+ Ce qui est arrivé à M. Davison - McGregor Jon
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McGregor Jon Ce qui est arrivé à  M. Davison

"Ce qui est arrivé à M. Davison" de Jon McGregor,
traduit de l'anglais par Christine Laferrière.

Né en 1976, Jon McGregor a grandi dans le Norfolk. Après trois premiers romans unanimement salués par la critique anglo-saxonne, il s'essaye à l'écriture de nouvelles. Tour à tour comiques, sombres ou fort troublantes, ayant pour décor l'Angleterre rurale du Lincolnshire, elles ne s'attachent pas tant à décrire l'issue d'un événement inopiné qu'à saisir l'instant même où celui-ci sème le trouble dans l'esprit des personnages. Avec un style extrêmement varié mais toujours empreint d'une « inquiétante étrangeté », l'écrivain surprend par l'audace et le souffle nouveau qu'il insuffle au genre.


S'il continue à pleuvoir
Susworth

Voici comment débutent ses journées. Si vous tenez vraiment à le savoir. Debout sur le pas de sa porte dans la lumière froide et humide du matin, il urine sur le sol de pierre. Il se réveille, sort du lit et va à l'autre bout du plancher rugueux. Il ouvre la porte, baisse l'avant de son pyjama, le poids de l'urine accumulée toute une nuit se déverse en abondance sur le sol de pierre et serpente jusqu'au fleuve qui s'écoule dans la mer. Le soulagement que cela procure. Le long soulagement, accompagné d'un soupir, que cela procure. Il lui faut s'agripper au chambranle pour conserver l'équilibre.

Il regarde remuer et tourbillonner le fleuve. Des bateaux qui passent, du bois flotté et des débris. Un animal noyé qui se retourne lentement dans le courant. Parfois, les gens à bord des bateaux font signe de la main, mais lui ne fait pas signe en retour. Il ne leur a pas demandé de venir voguer comme ça pendant qu'il évacue son urine du matin. Dans leurs bateaux blancs et luisants avec rambardes chromées, vitres teintées et petites plateformes de natation en poupe. Comme s'ils allaient jamais nager dans ce fleuve. Ils peuvent passer s'ils veulent, mais ne doivent pas s'attendre à ce qu'il leur fasse signe. Pas quand il a les mains pleines.

Parfois, il y a un homme qui pêche sur l'autre rive. Trop loin pour que l'on voie son visage, donc il est difficile de dire si cet homme voit ce que lui est en train de faire. Mais s'il le voyait, lui ne serait pas gêné. Cette maison lui appartient, maintenant, et rien ne peut l'empêcher d'uriner sur son propre sol chaque jour au réveil.

Les bateaux passent essentiellement durant les mois d'été, mais le pêcheur est là toute l'année. Il apporte avec lui de nombreux accessoires. Il a deux ou trois cannes différentes, des supports pour les installer, une grosse valise en métal sur laquelle il s'assied, qui comprend toutes sortes de plateaux, de tiroirs et de compartiments, et il n'arrête pas de se lever pour ouvrir tous les tiroirs et plateaux. Comme s'il cherchait quelque chose. Comme s'il n'avait aucun genre de système de rangement ordonné. Il a ce long filet qui traîne dans l'eau et dont l'extrémité ouverte est retenue sur la rive par un piquet. Il s'en sert pour garder les poissons une fois qu'il les a capturés. On ne sait pas très bien pourquoi. Peut-être aime-t-il les compter. Ou peut-être aime-t-il l'allure qu'ils ont quand il vide le filet pour les rejeter dans le fleuve : les éclairs argentés qui traversent les airs, la façon dont les poissons frétillent et remuent brusquement une seconde comme s'ils tentaient de s'envoler. Ou bien ce pourrait être pour lui tenir compagnie.
Et il a cet autre filet, un grand filet carré au bout d'une longue perche. S'il en a assez de tous ses moulinets, cannes et asticots, et s'il en a assez de ne pas réussir à trouver ce qu'il cherche dans ses tiroirs, il pourrait simplement rester assis sur la rive et le passer à grands gestes dans le fleuve jusqu'à ce qu'il attrape quelque chose. Comme un enfant au bord de la mer. Comme un petit garçon avec un de ces filets de couleur à l'extrémité d'une tige de bambou.

