aristocrates, il y en avait à la pelle, mais qu'« il n'y en a que deux comme nous ! » De même, les Beatles, dans une veine similaire, ont un jour déclaré : « Sa majesté est très gentille / Mais elle n'a pas grand-chose à dire. » (Ironiquement, comme je devais le découvrir plus tard, Yoko Ono descend d'un empereur japonais qui a régné au dix-neuvième siècle, ainsi qu'on le découvrira par la suite avec l'histoire de sa famille qui est probablement ignorée de la plupart.)
À mesure que John se développait en tant qu'individu et qu'artiste, au cours des douze années où je l'ai connu, il ne cessa de nous révéler, tant à moi qu'à ses millions d'admirateurs, différentes facettes de soi, allant jusqu'à nous inviter à l'accompagner dans son voyage vers Strawberry Fields et à le regarder se dépouiller des couches de son identité, sondant et explorant ainsi son esprit, qui était, en réalité, les Strawberry Fields eux-mêmes. Faisant allusion à l'image bien connue de la girafe qui passe devant la fenêtre, John m'a dit un jour : « Les gens n'en voient jamais que des petits bouts, mais j'essaie de voir le tout... pas juste dans ma vie, mais dans l'univers entier, le jeu complet. » Il était à la fois Nowhere Man - l'homme de nulle part - et Eggman - l'homme-œuf -, il contenait des multitudes d'individus, grâce auxquels il tissait la chanson de lui-même.
C'était une chanson qui contenait tout, aussi bien des hymnes (« Give Peace a Chance ») que des collages oniriques (« Revolution 9 »), des méditations (« Strawberry Fields Forever »), des appels à l'action (« Power to the People »), des portraits comiques (« Poylthene Pam ») ou des formulations cosmiques (« Across the Universe »). Et c'était une chanson qui exprimait une gamme stupéfiante d'états contrastés de sentiments et d'émotions : l'abattement (« I'm So Tired »), l'éveil (« Instant Karma ! »), le besoin (« Help ! »), l'indépendance (« Good Morning Good Morning »), la dépression (« You've to Hide your Love Away »), l'exaltation (« Whatever Gets You Thru the Night »), le plaisir (« I Feel Fine ») et la douleur (« Yer Blues »).
Ne craignant jamais d'exposer ses vulnérabilités, John s'est confronté avec audace à sa jalousie irrépressible - comme il a dit un jour en plaisantant : « Je suis jaloux du miroir » - et à ses démons dans des chansons des Beatles telles que « No Reply », « You Can't Do That » et « Run for your Life » ; empruntant à Elvis Presley le « Je préférerais te voir morte, petite fille / Qu'avec un autre homme » de « Baby, Let's Play House ». Mais c'est dans une de ses chansons les plus remarquables, « Jealous Guy », qu'il fait une incursion courageuse dans le domaine de la jalousie, décrivant avec une étonnante précision la manière dont elle se manifeste dans nos corps - les battements de cœur, les frissons intérieurs, la peine qu'on avale -, et en révèle ainsi la richesse et l'étrangeté.
