+ En échec - Marsé Berta
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MarsÚ Berta En Úchec

"En échec" de Berta Marsé,
traduit de l'espagnol par Jean-Marie Saint-Lu.

Berta Marsé est née en 1969 à Barcelone. Fille de l'écrivain Juan Marsé, elle a travaillé pour le cinéma pendant quelques années et a également tenu des chroniques dans divers magazines. Avec son premier recueil de nouvelles, En échec, elle fait une entrée remarquée sur la scène littéraire espagnole. Dans un style extrêmement vivant, plein d'humour noir, elle saisit ses personnages à un instant critique, en un point de basculement où les mots proférés et les secrets dévoilés les obligent à renouveler profondément leur manière de se représenter le monde.


La moule magique

Quelque part sur la côte méditerranéenne...
Gabriel Nin passe une partie de la matinée sur la plage, à essayer d'apprendre à nager à Patricia. Beto, qui commence à marcher à quatre pattes, reste à la maison, sous la garde de Kadijah. Puis Gabriel arrose sa fille dans le jardin pour lui ôter le sel et la crème solaire dont il l'a enduite de la tête aux pieds. Et maintenant ils viennent de finir de manger et ils préparent la décoration pour la fête. Aujourd'hui c'est elle, Patricia, qui est la protagoniste. Son père, émerveillé, la regarde en train de s'apprêter à faire face aux surprises et aux déceptions du jour : elle ouvre sa trousse de crayons de couleur, inspecte ses armes bien alignées, taillées, prêtes au combat. Puis elle invoque une sorte de magie, le regard fixé sur un point invisible, jusqu'à ce que, d'un mouvement de tête approbateur, elle s'accorde un satisfecit. Alors elle se penche sur sa feuille de bristol pour composer le portrait des membres de sa famille.
Le projet est simple mais émouvant : son dessin présidera à la table où tout le monde dînera, et vers minuit elle se fera tirer cinq fois les oreilles et recevra ses cadeaux. Gabriel supervise les détails tout en rédigeant une lettre pour la nouvelle école, qui lui demande une note biographique et une brève description du caractère de sa fille. Ils sont tous les deux très concentrés sur leur tâche ; il n'est pas du tout facile de dessiner ou d'écrire sur la famille. À vrai dire, la famille est en train de se décomposer.

« Regarde, papa. »
Gabriel suppose que la première ébauche de Patricia correspond à son arrière-grand-mère. Elle a plus d'années que la petite ne sait en compter, et elle est sourde depuis longtemps. Si elle l'a dessinée petite, c'est parce qu'elle ne signifie pas grand-chose pour elle. Tout ce que signifie la vieille dame pour cette famille s'incarne dans Patricia mère, orpheline élevée par ses grands-parents maternels. Mais c'est une famille peu encline à la tradition orale, et de la même façon que sa grand-mère a peu ou pas du tout parlé de sa mère à Patricia, Patricia parle peu de son arrière-grand-mère à sa fille.
« Très bien, Patri. Dessine-lui une canne et comme ça, il n'y aura aucun doute. »
Gabriel biffe les lignes qui suivaient Chère Maîtresse de Patricia. Il n'est peut-être pas nécessaire de dire que sa Patri est née avant terme et sous le signe du cancer, après césarienne, ni qu'elle a passé le premier mois de sa vie en couveuse. Ni que lorsqu'il l'a vue pour la première fois son apathie naturelle a subi un terrible revers, qu'il a démissionné de son poste à la maison d'édition et s'est occupé personnellement de l'éducation de la petite fille. Ni que Patricia avait décidé de ne pas la nourrir parce qu'elle voulait retrouver le plus tôt possible sa ligne et son travail. Et encore moins que cela avait été la cause de leur première crise conjugale. Il n'est pas nécessaire que la maîtresse connaisse tous ces détails sur son élève, même si dans une grande mesure ils expliquent son tempérament et la complicité dépendante qui l'unit à lui. D'ailleurs, sa mère ne le permettrait pas. Elle dirait que papa essaie de protéger la petite, de la placer dans une situation désavantageuse pour éveiller la compassion des autres, pour qu'ils s'occupent davantage d'elle, alors que c'est ce protectionnisme qui l'irritait tant dans l'école privée d'où elle vient de la retirer. Et plus encore maintenant que Patri a surmonté ses problèmes de santé et qu'elle est une gamine parfaitement normale, et même au-dessus de la moyenne, d'après son père.
« Et il a raison... conclut-il à voix haute.
- Quoi ?
- Rien, Patri, je n'ai rien dit. »
Et c'est vrai, Patricia est une enfant éveillée et choyée. Son père la croit dotée d'une intelligence particulière, mais ce que Patri a de plus précieux, en fait, c'est cette volonté de vivre qu'ont certains prématurés. Cette volonté qui l'a poussée et la pousse à absorber comme une éponge chaque stimulation, chaque pulsion, chaque encouragement ; il résulte de cette opération qu'elle ne laisse jamais échapper le moindre détail, de quoi que ce soit.
« Tu as dit il a raison. Quelle raison ? Qui est-ce qui a raison ?
- Oh là là, Patri, ne sois pas pénible, et dépêche-toi, ils vont bientôt arriver. »
En sortant la pointe de sa langue, Patricia fait d'ultimes et fougueuses retouches à une silhouette aux longs bras et aux traits concentrés autour de l'axe d'un grand cercle.
« Qui est-ce ? » demande Gabriel.
Alors Patri ajoute deux oreilles asymétriques et quelque chose qui ressemble à une raquette de tennis un peu disproportionnée. Pendant ce temps, il note : Ma fille Patricia est intuitive, observatrice, perspicace, têtue mais affectueuse, introvertie et pleine d'imagination en même temps, sérieuse, mais aussi comédienne ; je ne sais pas si je me fais bien comprendre.
« Un moment, Patri », dit Gabriel en écartant le bristol de sa figure. Et à toutes fins utiles il ajoute cette observation : Elle est aussi frileuse, sujette aux rhumes et aux angines, et allergique - entre autres choses - à la peau de pêche.
