+ La belle indifférence - Hall Sarah
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Hall Sarah La belle indifférence

"La belle indifférence" de Sarah Hall,
traduit de l'anglais par Eric Chédaille.

Sarah Hall est née en 1974 dans le comté de Cumbria, en Angleterre, à la frontière de l'Écosse. Après deux romans très remarqués, elle se lance dans le genre de la nouvelle et reçoit pour son premier recueil le prix Edge Hill University 2012. Dans ces histoires empruntes d'une violence toujours latente, le corps humain - brut, imparfait, taraudé par les conflits émotionnels - constitue le cadre sensuel des drames qui se nouent.

Elle l'assassina, lui qui était mortel


La dispute terminée, elle quitta le bungalow et partit en direction de la plage. L'itinéraire à travers la jungle était jalonné de poteaux indicateurs. Il ne faisait pas encore nuit. Tout partait à vau-l'eau. Elle voulait réfléchir posément, faire le point, ne plus se sentir aussi égarée, ou égarée au point que rien de plus ne pouvait lui être enlevé. Par-dessus tout, elle avait voulu ficher le camp de cette chambre à coucher. Elle suivait le sentier entre les arbres inclinés et difformes. L'air était lourd, chargé d'un vert parfum. Les appels des oiseaux étaient tonitruants et adipeux. La poussière du chemin paraissait fraîche à ses pieds. Elle prit à gauche, puis à droite. Ils étaient déjà passé par ici après leur arrivée au complexe, pour se rendre au bourg, situé à un kilomètre et demi en suivant la côte. Ils avaient été surpris par la dénivellation aussi brutale que vertigineuse marquant la fin du sentier. La jungle s'interrompait soudain sur des dunes incroyablement pentues. Aucune gradation. La voûte sombre, avec son humidité et sa musique siliconée, faisait place à une longue rampe ondulée, à un vent marin ionique, à une vastitude - deux domaines totalement différents. Le chemin serpentait à travers les taillis. Elle se plia en deux pour passer sous des branches basses, attentive, en dépit de son audace soudaine, aux endroits où elle posait le pied, peu désireuse de déranger les serpents lovés sous les feuilles.
Qu'est-ce qui ne va pas ? lui avait-elle demandé tout en lui caressant le dos. Ils étaient allongés sur le lit, retour de leur excursion en ville. Tu n'as pas l'air dans ton assiette.
Rien, avait-il répondu à plusieurs reprises.
Mais elle avait insisté. C'est quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ?
Il avait fini par se retourner.
Ce n'est plus pareil, avait-il dit. Ça ne te fait pas cet effet-là ?
Ils étaient ensemble depuis un an. C'était la première fois qu'il lui sortait une chose pareille. Se redressant à genoux au bord du lit, elle s'était noué les bras autour du buste. Il s'était mis à respirer avec effort, soufflant beaucoup, comme si ce qu'il disait ou s'apprêtait à dire représentait un pesant labeur.
Il y a quelque chose qui cloche entre nous. Ce serait bien qu'on en parle.
Alors, avec une affreuse facilité, tout avait commencé de se détricoter. Leur rencontre à la soirée d'Halloween et ce ridicule moignon sanguinolent qu'il brandissait. Leur conversation sur Flaubert, la cigarette partagée. Le baiser, dans son appartement miteux et dépourvu de chauffage. Les textos en pleine nuit. La première fois qu'ils avaient eu du monde à dîner, cette soupe de poisson concoctée à deux qui remporta un triomphe. Les moments fondateurs de leur histoire, s'effaçant comme s'ils n'avaient jamais existé.
Elle progressait avec précaution à travers le feuillage, à travers des chambres odorantes, chaudes et humides. Maintenant, les oiseaux qui l'environnaient produisaient des sons électriques évoquant des sonneries de téléphone mobile. Chaque fois qu'elle entendait un bégaiement mélodique, elle s'attendait à tomber sur quelqu'un en train de parler dans son portable. Mais il n'y avait pas âme qui vive sur ce sentier - le gîte en dur était pour ainsi dire désert, les autres bungalows inoccupés. De plus, il n'y avait pas de réseau par ici. De temps en temps une barrette se dessinait sur l'écran, puis elle disparaissait, un faible ou faux satellite. Elle s'immobilisa. Des branches étroitement nouées l'environnaient. La pulpe révélée par l'écorce qui pelait était d'un invraisemblable rouge criard. Il y avait des léopards dans le coin, leur avait dit leur chauffeur - d'insaisissables créatures aux yeux jaunes qu'on ne voyait jamais. Ou alors trop tard. Ils réapparaissaient peu à peu après avoir été chassés durant des années. Une pensée la traversa : et si un de ces fauves la saisissait puissamment par la nuque et la hissait jusqu'à la fourche d'un arbre, que se passerait-il ensuite ? Plus rien. Elle repartit.
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La marée était descendante. Elle le sut avant même d'arriver sur la plage. Elle entendait le reflux des eaux, ce chuintement sonore au fond de leur gorge. Les arbres s'interrompirent. L'air s'allégea. Elle vit l'océan pour la deuxième fois ce jour-là et en eut le souffle coupé. Comment avait-elle pu en oublier l'ampleur, la splendeur ? Les eaux étaient d'un bleu intense. Bleu turquoise. Un temps, le paysage lui évoqua ces peintures plastifiées bon marché de la Méditerranée qui se vendent dans les ports du sud de l'Europe. Il ne s'agissait pas ici de la Méditerranée, mais d'une étendue d'eau si prodigieuse qu'elle en paraissait presque solide, hormis ces crêtes irrégulières, ces trains de brisants qui arrivaient de fort loin pour balayer le rivage et repousser du sable jusque dans la jungle. Cet océan engendrait son propre vent. Il mugissait. Ses habitants, énormes créatures bondissantes, y étaient sans conséquence. Après une tentative avortée plus tôt ce jour-là, ils avaient renoncé à se baigner. Même avec de l'eau jusqu'aux genoux, le courant s'était révélé trop puissant, fouissant des tranchées sous leurs pieds, les obligeant à battre des bras et s'accroupir penchés en avant pour échapper à la traction.
