+ Nouvelles du New Yorker - Beattie Ann
Actualités Presse Nouvelles
Nouvelles du New Yorker

"Nouvelles du New Yorker" de Ann Beattie,
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Anne Rabinovitch.

Ann Beattie est née en 1947 à Washington D.C. Elle commence à publier des nouvelles dans le New Yorker au milieu des années 1970 et est rapidement saluée comme la nouvelle voix de sa génération. Considérée comme l'un des plus grands auteurs de nouvelles contemporains, elle observe avec finesse et non sans humour la société américaine et ses évolutions, portant un regard acéré sur les bouleversements des relations entre les êtres.


Au suivant


L'histoire est véridique : mon père est mort dans un établissement de soins palliatifs le jour de Noël, tandis qu'un clown barbu, chaussé de grandes bottes noires, faisait son numéro de père Noël au bout du couloir, pour amuser un homme avec lequel mon père s'était lié d'amitié, et qui mourait d'une sclérose en plaques. Je n'étais pas présente ; je me trouvais à Paris pour faire un rapport sur la façon dont on déballait les œuvres d'art ambulantes - une mission dont j'avais été chargée par l'intermédiaire de mon cousin Jasper, qui occupe un poste dans une agence publicitaire de New York plus enchantée par ses conseillers que la cuisinière Julia Child par ses poulets. Depuis des années, le travail que Jasper me confie me permet de survivre pendant que j'écris Le grand roman américain dont je tairai le titre.
Je suis superstitieuse. Par exemple, j'ai pensé que, même si mon père allait bien, il mourrait dès l'instant où j'aurais quitté le pays. C'est ce qu'il a fait.

Par une journée de juillet mondialement chaude, j'ai atterri à Fort Myers, loué une voiture, et je me suis rendue chez ma mère pour « célébrer » (sa terminologie) l'anniversaire de la mort de mon père, six mois après l'événement. En réalité, sept mois s'étaient écoulés, mais comme j'étais à Toronto en train de faire des repérages pour un film de la chaîne de télévision HBO, je n'avais aucun moyen d'être là le 25 juin, et ma mère avait pensé que le plus convenable serait d'attendre le 25 du mois suivant. Je ne pose pas beaucoup de questions à ma mère ; quand je le peux, j'essaie simplement d'avoir la paix en faisant ce qu'elle me demande. Pour une mère, elle n'est pas exigeante. La plupart de ses requêtes sont simples et correspondent à sa notion des bienséances, qui se résume souvent à la rédaction de petits mots. J'ai des amis qui sont si inquiets pour leurs parents qu'ils les voient tous les week-ends, et d'autres qui appellent tous les jours chez eux, ou qui tondent la pelouse de leurs parents parce qu'on ne trouve personne pour le faire. Avec ma mère, il s'agit plutôt de ceci : Pourrais-tu envoyer à Mme Fawnes un mot de condoléances pour la mort de son chien, ou : Aurais-tu la gentillesse de téléphoner à un fleuriste près de chez toi à New York pour faire livrer une composition florale à l'une de mes amies en l'honneur de son anniversaire, parce que choisir des fleurs quand on n'est pas habituée à un fleuriste peut être une expérience désastreuse. Je n'achète pas de fleurs, même sur les marchés coréens, mais je me suis renseignée, et apparemment le bouquet choisi a eu beaucoup de succès auprès de l'amie.
Ma mère a un million d'amies. Elle fait tourner l'industrie des cartes de vœux. Elle en enverrait sans doute le jour de l'arrivée du printemps, s'il existait des cartes pour saluer l'événement. D'autre part, personne ne semble disparaître de sa vie (à l'exception notable de mon père). Elle échange encore des mots avec une employée qui nettoyait sa chambre dans la Swift House Inn il y a quinze ans - et mes parents n'y ont passé qu'un week-end.
Je sais que je devrais être reconnaissante d'avoir une mère aussi chaleureuse. Beaucoup de mes amis déplorent le fait que leurs parents aient des altercations avec tout le monde, ou qu'ils ne voient personne.