« C'est tout à fait clair, dit-il enfin. Cette tête de vaurien ne peut être que celle de ton cousin. »
Patri aime bien Alfonso. Il a quatorze ans et c'est, jusqu'à présent, le fils unique de tonton Eduardo et de tante Sonia. Il aura bientôt un petit frère, ce dont il se fiche complètement, comme de presque tout. Désorienté et s'ennuyant profondément, Alfonso traverse la puberté dans une grande solitude. Cela fait quelques années que sa mère se prête, infatigablement, à différentes méthodes pour concevoir un autre enfant, et maintenant qu'elle l'a conçu, et que son père semble avoir renoncé à son projet obstiné de faire de lui un joueur de tennis d'élite, le gamin a beaucoup de mal à vivre.
« La chèvre, la chèvre... »
En regardant son père du coin de l'œil, la fillette chantonne :
« ... cette putain de chèvre...
- Patri ! »
Alors elle regarde par-dessus ses jolies épaules, en haussant les sourcils, théâtrale.
« Qu'est-ce qu'il y a ? Qui est-ce qui chantait ça ?
- Je n'aime pas que tu dises des gros mots, et tu le sais.
- Hi, hi, hi.
- Sotte... dit-il, et il lui ébouriffe les cheveux. Allez, dessine tonton Eduardo, vas-y... »
Père et fille continuent leur travail. Patricia sait déjà assez bien dessiner et lire et écrire, c'est moi qui lui ai appris. En ce moment je lui apprends à nager, mais je ne pense pas l'inscrire au cours de natation avant qu'elle sache flotter correctement. Et de nouveau il biffe, il ne faudrait pas que la maîtresse le prenne pour un de ces pères craintifs et obsessionnels ! Sa fille l'observe attentivement. Peut-être cherche-t-elle l'inspiration pour dessiner tonton Edu, mais il ne ressemble pas beaucoup, et de moins en moins, à son frère aîné. Leur enfance et leur éducation à Buenos Aires, l'exil et l'héritage de la maison d'édition qui porte leur nom sont peut-être des circonstances qui les condamnent au partage ; mais l'idée que chacun se fait du partage est discordante, comme ce ne peut être le cas qu'entre deux frères. La seule chose qu'ils partagent désormais, ce sont les bénéfices ; maintenant qu'ils ont la bonne fortune, c'est vraiment le cas de le dire, d'occuper chacun la place qu'ils pensent être la leur : Eduardo à la tête de l'affaire, et lui qui se consacre à sa véritable vocation, qui lui est tombée dessus comme la foudre quand il a vu Patricia pour la première fois.
C'est toujours comme ça que Gabriel le raconte. Sa femme et son frère pensent qu'il exagère, mais sa fille est fascinée par les détails de sa naissance et elle insiste souvent pour qu'il recrée leur rencontre, encore et toujours, en mettant l'accent sur des détails qu'ils ont affinés ensemble avec le temps.
Qu'il exagère ou non, ce qui est sûr c'est que Gabriel n'a presque pas gardé de traces de l'impact du passé ; quelques cartes de Noël des domestiques, les yeux protubérants de son père, des restes de son accent argentin, surtout quand il devient très sérieux. Pour tout cela, et de façon inconsciente, Patri l'a récompensé en le dessinant le premier, et au centre, du trait le plus grand et le plus sûr, le plus réussi et le plus reconnaissable de ses premiers dessins humanoïdes : son omniprésent et tendre papa.
« Pas comme ça, Patri. Pourquoi le dessines-tu maigre et avec tous ces cheveux ? Tu sais bien que tonton Eduardo est un gros pépère presque chauve. Tiens, qu'est-ce que tu penses de mon idée... Kadijah ! » La nounou traverse le salon, un macaron à la main. « C'est pour Beto ? Je t'ai dit de ne pas lui donner de sucré pour son goûter, il est déjà trop gros. Donne-lui des fruits frais et du lait.
- Mais il n'aime pas le lait, monsieur, pas moyen de lui en faire boire...
- Eh bien tu n'as qu'à le prendre par surprise. »
Et les sourcils de Kadijah semblent dire oui, bien sûr, c'est tellement facile de le tromper... C'est quelque chose qui étonne toujours Gabriel, de deviner des expressions de Kadijah chez Patri, et vice versa. Cette moue de contrariété en est une. La petite, consciente de ses limites, commence à s'ennuyer en dessinant.
« Tu vois, chérie, ce que je veux dire, c'est que tu pourrais dessiner chacun avec un détail qui l'identifie.
- Quoi ?
- Mais oui, mon amour, comme tu as fait pour Alfonso et sa raquette, tu comprends ?
- D'ac ! »
Patricia suce son feutre pour mieux réfléchir.
« Enlève ça de ta bouche, Patri, tu vas t'empoisonner ! »
Gabriel se sent fier de chacune des décisions qu'il a prises en ce qui concerne sa paternité. La dernière a été d'inscrire Patri à l'école publique du village. Ce qui suppose s'éloigner de la ville et de l'unité familiale conventionnelle, mais ils sont installés depuis le début des vacances, et tout marche à merveille. Il s'occupe des enfants, et les enfants de lui. Et Kadijah veille impeccablement sur l'ensemble.
Patricia a une nounou d'origine marocaine. Son nom est Kadijah. C'est la fille de la dame qui s'occupe de la grand-mère, ce qui fait que tout se passe en famille. Et à vrai dire, si elle ne faisait presque pas partie de la famille, je crois que je n'aurais pas jugé nécessaire... De nouveau, Gabriel biffe ces mots d'un geste impatient. Est-ce que cela explique quelque chose du caractère de sa fille ? Le mieux est de s'en tenir aux évidences, pense-t-il, donc c'est vrai, il est évident que la présence de Kadijah explique certaines choses de Patri. Mais pourquoi lui est-il si difficile de rédiger cette présentation ?
« Papa.
- Oui.
- Comment est-ce qu'on dessine la chance ?
- Je n'en sais rien, chérie, avec quelque chose de joli, n'importe quoi. »
Patricia a... Non. Patricia est... Non plus. Il commence à s'énerver.
« Bof... souffle Patri.
- Allez, allez. Ce que je fais, moi, ça c'est vraiment difficile, et je ne me plains pas tant. »
Mais la fillette regarde maintenant son dessin d'un air dégoûté.
« Qu'est-ce que c'est que cette tête de grenouille ? On dirait que tu es en pénitence...
