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Fante John Romans 1

"Romans 1 - La route de Los Angeles/Bandini/Demande à la poussière" de John Fante,
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Philippe Garnier et Brice Matthieussent.

La route de Los Angeles

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J'ai dû faire de nombreux boulots dans le port de Los Angeles parce que ma famille était pauvre et que mon père était mort. Peu après la fin du lycée, j'ai commencé comme terrassier. Le soir j'avais tellement mal au dos que je ne parvenais pas à dormir. Nous creusions un trou dans un terrain vague, il n'y avait pas d'ombre, le soleil tapait droit sur nous d'un ciel sans nuages, et j'étais au fond du trou à creuser avec deux malabars qui adoraient ça ; ils riaient et plaisantaient sans arrêt, ils riaient et fumaient du tabac fort.
Quand j'ai démarré sur les chapeaux de roue, ils ont rigolé et dit qu'avec le temps j'apprendrais une ou deux choses. Au bout d'un moment, la pioche et la pelle se sont mises à peser dans ma main. J'ai léché les ampoules crevées de mes doigts en maudissant ces hommes. Un midi où j'étais épuisé, je me suis assis et j'ai regardé mes mains. Pourquoi ne plaques-tu pas ce boulot avant qu'il ne te tue ? j'ai pensé.
Alors je me suis levé et j'ai fiché ma pelle dans la terre.
« Les gars, j'ai dit, j'en ai marre. J'ai décidé d'accepter un emploi dans les bureaux du Port. »
Ensuite j'ai été plongeur. Chaque jour je regardais par un trou de la fenêtre, j'apercevais d'immuables tas d'ordures survolés par des mouches vrombissantes, je ressemblais à une ménagère au-dessus de sa pile d'assiettes sales, mes mains se révoltaient quand je les voyais barboter dans l'eau bleuâtre comme des poissons morts. Le gros cuistot était le patron. Il carambolait les casseroles et me faisait trimer. Je me sentais heureux quand une mouche se posait sur sa grosse joue et refusait de s'envoler. J'ai gardé ce boulot quatre semaines. Arturo, je songeais, ton avenir est très limité dans cette branche ; pourquoi ne rends-tu pas ton tablier ce soir ? Pourquoi ne dis-tu pas à ce cuistot d'aller se faire foutre ?
Je n'ai pas pu attendre le soir. Au milieu de cet après-midi d'août, tandis qu'une montagne de vaisselle sale se dressait devant moi, j'ai retiré mon tablier. Je souriais.
« Kesk' est drôle ? a fait le cuistot.
- J'en ai marre. C'est terminé. Voilà pourquoi je rigole. »
Je suis sorti par la porte de derrière en faisant tinter la cloche. Il restait planté là à se gratter la tête au milieu des ordures et des assiettes sales. Quand j'ai pensé à toute cette vaisselle, j'ai rigolé tellement je trouvais ça marrant.
Je suis devenu débardeur sur un camion. Nous transportions des caisses de papier hygiénique entre l'entrepôt et les épiceries des ports de San Pedro et Wilmington. Des caisses énormes, soixante sur soixante, et qui pesaient vingt-cinq kilos pièce. Le soir au lit, je pensais à elles en me retournant.
Mon patron conduisait le camion. Ses bras étaient tatoués. Il portait des polos jaunes moulants. Ses muscles saillaient. Il les caressait comme une fille lisse ses cheveux. J'avais envie de lui dire des trucs qui le feraient grincer des dents. Les caisses grimpaient jusqu'au plafond de l'entrepôt, à quinze mètres du sol. Le patron a croisé les bras et m'a dit de charger les caisses dans le camion. Il les empilait. Arturo, j'ai pensé, faut que tu prennes une décision ; il a l'air costaud, mais t'as rien à perdre.
Ce jour-là, je suis tombé et une caisse m'a frappé à l'estomac. Le patron a grogné en secouant la tête. Il m'a fait penser à un footballeur universitaire ; allongé à terre, je me suis demandé pourquoi il ne portait pas un monogramme sur le torse. Je me suis relevé en souriant. À midi, j'ai mangé lentement mon repas, j'avais encore mal à l'endroit où la caisse m'avait frappé. Je me suis allongé au frais sous la remorque. L'heure du déjeuner est passée vite. Quand le patron est sorti de l'entrepôt, il a vu mes dents plantées dans un sandwich, et la pêche qui constituait mon dessert intacte à côté de moi.
« Ch' te paie pas pour rester assis à l'ombre », il a fait.