J'ai donc pris l'avion de New York à Fort Myers, je suis allée en navette jusqu'au bureau de location de voitures, je suis montée dans le véhicule, m'apercevant avec satisfaction que la climatisation s'était enclenchée dès la seconde où j'avais mis le contact, je me suis adossée au siège, les yeux fermés, j'ai compté de trente à zéro, en français, pour me détendre avant de conduire. Ensuite j'ai mis la musique très fort, réglant les basses, et j'ai démarré, passant la main autour du volant pour voir s'il y avait un régulateur de vitesse, parce que je perdrais mon assurance si j'attrapais encore une contravention. Ou peut-être que je pourrais demander à ma mère d'écrire une jolie lettre pour plaider ma cause.
En tout cas, les préliminaires de mon histoire se limitent aux cinq minutes presque inévitables de pluie battante à mi-chemin, au magnifique pont, aux maudits camions lâchant des pets herculéens. Je roulai jusqu'à Venice, chantant « Beast of Burden », « Bête de somme », avec Mick Jagger. Quand j'arrivai dans la rue de ma mère qui est, semble-t-il, la seule zone de quatre cents mètres de toute l'Amérique à être surveillée directement par Dieu, à travers les yeux d'un policier de Floride installé dans un véhicule équipé de radars, je bridai la voiture à trente kilomètres à l'heure et me garai dans son allée.
Malgré la chaleur, ma mère était dehors, assise sur une chaise de jardin encadrée par des pots de géraniums. La voir me met toujours dans un état de confusion. Chaque fois que je la retrouve, je suis désorientée.
« Ann ! dit-elle. Oh, tu es épuisée ? Le vol était horrible ? »
Ce sont les sous-entendus qui me dépriment : l'idée a priori que pour arriver quelque part il faille traverser l'enfer. Pourtant c'est la vérité. J'avais fait le trajet à bord d'un avion USAir, assise sur le dernier siège de la rangée du fond, et chaque fois que les valises se heurtaient dans la soute avec un bruit sourd, le choc se répercutait dans ma colonne vertébrale, provoquant des élancements douloureux. Mes compagnons de voyage étaient une femme obèse avec un bébé qui se tortillait et son fils adolescent dont elle pinçait les oreilles quand il refusait de rester tranquille, poussant des hurlements et s'agitant au point de renverser mon verre de jus de pomme. J'avais enduré en silence, mais je me rendais compte que j'étais trop calme et que je déprimais tout le monde.
Le visage de ma mère était encore rose. Peu avant la mort de mon père, après qu'on l'eut opérée d'un petit cancer de la peau au-dessus de la lèvre, elle avait subi une microdermabrasion chez le dermatologue. Elle portait le chapeau idoine à larges bords et des lunettes à la Ari Onassis. Elle était vêtue de son uniforme : un short avec rabat, de telle sorte qu'elle avait l'air d'être en jupe, et un tee-shirt orné de paillettes. Celui d'aujourd'hui arborait un lion avec des oreilles noires scintillantes, et une truffe, me sembla-t-il, de la bonne couleur. Au lieu d'être représentés par des paillettes, ses yeux étaient peints. En bleu.
« Je t'aime », dis-je en la serrant dans mes bras. J'avais appris à ne pas répondre à ses questions. « Tu m'attendais assise au soleil ? »
Elle avait appris elle aussi à ne pas tenir compte des miennes. « Nous pouvons boire une limonade Paul Newman, dit-elle. Et manger des pâtes avec sa sauce marinara. Je ne la prépare plus moi-même. »
La surprise vint presque tout de suite, juste après qu'elle eut fourré une pile de papiers dans mes mains : des cartes de remerciements d'amis qu'elle voulait me faire lire ; une lettre qu'elle ne comprenait pas, à propos d'un abonnement sur le point d'expirer ; une publicité au sujet d'un aspirateur sur lequel elle souhaitait avoir mon avis avant de l'acheter ; deux billets de théâtre pour une pièce à Broadway achetés dix ans plus tôt, qu'elle et mon père n'avaient jamais utilisés (qu'étais-je censée en faire ?) ; et - subtilement placée au bas de la pile - une lettre de Drake Dreodadus, son voisin, lui proposant d'emménager chez lui. « Achète plutôt l'aspirateur, dis-je, essayant de tourner la chose en plaisanterie.
