+ La vie des pierres - Bass Rick
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Bass Rick La vie des pierres

"La vie des pierres" de Rick Bass,
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Marc Amfreville.

Né en 1958, Rick Bass a grandi à Houston, dans le Texas. Biologiste et géologue de formation, écologiste ardent, il est l'auteur d'une douzaine de livres de fiction, dont plusieurs recueils de nouvelles. Sans jamais se départir d'une certaine conscience de la beauté, il tend la même oreille attentive aux sourds mouvements telluriques et aux discrets tressaillements de la vie intérieure. Dans ces textes d'une veine délicate et puissante, la nature américaine prend des contours de merveilleux.


Son premier élan

Elle avait un jour tué un élan. Elle était alors une toute jeune femme, fraîche émoulue de l'université - son père chéri reposait dans sa tombe depuis trois ans déjà -, et elle s'était levée de bon matin. À flanc de coteau, elle avait traversé des forêts d'immenses pins sylvestres, les étoiles clignotant encore comme des étincelles entre leurs branchages, et des chouettes ululant sur son passage ; l'effort de l'escalade lui faisait souffler des nuages de vapeur, et au bord de son champ de vision, elle entrevoyait une sorte de tremblement, pareil à la décharge électrique dans un ciel de nuit qui précède l'arrivée d'une aurore boréale ou d'un orage de chaleur.
La chasse s'était terminée étonnamment tôt ; des années plus tard, elle comprendrait que les plus belles parties de chasse durent jusqu'à quatre ou cinq semaines, et que parfois, on n'y fait aucune prise. Mais celle-ci s'était achevée en moins d'une heure, dès le premier matin.
Avant même le lever du jour, elle avait reniflé la piste de la harde qui s'était installée pour la nuit à quelques centaines de mètres d'elle, une odeur plus douce et plus musquée que celle de toute une écurie ; s'approchant sans un bruit, elle avait réussi à capter les sons que produisait le troupeau : d'imperceptibles murmures et grognements divers.
Tapie derrière un des arbres géants, tremblant à la fois de froid et d'excitation, elle fut soudain assaillie par l'envie que son père soit là auprès d'elle, rien que pour ce matin, pour qu'il assiste au spectacle, qu'il y participe. Puis elle se remit à trembler, et ne pensa plus qu'aux élans.
Soudain, il fit jour, et elle s'enfonça plus profondément encore dans les hautes herbes sous les grands pins, leur parfum sucré tout contre sa peau. Plus la lumière du jour progressait, plus elle s'aplatissait entre les herbes jaunes.
À quelques pas, les élans se levaient l'un après l'autre. Dans un premier temps, elle pensa qu'ils avaient peut-être détecté sa présence, même si les courants qui réchaufferaient peu à peu les collines n'avaient pas commencé à en escalader les pentes - même si les derniers courants froids et lourds de la nuit étaient encore en train de descendre depuis les hauteurs, la douce brise qui lui caressait le visage rabattant vers elle l'odeur forte de la harde.
Mais les élans continuaient paisiblement à paître, ils évoluaient maintenant avec nonchalance, en produisant toutes sortes de bruits : ils miaulaient, gloussaient, aboyaient et toussaient, broutant la même herbe au parfum sucré que celle dans laquelle elle se trouvait couchée. Elle percevait même le bruit de meules que produisaient leurs dents tandis qu'ils mâchonnaient, et le cliquetis de leurs sabots contre les pierres quand ils s'approchaient des rochers.
Ces créatures lui semblaient très éloignées de celles dont son père faisait des barbecues, découpant la viande rouge alors qu'elle grésillait encore et la déposant dans son assiette d'enfant en annonçant : « élan » ; et pourtant, c'était bien le même animal, quelque douze ans plus tard. À présent, les élans se dispersaient comme de l'eau, ou des flammes vacillantes, quittant les pins géants pour gagner un bouquet de trembles ; sous leurs sabots, les feuilles dorées étaient de la même couleur que leur pelage, et les troncs nus et blancs donnaient l'impression que les bêtes étaient en cage. Pourtant, la harde continuait à se mouvoir librement, entrant et sortant de l'espace clos par ces barreaux, et quand Jyl aperçut le plus gros élan du troupeau, un véritable géant, elle le choisit sans hésiter comme victime, ignorante qu'elle était - ne sachant pas que sa viande serait plus dure que celle de n'importe quelle bête plus jeune. Elle se redressa sur un genou, et tirer ne lui parut pas plus difficile que de loger une balle dans un trou au billard américain : suivant du bout de son fusil et à travers le réticule du viseur le sillon juste au-dessous de l'épaule droite de l'élan tandis qu'il lui tournait le dos pour s'éloigner, elle ne se laissa pas distraire par les bois magnifiques qui formaient une couronne au-dessus de son front ; quand il s'immobilisa au dernier instant, et tourna la tête vers elle, ayant sans doute senti sa présence, elle appuya fiévreusement sur la détente comme on lui avait appris à le faire quand elle était petite. L'élan géant bondit en l'air tel un taureau de rodéo puis esquissa quelques pas de course avant de trébucher, comme si la balle ne lui avait pas déchiré le cœur et la moitié des poumons mais n'avait fait que le désorienter l'espace d'un instant.