Chose tout à fait remarquable et quasiment unique dans le monde du rock, John a écrit des chansons à propos de sa mère. Ainsi qu'il l'a dit un jour : « Je ne pensais pas chanter "She Loves You" à trente ans, mais je ne savais pas que je chanterais ma mère ! » Ce qu'il a fait dans deux chansons extraordinaires. Dans « Julia », il lui dit adieu - la dépeignant telle la « lune matinale » - et lui apprend qu'il a été enlevé par un « enfant de la mer » aux « yeux de coquillage » et aux « cheveux de ciel flottant » qui chatoient dans le soleil. (Yoko signifie « enfant de la mer » en japonais.) Et dans « Mother », qu'il a écrite deux ans plus tard, il lui dit adieu pour la deuxième fois, exorcisant par ses cris la douleur tenace qu'il avait si longtemps gardée en lui, causée par le fait qu'elle l'avait rejeté quand il avait six ans. Ironiquement, le premier vers : « Mère, tu m'as eu / Mais je ne t'ai jamais eue », fait écho à l'ouverture de « Norwegian Wood » : « Un jour j'ai eu une fille / Ou je devrais dire : elle m'a eu. »
L'art et la vie d'un individu qui contient en lui une multitude de personnes sont généralement pleins de contradictions. John Lennon était un meneur-né. C'est lui qui a fait entrer Paul dans les Quarrymen (Paul a amené George, et George, Ringo) et c'est lui qui, très vite, a eu le sentiment de sortir de l'ordinaire (« Au jardin d'enfant j'étais déjà branché. Aux alentours des douze ans je me disais que je devais être un génie mais que personne ne le remarquait ».) Mais c'était un meneur qui partageait d'instinct ses pouvoirs créatifs en collaboration avec Paul McCartney et Yoko Ono.
C'était un rocker invétéré dont la vie avait été changée par « Heartbreak Hotel » (« Quand j'ai entendu ça, j'ai tout laissé tomber ») et « Long Tall Sally » (« La première fois que je l'ai entendu, ça m'a fait un tel effet que j'ai été incapable de parler ») et qui pensait, avant de rencontrer la fille qui était venue pour rester, qu'« avant-garde » était synonyme de « foutaises ». Ce qui ne l'empêchait pas de faire des expériences en passant des bandes à l'envers ou en boucle et en faisant des montages sonores comme dans « Révolution 9 », chef-d'œuvre avant-gardiste.
Il était aussi peu sûr de lui que bravache (« Une partie de moi soupçonne que je suis un raté et l'autre que je suis Dieu tout-puissant »). S'il faisait confiance à autrui, il ne cachait pas qu'il était aussi méfiant et paranoïaque - en quoi il faisait preuve de prescience. (« La paranoïa, a-t-il déclaré, n'est qu'un état de clairvoyance exacerbée »). S'il semblait parfois buté, il avait aussi développé une souplesse qui lui permettait de rebondir, de prendre des risques tant personnels qu'artistiques et de vivre sans cesse dans le présent (« Il y a des gens qui jouent au ping-pong, d'autres aiment creuser des tombes... Je ne crois pas à hier »). Et pour finir c'était un meneur qui a renoncé à sa couronne et à son empire par fidélité envers lui-même (« C'est très dur quand tu es César et que tout le monde te dit que tu es merveilleux et te fait plein de cadeaux, sans parler des filles, c'est très dur de sortir de tout ça, de déclarer : "Eh bien, je ne veux pas être roi, je veux être réel" »). Évidemment c'est la fille qui est venue pour rester qui allait devenir son professeur de vie et son guide spirituel. Ainsi qu'il nous le dit dans « One Day (at a Time) » : il était le poisson et elle était la mer, il était la pomme et elle était l'arbre, il était la porte et elle était la clé. Simplement, Yoko Ono a permis à John de devenir ce qu'il était.
« Deux esprits, un destin », c'est ainsi que John a un jour défini sa relation avec Yoko. Ensemble, ils ont essayé de recréer le paradis sur Terre - « Juste un garçon et une petite fille / Qui essaient de changer le monde entier », ainsi que John s'est décrit avec Yoko dans « Isolation » en proposant à tout le monde de les suivre. Bien des gens, critiques bougons ou fans des Beatles déconfits qui voulaient que John soit tout seul et rien que pour eux, ricanèrent à cette idée et refusèrent le billet qui leur était offert.