Ce séjour avait été son idée à elle. Elle avait lu un article dans la rubrique voyages du Guardian. Le rédacteur incitait les gens à venir ici avant que le caractère de l'endroit n'ait changé de façon irréversible. Elle lui avait présenté la chose, l'idée de se montrer plus intrépide, de faire un voyage sortant de l'ordinaire ; au bout d'une semaine ou deux, il avait accepté. Après avoir laissé la voiture de location à la frontière sud-africaine, ils avaient été conduits jusqu'à cette minuscule station de création récente à bord d'une vieille Land Rover blanche dont la portière côté conducteur ne cessait de se rouvrir en grand. Leur chauffeur se nommait Breck. Originaire de Richards Bay, il était venu s'établir dans le nord car le tourisme naissant offrait de séduisantes perspectives. Il était moniteur de plongée et, à la saison migratoire, organisait des sorties en mer pour aller observer les baleines. Tout en roulant sur les pistes, il saluait du geste les femmes portant bidons et paniers sur la hanche ou sur la tête. Il faisait aussi bonjour aux enfants. Des enfants, il y en avait partout. Croisant un homme sans mains assis sur un baril de pétrole, Breck leur dit : Regardez. C'est Longues Manches, si je ne me trompe. Il est du Zimbabwe. Ils sont quelques-uns à être venus par ici. Avant, c'était l'inverse. Et vous, qu'est-ce que vous faites ?
Je suis avocat.
Ah, pas mal. Bon plan. Et vous ?
Je dirige une boîte qui organise des visites de lieux hantés.
Ah, pour aller voir des fantômes ?
Des endroits où des gens ont vu des fantômes, à Londres. Ça ne manque pas.
Mais pas de fantômes ?
Eh non.
Pas mal. Comme ça, ils ne peuvent pas demander à être remboursés.
Pas vraiment, non.
N'empêche, une Américaine était tombée dans les pommes à Whitechapel une semaine plus tôt, suite à quoi elle avait porté plainte. Cette femme, expliqua-t-elle, n'avait pas compris que la visite incluait des endroits où on avait retrouvé des victimes de Jack l'Éventreur. Elle voulait juste voir des reines et des princes. Breck, de son côté, avait fait son possible pour leur vanter la région, insistant sur la renaissance économique, invoquant la restauration de la vie sauvage.
Il fallait réserver la navette à l'avance. Le poste frontière fermait à cinq heures du soir. Elle ne voulait pas passer la nuit au bungalow ; pas question de se retrouver en sa présence après ce qu'il avait dit ou laissé entendre. Cependant, la fenêtre pendant laquelle il était possible de partir venait de se refermer.
Penchée en arrière, enfoncée dans le sable jusqu'aux mollets, elle se laissa glisser jusqu'au bas du talus. Arrivée sur la plage en pente douce, elle prit la direction du promontoire, d'où un sentier menait au bourg en suivant la falaise. Des crabes s'affairaient à la lisière de l'eau, découpant des morceaux de méduse bleue qu'ils remorquaient ensuite à reculons vers leurs trous. Le soleil était en train de se coucher de l'autre côté des dunes. Nulle débauche de rouges, juste une vague luminescence au-dessus de la cime des arbres. Elle se retourna pour regarder en arrière. La grève, long couloir alluvial embrumé d'embruns, était complètement déserte. Il ne la suivait pas. Il ne la suivrait pas, elle le savait. Elle avait refusé de se laisser consoler lorsqu'elle s'était mise à pleurer. Il s'en tiendrait à ce choix, quand bien même elle se raviserait.
Elle repartit. Elle se rejouait mentalement la scène, fidèlement ou non ; c'était sans importance. Vers la fin de l'échange, une absence d'éclat toute reptilienne avait gagné son regard. Comme s'il finissait par se persuader de son point de vue, celui d'un échec réciproque.
Avant, je te voyais comme quelqu'un de singulier et d'étonnant, lui avait-il dit. Mais je me demande ce que nous avons en commun. Nous ne voulons pas les mêmes choses. Qu'est-ce qu'on est venus faire ici ?
À présent, elle avait cessé de pleurer et n'était plus recrue d'angoisse. Elle se sentait endolorie, l'esprit vif, comme émergeant d'un épisode fiévreux, comme à la tête d'un corps neuf. L'air empestait le varech. Bien que tout à fait seule, elle éprouvait comme une gêne. L'impression d'être observée. Sur sa gauche, au sommet de l'élévation, la jungle était brun-vert, huileuse et compliquée, immunisée contre l'air salin. Elle était comme une bouche, ou quantité de bouches, recrachant le sable qui leur était déversé sans discontinuer. À présent qu'elle la contemplait d'en bas, cette entité semblait supérieure à l'océan. Ses branches les plus hautes s'agitaient en bruissant. Rien ne la survolait. Rien n'y entrait ni n'en sortait. Tout ce qu'elle renfermait était caché à la vue. Que faisait-il, là-bas dans leur chambre ? Peut-être était-il en train de boucler son sac ? Avait-il le nez plongé dans un livre ? Ou bien peut-être dormait-il, oublieux de tout, faisant usage de ce mécanisme obturateur sur lequel les hommes pouvaient compter en pareille circonstance.