Je suis sorti de sous la remorque en me trémoussant et je me suis levé. Les mots étaient là, tout prêts.
« Je m' casse, j'ai dit. Allez donc au diable, avec votre stupide musculature. Ras le bol.
- Très bien, dit-il. Bonne nouvelle.
- J' vous plaque.
- Dieu merci.
- Autre chose encore.
- Quoi ?
- À mon avis, vous êtes un fils de put' grand format. » Il n'a pas réussi à m'attraper.
Ensuite, je me suis demandé ce qui était arrivé à la pêche. L'avait-il écrasée d'un coup de talon rageur ? Trois jours ont passé, et puis je suis retourné à l'entrepôt. La pêche était toujours au bord de la route ; cent fourmis s'en régalaient.
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J'ai alors trouvé un boulot d'employé dans une épicerie. Le type qui s'occupait du magasin était un Italien doté d'une bedaine grosse comme un sac de pommes de terre. Dès que Tony Romero avait un moment de libre, il filait au rayon des fromages pour en manger de menus fragments avec les doigts. Son affaire marchait bien. Les gars du port se fournissaient chez lui dès qu'ils voulaient acheter des produits d'importation.
Un matin qu'il entrait en se dandinant, il m'a vu avec un carnet et un crayon. Je faisais l'inventaire.
« L'inventaire ? il a dit. C'est quoi ? »
Je lui ai expliqué, mais ça ne lui a pas plu. Il a regardé autour de lui.
« Mets-toi au travail, il a fait. Je croyais t'avoir dit que tu devais commencer par balayer le magasin.
- Alors comme ça, vous ne voulez pas que je procède à l'inventaire ?
- Non. Au boulot. Pas d'inventaire. »
Chaque jour à trois heures, les clients affluaient. Il y avait trop de travail pour un seul homme. Tony Romero se démenait comme un beau diable, mais il tortillait les hanches, la sueur ruisselait sur son cou, et les gens s'en allaient, car ils n'avaient pas de temps à perdre. Un après-midi, Tony n'a pas pu me trouver. Il a foncé vers l'arrière-boutique et tambouriné sur la porte des toilettes. Je lisais Nietzsche, j'apprenais par cœur un long passage sur la volupté. Malgré les coups sur la porte, j'ai fait le mort. Tony Romero a posé une caisse d'œufs devant la porte, puis il est monté dessus. Sa grosse mâchoire est apparue au-dessus du chambranle et soudain il m'a aperçu de l'autre côté.
« Mannagia Jesu Christi ! il a beuglé. Sors de là ! »
Je lui ai dit que j'arrivais tout de suite. Il s'est éloigné en braillant, mais il ne m'a pas viré pour autant.
Un soir, il vérifiait la recette de la journée dans le tiroir-caisse. Il était tard, presque neuf heures. Je voulais aller à la bibliothèque avant la fermeture. Il a juré à voix basse, puis m'a appelé. Je me suis approché de lui.
« Il manque dix dollars.
- C'est drôle, j'ai fait.
- Y sont pas là. »
J'ai vérifié soigneusement ses comptes trois fois de suite. Il manquait bel et bien dix dollars. On a regardé par terre en donnant des coups de pied dans la sciure. Puis on a de nouveau examiné le tiroir-caisse sous toutes les coutures, on l'a même démonté pour regarder à l'intérieur. Sans résultat. Je lui ai dit que par erreur il avait peut-être rendu un billet de dix dollars à un client. Il était certain que non. Ses doigts ont fouillé dans les poches de sa chemise. Ils ressemblaient à des saucisses de Francfort. Il a tapoté ses poches.
« File-moi une cigarette. »
J'ai sorti mon paquet de ma poche arrière, et le billet de dix dollars est venu avec. Je l'avais fourré dans mon paquet de cigarettes, mais il s'était fait la malle. Il est tombé par terre entre nous. Tony a écrasé son crayon, dont le bois a volé en éclats. Son visage s'est empourpré, ses joues se gonflaient et se dégonflaient. Il a redressé la tête pour me cracher au visage.
« Espèce de sale rat ! Hors de ma vue !
- Okay, j'ai fait. Comme vous voudrez. »
J'ai pris mon livre de Nietzsche sous le comptoir et me suis dirigé vers la porte. Nietzsche ! Que connaissait-il de Friedrich Nietzsche ? Il a froissé le billet de dix dollars avant de le lancer vers moi.
« Voilà ta paie pour trois jours, espèce de voleur ! »
J'ai haussé les épaules. Nietzsche dans un endroit pareil !