Comme retenu par une invisible longe, il s'écroula pesamment ; puis il se releva, parcourut encore quelques mètres avant de tomber à nouveau.
Les femelles et les petits de sa harde, ainsi d'ailleurs que les jeunes mâles, le fixèrent du regard, tentant de comprendre ce qu'il voulait leur dire, désorientés eux aussi par la soudaine explosion. Ils gardaient les yeux rivés sur la source de la détonation - Jyl s'était relevée et observait l'agonie de l'animal, hésitant à tirer une balle de plus, tandis que le reste de la harde la dévisageait avec ce qui lui semblait ne pouvoir être qu'une surprise incrédule.
L'élan se releva une fois de plus et recommença à courir. Cette fois-ci, il ne retomba pas, ayant sans doute compris alors qu'il se débattait à même le sol comment accommoder cet étrange et nouveau dysfonctionnement de façon qu'il n'entrave plus son désir de fuite ; une patte et une épaule relevées contre sa poitrine, à la manière d'un homme portant un cartable, et les pattes arrière bien écartées pour assurer sa stabilité, il s'éloigna au galop tel un cheval entravé, ses immenses bois couleur acajou rejetés en arrière afin de garder l'équilibre : ce qui faisait autrefois son orgueil et sa force était devenu une servitude.
Les autres se retournèrent et le suivirent dans la forêt, disparaissant presque à regret à l'ombre des arbres, toujours avec le même air d'incrédulité ; une fois dans le sous-bois cependant, ils disparurent complètement, et pendant un certain temps, elle n'entendit plus que le craquement des branches et des rameaux - comme si elle avait provoqué un tremblement de terre ou quelque force inconnue -, puis les bruits s'affaiblirent et diminuèrent, jusqu'à ce que, enfin, le silence revienne.
Totalement ignorante à cette époque de ce qu'il fallait faire, elle se lança à la poursuite de la harde plutôt que d'attendre que le mâle ne s'écroule et ne perde tout son sang. Elle ne savait pas qu'un élan ainsi poussé par l'énergie du désespoir peut courir pendant des kilomètres et des kilomètres, le cœur en lambeaux, battant par magie ou par la force de la volonté davantage que par la mécanique conventionnelle du système de pompage des ventricules et de l'aorte ; ainsi poussé, un élan peut courir pendant plusieurs mois, les poumons déchiquetés ou envahis de sang. Comme si, durant son agonie, l'élan avait la faculté de se métamorphoser en une créature complètement différente, capable de respirer et de faire passer l'oxygène directement dans son sang rien qu'en gardant la bouche grande ouverte, un peu à la manière d'un poisson ; et comme s'il pouvait compresser et expédier du sang dans les zones les plus éloignées de son corps et le ramener sans se servir de son cœur, mais en utilisant à la place de mystérieux courants et un désir - la volonté de se rassembler - plus forts que les siens propres, le sang allant et venant, allant et venant, et poussant l'élan à continuer d'avancer, le poussant à continuer d'être un élan.
Jyl avait l'intention de trouver l'endroit où l'animal était tombé la première fois - même de là où elle se tenait, à soixante ou soixante-dix mètres, elle voyait le carré de terre retourné -, de trouver à partir de ce point la piste du sang et de la suivre.
Déjà, elle pensait à ce qui se passerait ensuite et regardait au-delà de ce premier point - alors qu'elle ne l'avait pas encore atteint -, quand elle se heurta à la clôture de barbelés qui séparait la forêt domaniale des propriétés privées adjacentes où la chasse était interdite, et qui avait empêché la grande harde de fuir.
Les fils de fer étaient si serrés qu'elle avait rebondi en arrière, chutant un peu comme l'élan était tombé, la toute première fois. Dans son inexpérience, elle avait gardé le doigt sur la gâchette et une cartouche dans son fusil au cas où elle apercevrait de nouveau l'animal ; en tombant, elle actionna involontairement la détente, déchargeant l'arme une seconde fois, avec un son si inattendu qu'il lui parut encore plus caverneux qu'au coup de feu précédent.
Au-dessus d'elle, une haute branche intercepta la balle, puis se décrocha, atterrissant lentement, comme un cerf-volant. Toujours sur le dos, Jyl la regarda se poser doucement, et elle se tint là, légèrement écorchée, tremblante, avant de finir par se lever pour escalader la clôture hérissée de pancartes « Chasse interdite » et de repartir à la poursuite de l'élan.