- C'est quoi, ça ? » Brutale et véloce, Patri. « Hein. Dis-le. Allez, allez. » Et insistante. Mais son père fait la sourde oreille.
« Fêter son anniversaire, c'est comme être en pénitence, ou quoi ?
- Ha, ha ! Pas pour toi, petite pie. Mais ça viendra. Une pénitence, c'est quelque chose comme une punition.
- Ah. Et je n'ai pas une tête de grenouille. Je suis jolie. Tu me le dis toujours, tout le monde me le dit.
- Voyons voir, l'interrompt son père, et il la regarde dans les yeux. Si tu ne peux pas finir ton dessin, si tu ne peux pas réaliser ce que tu avais décidé de réaliser, si tu ne peux pas faire un dernier effort, eh bien ne le fais pas. Mais ne m'échauffe pas la tête pour me la faire perdre, et ne viens pas dire après que ça ne t'est pas venu, d'accord ? Ça ne te vient pas parce que tu ne te concentres pas, Patricia, et pas par incapacité ni par manque d'imagination. »
Ça ne marche pas. Gabriel s'en rend compte tout de suite. Trop d'exigence et peu de tentation. Et recevoir des compliments, à cet âge-là, cela va de soi. Le fait est que ça ne marche pas et la tête que fait la fillette le montre bien.
« Ou peut-être que ce qui ne t'intéresse pas trop, c'est ton cadeau ? »
Alors là, oui. La magie du cadeau fait retrouver l'inspiration à Patri. Ma fille a des penchants artistiques, continue Gabriel, ce sera une artiste, peut-être une peintre, ou une écrivaine. Bon, je ne sais pas ce qu'elle sera, mais en tout cas je sais qu'elle sera une grande...
« Papaaa.
- Quoooi.
- Ça ne vient pas, je t'assure. »
Et le père se lève pour juger en prenant du recul.
« Bon. Fais-moi voir ça. »
Patricia a dessiné sa famille en faisant huit personnages séparés. Le père est la plus grande silhouette, autour de laquelle gravitent les autres, statiques, à l'exception d'un personnage, qui est en mouvement. Patri a dessiné sa mère en l'air, blonde et souriante, avec un objet non identifié à la main. Derrière elle, elle a situé une ombre aux yeux immenses et paisibles. Gabriel se penche pour mieux l'apprécier. C'est Kadijah. Ce n'est pas un hasard, pense-t-il, si mère et nounou partagent le même espace. Et pas un hasard non plus si Beto, identifié par trois cercles, corps, tête et tétine, a finalement été incorporé dans l'une de ses mains à lui, énorme et pourvue de sept doigts.
« Mais ça y est, tu l'as, Patri ! C'est parfait. Regarde, Alfonso a sa raquette, Sonia son ventre, ton arrière-grand-mère sa canne. Moi j'ai Beto et Beto m'a, moi. Et maman a... (il ne voit pas ce que peut être cette chose oblongue, gribouillée n'importe comment) Kadijah. »
Patricia cesse de se mordiller les ongles parce qu'elle est prise d'une soudaine, joyeuse et mystérieuse crise de rire.
« Il ne te manque que cet idiot de tonton Eduardo, ajoute Gabriel.
- Tonton Eduardo n'est pas un idiot ! Et il va m'apporter un cadeau super, je le sais !
- Qu'est-ce que tu en sais, toi... »
Mais Patri le sait. Elle sait que tout le monde s'est concerté pour lui offrir ce qu'elle désire le plus. Elle le sait parce que sa mère et son oncle sont un peu indiscrets. Mais elle, elle ne l'est pas. Elle est prudente et persuasive. Un peu pie, peut-être, mais indiscrète, jamais. Et elle se mord les lèvres pour ne pas briser l'illusion de son père.
« Monsieur Nin, murmure Kadijah. Ils vont arriver, et je dois encore faire les chambres.
- Donne, je m'en occupe. »
Gabriel tend les bras pour prendre Beto, qui triture une carotte entre ses gencives.
« Tonton Edu n'est pas un idiot... » insiste Patri, qui est retournée à son dessin.
Le bébé ne quitte pas des yeux la blouse à fleurs qui s'éloigne. Gabriel l'installe sur ses genoux et se prépare à reprendre sa fichue lettre. Il est désorienté et inquiet. Il voudrait rendre justice au talent de sa fille sans cesser d'avoir l'air d'un père comme les autres, mais tout ce qu'il met par écrit lui semble pompeux, ou pire, absurde. Il s'irrite de ne pas trouver un ton adéquat et sans prétention.
« Papa.
- Quoooi.
- Tonton Edu a un tas d'argent, pas vrai ?
- Mais quel casse-bonbons, ce gosse ! »
Beto a craché sa carotte et a attrapé le marqueur, avec lequel il essaie de rayer tout ce qu'il a devant lui.
« Papaaa.
- Quoooi.
- J'ai fini. »
Gabriel éclate d'un rire tonitruant qui effraie le bébé. Patri a dessiné au-dessus de son oncle un gros nuage, déchiré par un éclair, et duquel pleuvent des pièces.
« Formidable ! Quelle intelligence, cette petite ! dit-il à Beto, qui s'excite beaucoup. Mais écoute, tu ne crois pas que Kadijah va se vexer d'être le complément de maman ? Tu ne penses pas qu'elle mérite d'avoir un espace à elle ? Hum... Maman, tu lui dessines un portable et une cigarette, et ce sera super !
- Zut, papa, je crois bien que tu ne te rends pas compte. »
Alors elle claque la langue, lève les yeux au ciel, détache chaque syllabe d'un ton las :
« Tu ne vois pas que maman a sa moule magiiiique ? »
Et elle montre d'un doigt rond l'objet non identifié sur le bristol.
« C'est quoi, tu me dis ? »
Beto éparpille les feutres et déchire la lettre de présentation de sa sœur. Avec tout ce tapage c'est à peine si on peut distinguer le crissement du papier ; c'est le premier indice de la craquelure du jour.
« Hein qu'elle est jolie. On peut installer la piñata ?
- Je t'ai posé une question, Patricia.
