+ La nuit du loup - Tomeo Javier
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Tomeo Javier La nuit du loup

"La nuit du loup" de Javier Tomeo,
traduit de l'espagnol par Denise Laroutis.

1


Jeudi, trente novembre, fête de saint André, Andrés, Andrew, etc. Dernier jour du mois, comme chacun sait. Après novembre, ce sera décembre, lequel a trente et un jours, dernier mois de l'année. Et c'est reparti pour un tour.
Peu de gens savent, par contre, que le soleil a fait surface ce matin à sept heures dix-sept pétantes et qu'il se couchera à seize heures cinquante, c'est-à-dire à cinq heures moins dix. C'est, en tout cas, ce que vient de lire Macario sur la page du jour. Moins de vingt ou vingt-cinq minutes après que le soleil aura plongé, peut-être avant (en fonction du ciel, s'il est plus ou moins couvert), la nuit sera tombée.
La page web dit aussi que novembre est un mois consacré aux âmes du purgatoire, que saint Andrés était fils d'un pêcheur nommé Jonas, qu'il fut un des douze apôtres et connut une grande allégresse quand il aperçut la croix sur laquelle il devait mourir.
« Ce n'est pas de la petite bière », se dit Macario.
Et il reprend sa navigation sur Internet. À franchement parler, il ne sait pas faire grand-chose d'autre dans la vie. Il visite la Transylvanie, pays de Dracula, croise le roi des vampires dans un des interminables corridors du château et le salue d'une brève inclinaison de tête. Il se retrouve ensuite dans les pages consacrées au loup-garou, devenu son sujet préféré depuis quelque temps, et lit qu'une simple étoile à cinq branches peinte avec le sang d'un animal suffit à le tenir éloigné. Il lit aussi que les loups-garous peuvent être transitoires, par suite d'une malédiction, ou congénitaux, parce que nés loups-garous.
« Je n'ai encore rien d'un loup-garou », plaisante-t-il, en rajustant son dentier.
Après avoir mangé - il s'est contenté de haricots au chorizo en boîte et d'une bière -, il retourne dans la savane africaine et apprend que les girafes, si fières de leur très long cou, n'ont que sept vertèbres cervicales, comme presque tous les autres animaux. Il envoie ensuite quelques courriels, mais personne ne prend la peine de lui répondre.
« Je suis sûr, se rassure-t-il, que tous ces cons se souviennent parfaitement de moi. Les lignes sont saturées, c'est pour ça que je n'ai pas de réponse. »
À cinq heures et quart, il glisse son téléphone portable dans la poche arrière de son pantalon, jette une couverture sur ses épaules, sort de chez lui et affronte la lande. On pourrait dire en d'autres termes qu'il sort de l'espace virtuel - bien que les haricots au chorizo n'aient rien de virtuel - et pénètre dans un espace bien réel et concret sur lequel, en ce moment, la brise souffle et la nuit commence à tomber.
Devant sa maison passe un large chemin qui, cinq cents mètres plus loin, bifurque en deux voies possibles. Celle de gauche conduit jusqu'au village, le sentier de droite ne conduit nulle part et peut-être est-ce là son plus grand charme.
« Ce n'est pas ma faute », se justifient agréablement les voyageurs quand ils touchent le bout de ce sentier et constatent qu'il n'y a plus rien après.
Il ne fait pas froid - compte tenu de ce que l'hiver approche, en tout cas -, mais il ne voit pas plus loin que le bout de son nez avec ce brouillard, aussi lui faut-il avancer lentement, en traînant les pieds. Il n'est pas pressé, personne ne l'attend, il veut juste se dégourdir les jambes. Quand il arrive au point où le chemin se divise en deux, il choisit la voie de gauche, c'est-à-dire celle qui conduit au village.
Le brouillard devient de plus en plus dense et il doit avancer les bras tendus devant lui, en guise de pare-chocs, pour ne pas se cogner dans le mur de pierre qui longe le chemin. Il a l'impression d'avancer à l'intérieur d'un nuage. Il entend au-dessus de sa tête le croassement d'un corbeau, arrive à l'ancien arrêt d'autobus et pense au vieil autocar vert qui jusqu'à il y a deux ans faisait l'aller-retour entre la ville et ici.
« Qui sait où se trouve maintenant cette guimbarde », soupire-t-il.
Il s'assied sur le banc qui se trouve sous l'abribus et se palpe les oreilles. Il lui semble quelquefois qu'elles sont un peu plus grandes chaque jour, mais il se fait sûrement des idées, aucune de ses connaissances n'ayant les oreilles qui grandissent de minute en minute.
« Il faudra que je regarde aussi si Internet a des informations sur les oreilles », se propose-t-il tout haut.
« Croa, croa ! » croasse le corbeau, qui vient de se poser sur le toit de l'abribus.
« Il y a fort à parier, mon cher Macario, se dit-il ensuite en se tripotant les lobes, que la ville est toujours au même endroit.
- Elle peut bien rester où elle voudra, je n'ai pas l'intention d'y aller voir », se répond-il aussitôt en changeant de voix.
Ce n'est pas la première fois qu'il tient conversation avec lui-même et se raconte des histoires plus ou moins drôles. Vivre seul n'a pas que des désavantages. Un garçon peut se poser tout haut les questions qu'il veut puis se répondre ce qui lui plaît sans qu'on aille le prendre pour un fou. Il n'y a rien de mieux pour passer le temps, surtout quand on n'a pas son ordinateur sous la main et que la lune ne brille pas sur la lande.
Il se lève, ses deux mains prenant appui sur ses genoux, et se remet en marche vers l'abribus suivant, à trois cents mètres. Là-bas, il fera demi-tour, rentrera chez lui et se remettra à naviguer sur son ordinateur. Peut-être même, cette nuit, ira-t-il faire un tour à Madagascar qui, après le Groenland, la Nouvelle-Guinée et Bornéo, est la plus grande île du monde mais sur laquelle 4,32 pour mille seulement de la population a accès à Internet.