Elle fut étonnée de voir combien il était difficile de suivre cette traînée de sang : rien qu'une légère éclaboussure çà et là, parfois rouge, parfois déjà brune sur les feuilles de tremble jaunes qui ressemblaient à des pièces d'or éparpillées - comme si un voleur avait été blessé en emportant un coffre-fort et qu'il ait répandu son sang sur son trésor.
Elle tenta de se concentrer sur sa tâche mais prit soudain conscience d'un intense et poignant sentiment de solitude - se rappelant, apparemment sans aucune raison, que son père était daltonien et songeant combien il lui aurait sans doute été difficile de distinguer ces gouttelettes. Regrettant de nouveau son absence, cependant, pour l'aider à traquer cet élan.
Il était vraiment surprenant de voir combien l'animal perdait peu de sang. Le trou par lequel était entrée la balle, elle le savait, n'était pas d'une circonférence plus grande que celle d'une paille, et celui par lequel elle était ressortie, pas davantage qu'une pièce de vingt-cinq cents, et même cette petite blessure devait être partiellement obstruée par les chairs déchiquetées, si bien que le sang restait prisonnier du corps de l'élan, clapotant à l'intérieur, chaud et empoisonné, désormais inutile mais incapable de se vider.
Une goutte par-ci, une goutte par-là. Elle ne pouvait s'empêcher de s'étonner du petit nombre d'indices disponibles. Il était plus facile de suivre la trace des pattes de l'animal dans la terre meuble et le fatras de brindilles brisées que la piste du sang - même si elle n'était pas entièrement sûre de ne pas être en train de suivre les traces de la harde plutôt que celles de sa proie.
Elle parvint à la lisière de la forêt et découvrit un petit champ labouré, à la terre récemment retournée rendue sombre par le chaume d'automne. Son élan s'était écroulé au beau milieu - le reste de la harde, parti depuis longtemps, avait disparu - et un camion était déjà garé à côté du corps sans vie ; tout près, se tenaient deux hommes d'un certain âge qui portaient des chapeaux de cow-boy. Jyl fut alors surprise de voir la taille des bois, plus hauts que ces hommes alors que l'animal était couché à terre, plus hauts même que la cabine du camion.
Les types ne paraissaient pas très heureux de la voir approcher. Il lui sembla qu'elle mettait un certain temps à les rejoindre. Elle eut du mal à traverser les sillons et les mottes de chaume, et en voyant l'expression des deux hommes, elle craignit un instant que l'élan n'ait été une de leurs mascottes, qu'ils lui aient même peut-être donné un nom.
Ce n'était rien d'aussi grave, découvrit-elle bientôt ; ils n'étaient néanmoins pas ravis. Leurs traits s'adoucirent un peu tandis qu'elle finissait de les rejoindre et qu'ils virent combien elle était jeune et surtout effrayée - elle aurait facilement pu être leur fille. Il émanait d'elle une sorte d'énergie qui les disposait en sa faveur ; ils avaient aussi du mal à imaginer qu'elle aurait pu venir réclamer le corps de l'animal si elle l'avait tué dans des circonstances illégales.
Pas de poignée de main, pas de présentations. Il restait encore du givre sur le pare-brise du camion ; Jyl comprit qu'ils avaient dû bondir à l'intérieur et démarrer sans le laisser chauffer pour se précipiter vers l'endroit où se trouvait la harde. Où ils pensaient la trouver.
Un nuage de vapeur s'échappa de la bouche d'un des deux hommes quand il s'adressa à elle, même s'ils se tenaient tous les trois dans la lumière du soleil.
« Vous l'avez tué de l'autre côté de la clôture, pas vrai, dans la forêt domaniale, et ensuite, il a sauté par-dessus pour venir mourir ici ? » demanda-t-il, sans la moindre ironie, comme si, maintenant qu'il voyait les traits de Jyl, sa peur et sa jeunesse, il lui était impossible de se la représenter en train de braconner.
L'autre homme, qui apparemment avait quelques années de plus que le premier - on aurait dit deux frères, l'aîné apparemment âgé d'à peu près soixante ans, et l'air plus féroce que son cadet -, intervint avant qu'elle ait pu répondre : « Ces élans savaient qu'il ne fallait pas franchir cette clôture durant la saison de la chasse. Le vieux mâle ne les aurait jamais laissé faire. Ça fait cinq ans que je l'observe, et chaque fois qu'une femelle ou qu'un petit commence rien qu'à poser les yeux dessus, il penche, enfin il penchait, ses bois et les poussait à s'en éloigner. »
Jyl comprit que cette sortie constituait la plus franche déclaration d'amour à un animal dont le vieil homme était capable, et tous trois baissèrent les yeux vers l'imposante ramure de l'élan, dont le corps diffusait encore une douce chaleur. Ses bois verticaux étaient plus grands que n'importe quelle épée mythique. Il ferma les yeux. Un petit filet de sang s'échappait encore de sa blessure à l'épaule gauche, et l'odeur musquée que les cervidés conservent après le rut était intense. Jyl ne put que balbutier : « Je suis désolée. »
Le plus jeune des deux frères parut presque alarmé par cette déclaration.