- J'ai déjà donné ma réponse, dit-elle. Et tu seras peut-être très surprise de savoir ce que j'ai dit. »
Drake Dreodadus avait parlé lors de la cérémonie à la mémoire de mon père. Avant cela je l'avais rencontré une seule fois, alors qu'il arpentait la pelouse de mes parents avec un détecteur de métaux. Mais non : ainsi que ma mère me le rappela, j'avais eu une conversation avec lui au drugstore un jour où je m'étais arrêtée avec elle afin d'acheter des médicaments pour mon père. Il était pharmacien.
« La seule chose qui me surprendrait serait que tu répondes par l'affirmative, dis-je.
- Que je réponde par l'affirmative ? Tu t'entends ?
- Maman, dis-moi au moins que tu n'y as pas songé une seconde.
- J'y ai réfléchi plusieurs jours, répliqua-t-elle. J'ai décidé que ce serait une bonne idée, parce que nous sommes très compatibles.
- Maman, tu plaisantes, c'est bien ça ?
- Il te plaira quand tu le connaîtras mieux, déclara-t-elle.
- Attends une minute, dis-je. C'est un homme que tu connais à peine... à moins que je sois naïve ?
- Oh, Ann, à mon âge on n'a pas nécessairement envie de connaître très bien quelqu'un. On cherche à être compatible, mais on ne peut pas s'impliquer à fond dans les drames qui se sont déjà déroulés - toutes ces explications du temps de notre jeunesse. On veut juste être... en arriver au point où on est compatible. »
J'étais assise dans le fauteuil de mon père. Les napperons qui tournaient sur les accoudoirs et le rendaient fou avaient disparu. Je regardai l'empreinte plus foncée qu'ils avaient laissée sur le tissu. Fais-moi un signe, papa, pensais-je, fixant l'étoffe brillante comme s'il s'était agi d'une boule de cristal. J'agrippai mon verre, qui suintait. « Maman... tu n'es pas sérieuse », dis-je.
Elle cligna des yeux.
« Maman...
- Je vais vivre dans sa maison, qui se trouve dans la rue perpendiculaire à Palm Avenue. Tu sais, une de ces grosses maisons qu'on a bâties autrefois, avant que le quartier soit réaménagé et que la loi autorise la construction de petites maisons de lotissement avec des numéros standard.
- Tu t'installes chez lui ? dis-je, incrédule. Mais tu dois garder cette maison. Tu la gardes, n'est-ce pas ? Si ça ne marche pas.
- Ton père pensait que c'était un homme bien, dit-elle. Le mercredi soir ils jouaient au poker ensemble, je suppose que tu es au courant. Si ton père avait vécu, Drake lui aurait appris à envoyer des e-mails.
- Avec, euh... tu n'as pas d'ordinateur, dis-je stupidement.
- Oh, Ann, tu m'étonneras toujours. Comme si ton père et moi avions été incapables de prendre la voiture pour aller à Circuit City acheter un ordinateur... et il aurait pu t'envoyer un e-mail ! Il était si excité à cette idée.
- Eh bien, je ne... » Je parus incapable d'achever ma pensée. Je recommençai. « Ce pourrait être une grosse erreur, dis-je. Il habite seulement à une rue d'ici. As-tu vraiment besoin d'emménager chez lui ?
- Et toi, tu avais besoin de vivre avec Richard Klingham dans le Vermont ? »
Je la dévisageai, ne sachant pas quoi répondre. Puis je baissai un peu les yeux et vis les yeux bleus du lion. Je regardai le sol. Un nouveau tapis. Quand l'avait-elle acheté ? Avant ou après avoir fait ses projets ?
« Quand a-t-il fait cette proposition ?
- Il y a une semaine, répondit-elle.
- Il l'a fait par courriel ? Il t'a juste écrit un mot ?
- Si nous avions un ordinateur, il aurait pu envoyer un e-mail ! dit-elle.
- Maman, tu es tout à fait sérieuse à ce sujet ? Quoi, exactement...
- Quoi, exactement, quelle raison en particulier, quelle raison absolument impérative avais-tu de vivre avec Richard Klingham ?