- Eh, eh, attention... Papa, Beto recommence à tout déchirer ! »
Gabriel se penche pour poser le petit par terre et à cette hauteur, il s'approche de la fillette, toute renfrognée à cause du désastre, et lui soulève le menton. Il place son index entre ses yeux, devant son nez, pour essayer de prendre un air menaçant. Mais Beto, l'intrépide marcheur à quatre pattes, a atteint les fils de la télé et tire dessus avec ténacité.
« Mais qu'est-ce qu'il fait maintenant, ce fou ! »
Et pendant que Gabriel traverse la pièce, penché en avant, Patri murmure entre ses dents.
« Maman a trouvé une moule magique sur la plage...
- Quelle ânerie ! » lâche Gabriel, penché maintenant à l'autre bout du salon, toujours attentif.
Il essaie de libérer les fils des petites pattes de Beto, tandis que Patri ferme sa trousse et se tourne vers eux, l'air renfrogné, subitement vexée.
« Ce n'est pas une ânerie ! C'est un secret !
- Ne commence pas, Patri. Tu sais que je n'aime pas que tu inventes des choses...
- Je n'invente rien ! Si tu ne me crois pas demande à tonton Edu. Il sait que la moule de maman a des pouvoirs magiques et c'est pour ça qu'il la lui demande tout le temps. Et maman la lui a prêtée plusieurs fois ! C'est ce qu'il dit et sinon demande-le-lui à lui, si la moule de maman porte bonheur ou pas !
- Quoi ? Comment ? »
Gabriel pique les mains de Beto, qui ouvre tout grands les yeux et la bouche, rougit comme une tomate et se met à pleurer.
« Kadijah ! crie Gabriel. Prends-le, enlève-le-moi d'ici... »
La nounou arrive, bras tendus, et le petit cesse aussitôt de brailler et lui montre sa petite main, tout plaintif.
« Viens là, Patrizia », ordonne son père.
Feignant la dignité et l'indifférence, Patri range ses affaires. Ce sont des tactiques de sagesse enfantine. En fait, elle dissimule, elle élabore une formule pour que les choses reprennent leur cours normal. Elle n'ignore pas que quand son père l'appelle Patrizia, c'est que le temps se gâte. Mais parfois, quand elle s'oppose à lui et le défie, elle obtient un effet étonnant sur son humeur. Parfois, quand elle affiche son caractère précoce et strident, le front de son père se détend, ses yeux s'éclairent, il est soudain aux anges.
« Je ne veux pas ! » répond-elle, méprisante.
Mais cette fois, on dirait que la ruse ne fonctionne pas.
« Viens là !
- Mais il faut installer la piñata et les lampions... et tout ! »
Gabriel a la tête qui tourne. Il se laisse tomber sur le divan et le tapote avec la main, pour inviter sa fille au dialogue, et Patri s'approche, l'air très méfiant.
« Maintenant tu vas être gentille et tout raconter à papa.
- Tout quoi ? demande Patri, avec toute l'innocence dont elle est capable.
- Tu sais de quoi je veux parler, Patri, ne fais pas ta maligne... »
Papa essaie de garder un ton de conciliation, mais Patri se méfie. Il est trahi par son accent argentin, qu'elle relie immédiatement aux reproches et aux punitions. Et par les deux sillons qui se sont creusés entre ses sourcils. Et les commissures de ses lèvres qui se brisent, ver le bas. Et...
« Je te préviens que si je me fâche, ça va mal aller...
- J'ai dit qu'il faut encore installer les lampions et la piñataaa.
- Arrête ton cirque, Patrizia ! »
Et brusquement il la prend par son petit bras et la fait sortir du salon en quatrième vitesse.
« Aïe, aïe, tu me fais mal... » se plaint Patri, pendant que son père la traîne dans l'escalier, sous le regard solidaire et peiné de Kadijah.

« Mais pourquoi tu es en colère contre moi ? Qu'est-ce que j'ai fait ? Qu'est-ce que j'ai dit ? se lamente Patri, une fois qu'ils sont dans l'intimité de sa chambre.
- Tu vas me dire ce que tu n'as toujours pas dit ! demande Gabriel, et il referme la porte.
- Hein ? »
Gabriel respire avec difficulté. Une éruption volcanique s'est réveillée en lui et lui opprime la poitrine : que maman prête sa moule à tonton Edu, que la moule de sa femme soit une moule magique dont les pouvoirs portent chance à son frère, voila un présage atroce pour ce natif de Buenos Aires, un coup de poignard qui a ouvert une brèche dans son amour de père.
« Écoute-moi, Patrizia, si tu ne me dis pas tout de suite d'où tu sors tout ça, il n'y aura pas de piñata ni de fête ni rien du tout, tu comprends ? »
Mais une larme, une seule, suffit pour qu'il se rende compte qu'il a formulé cette menace parce qu'il était troublé par la révélation et maintenant il le regrette, il a honte. Oui, cela fait longtemps que Patri concentre ses pouvoirs en une seule et dramatique grosse larme ; depuis le début peut-être, quand elle l'a vu à travers la vitre, abandonné, ébloui...
« Tu ne comprendrais pas. Tu es encore petite et tu ne sais pas ce que tu dis... » Et comme il va s'émouvoir et succomber, son alarme intérieure retentit de nouveau : « Ou peut-être que si ?
- Quoi ?
- Est-ce que tu sais où ta mère range sa moule magique ? Ou pourquoi ton oncle en a besoin ?
- Quoi ?
- Voyons voir, ma jolie, ma mignonne, commençons par le commencement. Est-ce que tu sais vraiment ce que c'est qu'une moule ? »
Gabriel fait des efforts pour se contenir et il transpire copieusement. Patri ne peut assurément pas se rendre compte à quel point il en coûte à son père de parler en ces termes, mais elle perçoit sans malice que sa chemise lui colle à la peau, qu'il manque d'air et qu'il a les yeux rouges ; bien plus, elle jurerait que l'un d'eux a rétréci et qu'il tremble.
« Tu plaisantes, pas vrai ? suggère-t-elle, flatteuse.
- Je suis très sérieux, bordel !
- Eh bien... une moule est une moule. »
Gabriel abat son poing serré sur la table de nuit et brise une petite lampe en forme de ver luisant, cadeau de la mère de Patricia. Tous les pouvoirs s'estompent soudain.
« Ouille, ouille, ouille.