« Vous ne l'avez pas abattu sur nos terres, hein ? insista-t-il. Pour je ne sais quelle raison - peut-être qu'une femelle, ou un petit, avait franchi la clôture et qu'il essayait de la, ou le, ramener de l'autre côté -, il se trouvait dans la forêt domaniale, vous lui avez tiré dessus, il est revenu de notre côté en sautant une fois de plus par-dessus et il s'est traîné jusqu'ici, pas vrai ? »
Jyl regarda le bout de ses chaussures, puis de nouveau l'élan. On aurait dit qu'elle avait tué un éléphant, songea-t-elle. Elle se sentait toute tremblante, nauséeuse. Elle jeta un coup d'œil à son fusil pour s'assurer que le magasin était ouvert.
« Non, répondit-elle calmement.
- Oh mon Dieu ! » s'exclama le plus jeune. L'autre se contenta de la regarder fixement, d'un air agressif, mais avec un léger étonnement aussi. Une fois de plus, le plus jeune lui demanda : « Vous êtes sûre ? Peut-être que vous ne l'avez pas vu sauter la clôture ? »
Jyl lui montra les écorchures qu'elle avait sur les bras et au visage. « Je ne savais même pas qu'il y avait une clôture. Le soleil était en train de se lever, et je ne l'ai pas vue. Après avoir tiré, je me suis cognée contre le grillage. »
Les deux hommes la dévisageaient comme si elle venait d'un pays lointain, ou comme si elle avait raconté une histoire fabuleuse qu'elle aurait essayé de leur faire croire.
« Le second coup de feu, c'était quoi ? demanda l'aîné, en regardant en direction de la forêt. Pourquoi il est venu si tard après le premier ? » Comme s'il la soupçonnait d'en avoir abattu un autre, là-bas, au fond des bois. Comme si cette jeune fille fragile, cette enfant, avait un compte à régler avec la harde.
« Le coup est parti par accident quand je me suis cognée contre la clôture », dit-elle, et les deux hommes froncèrent les sourcils de telle façon qu'elle comprit que le manque de prudence avec les armes à feu était plus grave encore selon leur échelle de valeurs que le braconnage.
« Et maintenant, il n'est plus chargé, j'espère ? s'enquit le cadet, presque gentiment.
- Si, je crois qu'il l'est encore.
- Alors pourquoi ne pas le décharger tout de suite ? » suggéra-t-il, et elle obéit, verrouillant et déverrouillant la culasse à trois reprises, une cartouche dorée décrivant chaque fois un arc avant de tomber sur la terre noire, et puis une quatrième, avec un bruit différent, moins fort, quand le magasin fut vide. Elle sentit un peu de la tension ambiante se relâcher et, comme cela se produit bizarrement à la chasse mais elle ne le savait pas encore, l'élan lui-même lui parut soudain différent : comme moins vital, maintenant que toute cette excitation était retombée. Comme si, en marge de toute sa force et de sa vitalité propres, l'intensité avec laquelle elle l'avait poursuivi lui en avait pendant un certain temps conféré encore plus, avait rendu ces qualités encore plus manifestes, même si ce n'était qu'un petit surplus.
L'aîné des frères s'accroupit pour ramasser les trois cartouches et les lui tendit. « Eh bien, putain ! » s'exclama-t-il, après qu'elle les eut remisées dans sa poche en attendant qu'il reprenne la parole - allait-elle finir en prison ? Est-ce qu'on l'arrêterait ? Lui infligerait-on une amende ? « C'est une belle bête. Je suppose que vous n'avez pas la moindre idée de comment on s'y prend pour les dépecer, pas vrai ? »
Elle secoua la tête.
Les deux frères tournèrent la tête vers le bas de la colline, en direction de leur ferme, supposa Jyl. Le feu qu'on a laissé s'éteindre, le petit déjeuner pas prêt. Les travaux de l'automne qui attendent, avec la neige qui va arriver d'un jour à l'autre, et toute une année passée les écoutilles fermées, du moins c'est ce qu'il semble, durant cette étroite bande de temps.
« Eh bien, faisons les choses comme il faut, reprit l'aîné. Venez avec nous jusqu'à la maison, on va se trouver de l'eau chaude et des serviettes, une scie, une hache et un crochet de dépouillage. » Il la regarda en plissant les yeux, plus curieux qu'agressif. « Qu'est-ce que vous comptiez en faire de cette bête, après l'avoir abattue ? » demanda-t-il.
Jyl tâta la poche de son pantalon. « J'ai un canif », répondit-elle. Les deux frères la fixèrent avec incrédulité avant d'éclater de rire ; le cadet en avait même les larmes aux yeux.
