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McGuane Thomas En déroute

"En déroute" de Thomas McGuane,
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Marc Amfreville.

Né en 1939 dans le Michigan, Thomas McGuane vit dans une ferme du Montana depuis la fin des années 1960. Romancier, scénariste, il s'essaie aux nouvelles en 2006 avec le recueil En déroute. Il y brosse une série de portraits d'êtres souvent cruels, perdus mais attachants, avec un langage qui fait ressortir le contraste essentiel à son œuvre : la brutalité d'une civilisation matérialiste face à la beauté tragique d'une nature toute-puissante.


Le zombie


Orval Jones, qui vivait seul depuis la mort de sa femme, avait dans son jardin un grand saule jaune dont il était très fier. Cet arbre montait aussi haut qu'un gratte-ciel et Jones se vantait de tout l'air conditionné gratuit qu'il retirait de sa présence. Les voisins, presque jusqu'à Harnelle Creek, appartenaient tous à une famille cheyenne, toujours occupés à bricoler leur voiture, et Jones les surnommait les « ours mal léchés ». Après les maisons des Indiens, la route continuait, devenant plus étroite jusqu'à se transformer en une double trace de pneus que la première averse métamorphosait en une soupe impraticable mais qui conduisait néanmoins à un vieux cimetière dissimulé derrière des bouquets de micocouliers et d'érables.
Dulcie Jones était rentrée à la maison pour présenter son « petit ami » à son père qui l'avait élevée dans le respect de la loi et de l'ordre, et donc comprenait son travail difficile et souvent dangereux. À vingt-quatre ans, c'était une jolie blonde décolorée avec un visage triste en forme de cœur et les incisives du haut écartées en V. Elle tenait une cigarette entre l'index et le majeur de sa main droite, le bras tendu comme si elle voulait garder la fumée à distance. Elle portait des boucles d'oreilles en or et une casquette de baseball. À côté d'elle se trouvai Neville Smithwick, l'air aussi rusé qu'un furet avec sa barbiche de poils blonds et ses cheveux tombants. Dulcie était une call-girl doublée d'une indic, même si son père ne connaissait quele deuxième volet de ses activités, en marge de son emploi de jour chez un optométriste. Ce je-sais-tout de Neville s'était laissé avoir par elle. Comme il n'était pas bien malin, sa tâche d'en avait été que plus aisée. En temps ordinaire, Dulcie s'occupait de ses clients comme ils s'attendaient à ce qu'on s'occupe d'eux ; mais si par hasard elle les soupçonnait de ne pas avoir de quoi payer, elle appelait la police qui faisait publier leurs noms dans les journaux avec pour conséquence des quolibets au bureau, des familles désunies, etc. Dans ce cas-là, c'étaient les flics qui lui payaient son dû. Pas de pourboires.
Le père de Neville, Neville Senoir, avait engagé Dulcie pour aider Neville Junior à perdre son pucelage, en utilisant le prétexte d'un entretien d'embauche au cours duquel l'interviewer était censé succomber aux avances de la jeune femme. Neville Junior n'eut pas l'air de comprendre complètement ce qui lui arrivait. Plutôt que de se laisser aller à la frustration que lui causait la stupidité de son client, Dulcie eut le bon sens de continuer à vaquer à ses occupations, entrainant Neville partout à sa suite, de sorte que si le projet devait capoter, elle aurait au moins avancé dans la liste des choses qu'elle devait faire ce jour-là.
Quand elle présenta Neville à son père, ce dernier dit sur un ton assez peu aimable qui pouvait passer pour une façon de le mettre en boîte : « Il va peut-être falloir que je coupe les cheveux de ce garçon.