Elle cheminait. Le vent soufflait fort en provenance du large. Des grains de sable lui picotaient les bras et le visage. Sa robe battait. Peut-être avait-il raison. Peut-être n'étaient-ils pas sur la même longueur d'onde. Pourquoi avait-elle tenu à venir ici, dans un tel endroit, récemment encore agité par des conflits ? Le gothique subsaharien, avait-il ironisé, des vacances où tu vas pouvoir mettre à profit tes compétences professionnelles. Il avait pris deux semaines de congé, ce qui signifiait confier une affaire importante à un confrère. Ils avaient atterri à Johannesburg, visité quelques parcs animaliers, photographié des girafes et des zèbres, après quoi ils étaient partis vers le nord. Ils étaient arrivés à midi. Le personnel les avait bien accueillis, la réceptionniste leur appliquant à chacun trois bises. Ils s'étaient passé de la crème solaire avant d'aller s'étendre sur une serviette. Ils avaient déjeuné en ville dans un café. Ils avaient parlé de pousser jusqu'au phare en ruine, perché sur la plus haute dune, pour regarder le soleil se coucher. Mais le sentiment d'être en vacances n'était pas au rendez-vous. Il y avait encore des marques de la guerre - des ruines, des fermes abandonnées. Maintenant qu'elle s'était éloignée de lui, leur présence ici avait perdu tout son sens. Elle était anomique. Difficile de marcher dans ce sable. Elle ne cessait de s'y tordre les chevilles. Elle commença à se sentir idiote.
Après un temps, elle se retourna pour regarder derrière elle. Une forme blanche se dessinait sur la plage à quelques centaines de mètres, là où partait le sentier menant aux bungalows. Sa chemise de lin blanc. Une sensation d'allégresse la posséda brièvement. Il s'était lancé à sa recherche, ce qui voulait dire qu'il s'inquiétait. C'était peut-être le signe d'un revirement. Devait-elle l'attendre ou bien poursuivre en le laissant combler l'écart ? Fallait-il lui faciliter les choses ? Elle s'attarda sur cette question. Non. Tout ça était de son fait. C'était lui le responsable de leur division. Il devrait la rattraper. Elle tourna les talons et repartit, sans hâte mais avec détermination, allongeant le pas sur les coraux desséchés, sandales claquant contre les talons. Des crabes s'égaillaient en direction de l'eau. Au bout d'une trentaine de pas, elle ralentit. Peut-être ne la voyait-il pas à cette distance. Sa robe étant de couleur pâle, peut-être se voyait-elle difficilement au milieu des sables. Or elle tenait à être vue, pas vrai ? Elle fit halte, se retourna une nouvelle fois. La forme blanche se trouvait au même endroit, peut-être un peu plus près. Elle plissa les paupières. Le ressac faisait naître une brume trompeuse dans le jour déclinant. Difficile de distinguer les objets avec netteté. Elle porta ses mains en visière.
Cette forme ne s'élevait guère au-dessus du sol, n'étant pas particulièrement volumineuse ni allongée comme une silhouette humaine. Non, ce n'était pas lui. Sa déception ne fut qu'une confirmation. Elle savait qu'il ne viendrait pas. N'empêche, elle était vexée d'avoir nourri un espoir, de s'être laissée aller à cette menue illusion. Cette chose blanche n'était pas bien grosse, mais l'était trop pour être un oiseau. De taille moyenne, donc. Cela se déplaçait, oui, mais difficile de dire dans quelle direction, vers elle ou bien le contraire. Elle scrutait le corridor de sable. Vers elle. Cela venait vers elle. Elle distinguait un balancement, vers l'avant et vers l'arrière, d'un côté sur l'autre. Une créature qui progressait par bonds ou qui courait. Une amorce d'inquiétude se déclencha dans sa poitrine. Soudain, il n'était plus possible de respirer, bien que cette plage fût une cathédrale d'air. Plantée là, elle porta la main à sa bouche. Une créature en train de courir vers elle. Elle était incapable de bouger comme d'analyser clairement la situation.
Il y avait de nombreux dangers dans la région ; tous étaient évoqués dans la brochure qu'elle avait reçue de son centre médico-social. Depuis son arrivée sur ce continent elle avait été habitée d'une crainte circonspecte envers ce qui l'environnait. La maladie. Les bactéries. La faune. Impossible de se prémunir contre tout à coup d'hygiène, d'isolement ou de vaccins. Sur le chemin d'un des parcs animaliers ils étaient passés devant un dispensaire recouvert en tôle. Une longue file de patients attendaient à l'extérieur. Adossé à un mur, un médecin blanc mangeait son sandwich à la hâte. Sur la route conduisant à la frontière, la circulation s'était subitement arrêtée. Au bout d'une ou deux minutes, les véhicules qui les précédaient avaient redémarré lentement. Un rhinocéros stationnait sur la chaussée. Ils passèrent tout à côté en roulant au pas. L'animal broutait comme si de rien n'était l'herbe du bas-côté. Son poitrail cuirassé était de la couleur de la terre. Son œil était un minuscule renfoncement. Trente kilomètres plus loin, ils étaient passés à hauteur d'une femme qui agitait les bras au beau milieu de la route. Puis ils avaient vu le corps, désarticulé, replié sur lui-même, comme désossé par l'impact. Un homme jeune, qui se rendait peut-être à pied à son travail. Les débris de sa mallette étaient éparpillés sur l'autre voie.
C'était partout, affleurant la surface ou la crevant.
Elle se retourna et repartit d'un pas plus rapide que précédemment. Elle allongea ses enjambées. Peut-être que cette chose, là-bas derrière elle, s'était fourvoyée sur la grève et allait regagner le sous-bois, la laissant tranquille. Si elle la suivait, sans motif ou par curiosité, il lui serait peut-être possible d'atteindre la gorge menant au promontoire avant qu'elle ne se soit trop rapprochée. Contente-toi de marcher, se dit-elle. Marche. Ne cours pas.