Comme un petit garçon dont le papa montrait comment utiliser l'un de ces filets et l'a perdu. Au bord de la mer. Quand ils étaient sur une jetée, que le papa du petit garçon passait le filet de long en large dans l'eau claire et salée, que le petit garçon le tirait par le bras pour dire : laisse-moi faire laisse-moi essayer, et que l'homme laissait tomber le filet dans l'eau, d'une manière ou d'une autre. Le petit garçon voulait qu'il saute dans la mer pour le récupérer et son père était obligé de dire : Je suis désolé je ne peux pas. Alors le petit garçon voulait qu'il en rachète un et l'homme était obligé de dire, une fois encore : Je suis désolé je ne peux pas. Le petit garçon se mettait à pleurer et l'homme ne pouvait pas y faire grand-chose. Il le prenait peut-être dans ses bras.

La façon dont ces souvenirs lui viennent à l'esprit, parfois. Debout, le matin, tout en regardant quelqu'un pêcher, il urine sur le sol de pierre s'inclinant jusqu'au fleuve, sans penser à grand-chose, et un homme qui perd le filet de son petit garçon surgit dans son esprit des années plus tard. Cela remonte vraiment à des années maintenant. Le fait qu'il ne pouvait pas acheter un nouveau filet pour le consoler. Le petit garçon et ses cheveux roux.

Il se tient là chaque matin et regarde le fleuve, les champs, le ciel. Il tente d'évaluer les effets de la météo pour le restant de la journée. Il prend des décisions concernant le travail qu'il va effectuer sur la cabane dans l'arbre ou sur le radeau. Il pense à préparer son petit déjeuner. Il pense à aller voir où trouver d'autre bois.
Il est difficile de comprendre pourquoi les gens à bord des bateaux agitent la main, parfois. Ça leur fait peut-être tout drôle d'être au milieu de l'eau comme ça. Ils se sentent vulnérables ou seuls, et ça les aide, de faire signe. Ou bien ils croient que c'est exactement ce qu'ils sont censés faire. Peut-être disent-ils ohé ! quand ils croisent un autre bateau. Qui sait. Les hommes à bord des bateaux de commerce ne font jamais signe. Il y en a un qui passe environ une fois par semaine, une péniche qui transporte du gravier, et depuis tout le temps qu'il est là, il ne les a jamais vus faire signe, ni à lui, ni à l'homme qui pêche, ni à aucun des autres bateaux. Quand cette péniche remonte le courant, elle est tout à la surface de l'eau, ses flancs recouverts de tôle sont battus comme un tambour d'acier. Mais quand elle redescend, chargée à bloc, on dirait un bateau différent, profondément enfoncé dans l'eau, régulier et lent ; un homme coiffé d'une casquette de marin bleue marche sur les plats-bords léchés par les vagues et les lave avec une serpillière au bout d'un long manche. Et lui se demande, souvent, ce qui se passerait si l'homme tombait à l'eau ; s'il s'avérerait bon nageur, si le pilote du bateau pourrait s'arrêter et le faire remonter à bord. Ou si l'homme se noierait et échouerait sur la rive où cette petite surface de pierre s'incline jusqu'au fleuve.

Il ne sait pas très bien ce qu'il ferait si cela devait arriver. S'il s'avancerait vers l'homme pour le soulever dans ses bras. Ou du moins le traîner à l'écart du fleuve. Il ne sait pas très bien s'il en serait capable. Physiquement. Mentalement. Peut-être que ce qu'il faudrait faire, ce serait attendre les autorités compétentes. Peut-être que son rôle pourrait consister à longer la route jusqu'à la cabine téléphonique située près du yacht-club et à donner les informations nécessaires. Les autorités arriveraient en disant : Merci, monsieur, vous avez fait ce qu'il fallait. Ce qu'il fallait, c'était ne pas toucher le corps, bien vu. Et prendre des photos : du sol de pierre, du corps, des pieds encore en train de patauger dans le fleuve. Et des gens armés des accessoires et de l'expérience requis viendraient le soulever, le sortir de l'eau et l'emporter.

Il leur faudrait les bons accessoires.