« Je m' barre, j'ai fait. Vous excitez pas.
- Sors d'ici ! »
Une bonne quinzaine de mètres nous séparaient déjà.
« Écoutez, j'ai dit. Je suis ravi de partir. Je suis las de vos sottises et de votre hypocrisie éléphantine. Voilà une semaine que je songe à plaquer ce boulot absurde. Allez donc vous faire foutre, espèce de Rital à la gomme ! »
J'ai arrêté de courir devant la bibliothèque. C'était une succursale de la Bibliothèque publique de Los Angeles. Miss Hopkins était à son poste. Ses longs cheveux blonds étaient soigneusement coiffés. Chaque fois j'avais envie d'y enfouir mon visage pour humer son parfum. Je voulais le sentir sur mes poings. Mais elle était si belle que j'osais à peine lui parler. Elle a souri. Hors d'haleine, j'ai regardé l'horloge.
« Je croyais vraiment que j'y arriverais pas », j'ai dit.
Elle m'a répondu que j'avais encore quelques minutes. J'ai jeté un coup d'œil par-dessus le bureau et constaté avec plaisir qu'elle portait une robe ample. Si je réussissais à l'attirer de l'autre côté de la salle sous un prétexte quelconque, j'aurais peut-être la chance d'apercevoir la silhouette de ses jambes. Je me demandais toujours à quoi ressemblaient ses jambes sous leurs collants scintillants. Elle n'était pas occupée. Dans la salle, il y avait seulement deux personnes âgées, qui lisaient le journal. Elle a enregistré le retour de mon Nietzsche pendant que je reprenais mon souffle.
« Voudriez-vous me montrer les livres d'Histoire ? » je lui ai demandé.
D'un sourire elle a accepté, et je l'ai suivie. J'ai été déçu. Sa robe bleu ciel était trop épaisse : la lumière ne la traversait pas. J'ai admiré la courbe de ses talons. J'ai eu envie de les embrasser. Elle s'est retournée devant les livres d'Histoire, convaincue que je m'intéressais davantage à elle qu'aux bouquins. J'ai senti toute chaleur la quitter. Elle a fait demi-tour vers son bureau. J'ai sorti quelques livres, puis les ai remis sur les étagères. Elle devinait toujours mes pensées, mais je refusais de les modifier pour autant. Ses jambes étaient croisées sous le bureau. Elles étaient merveilleuses. J'ai eu envie de les étreindre.
Quand nos regards se sont croisés, elle a souri, et son sourire disait : allez-y, rincez-vous l'œil si ça vous chante ; je ne peux pas vous en empêcher, mais j'aimerais bien vous flanquer une bonne taloche. Je voulais lui parler. J'aurais pu lui citer quelques phrases extra de Nietzsche ; ou tout le passage de Zarathoustra sur la volupté. Ah ! Mais je ne pourrais jamais lui sortir ça.
À neuf heures elle a sonné la cloche. J'ai foncé vers le rayon de philosophie et pris un livre au hasard. C'était un autre Nietzsche : Homme et Surhomme. Je savais qu'elle en resterait bouche bée. Avant d'apposer son tampon, elle a feuilleté quelques pages.
« Eh ben ! elle a fait. Vous lisez de ces livres !
- Bah, j'ai rétorqué, une broutille. Je ne m'intéresse qu'aux écrivains sérieux. »
Elle m'a souhaité le bonsoir avec un sourire, et je lui ai dit :
« C'est une magnifique soirée, magnifiquement éthérée.
- Vraiment ? » elle a fait.
Elle m'a jeté un regard bizarre, avec son crayon derrière l'oreille. J'ai fait volte-face, puis raté une marche en sortant et je me suis rattrapé de justesse. Dehors, je me suis senti encore plus mal, car ce n'était pas une soirée magnifique, il faisait froid et brumeux, les lampadaires étaient cernés d'un halo de brouillard. Une voiture dont le moteur tournait était garée devant la porte ; il y avait un homme au volant. Il attendait Miss Hopkins pour la ramener à Los Angeles. J'ai trouvé qu'il avait l'air d'un crétin. Avait-il lu Spengler ? Savait-il que l'Occident déclinait ? Que faisait-il pour empêcher la catastrophe ? Rien ! C'était un ignare, un demeuré. Qu'il aille se faire voir.
