+ Maryska - Andrzej Stasiuk
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Andrzej Stasiuk Maryska

Maryśka,
extrait de Contes de Galicie par Andrzej Stasiuk
traduit du polonais par Agnieszka Żuk et Laurent Alaux

La chaleur rend les gens fous. Vous avez déjà vu les prés secs flamber au mois d'août, quand le vent du sud répand du feu et qu'il n'y a plus que la terre noire, de la poussière noire, des os d'oiseaux, et les squelettes des couleuvres stupides sorties de sous la terre ? Quand on les prend dans la main, ils se pulvérisent. Non, vous n'avez jamais vu ça, pourtant c'est comme ça que ça devait être. De la chaleur, l'air comme un toit en zinc, et quand le vent souffle, une seule allumette suffit. Ça devait être comme ça. C'était la nuit et alors ? Je parle de la canicule, de la chaleur qui rentrait à l'intérieur de leurs corps avec la vodka. Une seule allumette suffit, un seul mot. La vérité de toutes façons, même si on avait été avec eux, impossible de la connaître. Mais vous, vous n'êtes pas d'ici. Moi, je les connaissais tous les trois, comme tout le monde se connaît ici. Mais le jour. Après, quand c'est la nuit, on se rend vite compte qu'on connaît personne. Gacek, Edek, Maryśka… Maryśka, Edek, Gacek. Où ça commence, et quand ? Moi je me souviens d'elle quand elle avait seize ans et qu'elle portait une robe blanche juste au-dessus des genoux. Début juin, ses jambes étaient déjà bronzées. Peut-être parce que personne l'avait jamais vue en pantalon, alors que les filles à l'époque portaient que ça. On passait par ici, par la place du marché, pour aller dans les roseaux au bord de la rivière. Les garçons devant, les filles derrière, c'est toujours comme ça : elles voudraient bien, mais elles ont la trouille. C'était la seule qui n'avait pas peur. Je me rappelle quand une fois, au printemps, en mai je crois, alors que personne se baignait et que les gars restaient sur la rive à tremper pieds et hameçons, elle s'est déshabillée : elle a déboutonné un truc et sa robe est tombée, elle en est sortie, et puis elle est partie tranquillement vers la digue que les Allemands avaient construite pendant la guerre avec des dalles de tombes juives. Un silence total. Tout le monde tournait la tête pour voir. Non, elle n'était pas toute nue. Elle avait quelque chose sur elle, mais peut-être parce que le vent dispersait ses cheveux noirs, elle était comme nue. Un vrai silence… Elle a marché jusqu'au milieu de la digue. L'eau était verte, il avait dû pleuvoir la veille, elle lui arrivait jusqu'aux chevilles, plus haut, elle était bronzée comme si elle avait passé sa vie allongée au soleil. Elle a regardé les mecs comme pour se moquer d'eux, elle a pris appui sur ces dalles en pierre, et elle a sauté. Tête la première. Là-bas, c était pas profond. Juste après la digue, on voyait le fond avec des pierres plus grosses que des têtes de chevaux. Elle a quand même regagné la surface. Et quand elle est sortie de l'eau, toute mouillée, poisseuse, tout le monde a vu qu'elle avait ce dont les mecs rêvent la nuit. Elle brillait comme un serpent. Elle s'est rhabillée sans même regarder leurs mâchoires pendantes et elle est partie. Vous n'êtes pas du coin, mais c'est comme ça que ça s'est passé. Si vous achetez une bouteille, il y aura la suite.