- S'il te plaît, Patrizia, s'il te plaît, raconte-moi tout. D'où sors-tu cette histoire de moule magique ? Quand et où l'a-t-elle prêtée à tonton Eduardo ? Hein ? Comment ? Putain de bordel... Comment ça, il la lui a donnée, merde !
- Il ne faut pas dire ça ! »
Gabriel lève la main. Cette paume ouverte et levée est aussi quelque chose de nouveau pour Patricia. Elle la regarde avec plus de surprise que de crainte mais, à toutes fins utiles, et d'un mouvement rapide, elle enfouit la tête dans l'oreiller et se met à pleurer à chaudes larmes.
« C'est ça que tu veux ? rugit papa sur sa nuque, impatient, désespéré. Tu veux que j'appelle les autres et que je leur dise que la fête est annulée ? Qu'ils peuvent retourner d'où ils viennent ? Qu'ils peuvent distribuer tes cadeaux à d'autres petites filles qui en ont plus besoin que toi, qui se conduisent mieux que toi, qui ne sont pas aussi menteuses et désobéissantes ? Très bien, alors c'est ce que je vais faire... Et pas plus tard que maintenant ! »
Gabriel a perdu la tête et il tripote tous les objets pour trouver un téléphone qui ne se trouve pas, qui ne s'est jamais trouvé dans la chambre de Patri.
« Non, s'il te plaît, pas le chien, pas le chien.
- Quel chien ? Comment es-tu au courant pour le chien ? »
Un chien, voilà le cadeau étoile pour Patri, le premier mot qu'elle ait appris à écrire, et le seul dans sa dernière lettre au Père Noël. « Cher Père Noël : je veux un chien, un chien, un chien et un chien. » Mais son père avait jugé cette idée trop sale et trop dangereuse, et quand le Père Noël avait apporté de tout sauf un chien, la déception avait été monumentale. L'abattement de Patri avait duré des semaines. Gabriel n'avait pas pu le supporter et avait cédé, ce serait pour l'anniversaire, à condition que sa femme et son frère s'occupent discrètement de tout.
On entend le klaxon d'une voiture.
« Maman ! s'écrie la petite.
- Maman, maman... se moque une voix feinte. Qu'est-ce que tu lui veux, à ta mère, maintenant, elle qui ne sait pas grand-chose de toi, c'est à peine si elle te connaît. Parce que je ne sais pas si tu te souviens que c'est moi qui te prépare ton goûter et qui vais te chercher à l'école, qui t'apprends à dessiner et à nager... Quelle consolation cherches-tu maintenant auprès de ta mère, si elle ne t'a même pas donné le colostrum !
- Il ne faut pas dire ça non plus ! »
Gabriel a un petit rire cruel. Patricia fait pipi sur elle. Kadijah frappe doucement à la porte.
« Monsieur, tout le monde est là.
- Putain de putain de merde... jure Gabriel.
- Ah, papa ! s'écrie Patri, horrifiée par la transformation physique et morale de son père, son héros, son amour.
- Raconte-moi tout... ou je rends le chien. »
À ce point de la négociation, Patri, instinctivement, enfonce son menton dans sa poitrine et se tait. Se plonger dans le silence peut être considéré comme une attitude de reddition ou de rébellion, mais Gabriel n'est pas en état d'interpréter quoi que ce soit. Il imagine sa femme et son frère en train de cacher le chiot avec un ruban autour du cou dans un coin de la maison, à cet instant précis peut-être, et de profiter de leur intimité pour libérer la magie de la moule et faire quelque chose d'infâme.
« Ou plutôt je le jette dans la piscine avec une pierre au cou !
- Nooon ! »
Et d'en haut, très lentement, plus retenue que violente, tombe la première gifle sur l'enfance dorée de Patri.
« Papa...
- Écoute-moi bien. Maintenant tu vas rester ici bien tranquille et sans rien dire jusqu'à ce que je t'appelle, c'est compris ? Tu es punie !
- Mais papa... gémit-elle en reniflant et tremblant de peur.
- Je vais dire à tout le monde que la fête est supprimée jusqu'à ce que je lève ta punition... balbutie Gabriel, à bout de forces. Ensuite, dans un moment, je remonte et je te repose la question. Et alors... alors... si tu ne me dis pas tout sur la moule magique... »
Un nœud amer dans la gorge l'empêche de terminer sa menace.
« Quoi ? implore Patri, dans un filet de voix.
- Alors...
- Quoi, quoi ?
- Je ne pourrai plus t'aimer. »
La porte claque comme un coup de feu pour ce père et cette fille, et aussi pour la nounou et le frère dans l'escalier, pour la mère, la tante et le cousin, qui viennent de déposer les sacs dans le salon, et même pour l'arrière-grand-mère, qui n'a pas pu entendre mais qui a senti trembler les fondations de la maison, et qui serre maintenant contre son cœur sa trousse à couture et son porte-monnaie.
La pompe à eau est en marche. Gabriel se passe la tête sous le robinet de la salle de bains. Il n'ose pas affronter son image altérée dans la glace, il a peur de lui-même. Quand il paraît, ruisselant d'eau, sur le palier, le panorama provoque chez lui un rire assez sinistre. Les membres de sa famille sont immobiles, stupéfaits, tous muets, et regardent vers l'étage. Tous sauf Beto, qui refuse d'embrasser l'arrière-grand-mère et se tord comme un gros ver dans les bras de Kadijah.
« Que se passe-t-il ? » demande Patricia, en s'adressant à la nounou.
Mais Kadijah ne répond pas et ne lui rend pas son regard. Elle continue en vain à essayer de faire en sorte que Beto le revêche colle un baiser sur la pommette de la vieille dame. Marche après marche, le visage complètement altéré mais la tête haute, Gabriel descend dans l'abîme du faux-semblant.
« Comment ça va, Alfonso. » Il tapote le dos de son neveu. « Tout va bien ?
- Bah, comme d'habitude.
- Sonia... »
Il approche son visage de sa belle-sœur, qui se couvre le ventre et dépose un baiser très timide sur sa joue glacée. Puis il se dirige vers sa femme, le regard torve, avec une arrogance peu habituelle chez lui, qui est d'un naturel indécis et sans allant.
« Qu'est-ce que c'est que cet air de fou ? On peut savoir ce qui se passe ici ?