Le brouillard s'enroulait autour de moi et me pénétrait tandis que je marchais en fumant une cigarette. Je me suis arrêté Chez Jim sur Anaheim. Un type mangeait au comptoir. Je l'avais souvent vu sur les quais du port. C'était un docker nommé Hayes. Je me suis assis à côté de lui et j'ai commandé à dîner. Ensuite, je suis allé jeter un coup d'œil au présentoir de livres, des réimpressions à un dollar. J'en ai pris cinq. Puis je suis allé voir les revues et j'ai feuilleté Artists and Models. J'ai choisi les deux numéros où les femmes étaient le moins habillées, et quand Jim m'a servi mon dîner, je lui ai demandé de les emballer. Il a vu le Nietzsche sous mon bras : Homme et Surhomme.
« Non, j'ai fait. Çui-là, je le garde. »
Je l'ai posé violemment sur le comptoir. Hayes a regardé le livre, lu son titre : Homme et Surhomme. J'ai remarqué qu'il m'observait dans le miroir. Je mangeais mon steak. Jim regardait mes mâchoires pour savoir si le steak était tendre. Hayes matait toujours le livre.
« Jim, j'ai fait, ce mets est réellement antédiluvien. »
Jim m'a demandé ce que je voulais dire, Hayes s'est arrêté de manger pour écouter. « Le steak, j'ai répondu. Il est archaïque, primitif, paléontologique et antique. Bref, sénile et décrépit. »
Jim a souri pour me montrer qu'il ne comprenait pas, et le docker s'est arrêté de mâcher tellement il était intéressé.
« Je pige que dalle, a fait Jim.
- La viande, mon ami. La viande. Ce mets devant moi. Plus coriace que de la louve. »
Quand j'ai regardé Hayes, il s'est détourné en vitesse. Vexé par mes remarques sur le steak, Jim s'est penché au-dessus du comptoir et a chuchoté qu'il serait heureux de m'en cuire un autre.
J'ai alors dit :
« Par le sang du Christ ! Laisse tomber, mon gars ! Cela remplace mes aspirations les plus célèbres. »
J'ai vu Hayes qui m'observait dans le miroir. Ses yeux faisaient la navette entre moi et le livre. Homme et Surhomme. J'ai continué de mastiquer en regardant droit devant moi, sans lui accorder la moindre attention. Pendant tout mon repas, il m'a observé attentivement. Une fois, il a même gardé les yeux longtemps fixés sur mon livre. Homme et Surhomme.
Quand Hayes a eu terminé, il est allé devant pour payer sa note. Il est resté près du tiroir-caisse à chuchoter avec Jim. Hayes a hoché la tête. Jim a souri, et de nouveau ils ont chuchoté. Hayes a dit bonsoir à Jim en souriant, il m'a jeté un dernier coup d'œil par-dessus l'épaule, puis Jim est revenu.
« Ce type voulait tout savoir sur toi, il a dit.
- Vraiment !
- Il m'a dit que tu causais comme un mec brillant.
- Vraiment ! Qui est-il et que fait-il ? »
Jim a répondu que c'était Joe Hayes, le docker.
« Profession de poltron, j'ai rétorqué.
» Infestée d'ânes et de nigauds. Nous vivons dans un monde de putois et d'anthropoïdes. »
J'ai sorti le billet de dix dollars. Jim m'a rapporté la monnaie. Je lui ai proposé vingt-cinq cents de pourboire, mais il les a refusés. « Un geste spontané, j'ai dit. Un simple symbole d'amitié. J'aime ta façon d'être, Jim. Elle suscite mon entière approbation.
- J'essaie de contenter tout le monde.
- Eh bien, comme dirait Tchekhov, je suis exempt de toute plainte à ton égard.
- Tu fumes quelle marque de cigarettes ? »
Je le lui ai dit. Il m'a donné deux paquets.
« Cadeau de la maison », il a fait.
Je les ai mis dans ma poche.
Mais il s'obstinait à refuser mon pourboire.
« Prends-le ! j'ai dit. C'est un simple geste. »
Il a refusé. On s'est dit bonsoir. Il a porté les assiettes sales dans la cuisine et je me suis dirigé vers la porte. Là, j'ai allongé le bras, pris deux étuis de bonbons sur le présentoir, que j'ai glissés sous ma chemise. Le brouillard m'a avalé. J'ai mangé les bonbons en rentrant à la maison. J'étais content du brouillard, parce qu'il a empêché M. Hutchins de me voir. Il était debout sur le seuil de son petit magasin de radio. Il me cherchait. Je lui devais quatre versements sur notre radio. Il lui aurait suffi de tendre la main pour me toucher, mais il ne m'a pas vu.