Mais essayer de changer le monde en se déshabillant, en recevant les journalistes au lit et en envoyant des glands aux chefs d'État avec une lettre leur demandant de les planter dans leur jardin pour « faire pousser deux chênes pour la paix dans le monde », n'était pas exactement la meilleure façon de donner d'eux l'image d'amants follement romantiques. Difficile d'imaginer Tristan chanter « Oh Iseult » et de l'appeler « au milieu d'un nuage », « au milieu d'un bain », et « au milieu d'un rasage ». Mais c'est précisément la manière délicieusement naïve et ludique qu'ils avaient d'être au monde qui fit de John et Yoko un couple si réel, plausible et romantique. Il n'y avait que deux fous pour être si amoureux !
C'est avec joie que tous deux endossèrent les rôles de fous de Dieu - comme il est écrit dans la Bible : « Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages » - et, à leur manière ironique, John et Yoko ont joué dans leur vie les drames archétypiques de l'imaginaire. Je pense toujours à eux chaque fois que je lis la correspondance poignante d'Héloïse et Abélard, amants au destin funeste qui vécurent au douzième siècle. Abélard était un philosophe, théologien, poète et musicien célèbre et charismatique. Héloïse avait été son élève, sa maîtresse et sa femme avant de devenir abbesse d'un couvent après leur séparation forcée. Ainsi cette lettre à Abélard :
Vous aviez, entre tous, deux talents faits pour séduire dès l'abord le cœur de toutes les femmes : le talent du poète et celui du chanteur ; je ne sache pas que jamais philosophe les ait possédés au même degré... la douceur seule de la mélodie empêchait les ignorants même de les oublier. C'était là surtout ce qui faisait soupirer pour vous le cœur des femmes. Et ces vers, célébrant en très grande partie nos amours, ne tardèrent pas à répandre mon nom en maints pays et à rendre plus vives bien des jalousies de femmes. En effet, quels avantages de l'esprit et du corps n'embellissaient votre jeunesse ? Parmi les femmes qui enviaient alors mon bonheur, en est-il une aujourd'hui, qui me sachant privée de telles délices, ne compatirait à mon infortune ?
C'est ce que Yoko aurait pu écrire après la mort de John.
Si Yoko a encore des détracteurs, ceux de ses admirateurs qui ont suivi sa carrière longue de plus de cinquante années savent que ce qui lui est dû n'est pas seulement la compassion pour une veuve mais aussi la reconnaissance de ses talents extraordinaires de peintre, sculpteur, photographe, réalisatrice, poétesse, artiste vidéo, compositeur, chanteuse, pionnière de l'art conceptuel et de la performance et militante pour la paix. Elle est également la seule à avoir travaillé avec des musiciens aussi radicalement différents que John Cage, Ornette Coleman et Lady Gaga, qui a eu neuf titres numéro un sur la liste publiée par le magazine Billboard ; à avoir lu une ode à la paix au cours de la cérémonie d'ouverture des jeux Olympiques d'hiver de Turin en 2006 ; ou, tout comme l'empereur Shah Jahan a édifié le Taj Mahal en souvenir de sa troisième épouse, à avoir conçu et créé pour son mari défunt la tour IMAGINE PEACE, sur l'île de Videy en Islande, sorte de flamme sacrée qui par nuit claire peut atteindre une altitude d'environ quatre mille mètres. Cette tour de lumière est projetée depuis un monument fait de carreaux de verre blanc sur lesquels les mots IMAGINEZ LA PAIX sont gravés en vingt-quatre langues. Plus d'un million et demi de souhaits pour la paix ont été collectés par Yoko dans le monde entier afin d'être incorporés à la tour. En tant que gardienne de la flamme durant plus de trente ans depuis la mort de John, Yoko a maintenu vivant avec dévotion et constance son esprit aussi hardi qu'imaginatif.
2
Le 8 décembre 1980 je m'étais couché vers 22 h 30. Juste après minuit le téléphone sonna et je me levai pour aller décrocher. À l'autre bout de la ligne, j'entendis mon amie pleurer. « Oh, mon Dieu, que se passe-t-il ? demandai-je.
- Tu ne sais pas la nouvelle ?
- Quelle nouvelle ? Je dormais. » Et elle m'apprit que John Lennon était mort.