- Rien, Patri est punie », dit-il d'une voix haute et rauque.
L'annonce atténue la tension du tableau. Tout le monde connaît la faiblesse de Gabriel pour la prunelle de ses yeux, tout le monde sait combien il lui en coûte de la contrarier, combien il souffre quand il doit la gronder, le traumatisme que signifie pour lui d'appliquer et de maintenir n'importe quelle punition. Mais il ne convainc pas entièrement sa femme ; ce n'est pas une nouvelle proportionnelle à sa pâleur ni à sa voix enrouée.
« Tu as une mine épouvantable. Tu te sens bien ?
- Et mon frère ? demande Gabriel de sa voix rauque.
- Ah, il viendra plus tard. On ne pouvait avoir le chiot qu'à partir de six heures. C'est un magnifique golden retraiver. Patri va être folle en le voyant !
- Mmmmh...
- Je disais qu'il valait mieux attendre Eduardo et arriver tous ensemble avec la surprise », dit Sonia tout en aidant la grand-mère à se diriger très lentement vers le salon. Elle tente ridiculement de ne pas bouger les lèvres en parlant. « Mais tu sais que mamie devient nerveuse quand c'est ton frère qui conduit. Elle dit qu'elle a mal au cœur. Qu'Edu conduit comme un fou et qu'elle a mal au cœur. Mais elle nous ment à tous. Est-ce que vous vous êtes rendu compte que c'est la seule qui n'ait pas mal au cœur ? Ce qui lui fait peur, c'est que ton frère nous flanque tous dans le ravin sur la route de la côte... »
Patricia s'est approchée de son bébé pour lui faire des mamours et chercher en passant, sur le visage de Kadijah, un signe de complicité ; quelque chose comme : je vous le dirai plus tard, ou plutôt : ne vous inquiétez pas, M. Nin exagère, comme toujours. Mais sur le visage affligé de la nounou de ses enfants il n'y a qu'un pudique : ne me demandez rien à moi...
« Que c'est joli ! »
Sonia vient de voir le bristol de Patri, posé près des plats vides que des serveurs garniront luxueusement vers neuf heures du soir.
« Je suis si grosse que ça ? se lamente-t-elle. Mais je n'ai pris que sept kilos...
- Tu n'es pas grosse, maman, tu es simplement enceinte », dit Alfonso.
Sa mère lui donne une tape sur la nuque et lui ordonne de monter les sacs dans la chambre. Depuis quelque temps, tout ce que fait et dit son fils semble l'irriter.
« Tu es superbe, ma vieille », dit Patricia, qui porte Beto en bandoulière. Elle a l'air satisfaite de son propre portrait, jusqu'au moment où elle remarque quelque chose : « Qu'est-ce que c'est que ça ? »
Gabriel retient sa respiration. Il est raide et grisâtre comme les colonnes du salon qui soutiennent la chambre de Patri. Ce sont des colonnes décoratives, creuses, fausses. Elles sont là pour orner et faire comme si. En fait, elles ne soutiennent rien.
« Mon Dieu ! s'écrie Patricia. Mais c'est Kadijah ! Tu as vu ça, Gabi ? Mon petit ange... Tiens, dit-elle en lui tendant Beto, qui se mord les poings et a l'air ravi de passer de bras en bras. Je vais la féliciter.
- N'y va pas ! ordonne Gabriel, et il ajoute, d'un ton suppliant : S'il te plaît, n'y va pas. »
Beto est sur le point d'introduire un de ses doigts, gros comme un suppositoire, dans l'une des narines de son père. Mais l'efficace nounou s'interpose, le prend et le fait sortir de scène par une manœuvre remarquable, presque chorégraphique.
« Mais c'est son anniversaire, non ? Tu n'aurais pas pu choisir un autre moment ? Tu as tout l'été pour la punir, et même l'année tout entière. Pourquoi précisément aujourd'hui ? »
C'est qu'avoir délégué à Gabriel certaines responsabilités entraîne une suite de petits renoncements au sujet desquels Patricia essaie toujours d'être conséquente.
« Bon, ça va. » Elle claque la langue exactement comme Patri. « Je ne ferai que lui souhaiter son anniversaire, je te le promets. Je n'entrerai même pas dans sa chambre. Je respecterai ta punition, quels qu'en soient les motifs, et je n'essaierai pas de la consoler. D'accord ? »
Elle a lancé sa proposition sans le regarder en face, en déployant cette activité absurde avec laquelle elle déconcerte souvent ses clients et leur fait tourner la tête : elle fouille dans son sac, puis elle desserre une de ses sandales, défait ses cheveux et les secoue, allume une cigarette, tousse avec élégance et ôte un brin de tabac de sa langue, puis... Ça suffit ! Pour l'amour de Dieu ! Comment peut-on être aussi snob ?... quels qu'en soient les motifs... Eh bien d'accord, pauvre conne, quels qu'ils soient, ils vont dynamiter l'anniversaire de ta fille ! Mais peut-être ne t'intéressent-ils pas ? Voilà tout ce que voudrait lui dire Gabriel avant de lui mettre les mains autour du cou et de l'étrangler. Mais quand il ouvre la bouche il n'est capable que d'émettre un sifflement aigu, réverbérant, sous-marin, qui surprend beaucoup les deux époux.
« Allez, viens, tonton Gabi, dit Alfonso, qui a mis sa tenue de marque et laisse voir d'étonnantes jambes blanches et velues. Viens faire une partie, allez, viens...
- C'est toi qui l'auras voulu », décrète Gabriel dans le vide, lugubrement.

Au cours des trente minutes suivantes deux tragédies ont lieu à l'unisson dans la résidence d'été des Nin. D'un côté, Gabriel s'impose sur le court de tennis avec une agressivité totalement disproportionnée et déplacée. Il se bat pour chaque point comme si sa vie en dépendait. Il offre un spectacle honteux, mais pour le moment personne ne le voit. Alfonso se contente de courir de tous côtés, et d'esquiver les balles abusives sous une pluie d'insultes. De l'autre côté, la mère a ouvert discrètement la chambre de la fillette punie, laquelle, depuis que son père a brandi sa menace, n'a pas bougé un seul muscle, pas un seul, à part ceux qui sont strictement nécessaires pour cligner des yeux.