« Je peux le voir ? » demanda-t-il, quand il réussit à reprendre son souffle, mais le ton tout à la fois poli et grincheux de sa question fit à nouveau éclater son frère de rire - bientôt tous deux s'esclaffaient bruyamment - et quand Jyl leur montra le petit canif, c'en fut trop, ils faillirent s'étouffer. Le plus jeune dut s'appuyer contre le camion et essuyer ses yeux chassieux avec un bandana. Il faisait tellement froid que les larmes gelaient entre ses cils, ce qui, à la lumière de ce soleil matinal, lui donnait un air délicat.
Les deux hommes portaient des gants, chacun retira le droit pour lui serrer la main et se présenter : Bruce, le plus jeune, Ralph, l'aîné.
« Eh bien, félicitations, grommela Ralph à regret. C'est vraiment un sacré bestiau.
- Votre premier, je suppose », dit Bruce en lui serrant la main - elle fut surprise par sa douceur, sa tendresse même : celle de Ralph ressemblait davantage à une nageoire durcie, percluse d'arthrite et toute noueuse -, et il sourit. « Vous n'êtes pas près d'en chasser un autre aussi gros ! » ajouta-t-il.
Ils prirent place dans la cabine du camion, Jyl assise entre les deux - cela lui parut bizarre de partir comme ça en laissant l'animal étendu dans le champ -, et, sur le trajet, ils lui posèrent avec délicatesse des questions sur sa vie, voulant savoir si elle avait un frère, un père ou un petit ami chasseur. Ils demandèrent ensuite si sa mère chassait et ce fut à son tour de rire.
« Mon père était chasseur », dit-elle, et ils s'adoucirent davantage encore.
Ils lui préparèrent un magnifique petit déjeuner - du lard des cochons qu'ils avaient eux-mêmes élevés et abattus, des œufs de leurs poules, des biscuits faits maison, et une assiette de fines côtes de porc (ils étaient tous deux minces comme un fil, et Jyl se demanda combien ces deux vieux garçons devaient travailler tous les jours pour avaler autant de calories sans prendre un gramme de graisse) -, puis, après deux ou trois tasses de café noir, ils rassemblèrent les outils nécessaires à l'équarrissage de l'élan et reprirent le chemin de la colline.
Sur l'herbe, le givre disparaissait en fumée et le jour commençait à tellement se réchauffer qu'ils purent retirer leurs manteaux pour se mettre à l'ouvrage. Jyl s'étonna de voir le changement d'attitude chez les deux frères une fois la besogne entamée : pas franchement agressifs, mais impressionnants d'énergie dans leur efficacité. Même s'ils travaillaient plus lentement que d'ordinaire, afin de lui expliquer le pourquoi et le comment de chacun de leurs gestes, les choses semblaient néanmoins se dérouler assez rapidement.
D'une certaine façon, on aurait dit que l'élan revenait à la vie et prenait davantage de volume, au moment même où il perdait un quartier après l'autre, les deux hommes penchés sur leur ouvrage comme des dockers, Jyl les aidant de son mieux, s'efforçant de faire rouler l'animal sur le dos, retournant l'immense tête aux longs bois effilés, qui, désormais suspendue, s'enfonçait dans la terre fraîchement labourée comme une herse fabuleuse façonnée par les dieux, que seuls certains humains triés sur le volet savaient utiliser et y étaient autorisés.
Quand l'élan fut installé la tête en bas, Ralph l'émascula avec son couteau à dépecer, coupant les lourdes parties génitales et les jetant au loin dans le champ, sans la moindre gêne ; pour lui, c'était seulement une tâche comme une autre à accomplir. Ensuite, avec ce même grand couteau (dont le manche était un bois de cerf), il glissa la lame sous la peau tendue, de l'entrejambe au sternum, tandis que Bruce maintenait les quatre pattes bien écartées pour lui donner la place de travailler.
Ils rabattirent la peau jusqu'aux côtes, comme s'ils avaient voulu opérer ou ressusciter l'élan -Comment pourrai-je jamais manger toute cette viande ? se demanda Jyl -, puis, à la manière d'un chirurgien, Bruce plaça deux écarteurs entre les jarrets de l'animal, maintenant ouvertes au maximum les pattes avant et les pattes arrière. Ralph incisa l'épaisse membrane de tissu conjonctif gris qui emprisonnait l'estomac, les intestins, le cœur, les poumons, la rate, le foie, les reins et la vessie ; enfin, avec l'air d'un grizzly fouillant entre les rochers à flanc de coteau ou creusant sa tanière, Ralph s'enfonça entre les parois de l'énorme cavité et enserra de ses bras la masse des viscères - disparaissant partiellement à l'intérieur de la carcasse, comme s'il s'était fait consommer par la bête au lieu que l'inverse se produise - et, au prix d'un immense effort, il réussit à libérer le tout.
Au moment où les viscères se détachaient de la cavité abdominale, ils firent entendre un bruit de déchirure, d'arrachement et de succion, et quand tout fut sorti, Ralph et Bruce découpèrent avec ce même couteau affilé le cœur gigantesque, de la taille d'un ballon de football, ainsi que le foie, qu'ils déposèrent sur une feuille de papier paraffiné propre étalée sur le hayon de leur camion.