L'autre homme à bord ne pourrait pas aider. C'est vraiment un gros bateau, il ne pourrait pas simplement le faire dévier jusqu'à la rive, l'amarrer et accourir en criant : Où est-il, où est-il, est-ce qu'il va bien ? Les choses ne se passeraient pas comme ça. Il lui faudrait continuer son trajet, continuer à piloter sa péniche jusqu'au premier ponton disponible et l'amarrer en toute sécurité, sans aide aucune, puis revenir au même endroit. Et il est possible qu'à ce moment-là, les autorités compétentes soient venues et reparties, emportant son ami qui faisait balancer sa serpillière.

Il imagine le capitaine à la barre de sa péniche lourdement chargée, regardant derrière lui l'endroit du fleuve où son ami aurait glissé dans l'eau. Ce serait probablement difficile. Deux hommes qui faisaient un métier comme celui-ci, tous les jours, ils pouvaient devenir très proches. Ils pouvaient parvenir à une compréhension intime de l'autre. À force de parcourir la même étendue de bout en bout, à force de charger et décharger, d'attacher et détacher sans beaucoup se parler parce qu'avec le bruit du moteur il était difficile d'entendre et parce que, de toute façon, qu'est-ce qu'il y avait à dire. Mais à force de se comprendre d'un regard ou d'un hochement de tête, d'adopter une certaine manière de se tenir ou de se comporter, ils pouvaient devenir très proches, ils pouvaient se connaître peut-être mieux qu'ils ne connaissaient n'importe qui d'autre. Et puis l'un d'eux glisse du plat-bord humide, tombe à l'eau et son ami ne peut que se retourner pour regarder ; l'eau se referme sur lui comme si de rien n'était et la serpillière au bout du long manche flotte sur le fleuve jusqu'à la mer.

Il y pense beaucoup. Mais, qui sait. Cela ne semble pas mériter qu'on s'y attarde. C'est une chose qui paraît peu susceptible de devoir être envisagée, la procédure adéquate dans un tel cas. Mais ce n'est pas un événement tout à fait improbable. Ça arrive. C'est arrivé. Les gens tombent à l'eau, disparaissent, puis ils réapparaissent noyés. Ce n'est pas impossible. C'est une chose qui peut arriver.

Voilà peut-être pourquoi les hommes à bord des péniches ne font pas signe. Parce qu'ils se concentrent. Ils savent les choses qui peuvent arriver. Ils prennent le fleuve au sérieux.

Il les regarde, au passage : l'homme à la serpillière, coiffé de la casquette de marin bleue, et l'homme debout à la barre ; et il se demande s'ils le voient. S'ils voient l'homme qui pêche, quand il est là, ce qui est le cas assez souvent, s'ils voient quelque chose en dehors du fleuve, du courant, du temps qu'il fait et de leur compagnon.

Il s'imagine qu'ils surveillent de près la météo, tous les deux. On garde toujours un œil dessus, diraient-ils probablement si on leur posait la question, s'ils entraient au yacht-club un soir, que quelqu'un leur offrait un verre et leur parlait des manœuvres de ce gros bateau sur le fleuve dans les deux sens. La météo a vraiment un effet sur notre façon de travailler.

Il surveille de près la météo, lui aussi, depuis sa maison au bord du fleuve. Le temps change assez lentement. Il voit ce changement survenir au loin : une éclaircie, un voile de pluie qui traverse les champs. Parfois, il se dit que ce serait intéressant d'en tenir un tableau. Vitesses du vent, températures, total des précipitations, ce genre de chose. Mais cela nécessiterait un certain équipement, un certain savoir-faire, certains appareils de mesure, et il ne sait pas très bien où se procurer ce matériel. Cela signifierait probablement se rendre en ville.

Mais, parfois, ça peut vraiment lui couper le souffle, à quel point l'endroit paraît différent suite à un changement de temps. Il peut rester sur le pas de la porte, sitôt levé, et toute la pluie de la veille a disparu, il n'y a pas de nuages, on croirait presque qu'il n'y a jamais eu de nuages et qu'il n'y en aura plus jamais tant le ciel est clair, dégagé et immense, et tout ce qui était gris auparavant est désormais neuf et éclatant comme du bois fraîchement scié. Et puis, à d'autres moments, il peut rester là et ne rien voir ; l'épaisse brume qui se lève du fleuve et rien en vue hormis les arbres entourant sa maison. Le fleuve, rien qu'un bruit étouffé d'eau qui se précipite sur les rives pierreuses. La rive opposée, complètement invisible ; aucune idée si le pêcheur est là ou non, avec ses cannes et ses accessoires. Cet homme n'a pas l'air du genre à laisser une journée humide le décourager d'aller à la pêche, mais il n'y a pas moyen de savoir.