2


Or, ce soir, un imprévu survient. En quittant l'abribus, Macario met le pied dans un trou et se tord la cheville. Ce sont des choses qui arrivent. De ces choses qui bouleversent tous nos plans quand nous nous y attendons le moins.
Sa promenade est terminée. Il ne tient pas debout. C'est grave, sa cheville commence à enfler. Fort probablement s'agit-il d'une entorse avec fracture, ce qui signifie que l'os est déplacé. Il veut utiliser son portable pour appeler au secours, mais celui-ci ne fonctionne pas. Batterie à plat. Il pourrait peut-être couvrir à cloche-pied la distance qui le sépare de sa maison et téléphoner pour demander du secours, mais il juge cette solution ridicule et même assez humiliante.
Il se rassied sous l'abribus et se tient la cheville à deux mains. Il pense à saint Andrés et essaie de prendre exemple sur son courage. Internet l'explique très bien : les bourreaux attachèrent Andrés sur une croix en X et le saint mit deux jours à mourir, mais, une demi-heure avant de rendre son dernier soupir, une lumière descendit du ciel, baigna son corps et éblouit tous les spectateurs qui assistaient à son martyre.
Le corbeau, sur ces entrefaites, recommence à croasser. Les corbeaux ne croassent pas à cette heure-ci, ce n'est pas normal. Sans doute celui-ci a-t-il perdu ce soir sa compagne dans le brouillard et ne s'habitue-t-il pas à la solitude. Il ne veut pas être seul et proteste. C'est une explication possible parmi d'autres. Il pourrait, par exemple, désapprouver Macario qui a l'habitude de lire chaque matin la vie du saint du jour, avant même d'avoir fait réchauffer le reste de café de la veille.
« Croa, croa, croa ! Qui croit aujourd'hui à ces choses-là ? » le tance-t-il.
Macario n'a jamais vu de corbeau en face, mais il sait (il l'a lu sur Internet) que ces oiseaux ont un bec très dur, légèrement arqué, couvert sur son tiers supérieur de crins durs et noirs. Il se rappelle que chaque corbeau, pour orgueilleux qu'il soit de ses croassements, n'est autre que l'ombre oubliée d'un homme mort.
« Il n'y a pas de quoi se vanter », pense-t-il, bien qu'il ait très mal à la cheville.
Il veut dire par là qu'une fois morts les corbeaux n'ont guère de chance qu'on se souvienne d'eux dans un monde où même les enfants oublient leurs parents défunts.
La lune doit bien être quelque part, mais elle ne se montre pas. À cette heure-ci, elle est encore collée à l'horizon, où elle rassemble ses forces avant de commencer son ascension. Dans la partie du ciel où il n'y a pas de nuages s'allument peu à peu les premières étoiles.
« Attention aux étoiles, elles ne sont pas à prendre à la légère », se dit Macario.
Les étoiles sont d'immenses sphères de gaz qui émettent leur propre lumière. Si elles n'étaient pas si importantes, Internet ne leur consacrerait pas presque cinq millions de pages.
« Croa, croa, croa ! » répète le corbeau, qui ne bouge pas de l'abribus.
Les hommes ont du mal à comprendre le langage des corbeaux, mais il est probable qu'eux comprennent le langage des hommes. Ils écoutent ce qu'ils disent et en tirent leurs conclusions. Autrefois, des voyants étaient capables de distinguer dans leurs croassements jusqu'à soixante-quatre modulations différentes, chacune avec une signification particulière.
« Croa, croa, croa ! »
« Le cou des girafes n'a que sept os », se rappelle Macario, pour penser à autre chose qu'à sa cheville blessée.