Le magazine Rolling Stone préparait un grand article sur John et Yoko pour son premier numéro de 1981, à l'occasion de la sortie de leur nouvel album, Double Fantasy, et l'interview que j'avais faite avec John le 5 décembre devait paraître dans ce numéro qui serait maintenant consacré à sa mémoire. Jann Wenner, cofondateur, rédacteur en chef et directeur de Rolling Stone, un ami de longue date, qui en 1967 avait fait de moi le premier rédacteur en chef du magazine pour l'Europe, me demanda si je pouvais rédiger un compte rendu de ce qui s'avérait la dernière interview que je devais faire de John. Encore trop choqué pour ressentir quoi que ce soit, je me dépêchai d'écouter les bandes afin d'en extraire une petite partie de ce que je jugeai être les meilleurs moments de notre conversation et de les inclure dans l'hommage de cinq mille mots que je lui consacrais.
Yoko Ono avait demandé que le dimanche 14 décembre, à 14 heures, heure normale de l'Est, dans le monde entier, ceux qui le désiraient respectent dix minutes de silence en mémoire de John Lennon. Aux États-Unis, quelque huit mille radios cessèrent de diffuser pendant dix minutes. 30 000 personnes se rassemblèrent à Liverpool. Quant à moi je me joignis, en compagnie de plusieurs amis, aux 250 000 personnes qui honorèrent John à Central Park. À 14 heures précises, on n'entendait plus que les pales des hélicoptères qui nous survolaient et qui me rappelèrent le bourdon de tamboura joué par George Harrison sur « Tomorrow Never Knows » de John (« Débranche ton esprit, laisse-toi porter par le courant / Ce n'est pas mourir, ce n'est pas mourir »). John avait dit au producteur des Beatles, George Martin, que sur ce titre il voulait que sa voix soit « comme celle du Dalaï-Lama psalmodiant au sommet d'une montagne, à des kilomètres de là ».
Je n'avais jamais transcrit ma dernière interview avec John. Après avoir écrit mon hommage je craignais qu'il me soit trop pénible d'entendre sa voix avant longtemps et j'avais donc rangé mes bandes au fond de mon placard. Mais, au début de l'année 2010, il me vint à l'esprit que John aurait eu soixante-dix ans le 9 octobre et que, de plus, le 8 décembre serait le trentième anniversaire de sa mort. En fait je n'avais pas pensé à ces bandes depuis 1980, mais je décidai alors qu'après tant d'années, je devais essayer de les retrouver. Elles étaient certainement en train de moisir et peut-être même de se dégrader. Je me mis donc à fouiller dans le désordre de mon placard et finis au bout d'une demi-heure par trouver les bandes tenues ensemble par des élastiques en triste état. Une semaine plus tard, je mis mon casque et m'engageai dans le laborieux processus consistant à transcrire les bandes sur trois blocs de papier. Sur ces longueurs magiques de bande magnétique j'entendis de nouveau les mots joyeux, vivants, subversifs, acerbes, intrépides, outrageusement drôles et pleins de chaleur d'un homme dont les lèvres avaient sans doute baisé, du moins dans ses rêves, la pierre d'éloquence de Blarney.