- Pourquoi répètes-tu sans arrêt son nom de famille ? dis-je.
- La plupart des filles des vieilles dames que je connais seraient ravies si leurs mères se souvenaient du prénom d'un petit ami, sans parler de son nom de famille, répondit-elle. Ces bonnes femmes séniles. Vraiment, j'en ai moi aussi par-dessus la tête d'elles. Je vois pourquoi ça rend les petites folles. Mais je ne vais pas m'exciter là-dessus. Je veux te dire que nous allons vivre quelque temps dans sa maison, mais que nous envisageons sérieusement de nous installer à Tucson. Il est très proche de son fils, qui est entrepreneur là-bas. Ils se parlent chaque jour au téléphone, et s'envoient des courriels », déclara-t-elle. Elle ne faisait jamais de reproches ; je décidai qu'elle prenait juste un ton emphatique.
Peu de temps auparavant, je m'étais détendue, comptant trois, deux, un. Chantant avec Mick Jagger. Me dirigeant doucement vers la maison de ma mère.
« Mais cela ne devrait pas empiéter sur une journée destinée à respecter la mémoire de ton père, dit-elle, chuchotant presque. Je veux cependant que tu saches ceci, et je le pense sincèrement : je sens que ton père serait heureux que je sois compatible avec Drake. Je le sens au fond de mon cœur. » Elle frappa la tête du lion. « Il donnerait sa bénédiction à cette union, s'il le pouvait, dit-elle.
- Il est là ? demandai-je.
- Tu devrais avoir honte de manquer de respect à la mémoire de ton père en plaisantant sur le fait qu'il ne soit plus parmi nous, dit-elle. C'est d'un goût déplorable, Ann.
- Je parlais de Drake, dis-je.
- Ah. Je vois. Oui, oui. Mais en ce moment il est à une matinée. Nous avons pensé qu'il valait mieux que nous soyons seules toi et moi pour en parler.
- Je suppose qu'il va se joindre à nous pour le dîner ?
- En fait il retrouve de vieux amis à Sarasota. Un dîner prévu avant qu'il sache que tu venais. Tu sais, ce genre de fidélité témoigne de la qualité extraordinaire d'un être. Drake sort beaucoup avec ses vieux amis.
- Eh bien c'est parfait pour lui, alors. Il voit du monde, et il peut être compatible avec toi.
- Tu as un ton sarcastique... tu l'as toujours eu, dit ma mère. Tu pourrais te demander pourquoi tu t'es brouillée avec tant de tes amis.
- C'est donc un prétexte pour me critiquer ? Si je comprends bien, tu me critiquais aussi en impliquant que ma relation avec Richard t'avait échappé... à moins que ce soit la raison pour laquelle j'y ai mis un terme ? J'ai rompu parce que Richard et une de ses étudiantes, dix-huit ans à peine, sont devenus scientologues et m'ont demandé si je voulais les accompagner en camion jusqu'à Santa Monica. Avant de partir il a laissé son chat dans un refuge pour animaux, j'en déduis que je n'ai pas été la seule à me faire avoir.
- Oh, dit-elle. Je n'en savais rien !
- Tu n'en savais rien parce que je ne te l'ai jamais raconté.
- Oh, ça a dû être horrible pour toi ! Tu ne t'en étais pas doutée ? »
Elle avait raison, bien sûr : j'avais laissé tomber beaucoup d'amis. Je me disais que c'était parce que je voyageais tellement, que ma vie était si chaotique. En fait, j'aurais peut-être dû envoyer moi-même quelques cartes de plus. J'aurais sans doute dû relever les infidélités de Richard. En ville, tout le monde était au courant.
« J'ai pensé que nous pourrions manger des pâtes à la sauce Newman et ensuite, au moment du dessert, allumer ces petites bougies du souvenir et nous recueillir un moment en pensant à ton père.
- Parfait, dis-je.
- Nous devrons aller acheter des bougies au drugstore. Les miennes se sont consumées le soir où Drake et moi avons sablé le champagne et porté des toasts à notre avenir. » Elle se leva, mit son chapeau. « Je conduis », annonça-t-elle.