Ensuite, Ralph arracha à la carcasse le reste des entrailles, une masse aussi volumineuse qu'un ballon d'entraînement, avec la même force qu'il aurait mise à déplacer un rocher obstruant l'entrée d'une caverne. Jyl s'étonna de la netteté avec laquelle elle percevait soudain les couleurs de la scène. Assurément, elles étaient les mêmes depuis le début, mais soudain, on aurait dit qu'une vitesse s'était enclenchée et lui permettait désormais de les voir, une nouvelle combinaison ou un réarrangement subtil qui s'épanouissait maintenant sur la palette de son cerveau : le chaume de blé et le pelage de l'élan couleur d'or, les bois de l'animal d'un marron chocolat, le vermillon du sang qui tachait les avant-bras de Ralph jusqu'à mi-hauteur, le ciel bleu, les feuilles de tremble jaunes, la terre noire du champ, le foie violet, le cœur bordeaux, la chemise à carreaux noirs et rouges de Bruce, le vieux jean délavé de son frère. Ces couleurs étaient si vivement enluminées par le soleil d'octobre qu'elles provoquaient une sorte de précipitation chimique de plaisir intense dans les veines de Jyl, et l'amenait à un sentiment de bonheur et de plénitude qu'elle n'avait pas connu plus tôt dans la journée, si tant est qu'elle en ait jamais fait l'expérience. Elle sourit à Bruce et à Ralph, comprenant à ce moment qu'elle aussi appartenait au monde des chasseurs, qu'elle lui avait peut-être toujours appartenu.
Elle fut ébahie par le volume de sang qu'il y avait encore à l'intérieur : le demi-cercle de la carcasse renversée baignait dans une mare profonde qui clapotait. Bruce enserra la base des bois dans un cordage et attacha l'autre extrémité aux barres de fer à l'arrière de leur camion - on aurait dit une sorte de corral miniature qui leur permettait de conduire une vache ou deux en ville quand c'était nécessaire sans avoir à accrocher l'encombrante remorque -, puis, en une lente ascension, il entreprit de hisser l'animal en position verticale. Jyl eut l'impression de rien moins qu'une déification. Une fois de plus, le chasseur en elle trouva ce spectacle parfait et l'admira sans en perdre une miette.
Le sang se déversa à flots de la carcasse ouverte de l'élan, s'écoulant entre les énormes pattes telle une fontaine étincelant dans la lumière douce. Des giclées rouges vinrent éclabousser la terre fraîchement retournée - Ralph et Bruce restèrent là à observer l'animal se vider peu à peu de son sang, comme s'il ne se passait rien d'extraordinaire, comme s'ils avaient vu cela se produire des milliers de fois - et la glèbe assoiffée but avidement cette pluie soudaine, ce torrent. Bruce se tourna vers Jyl et dit : « Vous voyez, c'est tout simple. Il suffit de découper tout ce que vous ne voulez pas manger. »
Jyl était fascinée par la rapidité avec laquelle le sang était absorbé par le sol. Sur la terre si sombre, c'est à peine si la tache qu'il formait se distinguait encore.
Quand le sang eut enfin terminé de s'écouler, Ralph emplit une bassine en plastique d'eau savonneuse et se frotta les mains avec soin, lenteur et précision, prenant même le temps de récurer les particules de savon qui s'étaient glissées sous ses ongles avec un petit canif - et lorsqu'il eut fini, Bruce lui versa un bidon d'eau claire sur les mains et les poignets pour les rincer, puis Ralph se sécha avec une serviette propre et jeta l'eau souillée, avant de remplir de nouveau la bassine et de laisser la place à Bruce. Jyl éprouvait de l'étonnement et même un certain trouble devant le privilège qui lui était donné d'assister au spectacle de cette vie, de ces deux vies, étrangères à la sienne - une vie, deux vies riches d'un savoir-faire attentif, parfaitement adaptées au monde ; elle se sentit pleine de reconnaissance pour l'élan et sa vie désormais éteinte, bien au-delà de l'abondance de viande qu'il avait fournie, reconnaissante parce qu'il l'avait conduite là, devant la petite fenêtre obscure et presque insoupçonnable de la vie de ces deux hommes.
Le caractère mythique de ce spectacle, et de l'animal lui-même, la frappa. Intellectuellement, elle comprenait qu'il n'existait que deux actes plus anciens - le sexe et la fuite - et qu'ici s'en jouait un troisième, celui de la chasse, précisément sous ses yeux. Elle demeura attentive tandis que les hommes, armés de leurs couteaux, dépeçaient l'animal, chacun affairé sur un de ses flancs. Quand ils eurent réussi à retirer toute la peau, ils la tendirent à Jyl en lui disant qu'elle ferait une magnifique chemise ou une très belle couverture. Elle fut stupéfaite de la trouver aussi lourde.