Il me fallut ensuite dix jours inspirés mais épuisants pour achever la transcription et le soir où, ayant accompli ma tâche, je m'endormis, je fis un rêve dont je me souviendrai toujours mais que je n'ai jamais raconté à personne, pensant que certains jugeraient que je l'avais inventé. Mais il était vrai. John et moi étions assis sur un tapis dans un appartement - comme le jour où je l'avais interviewé pour la première fois, chez lui à Londres en 1968 - face à face tels deux chamans du passé, buvant du thé à la menthe. J'avais mis mon magnétophone en marche pour commencer l'interview... mais soudain, avec un haut-le-cœur, je réalisais que John n'avait pas conscience qu'il était mort et qu'il fallait à tout prix que je me débrouille pour qu'il ne l'apprenne pas et donc fasse attention à ne pas lui poser des questions sur leurs projets d'avenir, à lui et Yoko. John commença par les mêmes mots qu'il avait prononcés quand je l'avais interviewé pour la dernière fois dans son appartement du Dakota, à New York : « Pas besoin de te presser, nous avons des heures et des heures et des heures. » Et à cet instant je me rappelai les deux premiers vers de « Working Class Hero » qui pour moi ont toujours été parmi les plus justes et bouleversants qu'il ait jamais écrits : « Dès que tu nais on te rabaisse / En ne te donnant pas de temps. »
Je parvins à mener l'interview jusqu'à ce que, alors qu'elle arrivait à sa fin, John me demande : « Qu'est-ce que tu veux que je chante ? Dis le premier titre qui te passe par la tête. » Je répondis donc : « J'aimerais entendre "Instant Karma !" » Et il se mit à chanter. Et quand il en arriva à : « Pourquoi diable sommes-nous ici ? / Certainement pas pour vivre dans la douleur et la peur », il me regarda intensément pour s'assurer que j'entendais réellement ces mots. C'est alors que je me réveillai - abasourdi, triste, heureux, désolé mais content d'avoir pu être présent à pareille rencontre - et que je me dis : « Waouh ! J'ai vu John Lennon hier soir, et il est aussi vivant que toi et moi ! »
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« Bienvenue au saint des saints ! » C'est par ces mots et d'un air cérémonieux que m'accueillit John au seuil du bureau de Yoko Ono dans leur appartement au rez-de-chaussée du Dakota, sorte de château quasi gothique avec ses pignons, ses gargouilles et ses grilles en fer forgé situé dans l'Upper West Side de New York. J'enlevai mes chaussures et pénétrai dans une pièce irisée, haute de plafond et moquettée de blanc, tandis que Yoko, assise à un grand bureau incrusté d'or, se levait pour me saluer.
Nous étions le vendredi 5 décembre 1980. Rolling Stone préparait un grand article sur John et Yoko pour son premier numéro de 1981, et je venais interviewer John à l'occasion de la sortie de leur album, Double Fantasy. Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas parlé à la presse. Avec la naissance de leur fils, Sean, en 1975, John et Yoko avaient entrepris, selon leurs termes, un « Grand nettoyage de printemps spirituel » et avaient cessé d'alimenter ce que Joni Mitchell a appelé la « machine à faire des stars ». Pendant cinq ans, ils n'avaient pas réalisé de disque, ni de musique ou d'œuvres d'art, et ils n'étaient pas apparus en public. Et tandis que Yoko s'occupait de l'affaire familiale, John devint l'homme au foyer, consacrant son temps à son fils et aux tâches domestiques. On pense à ce que rapporte Hérodote, l'historien grec, à propos des Égyptiens du cinquième siècle avant notre ère : « Les femmes vont au marché et font du commerce pendant que les hommes restent tisser à la maison. » On aurait dit que les Lenonos - d'après le nom de leur maison de production - vivaient à l'égyptienne. Ou comme dans une comptine où, ainsi que nous l'apprend John dans « Cleanup Time », la reine « compte les sous » tandis que le roi est à la cuisine en train de « faire du pain et du miel ».