Je la suivis à contrecœur, comme une petite fille dans un dessin animé. Je me vis taper du pied sur le sol. Un type qu'elle connaissait à peine. C'était la dernière chose à laquelle je m'attendais. « Alors dis-moi comment ça s'est passé, dis-je. Il t'a écrit un mot, tu as répondu, et ensuite il est venu boire le champagne ?
- Bon, d'accord, ce n'est pas un scénario très romantique, répondit ma mère. Mais on se lasse de tout ce cinéma. On arrive au point où on a envie que les choses soient un peu plus faciles. En fait, je ne lui ai pas écrit de mot. J'ai réfléchi pendant trois jours, et puis je suis allée simplement frapper à sa porte. »

Les bougies étaient parfumées à la cannelle et je sentis ma gorge se contracter. Elle les alluma au début du repas, et à la fin elle parut oublier de parler de mon père. Elle mentionna un livre sur l'Arizona qu'elle avait lu. Elle proposa de me montrer quelques photos, mais cela aussi fut oublié. Nous regardâmes un film sur une ballerine mourante à la télévision. Au moment de sa mort, elle s'imaginait faisant un pas de deux avec un acteur indéniablement gay. Nous mangeâmes des M&M's qui, avait toujours affirmé ma mère, n'étaient pas vraiment des bonbons, et nous allâmes nous coucher tôt. Je dormis sur le canapé-lit. Elle m'obligea à porter une de ses chemises de nuit, disant que Drake risquait de frapper tôt le lendemain matin. Je voyageais léger : une brosse à dents, mais pas de pyjama. Drake ne vint pas, mais glissa un mot sous la porte, disant qu'il avait des problèmes avec sa voiture et se rendait à l'atelier de réparations. Ma mère parut très triste. « Tu as peut-être envie de lui écrire un petit mot avant de partir ? suggéra-t-elle.
- Qu'est-ce que je pourrais bien lui dire ?
- Tu écris des dialogues pour des personnages, n'est-ce pas ? Tu vas bien trouver quelque chose, hein ? » Elle posa ses mains sur sa bouche. « Peu importe. Si tu le fais, je serais reconnaissante que tu me donnes au moins une idée de ce que tu as dit.
- Maman, transmets-lui tous mes vœux. Je n'ai pas envie de lui écrire de mot.
- Si tu veux lui envoyer un courriel, dit-elle, son adresse est DrDrake@aol.com. »
J'acquiesçai. Cela valait mieux. Peut-être avais-je atteint le moment où vous submerge le désir de simplifier les choses, ainsi qu'elle l'avait expliqué.

Nous nous étreignîmes, et j'embrassai sa joue bien hydratée. Elle sortit sur la pelouse pour me saluer quand je démarrai.
Pendant le trajet jusqu'à l'aéroport, une averse soudaine et violente m'obligea à me garer sur le bas-côté, et je me dis alors que connaître un prêtre présentait des avantages évidents. Je pensai que ma mère avait besoin de quelqu'un qui serait à mi-chemin entre un prêtre et un psychiatre, et qu'un pasteur jouerait ce rôle à merveille. Je me représentai un Robert de Niro au visage impassible en costume clérical tandis que Cyndi Lauper chantait sur les filles qui voulaient juste s'amuser.
Mais je ne partis pas aussi vite que je l'avais espéré. De retour dans le parc de stationnement de la société de location de voitures, ma carte de crédit fut rejetée. « C'est peut-être mon appareil, dit le jeune homme, pour dissiper mon embarras, ou le sien. Vous avez une autre carte, ou bien voulez-vous essayer à l'intérieur ? »
Je ne savais pas pourquoi il y avait un problème avec ma carte. C'était AmEx, que je paie toujours immédiatement, ne souhaitant pas perdre mes points-privilège en réglant en retard. J'étais un peu préoccupée. Une femme seulement était devant moi dans la queue, et lorsque les deux employés derrière le comptoir eurent terminé leur conciliabule, ils se tournèrent tous les deux vers moi. Je choisis le jeune homme.
« Ma carte de crédit ne passe pas à l'extérieur, il y a eu un problème », dis-je.