Disposé en rides sinueuses, ce sable constituait un terrain malaisé. Sa croûte séchée semblait devoir supporter son poids, puis s'affaissait en lui ensevelissant les talons, en s'insinuant entre ses orteils. Elle se rapprocha de l'eau, là où le sol était plus ferme et moins abrasif, mais ses pieds continuaient de lui sembler mal conçus pour un tel exercice. Ils étaient tout étroits, pareils à des sabots. Elle avait mal aux mollets. Par-delà les arbres, le jour finissait de tomber. C'en serait bientôt fini des dernières lueurs du crépuscule. Ici, point de longues soirées comme à la maison. Le basculement survenait d'un coup. Elle marchait toujours. Les crabes déguerpissaient à son approche ou bien la contournaient, pinces haut levées. Elle ne voulait pas regarder de nouveau derrière elle, ni imaginer ce qui se trouvait là-bas, ce qui lui paraissait pire encore. Sa robe étant très échancrée dans le dos, elle avait la sensation que ses chairs se trouvaient exposées. Elle était toute viande, tout fumet. Est-ce que la créature, quelle qu'elle fût, avait gagné du terrain ? S'était-elle complètement matérialisée ? Une chose issue de la jungle, aux mâchoires luisantes, d'une prédation aussi tranchante que gratuite. Elle marchait tout en s'enfonçant les ongles dans la paume des mains. Cette chose pouvait ne plus être qu'à un cheveu. Ou peut-être avait-elle disparu. Retourne-toi, s'intima-t-elle. Allez, retourne-toi.
Elle s'arrêta, se retourna. La forme blanche progressait plus vite, à quatre pattes. Une décharge de peur panique la frappa en pleine poitrine. Elle fit volte-face. Non loin devant se dressaient des falaises volcaniques, précédées d'une terrasse de roches inégales. Elle se mit à courir en lourdes et trébuchantes foulées. Elle ne voyait pas d'autre moyen d'atteindre le promontoire, de sorte à se hisser sur un emplacement plus élevé, moins exposé. Mais c'était comme lorsqu'on court dans un rêve. Le sol turgide, l'affreuse impuissance. Elle n'avançait pas. Elle bataillait contre le sable. Ses cuisses étaient en feu, commençaient de gripper. Arrête-toi, se dit-elle. Il faut que tu t'arrêtes. Montrer de la peur signifie qu'on accepte d'être une proie. Elle s'immobilisa, fit demi-tour et regarda.
C'était un chien. Elle était poursuivie par un gros chien blanc, courant tête baissée, pattes ricochant sur le sable. Il la suivait, mais non pas à pleine vitesse, sans être véritablement à ses trousses. Elle se reprit, remplit ses poumons. Bon, d'accord. Un chien. Même sauvage, un chien n'était pas la pire possibilité. On lui avait injecté les vaccins, douloureusement et coûteusement, dans le bras, et elle en avait conservé une bosse dure sous la peau, comme si une pièce de monnaie y avait été introduite. Et puis elle ne souvenait pas d'avoir entendu parler aux informations de touristes attaqués et tués par des chiens ; pareille chose devait être rare. C'étaient la guerre, la malaria, les accidents de la route qui provoquaient la tragédie. Malgré tout, lui revenait maintenant, d'elle ne savait où, l'image frappante du visage de cette fillette du Nord-Est, de Sunderland, qui avait été, cette année-là, lacérée par le bull terrier familial. Elle se rappelait les photos de son visage et de son cou : une monstrueuse carte faite de zébrures, de rabats et d'ecchymoses, de noires sutures en croissant. Et puis les photos ultérieures : la boîte crânienne porteuse d'une greffe, le nez reconstruit, de moins saisissantes défigurations chirurgicales.
Elle bomba le torse, se piéta, attendit l'arrivée de la bête. Parvenu à proximité, le chien releva la tête et suivit une trajectoire oblique pour s'arrêter en contre-haut sur la pente sableuse. Il la regardait. Ses yeux étaient foncés, brillants. De grosses pattes. Il devait être pour partie labrador, la face camuse, le poil souillé. Point de collier. Il la regardait, langue pendante. Ses yeux étaient très, très brillants. Sous le poil crotté se voyaient un ventre distendu et de longues tétines noires. Il n'avait pas l'air décharné.
Elle n'avait généralement pas peur des chiens. Elle en avait eu un lorsqu'elle était enfant.
Viens ici, dit-elle, viens, approche.
La chienne abaissa la tête et vint s'arrêter auprès d'elle, appuyant son corps tiède contre sa jambe. Avançant la main, elle se laissa flairer entre les doigts, puis elle lui caressa la tête, non sans circonspection. Le poil était humide et collant, les oreilles bosselées de kystes. Un animal errant, mais qui avait été dressé et l'était resté. Il n'était pas sauvage. Pas enragé. Docile. Le soulagement lui fit l'effet d'entrer dans un bain chaud. Quelque chose en elle lâchait prise. Ses muscles se détendaient. Elle se remit à pleurer, tout doucement, pas comme après la dispute. La chienne lui donnait de petits coups de tête dans la main. Elle la flatta du bout des doigts, les passant comme un peigne dans la fourrure poisseuse. L'animal continuait de peser contre sa jambe. Au bout d'un moment, elle s'essuya les yeux et se remit en marche. La chienne resta un instant sur place, puis lui emboîta le pas et vint cheminer à ses côtés.
Tu sais que tu m'as fait peur, lui dit-elle. Je ne vais pas pouvoir te garder.
Elle continua de longer la grève avec l'animal pour compagnon. Elle marchait lentement. De temps en temps, la bête la frôlait, partait en avant, puis s'en revenait. Une ou deux fois, elle se mit à poursuivre des crabes, bondissant autour d'eux dans des jaillissements de mottes de sable humide, cherchant à mordre ces petits bretteurs très remontés, pour ensuite revenir se ranger à côté d'elle comme en signe de soumission.
Tu sais où tu vas ? En tout cas on le dirait bien.
La chienne offrait un plaisant spectacle, allant et venant au gré de sa fantaisie, reniflant des algues, se précipitant sur des crabes, après quoi l'envie la prenait de revenir auprès d'elle. Sans véritable raison, cette présence la rassérénait. Parvenus devant les roches de la pointe, les deux marcheurs marquèrent une pause avant de s'engager prudemment sur les dalles creusées de bassins naturels, étranges formations géologiques de forme hexagonale, que l'océan submergeait à marée haute. Alors qu'elle commençait de contourner la falaise, la jungle disparut à sa vue. L'animal traversait les dépressions les moins profondes. Il lapa un peu d'eau.