Dans une interview avec le journaliste Chet Flipp, Elliot Mintz, un attaché de presse qui s'était lié d'amitié avec John et Yoko en 1971, raconte qu'une nuit John l'avait appelé à Los Angeles. « Il était très tard, et John a dit : "Une chose incroyable m'est arrivée aujourd'hui, Elliot", et il l'a dit avec un tel sérieux que j'ai cru qu'il allait me faire part d'une expérience spirituelle très importante. Donc je me suis redressé et j'ai dit : "Oui ?" et John a dit : "J'ai fait ma première miche de pain et tu ne peux pas croire comme elle a monté, et j'ai pris un Polaroïd et je crois que je vais pouvoir te l'envoyer ce soir par porteur." »
Mintz expliquait que John et Yoko utilisaient les services d'une entreprise postale privée parce que les employés de la poste gardaient leurs lettres ou leurs paquets en souvenir quand ils voyaient leurs noms dessus. « Donc quelqu'un venait prendre le pli, montait dans un avion et allait délivrer le pli à son destinataire. » Mintz reçut le Polaroïd. Une ou deux semaines plus tard, il se trouvait au Dakota. « Nous étions assis dans la cuisine un soir, dit-il, quand John a sorti un objet enveloppé de papier aluminium. C'était un bout de son premier pain qu'il avait gardé pour moi. Et nous l'avons rompu ensemble. »
3
John était sorti quelques minutes et je m'assis à côté de Yoko sur un énorme canapé d'un blanc nacré. Dans ce bureau immaculé aux lumières tamisées, je remarquai un piano droit noir et, sur le mur au-dessus, une toile représentant John et Sean, tous deux les cheveux aux épaules, assis sur une plage des Bermudes, ainsi qu'une boîte en chêne incrustée d'ivoire et de jade sur une table basse et plusieurs vitrines contenant des objets égyptiens anciens dont Yoko appréciait la beauté et les propriétés magiques.
Puis je levai les yeux et, comme si je m'élevais - plutôt que tombais -, dans un rêve, je réalisai soudain que le plafond tout entier était en fait un merveilleux ciel en trompe-l'œil rempli de nuages flottants et dérivant. « Au-dessus de nous rien que le ciel. » Et je me rappelai immédiatement la lettre ouverte écrite par John et Yoko publiée en dernière page du New York Times du 27 mai 1972. Intitulée : « Une lettre d'amour de John et Yoko à ceux qui nous demandent quoi, quand et pourquoi », elle s'achevait sur ces mots : « Rappelez-vous, notre silence est un silence d'amour, pas d'indifférence. Rappelez-vous, nous écrivons sur le ciel en guise de papier - voilà notre chanson. Levez les yeux et regardez le ciel... et vous verrez que vous marchez dans le ciel, qui descend jusqu'à terre. Nous faisons tous partie du ciel, plus que du sol. » Et bien que ma tête fût encore dans les nuages, ensorcelée par la lumière céruléenne, j'entamai lentement ma redescente sur Terre tandis que Yoko commençait à me raconter la genèse de l'album Double Fantasy.
Le printemps précédent, John avait loué, avec la bénédiction de Yoko, le Megan Jaye, un sloop de treize mètres basé à Newport, Rhode Island, et s'était embarqué avec un équipage de quatre personnes pour la traversée de mille kilomètres qui allait le mener aux Bermudes. Ayant appris à naviguer dans le détroit de Long Island où lui et Yoko avaient une maison à Cold Spring Harbor, il désirait depuis longtemps faire un long voyage en mer. Il allait avoir quarante ans le 9 octobre et, comme il l'écrit dans « Borrowed Time » - une chanson composée après le voyage -, « Maintenant je suis plus vieux / L'avenir est plus radieux et l'heure a sonné ».
Sean, accompagné de sa nounou, devait rejoindre son père pour passer avec lui trois semaines à se baigner et faire du bateau tandis que Yoko restait à la maison « s'occuper des affaires », selon son expression. Mais alors qu'ils étaient en plein milieu du triangle des Bermudes, une tempête éclata avec des vents de force huit et des vagues de six mètres de haut. Le capitaine et l'équipage tombèrent malades et John, qui n'avait pas le mal de mer, dut prendre la barre six heures d'affilée. Giflé par les vents et roué de coups par les paquets de mer, il raconta qu'il s'était pris pour un Viking, « hurlant des chansons de marin et engueulant les dieux », et ajouta : « Quand tu te trouves sur un putain de bateau par un vent de cent soixante-dix kilomètres heure, tu fais vraiment la différence entre ce qui est vrai ou pas. »
Il avait loué une villa en stuc aux abords de Hamilton et tous les jours il allait à la plage avec Sean pour nager et faire des châteaux de sable. C'est là qu'ils rencontrèrent une artiste qui trouva le courage de les aborder pour leur demander la permission de les peindre ensemble. Chose surprenante, John accepta. Pendant plusieurs jours ils allèrent poser dans son studio. À son retour à New York, John offrit à Yoko la toile que j'avais vue au-dessus du piano dans le bureau de Yoko.