Il est frustrant de ne pas pouvoir savoir. Lui est un homme qui aime savoir ces choses-là. Ce qui se passe dans son environnement immédiat. La configuration du sol. Parfois, il a même songé à faire le tour jusqu'à l'endroit où se trouve le pêcheur afin de découvrir, de vérifier. Mais c'est une longue marche, et il a des choses à faire de son temps. Cela reviendrait presque à dix kilomètres en tout, pour suivre la route en longeant le yacht-club, entrer dans le village, passer devant le bureau de poste, sortir par la ferme et aller jusqu'au nouveau pont routier, puis refaire ensuite tout le trajet en sens inverse sur l'autre rive.

Et qu'est-ce qu'il lui dirait en arrivant là-bas d'ailleurs. Ce serait embarrassant.

Les gens l'appellent le nouveau pont routier, mais il doit avoir vingt ou trente ans.

Il n'y a pas que la météo qui change. C'est étonnant, à quel point un jour peut sembler neuf, à quel point la vue peut être différente quand il se tient là chaque matin à uriner sur le sol de pierre. La hauteur de l'eau, la couleur du ciel, la sensation de l'air contre sa peau, la direction de la fumée qui s'échappe des tours de refroidissement le long de l'horizon, le nombre de feuilles sur les arbres, les empreintes des oiseaux et des petits animaux dans la boue au bord de l'eau, la couleur du fleuve qui s'écoule.

La vitesse de l'eau varie - ça, c'est autre chose - selon la hauteur du fleuve. S'il a beaucoup plu. Le fleuve se soulève, l'eau remue, brune en raison de toute la boue charriée depuis les champs, le fleuve se lève et se précipite vers la mer, dévale les tournants et se rue par-dessus les pierres, les arbres ou les bateaux engloutis qui demeurent ou reposent en travers de son chemin ; tout ce qui croit pouvoir reposer là où il est, le fleuve se rue par-dessus, le soulève et l'entraîne, comme le sol meuble et les pierres branlantes sur les rives de tournants extérieurs, ou des arbres aux racines fragiles, ou des palettes entassées trop près du bord, tout se retrouve emporté, comme des gens dans une foule, comme ce qui arrive sur un terrain de football s'il y a trop de gens dans un espace insuffisant et que survient un événement qui force tout le monde à se précipiter, si tous commencent à courir et qu'ensuite nul ne peut arrêter ni éviter ce mouvement, tous se déplacent ensemble et alors à quoi peut-on s'attendre si un barrage a été dressé pour endiguer tout cet élan, s'il y a une barrière et que quelqu'un dit : Reculez ne courez pas il y a assez de place pour tout le monde si vous pouviez vous disperser et reculer et juste arrêter de pousser.

Quand il n'y a pas assez de place. Quand ils sont trop nombreux et que quelqu'un dresse une barrière et dit arrêtez de pousser.

Voilà à quoi il ressemble. Le fleuve. Quand il a trop plu. Son élan est immense et dangereux : il lui rappelle une foule de gens qui se retrouvent emportés et dont aucun ne peut arrêter le mouvement, ils atteignent une barrière et quelqu'un dit : Arrêtez de pousser. Sur un terrain de football. Tout le monde se rue dans un seul espace, il n'y a pas assez de place et nul ne peut arrêter de se déplacer. Il y a une barrière et quelqu'un derrière cette barrière dit : Arrêtez de pousser, voulez-vous bien tous arrêter de pousser.

C'est ce qui lui vient à l'esprit, quand il voit le fleuve dans cet état-là.

Et à d'autres moments le fleuve est calme. Une fois que la pluie a cessé. Quelques jours après s'être déchaîné, tout encombré de boue et de fureur, le fleuve retombe à nouveau ; ralentit, se retire des hautes rives bien découpées et parvient à ce qui semble un point mort. Le soleil en éclats brisés à sa surface, comme des bouts de papier d'aluminium que des enfants jettent d'un pont plus loin en amont. Il paraît assez calme pour qu'on y nage, à ce moment-là. Non pas que lui l'ait déjà fait. Il n'a jamais vu personne nager ici. Ça n'a pas l'air d'être une bonne idée.
*
Donc. Voici comment débutent ses journées. Si vous tenez vraiment à le savoir. Le matin s'insinue par les vitres fêlées de sa maison. Debout sur le pas de la porte, il urine sur le sol de pierre et réfléchit à toutes ces choses. Il regarde le fleuve, puis le ciel, puis le temps qu'il fait et il réfléchit à son travail de la journée. Il tente de classer ses priorités. La cabane dans l'arbre est presque terminée, à l'exception du toit, mais le radeau est encore loin d'être fini.