Hé, il ne faut pas boire ça.
Elle s'était dit qu'il ne s'engagerait peut-être pas sur le raidillon. Toutefois, quand elle entama l'ascension, il la suivit, bondissant de roches en roches d'une impulsion de son arrière-train. Se faufila pour la dépasser là où le sentier était presque trop étroit pour un passage de front, il se mit en tête d'ouvrir la marche. Il trottait devant avec assurance, montrant le chemin. Elle se dit qu'il appartenait peut-être à quelqu'un du bourg et qu'il était simplement parti vagabonder. Par endroits, il fallait se baisser pour franchir les buissons, après quoi elle se brossait les épaules et secouait sa robe. Il s'agissait d'une roche volcanique, sculptée de pics minuscules. Non loin en contrebas, l'océan se jetait dans des goulets érodés, s'en retirait, revenait s'y engouffrer. Le soleil disparu, les eaux avaient perdu leur bleu intense avant de devenir incolores.
Il lui fallut cinq minutes pour gravir le promontoire. D'en haut, le village s'offrit à sa vue, les cabines sur pilotis avec leur toiture verte, les huttes à toit de chaume, le bar où l'on servait des fruits de mer et la petite église portugaise bleue avec sa madone naïve peinte sur le pignon, silhouette et tête ondulant comme un portrait expressionniste. Des marches avaient été taillées dans le roc. Toujours accompagnée de la chienne, elle les descendit puis longea la baie jusqu'à la cale de mise à l'eau, passant auprès de quelques pêcheurs qui la saluèrent d'un mouvement de tête. Arrivée à la hauteur des premières maisons, elle s'arrêta.
Bon, allez, rentre à la maison, dit-elle à la chienne. Allez, vas-y.
La bête s'assit face à elle. Ses tétines pendaient sur son ventre noir. Ses griffes étaient longues et recourbées, séparées par des palmures qui semblaient irritées. Inclinant la tête de côté, elle paraissait n'avoir pas compris l'injonction ou penser qu'une autre instruction, préférable, allait peut-être suivre. Ses yeux étaient immenses dans le jour déclinant.
Va-t'en, dit-elle d'un ton plus ferme. Rentre chez toi.
Elle claqua les mains devant le museau de l'animal. Celui-ci se releva mais demeura sur place. Elle tourna les talons et s'éloigna. Jetant un coup d'œil en arrière, elle vit que la chienne ne la suivait pas et restait au même endroit, oreilles dressées, la regardant. Quand elle se retourna un peu plus tard, la chienne trottinait vers le bord de l'eau en s'en prenant de nouveau aux crabes.
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Elle ne savait pas exactement à quelle fin elle avait poussé jusqu'ici. Elle avait été mue par la colère, mais cette colère avait reflué. Même si elle savait l'endroit relativement sûr - Breck, le chauffeur, s'en était porté garant -, elle n'était pas tranquille. Elle ne voulait pas rentrer déjà, ne supportant pas l'idée de reprendre les choses là où ils les avaient laissées. Elle ne supportait pas de le voir dans un état second, indifférent à elle, le regard vacant. Elle avait besoin de se poser et de boire un verre, de prendre le temps de réfléchir. Il lui fallait embrasser la situation dans son ensemble, l'assimiler. Elle pourrait probablement se faire reconduire plus tard ; les gens du cru ne semblaient pas rechigner à rendre ce genre de service en échange d'une pièce. Ou bien elle rentrerait à pied par le même chemin. À voir l'aspect du ciel, la nuit serait claire. Qu'il se demande où elle était passée. Qu'il réfléchisse à un ou deux trucs, à ce qu'il avait dit ou essayé de dire, à ce qu'il risquait de perdre. Il était coincé ici tout comme elle, du moins jusqu'au lendemain, quand la Land Rover serait disponible. S'il y avait une autre femme, ce qu'il n'avait pas reconnu pour l'instant - elle lui avait posé la question, elle avait exigé de savoir -, il ne pourrait pas la joindre par téléphone pour lui annoncer que, oui, il avait commencé à rompre. Pas plus qu'elle-même ne pouvait joindre une amie ni un membre de sa famille pour se faire consoler.
Elle ne comprenait toujours pas vraiment de quoi il retournait. Jamais auparavant il ne s'était dit insatisfait. Pourquoi ? Qu'est-ce qui ne va pas ? lui avait-elle demandé encore et encore au lieu de faire un somme avec lui avant l'heure du dîner. Si, plutôt que de l'interroger de la sorte, elle avait dormi une heure avec lui, la joue contre son dos et la main sur son ventre, ce heurt aurait-il eu lieu ? Seraient-ils toujours ensemble ? Ils avaient fait l'amour ce matin-là, dans un autre lit, dans une loge de chasse à quelque distance vers le sud. Cela s'était déroulé à merveille. C'était lui qui avait fait le premier pas. Quand elle l'avait pris en bouche, il avait prononcé son prénom d'un ton de surprise, comme s'il était confus, étonné, et avait voulu à tout prix entrer en elle. Ils avaient bougé avec ensemble, instinctivement, uniformément, et ils avaient joui en même temps. La regardant dans les yeux, il avait paru très ému. Savait-il à ce moment-là que, plus tard dans la journée, il proférerait des choses aussi dommageables ?
Mais alors, et ce matin ? lui avait-elle dit pendant la scène. Tu ressentais quelque chose pour moi, non ?
Oui, avait-il répondu. Quelque chose. Mais ce n'est pas juste. Ce n'est pas la même chose. Le sexe, ça n'a rien de rationnel.