« Bon anniversai-re, entonne-t-elle sur le seuil, mes vœux les plus sincè-res...
- Maman... murmure Patri d'une voix qui se brise. Papa m'a punie.
- ... que ces quelques fleurs...
- Papa m'a punie...
- ... t'apportent le bonheur...
- Tu m'entends, maman ?
- Je sais, mon cœur. »
Voyant le désordre qui règne dans la chambre, la mère se décide à y entrer, en d'étranges petits bonds.
« Ne t'inquiète pas, mon trésor. Tu sais que papa ne peut pas rester fâché très longtemps contre toi. Ça le rend complètement malade. Oh, regarde ça, Patri... Le petit ver luisant ! »
Un élan de tendresse la pousse à s'asseoir à côté de sa fille, qui a les pupilles dilatées.
« Mais ma chérie, tu t'es mouillée... Tu t'es fait pipi dessus... Pourquoi ?
- Parce qu'il s'est fâché très fort, très très fort.
- Allez, lève-toi de là, je vais changer tes draps. »
Mais Patri ne peut pas bouger. Elle est tellement peinée, tellement engourdie. Ses cils collés sont si lourds que lorsqu'elle cligne des yeux ça fait clac, comme une poupée. Les doigts de son père ont laissé une marque sur ses épaules et elle a le visage griffé. Mais ce qui la paralyse encore, c'est l'écho de la menace : si elle ne lui dit pas tout ce qu'elle sait de la moule magique, il assassinera le chiot et ne pourra plus jamais l'aimer. La petite se débat entre le besoin physique d'obtenir la consolation et la complicité de sa mère, et l'obligation de rester tranquille et muette comme le lui a ordonné son père. Dans les deux cas son objectif est le même : bercer le petit chien dans ses bras engourdis.
Du court lui parviennent les coups secs de la balle, les soupirs ardents de son cousin, la litanie d'aberrations que continue à déverser la fureur déchaînée de son père.
« Allez, petit branleur, du style ! Tu es plus lent qu'une bourrique ! »
Patricia ouvre les armoires et les tiroirs à la recherche de draps propres, qui sont et ont toujours été dans l'armoire à linge du palier.
« Papa m'a dit de ne pas bouger ni de parler ni rien.
- Mais pour l'amour de Dieu, Patri, qu'est-ce que tu peux bien avoir fait... »
Comme ce n'était pas une question, la petite garde le silence. Elle n'a pas l'intention de le rompre, même pour dire à sa mère qu'elle cherche au mauvais endroit. Elle va avoir cinq ans, la petite Patri, mais elle sait déjà que certaines choses provoquent un effet étrange et violent chez les adultes.
« Tu as l'air en papier mâché ! Putain de moule de ta mère ! » s'égosille Gabriel.
« Pauvre Alfonso », soupire Patricia, qui, comme elle n'a pas trouvé les draps, secoue la serviette de plage par la fenêtre ouverte et aperçoit le pauvre garçon mordre la terre battue. Mais quand elle referme la fenêtre et se retourne, Patri semble avoir réagi. Elle s'est redressée et elle est assise au bord du lit. Ses pieds ne touchent pas le sol et elle se frotte les yeux, pleine d'espoir.
« Est-ce que tante Sonia a aussi une moule ?
- Enlève ta culotte, mon amour, et mets-la là...
- Papa vient de le dire à Alfonso, tu as entendu ? Il lui a dit que sa mère aussi en a une. Tu crois qu'elle est magique, comme la tienne ? »
La mère est trop occupée à faire une boule avec les draps mouillés, à repousser du pied les morceaux du ver luisant, à ramasser les peluches et à les accumuler sous son bras ; peut-être commence-t-elle à entrevoir ce qui s'est passé ici, il y a un instant à peine.
« Si tante Sonia a aussi une moule, et si elle a aussi des pouvoirs magiques... se hasarde Patri, nue et sans défense maintenant, pourquoi tonton Edu doit toujours te demander la tienne, hein ?
- Qu'est-ce que tu dis ? s'écrie la mère, qui a interrompu son activité frénétique et pâlit progressivement. De quoi parles-tu, Patri ?
- De rien, répond-elle, se repentant.
- Comment ça, de rien ? Comment ça, de rien ? »
La répétition éveille les soupçons de la petite.
« C'est des bêtises.
- Des quoi ? Mon Dieu, Patricia... »
Elle a prononcé son prénom complet, nouveau mauvais signe.
« Ce n'est pas possible. Dis-moi que ce n'est pas ça qui a mis ton père dans cet état-là. S'il te plaît, dis-le-moi.
- Non, non, non. Oh non, ment Patri, qui n'hésite plus maintenant. Ce n'est pas à cause de la moule magique, bien sûr que non, c'est à cause du chien. »
Mais ça ne marche pas non plus. Sa mère laisse tomber ses peluches pour planter ses ongles dans les bleus causés par le père.
« Tu mens ! Comment es-tu au courant, pour le chien, hein ? Dis-le ! Qu'est-ce que tu as entendu d'autre ? Quand, où ça, Patricia ? Et ne fais pas l'idiote, tu sais que ni papa ni moi nous n'aimons que tu inventes de choses bizarres...
- Mais je n'ai rien inventé, zut alors ! Je vous ai entendus, toi et tonton Edu parler de m'acheter un chien pour mon anniversaire, et rien d'autre !
- Merde pour ce chien ! crie la mère.
- Ça ne se dit pas ! crie la fille.
- Qu'est-ce que tu sais de ce qui se dit ou ne se dit pas, tu n'es qu'une petite pipelette !
- Quoi ?
- Je veux dire... Écoute, tu sais quoi ? Si tu ne me dis pas tout ce que tu as raconté à ton père sur la moule magique, on arrête tout.
- Hein ?
- La fête et tout le reste.
- Que tu l'as trouvée sur la plage, je lui ai dit. Rien d'autre. Je te le jure ! »
Et elle embrasse ses doigts croisés sur ses lèvres ; mais rien à faire.
« Mon œil. Tu ne m'auras pas comme ça, Patricia. Ton père, peut-être, mais pas moi. Tu peux dire adieu à ton chien. »
Patri avale sa salive et serre très fort les lèvres. Une odeur âcre imprègne tout, c'est une odeur inconnue pour elle. Faute de cigarettes, sa mère tire sur ses mèches de cheveux et va et vient dans la chambre. Le sort du chien, que Patri ne connaît pas encore mais qu'elle sent déjà comme sien, vaut bien un nouveau vœu de silence.