Elle avait six sœurs, chez eux la misère, vous pouvez pas imaginer. La maison de sa mère a brûlé à cause de la foudre y a pas longtemps. Vous savez, toutes ses sœurs étaient blondes, et toutes avaient les yeux comme de l'eau, glacials. Elle, quand elle a grandi, elle a dû sentir quelque chose, et plus tard même entendre des trucs, parce que les gens, bah, c'est les gens, tu peux pas leur fermer la bouche. Six filles pâles comme la lune et, elle : un mouton noir. Elle attendait l'occasion de prendre le large, à cause des gens et aussi parce que son sang ne la laissait pas tranquille. Alors elle a fini par aller chez sa sœur, l'aînée, déjà mariée avec enfants et tout, pas loin de Krosno. Mais elle est revenue très vite. Le beau-frère devait trop la regarder. Alors la voilà de retour dans ce pétaouchnok. La maison qui tient on sait pas comment, même les corbeaux prennent un virage et font demi-tour, la mère qui a un pied dans la tombe, et ses sœurs, une brochette de belles au bois dormant qui traînent encore à midi en chemise de nuit avec des plumes dans les cheveux. Et le père ? Le père a fait ce qu'il y avait à faire, c'est-à-dire qu'il est mort. Il s'est noyé juste après la naissance de la plus jeune. Il paraît qu'en rentrant chez lui il a voulu faire un somme dans le ruisseau. Personne ne l'a réveillé.
Qu'est-ce qu'elle aurait pu faire ici ? Elle est repartie, elle a plié bagages. Chez une autre sœur, pas loin de Rymanów, mariée elle aussi. Vous savez, une fille comme elle, il lui aurait fallu un frère. Pour qu'elle ait où aller. Une fille comme ça, elle a rien à gagner avec les autres femmes, c'est pour ça qu'elle venait ici, à Żłobiska, même si ici il y a rien non plus.
Vous avez une cigarette ? Le vin, ça donne envie de fumer. Ici une fois par mois, on dansait dans la vieille caserne de pompiers. Qui n'existe plus maintenant. Elle était là, juste à côté du poste de police. Une fois par mois, il y avait une buvette et un orchestre : accordéon, batterie, guitare, et tellement de poussière que rien qu'avec ça, on avait soif. C'était sombre, juste quelques ampoules entourées de crêpe, et au début personne sur la piste, tout le monde restait contre le mur, les gars d'un côté et les filles de l'autre, et c'est seulement après quelques morceaux et quelques tours au bar que ceux qui se connaissaient se mettaient à danser. D'abord sur les côtés, dans l'ombre, puis de plus en plus vers le centre de la piste, sous l'estrade et la grosse caisse. Elle aussi venait. Toute seule, sans cavalier, dans cette robe blanche, elle papillonnait, d'une copine à l'autre, et attendait le morceau où elle pourrait enfin se mettre au milieu de la piste pour montrer ce dont elle était capable, elle attendait que les musiciens soient chauds, qu'ils se décoincent un peu, parce qu'au début, quoi qu'ils jouaient, ça faisait toujours un peu marche militaire. Et là, elle se glissait au milieu des danseurs, ceux qui la connaissaient lui laissaient la place, et ça commençait. Toute seule. Parfois quelqu'un, un vacancier ou un courageux, l'invitait à danser, mais au bout de deux - trois tours, il n'en pouvait plus. Et le gars il restait là, rouge de gueule, en sueur, l'air bête, le pantalon coincé, la chemise dehors. Et elle tournait, happée par ce tourbillon, cheveux noirs autour du cou, robe autour des jambes et des hanches ; parfois tout le monde s'arrêtait, et les musiciens ne jouaient que pour elle, de plus en plus fort, de plus en plus vite, tous s'arrêtaient pour la voir balancer ses chaussures, et tourner sur elle-même pieds nus, bras levés, yeux fermés comme si elle était suspendue à un fil invisible, on aurait dit que ses talons nus ne touchaient même plus le sol. C'était comme ça. Moi aussi je gardais le mur ou le comptoir, alors j'ai vu. En plus, avant les gens dansaient pas souvent seuls, et c'est pour ça qu'on la regardait un peu comme une folle, mais personne pouvait s'empêcher de la regarder. Les filles, parce qu'elles étaient furieuses, et les mecs, peut-être pour avoir de quoi penser la nuit. De toutes façons, ici, avec qui elle aurait pu danser ?