Ils s'était chamaillés pendant le trajet qui les avait amenés ici, pour des broutilles. Quand s'arrêter pour faire une pause, s'il fallait acheter plus d'eau en bouteille. Ils n'avaient pas été d'accord sur la question de savoir si le tourisme était une bonne ou une mauvaise chose pour des pays comme celui-ci. Mais la véritable dispute était apparemment partie de rien. Comme si par cette exhortation malicieuse à dire le fond de sa pensée, elle avait fait surgir du néant les moyens de tout détruire. Comme s'il avait brusquement décidé que tout pouvait s'arrêter là. Tout comme il avait décrété qu'il lui fallait son numéro de téléphone. Tout comme il avait décidé de lui faire faire une clé de chez lui. Avec quelle facilité le monde pouvait s'inverser. Quelle dualité que la sienne.
Elle suivit la rue, dépourvue de revêtement, en direction du café. Les lumières s'allumaient sur la façade des différents bars. La soirée était encore tiède. Des gens buvaient un verre aux tables installées sur le brise-lames. Trois surfeurs étaient en train de charger leurs planches à l'arrière de pick-ups mangés par la rouille. Les marchands locaux n'avaient pas encore remballé leurs éventaires de noix de cajou et d'objets sculptés. Ils la regardèrent passer sans ralentir. Plus tôt dans la journée, alors qu'elle et lui lisaient allongés sur leur serviette, ces gens leur avaient joliment fait l'article.
Achetez ces noix, c'est un délice. Prenez-en une pour goûter et vous verrez.
Peut-être remarquaient-ils son tourment récent, comme on embrasse du regard une étendue dévastée après le passage d'une tempête. Elle passa devant le fût métallique sur lequel s'était assis l'homme sans mains. Elle entra dans le café où ils étaient déjà venus, s'y sentant plus en sécurité du fait de son caractère vaguement familier. Elle s'installa à une table inoccupée, et le même serveur vint la voir, un jeune, la vingtaine, vêtu d'un tee-shirt jaune et vert.
Rebonjour.
Bonsoir.
Il l'accueillait avec affabilité, mais elle vit qu'il était dérouté. Il ne cessait de lancer des coups d'œil vers la porte. Ce n'était pas une station balnéaire - si l'endroit méritait cette appellation, desservi comme il l'était par des pistes de sable et ne voyant que quelques douzaines de touristes par semaine - où les femmes buvaient seules. Elle avait trois cents rands dans la poche de sa robe. Elle commanda une bière. Le garçon eut un hochement de tête, alla prendre une bouteille dans le réfrigérateur et la lui apporta. Il la posa très précautionneusement sur la table et rangea le verre à côté. Elle le remercia.
Obrigada.
Et que souhaitez-vous manger ?
Elle fit non de la tête. Il hocha et s'en fut.
Tout en trempant les lèvres dans la bière, elle se prit à penser à lui et à ce que pourrait être sa vie sans lui. Ils habitaient la même ville, se voyaient régulièrement et fréquentaient leurs amis respectifs. Ils passaient le plus souvent la nuit ensemble. Ils avaient fait quelques voyages. Celui-ci était le plus exotique - vingt heures de vol, prophylaxie et comprimés de réhydratation. Ils s'étaient bien entendus jusque-là. Elle passa en revue le passé récent en quête de signes annonciateurs. Peut-être s'était-il montré un peu maussade ces dernières semaines, un rien indifférent, stressé par son travail. Il avait été plutôt sec quand elle avait dit, pour la nième fois, qu'elle voulait changer de boulot, que ces visites organisées n'étaient pas vraiment ce qu'elle avait envie de faire. Mais elle n'y avait pas vu matière à s'inquiéter. Elle avait trente et un ans. L'idée de recommencer à sortir, de se rendre à des soirées, d'aller en discothèque, cela pour rencontrer quelqu'un, de devoir remobiliser cet optimisme intellectuel et sexuel, la fatiguait d'avance. Elle repensa à leur première nuit. Il l'avait emmenée se promener dans le jardin public proche de chez lui, puis dîner au restaurant. Ils s'étaient déshabillés dans le salon de son appartement glacial et ne s'étaient transportés dans la chambre que lorsque la porte de son colocataire s'était ouverte. Ils n'avaient guère dormi. Ils se stupéfiaient l'un l'autre. Le lendemain, après un petit déjeuner tardif, ils étaient allés au cinéma puis étaient revenus à l'appartement pour qu'elle y récupère son collier. Ils avaient refait l'amour, mieux, promptement et sans ménagement, après qu'il lui eut ôté sa culotte mais pas sa jupe. Ensuite, elle était partie travailler. Elle en avait retiré un bonheur extrême. Elle n'avait alors rien à y perdre.
Elle termina sa bière et en commanda une autre. La politesse du serveur s'était haussée d'un cran. Elle savait qu'elle le mettait mal à l'aise. Mais elle voulait l'anesthésie, le refuge. Elle entendait retourner là-bas sans plus se soucier de le perdre. Une part d'elle-même pensait qu'elle ne devait pas rentrer, rester inébranlable, dormir sur la plage ou essayer de se débrouiller autrement, mais elle ne s'en sentait pas la détermination. Elle avait été partie plusieurs heures ; c'était suffisant. Si c'était terminé, c'était terminé. Elle but encore quelques petites gorgées, puis repoussa la bouteille. Elle déposa l'argent sur la table, se leva et quitta le bar.
Au revoir, lui lança le serveur, bonne soirée.
Dès qu'elle se remit à marcher, elle se sentit un peu éméchée et moins affectée. Le ciel était sombre, plein d'étoiles inhabituelles. Le monde semblait sens dessus dessous mais équilibré.
Quelques hommes la hélèrent, mais sans rien d'agressif, alors qu'elle se dirigeait vers la plage. Elle ne comprenait pas leur langue et peu lui importait ce qu'ils disaient. Le pire s'était déjà produit ce soir. Elle était d'une certaine façon vaccinée, même contre la fraîcheur qui descendait. Elle commença à longer la grève. Marcher lui était plus facile à présent qu'elle se sentait amollie. Elle était plus souple, plus adaptable. Il y avait un quartier de lune, brillant et bien découpé. Elle distinguait la silhouette du promontoire et la pâle langue de sable qui y menait. La marée s'était retirée. Le ressac était moins sonore, les crêtes semblaient plus menues. Il lui serait probablement possible, à présent, de passer au pied de la falaise. Derrière tout le côté désastreux, le côté menaçant, il y avait une sincérité. Ce pays était de toute beauté. Elle savait que ce serait le cas. C'est peut-être pour cela qu'elle avait voulu venir ici.