« Très joli. Depuis Noël j'essaie de convaincre ce minable de père de permettre à la gamine d'avoir un chien, et maintenant que j'y suis arrivée, qu'est-ce que je découvre en échange ? Que la gamine a eu la langue trop pendue ! »
La petite fronce les sourcils et lui adresse un regard interrogateur.
« Je veux dire que tu as menti ! rectifie la mère. Mais pourquoi as-tu fait ça, Patricia ? Tu ne vois pas qu'en plus de mentir, tu rapportes ? »
Les accusations n'ont plus l'air d'affecter Patri, qui continue à ne pas dire un mot.
« Tu ne veux rien me dire, n'est-ce pas ? »
Les deux Patricia, la grande et la petite, se regardent dans les yeux en silence.
« Tu crois que je ne sais pas comment tu es, dit la mère, sur un ton beaucoup plus affectueux. Tu crois que je ne te connais pas parce que ton père le dit, et parce que c'est moi qui passe la journée dehors, à travailler pour que tu ne manques de rien. Mais je te connais mieux que tu ne le crois, et je sais que tu ne diras rien. »
Patri se méfie, mais sans le vouloir elle a commencé à trembler.
« Je le sais parce que c'est moi qui t'ai faite. Parce que je m'appelle Patricia, comme toi. Je le sais parce que toi et moi, nous nous ressemblons beaucoup, ma petite. N'est-ce pas que tu ne vas plus rien dire de tout ça, ni à moi ni à personne. Pas vrai ? »
Et avec tendresse, elle enveloppe dans la serviette le petit corps tiède et bronzé de Patri.
« Tu veux que je dise à papa que tout ça c'est un malentendu ? Un mensonge innocent, le dernier, et que tu regrettes très fort ? Tu veux que je lui dise que tu ne le feras jamais plus ? »
Mais la bouche de la fillette est toujours scellée, et pâle à force d'être serrée.
« Tu veux que j'intercède pour qu'il lève ta punition et que nous puissions fêter ton anniversaire en paix ? Tu veux, ma chérie ? Ou qu'est-ce que tu veux ? Dis quelque chose... »
Et Patri cesse enfin de trembler.
« Je veux le chien. »

Ma fille, Patricia, est intuitive, observatrice, perspicace, têtue mais affectueuse, introvertie et pleine d'imagination en même temps, sérieuse, mais aussi comédienne ; je ne sais pas si je me fais bien comprendre... Gabriel essaie de reconstituer la lettre de présentation de Patri. Assis sur le bord d'une chaise, très droit et sans s'adosser, avec une lenteur exaspérante il s'obstine à repasser avec sa main les petits morceaux de papier. Il calcule le prix que Patri a payé pour son silence, il se demande si par hasard elle sait que ce n'est pas simplement son anniversaire qui dépend de son attitude ; si elle connaît la portée de son pari, si elle devine la profondeur de l'abîme, jusqu'où vont sa conscience et son imagination. Mais c'est là un vrai mystère auquel personne, pas même ses parents, n'a accès. Parce que, après avoir dit ce qu'elle a dit et en avoir constaté l'effet dévastateur, Patri s'est fermée comme une vraie moule et c'est toute seule qu'elle a pris cette décision : se taire et supporter et attendre, comme le linge attend sur le fil que le soleil se montre quelque part.
Et c'est ce que tous s'apprêtent à faire, chacun à sa manière.

Le soir tombe et une concentration spontanée de nuages obscurcit à toute vitesse ce décor. À l'étage, Patri est toujours enveloppée dans sa serviette sur son lit, attendant que la magie fasse de nouveau son entrée par la porte entrouverte. Elle est punie, nue, très triste. Aujourd'hui, elle a cinq ans et elle accomplit sa première pénitence. La seule lueur de magie est la berceuse de Kadijah, qui essaie d'endormir Beto dans la chambre voisine. En bas, dans le salon, Gabriel reconstitue le puzzle de sa lettre. L'arrière-grand-mère tricote en silence. Tante Sonia est toujours absorbée dans le dessin de Patri ; elle voudrait avoir une fille aussi intelligente et drôle qu'elle, elle rêve qu'Eduardo s'éprenne d'elle comme Gabriel est épris de Patri, et qu'il arrive vite. Vautré sur le divan, Alfonso encaisse comme il peut l'humiliation de la défaite, et attend que son père revienne pour lui en parler ; le tennis n'est pas son truc, rien n'est son truc.
Et donc, comme dans le dessin de Patri, dans ce tableau familial de silhouettes séparées et statiques, sa mère est la seule qui soit en mouvement. Patricia cale son portable entre son oreille et son épaule, fume, accueille deux hommes chargés de plats recouverts de papier d'argent, éteint sa cigarette, compose de nouveaux numéros de téléphone, feuillette les factures, annonce qu'il va pleuvoir, cherche son chéquier. Son esprit et son corps ne lui laissent aucun répit. Mais son visage, comme le décor, s'assombrit peu à peu, tandis que personne ne répond à l'animalerie, que le portable d'Eduardo est éteint ou ne capte pas, et que les deux types semblent impatients de se débarrasser de leur nœud papillon et de leur ceinture de service et de rentrer chez eux.
Et soudain il est neuf heures passées. La boutique doit avoir fermé. Si Eduardo a pris le chiot vers six heures, comme prévu, cela fait au moins deux heures qu'il devrait être là. S'il roulait trop vite et que sa voiture est tombée dans la mer avec le cadeau de Patri, la nouvelle ne peut pas arriver à un moment moins magique. Chiens, moules, désirs, frustrations, inconnues. Si Eduardo s'est fichu en l'air avec tout cela, comme le craignait la grand-mère, la nouvelle ne va pas tarder à arriver. Mais tant que le téléphone ne sonne pas, un espoir luit encore dans cette soirée d'anniversaire qui s'abat, obscure et menaçante, sur cette famille représentée dans un dessin d'enfant.
Et tous, pour des raisons distinctes, attendent, plongés dans leurs pensées...