- Vous servez dans quel corps d'armée ? » rétorqua Neville
Orval sembla se calmer d'un coup. Il frisait la soixantaine mais il portait toujours ces bottes pointues au talon en biseau qui aggravaient sa démarche arthritique. Les boutons-pressions de ses chemises de cow-boy en polyester s'ouvraient pour laisser poindre son ventre de taille encore acceptable mais néanmoins saillant, fortement marqué par la grosse boucle de la vieille ceinture qu'il avait gagnée autrefois à une course d'autoneiges. Il empestait le tabac, et son regard semblait littéralement traverser Neville pour aller se poser sur une rangée d'arbres dans le lointain.
« Eh bien entrez, si vous voulez. Si vous avez faim, je suis sûr que Dulcie va vous préparer quelque chose.
- Je ne mange aucun aliment qui provienne d'un organisme doté d'un système nerveux central.
- Aucun aliment qui quoi ? »
M. Jones tourna le bouton de sa porte et l'ouvrit à la volée d'un coup de genou pour qu'ils puissent pénétrer dans la maison. Dulcie était ravie d'être arrivée de bonne heure chez son père. Ce n'était plus qu'une question d'heures avant qu'il ne commence à demander : « Mais ce jour ne finira donc jamais ? » Orval offrit une bière Grain Belt à Neville qui le remercia poliment. « Vous m'avez l'air d'un garçon bien élevé, dit Orval Jones.
- Je suis puceau », répondit Neville. Cette incroyable déclaration était vraie. Mais Neville entretenait quelques espoirs fondés sur les suggestions infiniment émoustillantes que lui avait faites Dulcie et qu'il avait beaucoup mieux saisies qu'elle ne le pensait. À en croire les innombrables informations de seconde main qu'il avait engrangées, il se dit qu'il était sur le point d'accéder à une production salace en trois dimensions sur une chaîne porno payante. En fait, elle lui avait dit qu'il aurait besoin d'un préservatif et, étant donné la confusion qui s'ensuivit, elle s'arrêta chez Roundup pour l'aider à en acheter. Mais une fois à l'intérieur du drugstore, il la mit mal à l'aise en se demandant s'ils étaient tous taille unique comme des chapteaux, et en regimbant quand le vendeur lui eut expliqué que ça se vendait par trois. Neville répliqua que ça lui faisait tourner la tête.
Assis sur son canapé, Orval semblait écrasé par le poids de la seule existence de Neville. Néanmoins, il faisait de vagues tentatives de conversation. Son jean était remonté, révélant des jambes grêles et blanches qui paraissaient flotter dans ses bottes. On aurait dit des baguettes de tambour. Il avait des poches terribles sous les yeux qui donnaient l'impression qu'il pouvait voir très loin.
« Neville, vous dites que vous venez du milieu de la banque ?
- Du milieu et du bord.
- Ah ! ah ! Elle est bien bonne, celle-là. Est-ce que vous y travaillez aussi ?
- Bon Dieu non !
- "Bon Dieu non", vous dites. Alors qu'est-ce que vous faites ?
- Télé.
- Vous vendez des postes de télé ?
- Non, moi je me contente de la regarder. Vous voyez ce que je veux dire ?
- J'aurais dû m'en douter.
- Eh oui ! »
Neville avait appris en regardant la télé que les reparties implacables étaient la base de bonnes relations avec le public. Il ne voulait nuire à personne, mais le fait qu'il n'avait pas d'amis aurait pu lui faire sentir les limites de cette façon de procéder. Cette inoffensivité ne réussissait qu'à masquer sa violence intérieure et devait lui éviter de se sentir jamais responsable quand il se mit peu de temps après à lui donner libre cours. « Il ne ferait pas de mal à une mouche. »