Ensuite, ils entreprirent de scier les pattes antérieures et les puissants jarrets des postérieures ; c'est seulement alors, avec ses membres découpés, que la créature eut enfin l'air quelque peu réduit ou restreint.
Tout de même, l'animal restait d'une hauteur impressionnante, les bois s'élevant au moins deux mètres au-dessus des deux mètres cinquante de la barre transversale du porte-bagages du camion - près de cinq mètres en tout, étiré verticalement, tendu vers le ciel, les humains qui s'affairaient au-dessous paraissant si petits -, mais tandis qu'ils continuaient à le découper en morceaux, il en vint lentement à moins ressembler à une créature de légende et davantage à un bouvillon, et les deux hommes qui poursuivaient leur ouvrage devinrent peu à peu ses égaux.
Ils écartèrent les immenses épaules, pareilles aux ailes d'un énorme dinosaure volant, puis ils les détachèrent, chaque homme enserrant entre ses bras un quartier de viande pour le soulever de terre. Ils les entassèrent ensuite dans le camion, à côté du pelage roulé comme un tapis.
Vint le tour des pattes arrière, l'une après l'autre, découpées à la scie : les deux hommes soulevaient ensemble cet énorme poids pour le porter jusqu'au camion, le reste de la carcasse, des bois, les cavités articulaires et la cage thoracique ayant l'air d'un reptile, comme si le mouvement d'évolution des espèces s'était inversé, comme une erreur, un contretemps dans les métamorphoses successives. Les superbes quartiers de viande rouge sur le plateau du camion continuaient de s'empiler, on aurait dit une accumulation de richesses, et Jyl eut de nouveau l'impression d'être allée trop loin.
Elle se dit qu'elle aurait tellement aimé voir son père découper un élan. Tout cela, c'était le passé, comme le sang qui retournait à la terre. Combien d'autres choses avait-elle ainsi manquées ?

Le soleil de midi était doux, presque chaud à présent. Les oiseaux charognards - pies, corbeaux, geais bleus et gris - dansaient et sautillaient alentour, s'attroupant et battant des ailes, et, de temps à autre, alors qu'ils marquaient une pause, Ralph ou Bruce leur jetait une poignée de nerfs ou de restes d'abats dans le champ pour qu'ils se les disputent, et leurs cris de colère emplissaient les solitudes silencieuses des collines désertes sous le ciel bleu pâle de l'été indien.
Ils laissèrent Jyl se servir du couteau à dépecer, lui montrant comment séparer les muscles avec le doigt dans le sens de la longueur avant de les sectionner pour les détacher du squelette, puis comment retirer des quartiers déjà découpés les tendons qui se déroulaient sous l'action de la lame, la viande aussi compacte que de la pierre, semblait-il, et en même temps aussi fluide que de l'eau, et si belle dans la lumière du soleil, d'un rouge sombre tirant sur le violet, presque iridescente dans sa plénitude et dans l'absence presque totale de graisse intramusculaire. Maintenant, la carcasse, avec ses os blanchis qui commençaient à percer, ressemblait moins que jamais à un élan, plus vraiment à un animal d'ailleurs. Les deux frères s'attaquèrent au cou, aux filets, au romsteck et à la longe. Quand ils eurent détaché, taillé et tranché ces différents morceaux, Jyl entreprit avec son propre couteau de découper les lanières de viande entre les côtes.
De temps à autre, ils sentaient le bas de leur colonne vertébrale qui se coinçait sous les efforts intenses et répétés, et il leur fallait tous trois s'allonger à même le sol, le visage tourné vers le ciel, les bras en croix, guettant le léger craquement qui accompagnait la remise en place de leurs vertèbres. Ils restaient un moment à scruter l'immensité bleue et à écouter les cris des oiseaux, se sentant profondément riches de cette viande accumulée et si impeccablement nettoyée, riches aussi tout simplement d'être en vie, le sang séché formant une légère croûte sur leurs mains et leurs bras. Dans ces moments-là, ils étaient comme des gosses, et ils auraient facilement pu piquer un petit roupillon.
Ils achevèrent leur besogne tard dans l'après-midi et ils découpèrent les bois pour que Jyl les emporte chez elle. Comme cela se faisait autrefois, les deux frères ne manquèrent pas de traîner la carcasse jusque dans les bois, rendant ce corps à la forêt, le rapportant jusqu'à l'endroit même où Jyl s'en était approchée en rampant - comme si elle n'avait fait que l'emprunter à la nature l'espace d'un instant -, puis ils reprirent le chemin de leur ranch, et suspendirent dans leur grange les quartiers de viande à des esses pour les laisser faisander, mais aussi les bas morceaux qui resteraient là une bonne semaine avant d'être décrochés.