3


Quelqu'un profère une malédiction au milieu des ténèbres. Ce quelqu'un est à moins de vingt mètres, mais il ne peut pas voir Macario, car, en plus de l'obscurité, le chemin fait un coude et des oliviers viennent s'interposer entre les deux hommes.
« J'ai dû me casser la cheville ! » se plaint l'inconnu à haute voix, comme s'il savait que Macario est là pour l'entendre.
En tout cas, il ne s'agit pas d'une fracture ouverte. L'homme connaît un peu la question. Il s'assure au toucher que l'os n'a pas percé la peau. La coïncidence, quoi qu'il en soit, ne laisse pas d'être saisissante. Deux hommes immobilisés sur un chemin solitaire à cause d'un simple faux pas et à qui personne ne peut donner un coup de main.
« Ah ! Ah ! » gémit l'inconnu.
Macario craque une allumette et consulte sa montre à gousset. Quand il habitait en ville, il disait à qui voulait l'entendre que la montre avait appartenu à son grand-père, alors qu'il l'avait payée quatre sous chez le brocanteur de son quartier. Elle indique cinq heures quarante-cinq minutes précises. Quarante-cinq minutes ont passé depuis qu'il est sorti de chez lui. Il tourne les yeux dans la direction d'où proviennent les lamentations du promeneur solitaire et essaie de le rassurer.
« Ne laissez pas vos nerfs vous gagner », lui recommande-t-il en mettant ses mains en porte-voix.
Il ajoute qu'il s'est, lui aussi, tordu la cheville, que lui non plus ne peut pas faire un pas et qu'ils n'ont plus qu'à prendre leur situation avec philosophie, c'est le mieux qu'il leur reste à faire. Le lot des humains est tel qu'ils se retrouvent boiteux au moment le moins opportun, et juste quand leur portable dont ils pourraient se servir pour appeler au secours n'a pas de réseau ou une batterie à plat.
« Serrez votre cheville à deux mains », lui conseille-t-il.
La pleine lune fait son apparition et c'est, pour Macario, comme si une belle femme le réconfortait et lui passait la main sur le front. Il l'a attendue toute la semaine. Il a même eu une érection en pleine nuit, mais c'était peut-être pour d'autres raisons.
Elle est un peu rouge sur le bord inférieur, comme ensanglantée, mais jamais Macario n'irait jusqu'à dire qu'elle est tachée de sang. Internet l'explique parfaitement : l'atmosphère absorbe toutes les couleurs qui servent à éclairer la lune quand elle est à l'horizon... sauf le rouge, la seule qui, au final, se reflète à sa surface. C'est pourquoi nous la voyons rouge. Pas plus mystérieux que ça. Point de sang, n'en déplaise aux romantiques. La nuit avançant, cette lune montera dans le ciel et brillera enfin tout là-haut comme une pièce d'argent.
« Il y a une explication à tout », se dit Macario, tandis que l'inconnu continue à geindre.
Ce n'est pas une raison pour s'imaginer que le monde a perdu tous ses mystères et que les hommes sont aujourd'hui capables de tout comprendre. Il ne faut pas prêter attention à ces ramenards qui disent que la lune est désormais un monde frère, couvert de cratères et de montagnes annulaires depuis que Galilée l'a pinée avec sa saloperie de télescope.
« Là encore, attention à la lune, pense Macario. Tu ne vois pas qu'un jour elle en ait marre de nous tourner autour ? »
« Croa, croa ! » croasse le corbeau.
Il ne serait donc pas mauvais de lui souhaiter la bienvenue et de lui présenter ses hommages. Macario ferme les yeux, inspire deux ou trois fois de suite par le nez et sent une grande lumière blanche lui entrer par la tête et se poser sur son cœur. D'après Internet, cette même lumière devrait ressortir ensuite par la paume des mains, mais il n'en est rien.
« Chaque chose en son temps », se console-t-il.
Et sur ces entrefaites le promeneur solitaire interrompt ses lamentations et lui demande s'il est bien sûr que son portable ne marche pas.
« Je ne serais pas plus surpris que ça si on me disait qu'il reste un loup lâché dans la nature par ici », dit-il ensuite.
Sans doute veut-il plaisanter. Il s'agit d'un homme assez gras, avec le regard doux et velouté d'un zébu. Un de ces garçons qui ne mettent presque jamais les pieds hors la ville et n'ont pas la moindre idée de ce qu'il y a au-delà des dernières usines des faubourgs. En d'autres termes, un de ces individus qui connaissent les bas quartiers comme leur poche et ont appris les nombreux secrets de la grande cité - ils savent par cœur, par exemple, la liste des correspondances de métro -, mais qui ne connaissent pas d'autres fleurs que celles qui poussent entre les pavés et ignorent même que le soleil se lève à l'est tous les matins.
Macario dit que le dernier loup a disparu de cette région il y a au moins cent ans. Le plus vieil habitant du pays, dit-il, ne se souvient pas d'avoir vu un loup sur ces terres.
« En tout cas jusqu'à cette nuit », précise-t-il en faisant tinter les petites pièces qu'il a dans la poche.
Il n'a pas fini sa phrase que le corbeau croasse trois fois de suite. Il n'ose pas prendre son vol dans ces ténèbres, pauvre bête. Il a peur de se tromper de direction et de se réveiller demain matin au-dessus d'Istanbul.
« Croa, croa, croa ! » croasse-t-il.
Sa compagne est très loin maintenant et elle ne peut l'entendre. Et même si elle l'entendait, elle se dirait sûrement qu'elle a mieux à faire que de perdre son temps à chercher son chemin en sens inverse pour retourner à leur olivier commun.