Le toit sera important.

Il pense aux gens à bord des bateaux, à l'homme qui pêche, aux enfants plus loin en amont qui jettent des objets dans l'eau. Qui jettent des bâtons et des petits bateaux, des bouts de papier fourrés dans des bouteilles en plastique fermées par un bouchon à vis. Il imagine que ces bouteilles échouent sur son terrain par hasard ; il imagine qu'il dévisse les bouchons et déroule les bouts de papier. Il pense aux enfants, sur le pont, qui regardent les petits bateaux et les bouteilles en plastique se retourner dans le courant. Il les imagine la main en visière pour apercevoir ces objets une dernière fois. Ils sont deux, un garçon et une fille ; la fille presque âgée de onze ans maintenant et le garçon, de huit ans et demi. Roux, comme leur père. Il imagine que la fille se détourne en disant : Viens, on devrait rattraper maman maintenant, et que le garçon répond : Mais moi, je vois encore le mien. Ses petites menottes autour de ses yeux comme des jumelles.

Et qu'y aurait-il d'écrit, sur ces bouts de papier ?

Le ciel paraît clair de l'autre côté, vers le champ lointain, un soleil timide et précoce se reflète sur le fleuve. Mais il y a un vent froid, et la pluie qui arrive.

Des feuilles de saule jaunes glissent sur le sol de pierre et tombent dans le fleuve, elles flottent au loin tels de minuscules bateaux se dirigeant vers la mer.

Et quand ça commencera, ils ne comprendront pas. Ils enfileront un manteau et sortiront en brandissant un parapluie pour se protéger de la violence du ciel. Ils vérifieront les prévisions et attendront que la pluie cesse pour pouvoir étendre le linge dehors. Mais elle ne cessera pas. Ils devraient comprendre, mais ne comprendront pas.

La cabane dans l'arbre est presque terminée. C'était lent, quand il a commencé ; il ne savait pas vraiment ce qu'il faisait. Il lui a fallu essayer quelques techniques différentes avant de pouvoir continuer. Il y avait moins d'urgence, à l'époque. Il y en a davantage, maintenant. Il est en quelque sorte impératif qu'il la termine bientôt. Il a surtout utilisé des palettes. Elles sont faciles à se procurer et si la cabane n'a pas l'air très soigné, qu'importe. Au moins, elle fait l'affaire.

Certains autres membres du yacht-club ont remarqué. Ils ont dû la voir depuis la route quand ils passaient en voiture. Ils en riaient, la dernière fois qu'il est entré au club. L'un d'eux lui a demandé s'il s'appelait Robinson et où étaient les autres Suisses de la famille , et il a alors failli faire quelque chose, comme lui balancer un énorme cendrier en verre sur le côté de la tête ou le faire tomber de son tabouret. Mais il s'est abstenu. Il fait plus attention maintenant. Accidents et choses du même genre arrivent très facilement s'il ne fait pas attention. Donc il n'a rien dit. Ils lui ont posé beaucoup de questions, par exemple dans quel but il la construisait, pourquoi elle était si haut perchée et qu'allait-il faire quand les vents reprendraient. Il a seulement répondu que, comme il avait du bois qui traînait, il s'était dit qu'il essaierait, et quand quelqu'un s'est frappé la poitrine en poussant un cri de Tarzan, il s'est levé et il est parti. Il n'a même pas claqué la porte et il n'est pas revenu quand il les a entendus rire.

Qui sait pourquoi ils l'appellent le yacht-club. Aucun d'entre eux n'a de yacht.

Il fallait les entendre rire. Certains le méritent, ce qui va venir.

Ce pourrait bien ne pas être la plus belle cabane jamais construite dans un arbre, mais elle remplit sa fonction. Il est difficile de parachever les détails quand on est à quinze mètres dans les airs. C'est assez laborieux de monter tout le bois là haut, pour commencer. Ce serait plus facile à deux. Ou plus rapide, du moins. Mais il est tout seul, maintenant, donc cela demande une organisation minutieuse. De la prévoyance. Et un travail acharné.