Un jour qu'il avait emmené Sean au jardin botanique, John remarqua sous un cèdre des fleurs blanches et jaunes aux formes délicates qui portaient le nom de Double Fantasy. « C'est un genre de freesia, m'expliqua John, mais ce que cette fleur signifie pour nous c'est ce qui arrive si deux personnes se représentent en même temps la même image, c'est ça le secret. » Puis un soir, pour se faire une idée du genre de musique qu'écoutaient les gens il sortit faire la tournée des boîtes - chose qu'il n'avait pas faite depuis le milieu des années soixante-dix à Los Angeles - et se retrouva au Disco 40. « En haut, on jouait du disco, me raconta John, mais en bas c'est la première fois que j'ai entendu "Rock Lobster" des B-52. Tu connais ? On dirait la musique de Yoko, donc je me suis dit : "Il est temps de ressortir la vieille gratte et de réveiller la régulière !" »
John se mit à écrire à toute vitesse. Apparemment « Woman » lui prit environ un quart d'heure et, dans l'une de ses nouvelles chansons, « Dear Yoko », il fait allusion à sa traversée, durant laquelle l'esprit de celle-ci veillait sur lui. De son côté, à New York, Yoko s'était elle aussi mise à écrire des chansons. Comme pour confirmer son idée que, ainsi qu'elle l'a dit un jour, « on peut faire un tableau au téléphone avec quelqu'un qui est au pôle Nord, comme quand on joue aux échecs », elle et John commencèrent à se chanter au téléphone ce qu'ils avaient composé entre deux appels. Et le jour où John lui chanta « Beautiful Boys », elle dit : « Moi aussi j'ai écrit une chanson qui s'appelle "Beautiful Boys". Laisse-moi te la chanter. » Après son retour à New York, elle demanda à John : « Tu veux la faire ? » et John répondit : « Oui. »
3
John était maintenant revenu dans le saint des saints et Yoko déclara qu'elle allait nous laisser bavarder. Comme John s'asseyait dans le canapé, je lui dis que Yoko m'avait raconté la genèse de Double Fantasy en remarquant que c'était probablement le premier album conçu au téléphone. « Ouais, dit John en riant, et c'est une pièce de théâtre. Une pièce du cœur et de l'oreille.
- On m'a dit que tu avais une guitare accrochée au-dessus de ton lit depuis cinq ou six ans et que ce n'est que dernièrement que tu l'as décrochée pour jouer Double Fantasy. C'est vrai ? lui demandai-je.
- J'ai acheté cette magnifique guitare électrique à peu près au moment où je suis retourné avec Yoko et le bébé, répondit-il. Ce n'est pas une guitare ordinaire, elle n'a pas de caisse, c'est juste un manche avec ce truc comme un tube qui ressemble un toboggan et tu peux l'allonger pour l'équilibrer selon que tu es assis ou debout. Je l'ai un peu essayée avant de l'accrocher au-dessus du lit, mais je la regardais de temps à autre, parce qu'elle n'avait jamais rien fait de professionnel, jamais vraiment été jouée. Je ne voulais pas la cacher comme on cache un instrument qui fait trop mal à regarder - comme Artie Shaw qui a eu un gros problème et n'a plus jamais touché une clarinette de sa vie. Mais je la regardais en me demandant : "Est-ce que je la décrocherai un jour ?"