Mon interlocuteur prit ma carte et la glissa dans son appareil. « Tout est réglé à présent, déclara-t-il. J'ai le plaisir de vous informer qu'aujourd'hui nous pouvons vous surclasser et vous offrir une Ford Mustang pour seulement sept dollars de plus par jour.
- Je rends une voiture, dis-je. La machine extérieure a rejeté ma carte.
- Merci de m'en avoir informé », répondit le jeune homme. Il portait un badge avec l'inscription « stagiaire » au-dessus de son nom écrit en plus petit : Jim Brown. Il avait un visage ouvert et une vilaine coupe de cheveux. « Vous réglez votre facture avec American Express, donc ? »
Un employé plus âgé s'approcha. « Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-il.
- La carte de madame a été refusée, mais je l'ai passée ici et il n'y a pas de problème », dit-il.
L'homme me regarda. Il faisait plus frais à l'intérieur, mais j'avais pourtant l'impression de me liquéfier. « Elle rend un véhicule, elle n'est pas là pour en louer un ? dit-il comme si je n'étais pas là.
- Oui, monsieur », répondit Jim Brown.
Ça devenait ennuyeux. Je tendis la main pour prendre mon reçu.
« C'était quoi, cette histoire de Mustang ? demanda l'homme.
- J'ai pensé à tort...
- Je lui ai raconté que j'adore les Mustang », dis-je.
Jim Brown fronça les sourcils.
« En fait, je suis tentée d'en louer une tout de suite. »
L'employé plus âgé et le stagiaire me fixèrent d'un air soupçonneux.
« Madame, vous rendez votre Mazda, c'est bien ça ? dit Jim Brown en me tendant mon reçu.
- En effet, mais je pense maintenant que je voudrais louer une Mustang.
- Inscris une Mustang, avec un supplément de neuf dollars, dit l'homme.
- Sept, précisa Jim Brown. C'est ce que j'ai indiqué à madame.
- Voyons. » L'employé pianota sur le clavier. « Sept », confirma-t-il, et il s'éloigna.
Jim Brown et moi le suivîmes du regard. Il se pencha un peu en avant, et dit tout bas : « Vous cherchiez à m'aider ?
- Non, pas du tout. J'ai juste pensé que ce serait amusant d'avoir une Mustang pour une journée. Une décapotable peut-être.
- La promotion ne s'applique qu'à la Mustang normale, dit-il.
- Ce n'est qu'une affaire d'argent », répondis-je.
Il appuya sur une touche, regarda l'écran.
« Une journée, et vous la ramenez demain ?
- Parfait. J'ai le choix de la couleur ? »
Il avait une incisive de travers. Ce détail et la coupe de cheveux ratée étaient dérangeants. Il avait de très beaux yeux, et une jolie couleur de cheveux, rappelant la robe d'un faon, mais la dent et la frange irrégulière détournaient l'attention de ces attributs.
« Il y en a une rouge et deux blanches, dit-il. Vous n'êtes pas obligée de retourner au travail ?
- Je prends la rouge »
Il me regarda.
« Je suis free-lance », dis-je.
Il sourit. « Impulsive, aussi. »
J'acquiesçai. « L'avantage d'être indépendante.
- Vous faites quoi ? demanda-t-il. Bien sûr, ça ne me regarde pas.
- Jim, tu as besoin d'aide ? » intervint l'employé plus âgé, venant derrière lui.
En guise de réponse, Jim baissa les yeux et se mit à pianoter. Cela accentua son air juvénile : il mordit sa lèvre inférieure, se concentrant. L'imprimante se mit à imprimer.
« J'ai eu des problèmes parce que j'étais impulsif, dit-il. Ensuite les médecins ont diagnostiqué un TDAH. Ma grand-mère a dit : "Vous voyez, je vous ai dit que c'était pas de sa faute." Elle répétait tout le temps cette phrase à ma mère : "C'est pas de sa faute." » Il hocha vigoureusement la tête. Sa frange retomba sur son front. Dehors, elle se serait collée à sa peau, mais à l'intérieur, il y avait l'air conditionné.