Il lui faut une couverture goudronnée. Ou une vieille bâche, s'il ne peut pas trouver de couverture goudronnée. Le toit sera important. Il lui faudra prendre son temps pour faire le toit. Et puis il y a le radeau, bien sûr : il a la structure de base, les fûts et les palettes, mais il faut plus de travail sur les amarres. C'est l'intégrité de la structure qui comptera, à long terme. Le radeau pourrait nécessiter un genre d'abri également, une petite cabine ou un cadre pour mettre une bâche goudronnée. S'il en supporte le poids.
Le temps, quand il change, s'annonce généralement à l'est. Lui peut rester là à regarder se rassembler les nuages, comme une armée qui se forme au loin et s'apprête à défiler. Seulement, quand elle arrive, il s'agit plus d'une charge que d'un défilé : elle s'écrase dans le fleuve en faisant le bruit de boîtes de clous qui se renversent sur un parquet. Quand le temps arrive comme ça, furieux et soudain, il passe généralement assez vite, laissant dans son sillage l'air purifié par ses assauts.

Mais viendra un moment où il ne passera pas. Où les nuages se rassembleront et ne s'enfuiront pas, où la pluie s'abattra sans discontinuer sur la terre. Certains seront préparés, d'autres non.

Il se demande ce que fait l'homme de l'autre rive, quand il n'est pas là. Quand il n'est pas en train de pêcher. Il est probablement à la retraite, voilà pourquoi il peut s'arranger pour venir aussi souvent. Il n'a pourtant pas l'air assez âgé pour être à la retraite, vu sa façon de marcher, le poids qu'il transporte. Peut-être a-t-il obtenu un congé pour raison de santé, de la part de quelqu'un, de la part de son employeur quel qu'il soit. La police, peut-être, il est fort possible d'obtenir un congé pour raison de santé dans la police, pour détresse psychologique par exemple, si quelque chose devait arriver, il y a des choses qui peuvent arriver quand on travaille dans la police ; il y a des choses qui peuvent mettre en état de stress ou psychologiquement en détresse. Par exemple des choses dont on pourrait être témoin ou partie prenante.

Comme se trouver face à une foule et dire : Arrêtez de pousser il y a assez de place pour tout le monde inutile de pousser. Comme se trouver de l'autre côté de la barrière et dire : Reculez arrêtez de pousser. Et ensuite, on voit les rambardes, des rambardes en acier, courbées et rompues aussi facilement que des roseaux.

Ce pourrait être difficile de faire son métier après quelque chose comme ça, de porter ça en soi sans se retrouver psychologiquement en détresse. La pêche pourrait constituer un répit idéal : l'ordre, le calme, la solitude qu'on y trouve. Personne qui crie ou qui pousse. Personne qui demande des explications. Rien que le fleuve, qui coule tout en douceur. Le ciel, la lumière changeante, l'éclair d'argent s'échappant du filet qui se vide lorsque les poissons replongent sans risque dans le fleuve.

Il se pourrait que ce ne soit pas ça, bien sûr. Ce serait juste une hypothèse. Il se pourrait que ce ne soit pas comme ça du tout.

Quand ça viendra, ça viendra d'un coup en se ruant sur la terre comme une foule vengeresse, un flux irréversible de furie bouillonnante. Ils resteront à regarder, sous des abris d'autobus, à l'entrée de boutiques, apparemment en sécurité dans des voitures verrouillées, et ils se diront, agacés : Ah, le temps n'est-il pas épouvantable, et ils ne sauront pas ce qu'ils disent.

Et ces deux enfants sur le pont, qui jettent des bouts de papier dans l'eau, qui regardent l'eau s'élever davantage, peut-être auront-ils assez de bon sens pour savoir ce qui se passe, peut-être grimperont-ils dans un arbre pour scruter l'horizon à la recherche d'un lieu sûr. Ou peut-être, en désespoir de cause, prendront-ils leurs parapluies afin de les transformer en bateaux, les faire tomber dans le fleuve et voyager dessus partout où ira le courant. Ou peut-être sont-ils trop grands pour cela maintenant.