Quelque chose surgit à côté d'elle et vint peser contre sa jambe. Elle s'immobilisa dans un tressaillement et se détendit aussitôt.
Encore toi.
Elle flatta la tête de la chienne.
Tu m'attendais ? Écoute, tu n'es pas à moi.
La bête s'appuyait contre elle, tiède et familière. Dans la pénombre, son pelage paraissait plus propre. Elle lui posa une main sur l'échine. Elle s'était jusque-là gardée de la toucher vraiment, eu égard à la saleté et aux microbes. Elle s'accroupit et la prit par les oreilles, puis sous la mâchoire, et se mit à la caresser.
Est-ce que c'est agréable ?
L'animal dégageait une odeur de moisi. Son museau était humide, et quand elle le souleva pour regarder en dessous, elle vit qu'il était sombre et luisant.
Dis donc, où est-ce que tu es allée te fourrer, espèce d'idiote ?
Quelque chose de chaud et de visqueux. Elle ramena les mains et constata qu'elles étaient poisseuses. Elle sut, avant même que la pensée ne soit enregistrée, que c'était du sang.
Oh, non. Mais qu'est-ce que tu as fabriqué ? Qu'est-ce que tu t'es fait ?
L'animal secoua la tête, babines battant mollement. Elle s'essuya le visage sur l'intérieur de son avant-bras. Peut-être que, pendant qu'elle se trouvait au bar, la chienne était allée se battre avec un congénère pour quelques restes de nourriture. À moins qu'elle ne se soit fait pincer par un des crabes qu'elle poursuivait. Elle prit de nouveau la grosse tête et la tourna en tous sens pour localiser la blessure, mais il faisait trop sombre pour y voir. L'animal se laissait faire, se contractant un peu mais ne cherchant pas à s'écarter. Il ne paraissait pas souffrir.
Elle se releva et marcha jusqu'au bord de l'eau, ôta ses sandales et s'avança encore. Une vague vint mouiller le bas de sa robe. Elle trébucha, écarta les pieds pour se stabiliser, puis tapa sur ses cuisses pour faire venir la chienne dans le ressac. Mais cette dernière ne bougeait pas, elle la regardait et finit par se mettre à gémir. Après plusieurs tentatives, elle sortit de l'eau et se rechaussa.
C'est bon, dit-elle. Tu n'as rien. Allons-y.
Et de reprendre la direction du promontoire. Elles abordèrent les premiers rochers, cheminant avec précaution, en position fléchie, entre crevasses et trous d'eau. Cette fois, la chienne n'ouvrait pas la marche, mais demeurait tout près d'elle, donnant de temps en temps du museau contre ses jambes. Baissant les yeux, elle nota une tache sombre sur sa robe. Quand le tablier de roche se fit plus irrégulier, elle se pencha pour progresser à tâtons en déplaçant les pieds avec prudence. Les lames les plus puissantes lui déferlaient à hauteur de mollet. Vers la pointe, l'eau venait briser contre la base de la falaise. Elle calcula son coup et s'élança à travers les blocs géométriques. Une vague survenait. L'entendant arriver, elle s'agrippa au rocher à l'instant où l'eau jaillissait vers les hauteurs, la trempant jusqu'à la taille. Elle suffoqua. Son corps fut plaqué contre la roche. Elle sentit partir une de ses sandales. L'eau explosa autour d'elle, puis se retira. La force de l'océan était telle qu'elle crut se faire emporter. Elle se cramponnait à la falaise. Chacun de ses atomes subissait la traction. Puis l'élément liquide lâcha prise. Suite à quoi elle contourna tant bien que mal le pilier granitique et se laissa choir sur le sol plat, non sans s'écorcher la cheville. Elle grimaça, fit jouer son pied. Elle ôta la sandale rescapée, la garda un moment à la main avant de la lancer au loin. Après avoir essoré le bas de sa robe elle regarda en arrière. La chienne se tenait, tête basse, de l'autre côté de l'éperon rocheux.
Viens, appela-t-elle. Allez, viens.
L'animal ne bronchait pas.
Viens. Viens.
Il demeura un moment immobile, puis tourna les talons et repartit en sens inverse.
Elle contempla un moment la forme blanche qui s'éloignait, paraissant flotter, comme si rien ne la soutenait. Quand la silhouette se fondit dans les ténèbres, elle se retourna vers la longue bande pentue de la grève. Là-haut, le sable disparaissait dans la jungle obscure. En bas, il disparaissait dans la masse noire de l'océan. Seul était visible ce pâle entre-deux de l'estran. Elle se remit en marche. Elle ne se rappelait pas où commençait exactement le sentier menant à l'hôtel. C'était à un bon kilomètre. Cependant, il y avait à cet endroit un poteau indicateur, elle s'en souvenait. Elle marcha longtemps, avec pour seule sensation le sable lui meulant la plante des pieds et lui abrasant les chevilles, le sel lui resserrant l'épiderme. Elle se préparait. Elle était maintenant capable d'accepter la fin de l'histoire, capable de l'appréhender. Personne n'était irremplaçable. Non, personne. Elle le laisserait partir. Elle n'appréciait pas beaucoup ses amis, tous ces avocats pleins de suffisance, la clique des universitaires, eux-mêmes ne l'aimant guère, car elle n'était pas de leur monde. Elle n'aimait pas sa réticence, son conservatisme, son comportement au volant, sa façon de danser. Le sexe, la présence lui feraient défaut jusqu'au jour où elle rencontrerait quelqu'un d'autre. Ce qui ne manquerait pas d'arriver. Qu'il aille donc rejoindre les hommes de son passé. Ses anciens amoureux étaient des fantômes. Aucun n'avait survécu ; aucun ne lui manquait.