Ils passèrent ensuite les déchets épars, environ cinquante kilos, à la moulinette ; mélangés à un peu de graisse de bœuf, ils feraient de parfaits steaks hachés. Tandis que Ralph et Jyl en faisaient des paquets de deux livres, Bruce passa quelques morceaux de romsteck dans une poêle en fonte, assaisonnés avec de l'ail, des oignons, du beurre, du sel et du poivre, mélangés à des morilles du printemps dernier lyophilisées et réhydratées, puis il les découpa en tranches fines avant de les déposer sur des assiettes pour qu'ils puissent les manger tout en poursuivant leur besogne. Et ils continuèrent à hacher et à empaqueter, la montagne de viande s'élevant toujours plus haut sur la table à côté d'eux. Ils sirotaient chacun un verre de whisky tout en travaillant, et quand ils eurent enfin fini, il n'était pas loin de minuit.
Les frères proposèrent à Jyl de dormir sur leur canapé, ce qu'elle accepta ; ils lui offrirent d'abord une douche, puis allumèrent un feu dans le salon à côté de son lit. Quand Bruce puis Ralph se furent douchés à leur tour, ils lui tinrent un moment compagnie, un autre petit verre de whisky à la main, lui racontant toutes leurs vieilles histoires jusqu'à ce que tous trois tombent de sommeil, leurs paupières refusant de rester ouvertes et leurs têtes dodelinant dangereusement. Quand le feu fut sur le point de s'éteindre, Ralph et Bruce quittèrent leurs fauteuils et chacun prit le chemin de sa chambre ; Jyl se couvrit avec la vieille couverture en peau d'élan pour se réchauffer et s'endormit immédiatement, comme si elle avait traversé les strates du temps, la saison de la chasse définitivement terminée pour cette année. Cet élan ne reviendrait jamais à la vie, et son père non plus. Elle demeurait la seule gardienne de ces souvenirs, bien à l'abri au fond d'elle. Pour un certain temps.

Elle chassa d'autres élans, et des cerfs aussi, au cours des saisons suivantes, en apprenant peu à peu davantage sur ces animaux, une année après l'autre, en les abattant, qu'elle n'en aurait jamais appris autrement. Ralph mourut d'une crise cardiaque quelques années plus tard et on l'enterra dans le terrain qui jouxtait le ranch ; Bruce succomba à une pneumonie un an après, épuisé par le travail soudain multiplié par deux, et lui aussi fut enterré dans le même terrain, à côté de son frère, sous un bouquet de trembles par lequel passaient parfois la nuit des hardes errantes de cerfs et d'élans, ces derniers les descendants directs du vieux mâle que Jyl avait abattu et que les deux frères avaient découpé et partagé avec elle, et dont la viande les avait tous trois nourris pendant plus d'un an. Les élans s'arrêtaient de temps à autre pour ronger l'écorce de ces trembles dont les racines s'enfonçaient dans la terre jusqu'à la poitrine des deux vieux hommes couchés là.
Se remémorant ces choses, Jyl, devenue aujourd'hui une femme adulte, avec ses souvenirs qui tissent les pertes et les gains, regarde parfois son corps et pense à la façon dont les choses se mêlent : l'élan qui devient une partie d'elle au fur et à mesure qu'elle consomme sa chair, et une part de Ralph et de Bruce, qui la consomment aussi (cela ne faisait-il pas d'eux, d'une certaine façon, des frères et sœur, des oncles et nièce, et même peut-être des pères et fille ?), et puis ces deux vieux hommes qui font désormais partie de la terre, depuis qu'ils y sont ensevelis, comme son père, silencieux et immobiles telles des pierres, mis à part les vers qui grouillent aujourd'hui dans leur poitrine, et les souvenirs ténus qu'elle conserve d'eux. Et son père, disparu depuis si longtemps, dont le corps nourrit les vers, dont le corps nourrit les élans : mais comme il avait aimé tout ça !
Dans son cœur maintenant, Jyl porte les montagnes, la ramure des cerfs, et les couguars, les levers de soleil, les immenses forêts de pins, d'épicéas et de tamaracks, les élans, comme autant de forces incontrôlables. Elle aime se dire que chaque jour qui l'éloigne de lui les rapproche aussi.
Comme à l'intérieur d'elle-même, sous la surface de sa propre vie, d'autres chasses ont lieu continuellement, des élans géants qui fuient à l'approche de chasseurs qu'elle ne connaît pas, la naissance d'autres montagnes se prépare : de nouvelles chaînes qui soudain s'élèvent, et d'autres qui disparaissent sous les mers lointaines - et, plus improbable encore que sa rencontre avec l'élan géant lors de sa première chasse, la ligne flottante qui au tout début l'avait amenée auprès de son père, et l'avait rendue sienne et lui, sien. L'improbabilité et pourtant la certitude qu'ils allaient désormais chacun faire partie de la vie de l'autre, minuscules atomes dans l'immensité du monde, toujours plus minuscules face aux montagnes de l'éternité.
Ils s'appartiennent néanmoins, dans la mort comme dans la vie. Inéluctablement, et à jamais. C'est la chasse qui le lui a appris.