Et chaque fois que la pluie semblera sur le point de s'arrêter, les gens sortiront de chez eux et observeront le ciel. Ils lèveront la tête et se laisseront tremper jusqu'aux os en regardant les nuages qui s'amenuisent, puis se retireront en sûreté chez eux, dans leur chambre à l'étage, sous leur toit.

Ça, ce sera pendant les deux ou trois premières semaines. Avant qu'ils ne se rendent compte.

Quand ça arrivera, il y aura des gens qui passeront à toute vitesse, le courant torrentiel du nouveau fleuve les emportera à vive allure et sans pitié. Et lui ne pourra pas les aider. Mais il regardera, et s'il voit deux petits enfants filer à toutes jambes, deux petits enfants aux cheveux roux, les yeux écarquillés, il tendra une longue perche s'achevant sur un filet, qu'il a toute prête, et les attirera à l'intérieur, les séchera, les emmitouflera chaudement et leur préparera à dîner. Ils pourront occuper tous ensemble la cabane dans l'arbre, le temps qu'il faudra, et si les enfants s'ennuient, il y aura du papier et des crayons pour qu'ils dessinent, écrivent des messages et fassent des petits bateaux. Et s'il leur faut partir, ils auront le radeau. Ils seront prêts.

Le ciel est dégagé maintenant, mais la pluie arrive. Il en perçoit l'odeur.

Parfois, quand il se réveille, le jour commence tout juste à se lever. C'est agréable de rester là à regarder le matin se glisser à la surface du monde ; le fleuve, une ombre en face de lui ; l'air froid contre sa peau. C'est un privilège. Parfois, il peut bien rester là une heure entière à regarder les formes et les couleurs qui se dessinent sur fond de nuit. Les ruisseaux et fossés qui scintillent tous comme des fils d'argent.

Il est parfois très beau, ce monde. C'est dommage, ce qui va venir.

Il est rare, pourtant, de passer une heure à regarder le matin arriver comme ça. Les gens ne le font pas. Il est rare que les gens passent ne serait-ce qu'un instant à apprécier leur premier jet d'urine de la journée, comme lui le fait. Les gens sont tellement occupés. Ils se brossent les dents assis sur le siège des toilettes pour gagner quelques minutes. Prennent leur petit déjeuner debout. Ils n'ont pas le temps de regarder saigner la couleur qui s'insinue chaque jour dans le monde. Ils ont des réunions, des horaires, des documents. Ils n'ont pas le temps de s'écouter les uns les autres, d'être patients en cas de difficultés d'expression. Ils n'ont pas le temps de rester regarder un homme qui ne dit rien sinon : Je n'arrive pas à expliquer, ou bien : Je ne sais pas comment le dire. Il existe des choses importantes à faire, et un homme qui passe une journée debout à une fenêtre n'est pas un homme qui peut trouver sa place parmi ces existences si fonctionnelles et si épanouissantes.

Ce ne sont pas des gens qui ont des oreilles pour entendre ni des yeux pour voir. Ce ne sont pas des gens qui comprendront, quand ça viendra.

Ils diront comprendre. Ils diront savoir qu'il faudra peut-être du temps pour accepter. Mais un jour, il y aura des cris, il y aura une voix fêlée qui dira : Je n'ai pas le temps de m'occuper de tout cela. Il y aura le fracas d'objets contre des surfaces dures ; des bras qui s'agitent ; des enfants qui se lèvent et qui pleurent.

Ils n'ont pas le temps. Ils ont des choses prenantes et importantes à faire. Il leur faut quelqu'un qui puisse être là pour eux. Il leur faut quelqu'un qui puisse retourner au travail, même après cela. Ce ne sont pas le silence, le calme et la contemplation qui vont payer les factures.

Voici comment débutent ses journées, à présent. Il m'a demandé de vous le dire. Il se réveille, il va à l'autre bout du plancher rugueux, il s'agrippe au chambranle et urine sur le sol de pierre.
Il regarde la hauteur du fleuve et la couleur du ciel. Il regarde la cabane à moitié construite dans l'arbre, puis le radeau, et il organise son travail pour la journée.

Il va bientôt pleuvoir. Et les gens ne comprendront pas. Ils se contenteront de mettre leurs chapeaux et leurs manteaux, d'ouvrir leurs parapluies et de se précipiter dehors au cœur de leurs obligations quelles qu'elles soient. De leur journée chargée. De leur existence réussie et importante.

Il s'est dit que vous devriez savoir.