La mention du TDAH me rappela le patient atteint de sclérose en plaques que je n'avais jamais rencontré. J'avais l'image plus distincte d'un clown aux grands pieds et au nez bulbeux. Si je respirais profondément, je détectais encore le goût de la cannelle dans ma gorge. Je déclinai toutes les options de l'assurance, apposant mon paraphe à côté de chaque X. Il examina mes initiales griffonnées. « Vous écrivez quoi ? demanda-t-il. Des romans policiers ?
- Non. Des histoires qui arrivent vraiment.
- Les gens ne sont pas furieux ? »
À l'autre bout du comptoir, l'homme plus vieux dominait la femme de sa haute taille. Ils essayaient de ne pas nous surveiller de manière trop voyante. Ils parlaient bas, rapprochant leurs têtes.
« Les gens ne se reconnaissent pas. Et au cas où cela pourrait arriver, il suffit de programmer l'ordinateur pour remplacer un nom par un autre. Donc, dans la version finale, chaque fois que le mot Maman apparaît, il est remplacé par Tante Bégonia, par exemple. »
Il plia les documents, les rangeant dans une chemise. « A8, dit-il. À droite en sortant, puis tout droit jusqu'à la clôture.
- Merci, dis-je. Et merci encore pour cette suggestion bienvenue.
- Il n'y a pas de quoi », répondit-il. Il semblait attendre quelque chose. Sur le seuil, je regardai par-dessus mon épaule ; effectivement, il me regardait. L'employé plus âgé aussi, ainsi que la femme à qui il parlait. Je les ignorai. « Vous n'auriez pas l'idée de programmer votre ordinateur pour remplacer Mustang décapotable par une de ces horribles Geo Metros, n'est-ce pas ?
- Non madame, dit-il en souriant. Je ne sais pas le faire.
- C'est facile à apprendre. » Je lui adressai mon plus beau sourire et me dirigeai vers le parc de stationnement, où la chaleur qui montait de l'asphalte me donnait l'impression de glisser sur une plaque en fonte bien huilée. La clé était dans la voiture. Elle ne ressemblait pas du tout à l'ancienne Mustang. Le rouge était très vif et un peu déplaisant, du moins par une journée aussi chaude. La capote était déjà baissée. Je tournai la clé et vis que la voiture avait fait moins de huit cents kilomètres. Le siège était assez confortable. J'ajustai le rétroviseur, mis ma ceinture, et roulai en direction de la sortie, sans la moindre envie d'allumer la radio. « Elle est superbe », dit l'employé de la cabine, inspectant le dossier avant de me le rendre.
« Je viens de la louer sur un coup de tête.
- C'est la meilleure façon », répondit-il. Il leva la main à demi pour me saluer et je démarrai.
La réalité brutale m'apparut soudain : je devais faire entendre raison à ma mère par tous les moyens, et même injurier son génial ami Drake, pour l'empêcher de la dépouiller de tout son argent, de lui briser le cœur, de profiter d'elle, de la dominer... comment deviner ce qu'il avait en tête ? Il m'avait évitée à dessein - il ne voulait pas entendre ce que j'avais à dire. Qu'avait-il pensé ? Que sa fille si occupée disparaîtrait commodément à l'heure prévue, ou qu'elle avait les idées si larges que leurs projets piqueraient sa curiosité ? Ou peut-être se disait-il que c'était une chiffe molle, comme sa mère. Comment savoir ce que ces hommes-là pensaient.
Le flic qui me contraignit à m'arrêter pour excès de vitesse mit sa sirène quand il vit que je n'obtempérais pas d'un violent coup de frein. Je vis dans le rétroviseur qu'il fronçait les sourcils en s'approchant de la voiture.
« Ma mère est mourante, dis-je.
- Permis de conduire et papiers du véhicule », répliqua-t-il, me regardant avec ces lunettes réfléchissantes que les flics aiment tant. Je me voyais en tout petit, comme une tache sur le verre. J'avais accéléré, submergée par l'inquiétude. Après tout, c'était une situation effroyable. La manière la plus facile de l'exprimer avait été de dire que ma mère était mourante. Remplacer a perdu l'esprit par mourante.
