+ Livre de chroniques IV - Lobo Antunes António
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Lobo Antunes António Livre de chroniques IV

"Livre de chroniques" de Antonio Lobo Antunes,
traduit du portugais par Michelle Giudicelli.

António Lobo Antunes est né en 1942, à Lisbonne. Médecin de formation, ancien psychiatre, il est l'auteur d'une œuvre romanesque extrêmement dense, traduite dans de nombreuses langues, et est considéré comme l'une des figures majeures de la littérature européenne contemporaine. Ses chroniques, pour reprendre les mots de l'écrivain sud-africain J.M. Coetzee, « vibrent de la poésie du banal sous le voile de la plus discrète auto-dérision ». Explorant les méandres des souvenirs, elles dégagent une mélancolie apaisée qui n'est pas sans un certain rayonnement.


« Épître de saint António Lobo Antunes aux lecteureux »

 

L'expression lutter contre le temps, horrible lieu commun, est, dans toute sa banalité, ce que ma vie est devenue. J'écris ça et je me souviens de la question que la femme de ménage de Júlio Pomar lui a posée, en le voyant peiner dans son atelier
- Pourquoi est-ce que vous travaillez tant, monsieur Pomar, alors que vos enfants sont élevés ?
moi, on me demande, avec la même incompréhension, pourquoi je ne sors pas, pourquoi je ne m'amuse pas, pourquoi je ne vis pas. La phrase est, textuellement
- Tu n'aimes pas vivre ?
et elle continue à m'interloquer. Après, je m'aperçois qu'il n'y a rien de plus ennuyeux pour les autres qu'un homme qui ne s'ennuie pas. Les gens qui s'ennuient ont besoin, comme ils le disent, de se distraire, de vivre : séances de cinéma, dîners, voyages, week-ends. Et ils rient, ils sont ce qu'il est convenu d'appeler de bonne compagnie, ils bavardent. Moi, j'ai horreur de me distraire, de devoir être sympathique, d'entendre des choses qui ne m'intéressent pas. Je ne fréquente pas les lancements, les fêtes, les bars. Je n'accorde pratiquement pas d'interviews. Je n'assure pas la promotion de mes livres. Je n'ai pas le temps. Il est très clair pour moi que mes jours sont comptés, et qu'ils sont beaucoup trop peu nombreux pour ce que j'ai à écrire. Les autres assurent
- Au fond tu fais ce que tu aimes
mais ce n'est pas vrai non plus. Écrire est une activité que j'associe très rarement au plaisir. Il ne s'agit pas de cela. C'est compliqué à expliquer et j'ai toujours eu horreur de donner des explications. Et ça m'a rapproché de gens qui ont le même destin que moi, qui n'est pas du tout un destin. Eduardo Lourenço, qui comprend, a élucidé ce problème avec un vers de Pessoa, qu'il apprécie, contrairement à moi : Émissaire d'un roi inconnu/J'accomplis d'informes instructions de l'au-delà. On était à Evora, tous les deux : avec celui-là, oui, je m'amuse. Parce qu'on parle la même langue, une autre langue. Exactement comme avec Zé Cardoso Pires, Marianne Eyre, Christian Bourgois, Júlio, que j'ai mentionné plus haut, plus quelques autres. Les émissaires. Ceux qui, parce qu'ils ne s'ennuient pas, sont considérés comme infiniment ennuyeux par les ennuyeux. Chose curieuse, ce sont ces infiniment ennuyeux qui remplissent les étagères, que l'on va écouter au concert, que l'on va voir dans les musées. Il y a quelques mois, j'ai invité une de mes filles pour qu'elle fasse la connaissance d'un écrivain étranger qu'elle aime beaucoup. Sa réponse m'a réjoui, car je considère que c'est la plus saine :
- Pour quoi faire ? Après lui avoir déclaré que j'aime ses livres je n'aurai plus rien à lui dire
je me suis aussitôt dit
- Tu as gagné ton paradis.
Pourtant, c'est drôle, il n'y a qu'avec ces infiniment ennuyeux que je me sens bien. Nous ne restons pas longtemps ensemble parce que nous sommes pleins d'impérieuses voix intérieures qui nous convoquent sans appel, de ces informes instructions qui nous réclament sans arrêt. Il y a quelques semaines on m'a invité à clôturer