Elle finit par s'arrêter. Elle était allée trop loin. Elle avait dû dépasser la sortie. Elle revint sur ses pas et, au bout d'un moment, aperçut le petit poteau posé de guingois au sommet de la dune. Penchée en avant, elle commença à gravir le raidillon. Le sable chassait sous ses pieds et s'en allait glisser le long de la pente. Elle avait les jambes douloureuses. Elle se sentait vidée. Elle n'aspirait qu'à s'allonger et dormir. Elle s'assit un instant en haut de la montée et se mit à contempler l'océan, inexorable masse sombre. Le lendemain, elle ne le verrait probablement pas. Elle se releva.
1
Le départ du sentier n'était qu'un vide dans la jungle. Un peu de chaleur subsistait sous la végétation lorsqu'elle s'y engagea. Courbée en avant, progressant à tâtons entre les arbres, elle atteignit les degrés de bois, les gravit. Elle marchait avec circonspection. Parfois, son pied heurtait le sol avec force, ce qui renvoyait un bruit mat. La poussière du chemin produisait une sensation de froid sous la plante de ses pieds. Il n'y avait aucune lumière, aucun reflet. Elle se sentait invisible. Un sentiment d'absence l'emplissait. Elle se frayait un passage au milieu de la végétation, mains tendues devant elle pour se protéger des branches basses. Sa vision accommodait, mais l'obscurité ne cessait de lui noyer les orbites, de sorte qu'il lui fallait lutter contre la cécité. Oiseaux et insectes avaient fait silence. Puis ce furent les lampes à basse tension des premiers bungalows.
Elle n'avait pas encore atteint le village qu'elle entendit des voix où perçait de la tension. Impossible de saisir ce qui se disait. Était-elle la cause de toute cette alarme ? Elle éprouva de l'embarras à la pensée, à l'idée que des gens savaient qu'elle avait agi sans réfléchir, et ce qui l'y avait poussée. Débouchant dans la clairière occupée par le bâtiment principal, elle vit un groupe de personnes rassemblées sous l'éclairage extérieur. Il n'était pas du nombre. Une partie du personnel était là, s'entretenant avec gravité en portugais et dans une langue africaine. Une femme, celle qui leur avait remis leur clé quand ils étaient arrivés, oscillait légèrement, les bras noués autour du corps. Toute cette agitation était gênante.
Elle envisagea de gagner discrètement, sans se faire voir, le bungalow. Elle laissa passer un moment, puis fit son apparition. Tout le monde se retourna pour la regarder. Nul ne pipait mot. Puis la réceptionniste poussa une exclamation, vint vers elle, la saisit douloureusement par les bras et se retourna vers les hommes.
Ela está aqui ! Ela está aqui !
Je suis allée faire un tour. Sur la plage.
La femme la relâcha, fit un pas en arrière et leva une main comme si elle s'apprêtait à la frapper. Puis elle agita la main, fit une chiquenaude.
Você não está morta ?
Je suis juste allée faire un tour, répéta-t-elle. Qu'est-ce qui se passe ? Je vais très bien.
Il y eut un moment de confusion. La discussion reprit puis retomba. La réceptionniste agita les mains et s'éloigna pour se fondre dans la nuit. Elle aurait voulu s'en aller elle aussi, regagner le bungalow, affronter ce qui l'attendait et ensuite dormir ; mais l'intensité de la situation la retenait. Quelque chose n'allait pas. Son retour n'avait pas mis un terme au désarroi général. Un des hommes du groupe, le gérant en second, s'avança. Il lui fit signe de la suivre. Elle l'accompagna jusqu'à l'entrée du bâtiment. Il y avait un ballot de linge par terre près de la porte, des vêtements, roulés en boule et tachés de sang. Du bout du pied, l'homme les poussa sur le côté, dans le coin du porche de bois. Elle fut gagnée par une sensation de vertige. Une bouffée de chaleur s'épanouit sur sa nuque.
Qu'est-ce que c'est ? interrogea-t-elle. Il y a eu un accident ?
Venez, dit-il. Entrez.
Il franchit la porte en premier. Elle le suivit à l'intérieur du bar. Il lui fit signe de s'asseoir sur un tabouret, ce qu'elle fit. Il avait le visage luisant de sueur. Il se grattait le bras. Elle entendit les autres entrer à sa suite.
Bon alors, commença-t-il. Votre mari. Il vous cherchait. Il est parti pour essayer de vous retrouver. Il était très inquiet. Il s'est fait... enfin, il y a eu une attaque.
Il s'est fait attaquer ? Par qui ?
Non. Pas une agression. On ne sait pas ce qui s'est passé exactement. C'est George qui l'a trouvé il y a une heure. Dehors, dans les dunes. Il n'était pas conscient. Il y avait beaucoup de sang. La blessure se situe...
Il s'adressa au groupe des hommes assemblés du côté de la porte.
Ei, como você diz tendão ?
Tendon.
Oui, c'est ça. Il a été mordu au tendon de la jambe. La plaie est très profonde. Il a perdu beaucoup de sang. Breck est en train de le conduire à l'hôpital. Ils vont sans doute devoir pousser jusqu'à Maputo avec l'ambulance.
Elle se plaqua les mains sur le visage.
Oh, mon Dieu. Oh, mon Dieu. Je ne pensais pas qu'il partirait à ma recherche.
Ses mains sentait le moisi, une odeur de viande corrompue, d'animal malade. Elle les écarta de sa bouche, regarda l'homme qui lui faisait face. Il l'observait, l'air inquiet. Son regard ne cessait de se détourner et de revenir sur elle, comme s'il craignait qu'elle n'ait une réaction dangereuse, comme si elle risquait de s'évanouir ou bien de prendre ses jambes à son cou. Elle secoua la tête.
Qu'est-ce que c'était ? Un léopard ?
Non. Non, non, il n'y a pas de léopards par ici.