« Une Mustang décapotable, dit le flic. C'est une drôle d'idée de louer une voiture pareille quand votre mère est mourante.
- J'avais une Mustang », répondis-je, ravalant mes larmes. D'ailleurs c'était la vérité. Lorsque j'avais quitté le Vermont, je l'avais laissée dans la grange d'un ami, et pendant l'hiver le toit s'était effondré. Les dégâts avaient été considérables, mais de toute façon le châssis avait rouillé. « Mon père me l'a achetée en 1968, pour me persuader de rester à l'université. »
Le flic remua les lèvres quelques secondes, puis son expression changea totalement. Je vis mon reflet vaciller. Il porta la main à ses lunettes et renifla. « OK, dit-il en reculant d'un pas. Je vais vous donner un avertissement et vous laisser repartir ; je vous enjoins de respecter la vie d'autrui et la vôtre en tenant compte de la limitation de vitesse affichée.
- Merci », dis-je sincèrement.
Il toucha de nouveau ses lunettes de soleil. Il me tendit la feuille. Quelle chance j'avais. Une chance formidable.
Ce fut seulement quand il eut regagné son véhicule et disparu sur la route que je regardai le papier. Il n'avait coché aucune des cases. Au lieu de cela, il avait inscrit son numéro de téléphone. Eh bien, pensai-je, si je tue Drake, le numéro pourrait m'être bien utile.
Je jouai aussi à un petit jeu personnel : remplacer Richard Klingham par Jim Brown.
Il devait avoir vingt-cinq ou trente ans de moins que moi. Ce qui serait presque aussi répréhensible que la liaison de Richard avec son adolescente.

Je franchis à nouveau le pont, je pris la première sortie pour Venice, dépassant la Maison des Orchidées toujours fermée, consternée par la vue du centre commercial qui s'étendait de plus en plus.
Ma mère, de nouveau installée sur sa chaise de jardin, en train de lire le journal, mais ne prenant plus la peine de lever les yeux au passage des voitures. J'avais gardé un souvenir vivace de son expression quand mon père et moi avions gravi l'allée de notre maison de Washington dans une Aqua Mustang décapotable, des années auparavant. Elle avait été choquée. Vraiment choquée. Elle avait dû penser à la dépense. Peut-être aussi au danger.
Elle paraissait moins timide à présent. Elle aussi pouvait apparemment se montrer très impulsive. J'allais klaxonner lorsqu'elle se redressa et mit une minute entière pour se remettre d'aplomb avant de se diriger vers la maison. Pourquoi marchait-elle courbée, et si lentement ? Avait-elle fait semblant d'être alerte en ma présence, ou n'avais-je rien remarqué du tout ? Puis la porte s'ouvrit, et un homme - Drake, sans aucun doute - se dressa sur le seuil, et attendit simplement, sans descendre les marches, lui tendant la main. Il était droit comme un piquet, je roulais au pas, mais je n'eus de lui qu'une image fugace : cet homme qui n'était pas mon père, avec sa grosse main tendue, et ma mère levant la sienne telle une dame gravissant un élégant escalier recouvert d'un tapis, au lieu de trois marches de béton.
Je ne pouvais rien dire. Tout avait été décidé. Aucun des mots que j'aurais pu prononcer ne les arrêterait.
Je tournai à gauche juste avant que la rue n'aboutît à une impasse, préférant éviter de repasser devant la maison. Je me rendis compte qu'une personne attendait un appel de ma part : deux même - Jim Brown et le flic - sinon trois (ma mère, qui espérait sans doute des excuses pour ma mise en garde drastique au sujet de Drake). J'aurais dû téléphoner, orienter la soirée dans un sens tout différent, mais tout le monde comprendra pourquoi j'en ai décidé autrement.
On ne peut pas s'empêcher de comprendre. D'abord, parce que c'est la vérité, et ensuite, parce que nous savons tous que les choses changent. Elles changent toujours, même dans un très court laps de temps. De retour à Fort Myers, la transaction fut très professionnelle : une autre équipe travaillait dans l'agence de location, et lorsque j'ouvris la portière et descendis de voiture on me demanda seulement si tout était en ordre dans le véhicule, une question de pure forme.
(5 novembre 2001)