Et elle restait jamais jusqu'à la fin. Quand ça commençait ces machins - trucs après les danses, ces disparitions à deux, ces rires dans la nuit derrière la caserne ou dans les roseaux près de la digue, quand la nuit commençait pour de bon vers minuit passé, elle s'en allait. Jamais personne l'a vue avec quelqu'un, même s'il y en a qui aurait bien voulu. Qu'est-ce que je raconte, tout le monde aurait voulu ! Et c'est peut-être parce que personne n'a jamais machin truc avec elle que les gens disaient qu'elle faisait ça avec tout le monde. Elle devait être au courant. Ici, on est au courant de tout. Mais elle a jamais rien dit. Comme une reine ou quelque chose du genre. Elle venait, dansait, et personne avait le courage. Peut-être qu'ils avaient peur ? Parce qu'elle était d'ici et au même temps pas d'ici.
Vous voyez, là, c'est la route de Dukla, c'est par là qu'on s'en va dans le monde. Et puis elle a fini par avoir ce qu'elle voulait. Elle devait avoir une vingtaine d'années. Voiture immatriculée à Rzeszów, costume foncé, lunettes de soleil, yellow bahama1 comme on disait à l'époque, Fiat. Assise à côté de lui, plus dans cette robe blanche, dans une autre, une nouvelle, elle regardait Żłobiska comme pour la dernière fois. Ils ont dû faire trois fois le tour de la place. Lentement, doucement, pour que tout le monde voie, pour que tout le monde prenne le temps de bien voir qu'elle avait eu ce qu'elle voulait, pour leur montrer ce qu'elle pensait d'eux.
Il commence à faire chaud là. Faut aller à l'ombre.
Et puis personne l'a reconnue. Quand c'était déjà ? Cinq - six ans après ? Elle avait l'air d'en avoir quinze de plus. Costaude, maquillée, même sa voix avait changé. C'était plus qu'une bonne femme. Et ses cheveux, ses cheveux noirs comme un étendard funéraire d'église, elle les avait teints en roux. On a compris après que c'était par honte parce qu'ils étaient devenus gris. Elle était plus pareille, plus aussi fière. Elle était même devenue arrangeante, on la croisait maintenant avec un tel ou un tel. Peut-être pas tout de suite pour ces trucs-là, mais on la voyait ici sur la place, sur le banc, ou à la rivière. Et comme elle faisait moins la fière, les autres sont devenus plus courageux. Maryśka machin, Maryśka truc, viens avec nous, Maryśka, et puis après : T'inquiète pas Maryśka, c'est pas du savon, ça fond pas. Elle avait bien changé, c'était plus du tout la même. Maintenant, elle riait à gorge déployée, elle s'esclaffait même, tête en arrière avec ses cheveux roux qui lui retombaient dans le dos, et puis cette dent en or qui brillait, alors qu'avant elle les avait toutes pareilles et blanches comme des perles sur un fil. Elle glougloutait de l'intérieur tellement qu'elle riait, et puis quand on l'appelait ou qu'on l'invitait elle venait, quand on lui proposait à boire elle disait pas non. Elle s'est mise à traîner dans le bar, même si chez nous, vous savez, les femmes n'y vont pas, sauf parfois les jeunes, mais toujours avec un copain. Elle venait même toute seule. Pour boire un verre. C'est comme ça. D'abord soi-disant pour boire avec quelqu'un, prudemment, soit disant qu'il y avait une raison, et puis après ça lui est devenu égal. Un an plus tard, vous l'auriez vue. Ça faisait pitié ! L'été, elle dormait dans les meules de foin. Vous passiez le matin et des jambes dépassaient. Des fois deux, des fois quatre. Vous vous dites que c'était une dévergondée, pas vrai ? Peut-être bien que oui, mais elle faisait exprès. Ça se voyait. Que c'était exprès. Une fois, au bar, une bonne femme a dit quelque chose