(quel mot abominable)
un congrès de médecins. Bien entendu je n'avais rien préparé. Je n'avais pas le temps. J'ai marmonné au hasard. Je me souviens du début de ces marmonnements :
- Vous m'avez demandé de venir en supposant qu'un écrivain dit des choses intéressantes. S'attendre à ce qu'un écrivain dise des choses intéressantes, c'est comme s'attendre à ce qu'un acrobate se promène dans la rue en faisant des sauts périlleux.
En règle générale, seuls les artistes médiocres disent des choses intéressantes, et je me méfie instinctivement des verbeux, des diserts, des spirituels, de ceux qui dissertent, sans pudeur, sur leur travail. Je ne raconte jamais à personne ce que je suis en train de faire. Ma fille, la même
- Papa ne parle jamais de ce qu'il écrit
mais j'ignore si elle comprend qu'il n'est pas possible de le faire. Parler de quoi, alors que je travaille dans le noir et que je ne vois rien. Et s'il m'était possible de parler d'un livre, je n'aurais pas besoin de l'écrire. Je travaille dans le noir, à tâtons, des ombres viennent qui s'en vont, des phrases viennent qui s'en vont, des architectures fragmentaires viennent qui confluent, se rejoignent. Un jour, il n'y a pas longtemps, au cours de la première version d'un chapitre, je me suis mis à pleurer tout en écrivant. J'ai lu que Dickens
(un autre infiniment ennuyeux)
riait et pleurait pendant qu'il composait ses livres. Je ne l'ai pas cru. Maintenant je le crois : ça ne m'était jamais arrivé auparavant et je doute que cela m'arrive une autre fois. Mais c'était un moment unique, de bonheur total, la sensation d'avoir atteint le centre du monde et d'y vivre, là tout m'était devenu clair, d'une beauté indescriptible, d'une harmonie absolue. Ce sont des moments comme ceux-là que je cherche depuis que, vers l'âge de douze ou treize ans
(pourquoi est-ce que je fais l'idiot, je connais parfaitement la date exacte)
m'est apparue la certitude fulminante de mon destin : c'était le 22 décembre 1955, à cinq heures de l'après-midi, j'étais petit et je rentrais en autobus à la maison, et soudain
- je suis écrivain
parole d'honneur, cette évidence m'a fait peur : je ne savais même pas ce que c'était, un écrivain. Après, j'ai compris que c'était presque tout ce que les gens qui font des livres ne sont pas et j'ai mieux compris. Mais il me faut du temps, encore du temps. Mon Dieu, donnez-moi du temps. Donnez-moi encore deux, trois, quatre romans, accordez-moi cette faveur de Votre bonté
(Daniel Sampaio :
- L'autre jour on m'a dit « vous qui êtes athée » et ça m'a rendu furieux)
donnez-moi la possibilité d'être comme Vous quand je travaille beaucoup, la capacité de voir naître un monde de ce néant, de voir s'élever, tout entier, le miracle de ma condition, celle, surtout, de continuer à être comme le peintre Bonnard
(je crois que j'ai déjà raconté cette histoire)
qui visitait les musées avec une petite serviette et qui, quand il voyait que le gardien ne faisait pas attention à lui, sortait un pinceau de sa petite serviette et retouchait ses tableaux. Cette prose m'est venue décousue, la pauvre : c'est que je travaille avec une brosse sur un roman qui part dans tous les sens, et que je suis le chien de berger de ce troupeau de mots, qui se sauvent toujours hors du papier et que je dois y ramener : on en peut pas aboyer après les mots : il faut leur tourner autour en courant. J'en suis à la huitième version des premiers chapitres de ce livre, et ce sont eux qui me préviennent
- Ce n'est pas encore ça, recommence.
Tout ce que j'ai affirmé jusqu'ici court le risque de faire croire que ma vie est un supplice et une corvée alors qu'il s'agit précisément du contraire : je me sens comme devant une femme nue : la ferveur qui précède le premier baiser et une pesante envie de m'agenouiller de tendresse, en ressentant, comme une heureuse alarme, la véhémence de mon corps.