sur elle. A voix haute. Pour que tout le monde entende. Et elle l'a regretté. Maryśka l'a empoignée par la coiffure et l'a traînée au milieu de la salle. Elle la tenait d'une main, et de l'autre elle lui a soulevé la jupe, et elle hurlait : - Voyez-moi ça ! Elle pense qu'elle a autre chose ici, que c'est un ange et pas une femme ! Voyez-moi ça ! – Ils ont eu du mal à les séparer. Gacek était là lui aussi. C'est là que ça a commencé. C'est parce que lui, vous savez, lui seul se souvenait d'elle d'avant. Et pour lui, elle avait pas changé. Ça doit être ça. Il avait peut-être attendu que ça se goupille comme ça, que ça prenne cette tournure, qu'elle le suive toute seule parce qu'elle avait plus où aller. On a réussi à les séparer, l'autre a vite pris la tangente, et Maryśka s'est débattue encore un peu, furieuse comme une diablesse, a lâché quelques « putains » et puis elle s'est affalée sur une chaise et elle a éclaté en sanglots. Peut-être que c'était la première fois qu'elle pleurait parce qu'elle pleurait tellement que les verres se sont mis à sonner, tout le monde était estomaqué. Bras ballants, morve au nez, larmes et mascara noir qui lui coulaient des yeux, elle arrêtait pas de trembler. On aurait dit que ça pouvait pas être pire. Et là, Gacek s'est levé, il est allé vers elle, il l'a prise par la main et l'a conduite à la porte. Comme s'il montrait le chemin à un aveugle, et elle a pas du tout protesté.
Après, il l'a embarquée comme ça pas mal de fois. Du bar ou d'ailleurs…
Et enfin l'autre nuit. Le matin, une ambulance avec son gyrophare est venue et tout de suite après est repartie à toute allure. La voiture d'Edek était plus là. C'est peut-être lui qui a appelé le médecin, ou alors peut-être qu'il avait déjà filé à cause de la peur. Quand ils emportaient le brancard, Gacek leur a couru après, il hurlait, il voulait monter lui aussi, mais l'infirmier et le médecin l'en ont empêché. Mais il s'accrochait encore à la porte, alors à la fin les gens ont dû le tenir pour qu'elle puisse passer. Il paraît qu'il avait une tête terrible, qu'il était blanc comme un cadavre. Une fois l'ambulance partie, ils l'ont relâché. Mais lui n'avait pas du tout l'intention de rester comme ça. Il a sauté dans sa Star2 et a commencé à manœuvrer dans la cour. Les gens se sont écartés voyant qu'il savait plus ce qu'il faisait. Il avançait, reculait, calait, accélérait, ça tremblait tellement que tout ce qu'il avait appris comme chauffeur en vingt ans, il l'avait oublié. A la fin, on sait pas comment, il a réussi à tourner, et il a roulé vers le portail. Il y avait là des hommes, mais personne n'a osé l'arrêter. Tout le monde regardait, et voulait savoir ce qui allait arriver. Mais après, plus rien. A hauteur de la porte, il a basculé sur le côté dans le fossé. Il est resté comme ça, couché sur le côté, avec le moteur qui hurlait, les roues qui tournaient dans la boue, et a fini enfoncé jusqu'au châssis. Quelqu'un est venu, a ouvert la portière et a coupé le contact. Lui restait assis, les mains sur le volant et regardait devant sans rien voir. Les gens sont restés encore un peu, et puis ils sont partis. Lui ne bougeait pas, il attendait, il savait que quelqu'un allait venir le prendre.
Oui, la chaleur rend les gens fous, la soif est terrible, c'est comme si un feu les brûlait de l'intérieur. La vérité, impossible de la connaître, même si t'étais là. Le feu, les prés qui brûlent, août, la nuit…et cette fumée rouge qui monte vers le ciel.

1 : Yellow Bahama – surnom donné aux jeunes gens à la mode.

2 : Star – marque de camion.