Neville Senior était directeur de la Southeast and Central Montana Bank ; c'était un individu d'une rectitude morale irréprochable et totalement conformiste. Il travaillait dur et jouait au golf. Sa femme était morte depuis un certain nombre d'années et il assumait la charge de Neville Junior depuis longtemps. L'hiver, il allait une fois par mois à St. George, dans l'Utah, pour se mesurer sur le green à des mormons, et il revenait régénéré vers son bureau. C'était un homme heureux, équilibré, attentionné, qui avait parfaitement intégré l'éthique puritaine du travail dans laquelle il avait été élevé et qui en conséquence ne passait guère de temps avec son fils unique. Ils menaient cependant un tel train de vie qu'aucune tâche ménagère ou autre n'était jamais confiée au petit, et donc, les valeurs de son père ne lui étaient pas transmises. Il ne voulait pas non plus le voir sur le terrain de golf à cause de ses coiffures extravagantes. En descendant un jour la 27e Avenue Nord à Billings avec l'avocat spécifiquement chargé de ses impôts, il passa devant un jeune homme aux cheveux rose, bleu et vert, qui ressemblaient assez à ceux de Neville Junior. L'avocat s'esclaffa : « Quand j'étais dans la Marine, j'ai couché avec un perroquet. Je me demande si ça ne serait pas mon fils. »
Neville Junior l'inquiétait : la télé lui avait servi de gouvernante, son père le reconnaissait. Il avait déjà du mal à supporter que son langage et ses mauvaises manières lui viennent tout droit des émissions qu'il avait regardées. Mais il paraissait en outre s'être trouvé suffisamment de camarades avec le même état d'esprit pour s'épargner de devoir remettre en question son propre style de vie. Le plus perturbant, alors que l'âge était venu et même dépassé, était que Neville Junior n'avait toujours témoigné d'aucun intérêt pour les filles. Fils du P.-D.G. d'une banque et beau garçon, il aurait dû se tailler des succès faciles. Les filles d'ailleurs l'aimaient bien et venaient à la maison pour regarder la télé avec lui ; des filles qui plongeaient son père dans des rêves totalement déplacés chez un homme de son âge et de son importance. Ses différentes tentatives pour surprendre son fils en flagrant délit n'avaient rien produit d'autre qu'une innocente invitation à regarder avec le jeune couple le film de fin de soirée. Il n'y avait pas si longtemps, lui dansait encore le boogie sous les lumières psychédéliques des boîtes de la grande ville où ceux qui étaient vieux aujourd'hui se trémoussaient sans retenue avec une lascivité précoïtale.
Pour un banquier, Neville Senior était remarquablement dépourvu de malveillance, et il ne souhaitait rien d'autre que combler la distance qui s'était installée entre son fils et lui. Il s'était peut-être imaginé qu'attirer Neville Junior sur l'orbite des plaisirs où tout le monde semblait tourner sauf lui aurait pour conséquence de leur fournir un terrain d'entente et leur permettrait de parler comme deux vieux copains. Potasser le programme télé comme il l'avait fait une fois s'était révélé inutile. Les vrais accros au petit écran comme Neville Junior avaient tout un langage codé que le néophyte ne dominait pas facilement. Quand son père lui demande s'il y avait quelque chose de bien à voir ce soir-là, il s'était contenté de regarder droit devant lui, les yeux vides.
« Neville, deux choses. D'abord j'aurais voulu être un meilleur père.
- Tu n'as pas été si mal. Pas d'angoisse. L'autre chose ?
- Le sexe, aboya Neville Senior. Pourquoi est-ce que tu ne t'intéresses pas au sexe ?
- Tu vas faire des nœuds à ta petite culotte, si tu continues, Papa. C'est pas un drame d'être puceau. Au moins, ça vous évite de vous retrouver à peser trente kilos tout mouillé et d'avoir le corps couvert d'escarres.
- On n'est pas obligés d'en passer par là.
- Mais il suffit d'une fois, alors, sans moi !
- Il faut voir ça comme un don, un don d'amour et de joie, qui perpétue l'humanité.
- Perpétuer l'humanité ? Tu es sûr que c'est bien ce qu'il faut encore à ce monde ?
- Je n'arrive pas à comprendre comment, si jeune, tu es devenu tellement cynique.
- Tu n'arrives pas à te dire que je peux être heureux comme je suis, c'est ça ?
- Mais, l'es-tu ?
- Étant donné les cartes qu'on m'a distribués...
- Tu les trouves tellement mauvaises ?
- À ton avis ?
- Je ne peux pas en juger à ta place.
- C'est pas parce que tu m'as appelé exactement comme toi qu'il faut que je te ressemble.
- Non, je suppose que ce serait vraiment trop affreux.
- Tu n'as pas compris. Être différent n'est ni bien ni mal. C'est différent, rien de plus. Tu piges ?
- Tu peux changer de prénom si tu le souhaites, je comprendrais.
- J'y ai pensé, figure-toi. Ça n'a jamais vraiment été moi, ce prénom.
- Et dans quel prénom te serais-tu reconnu.
- Karl.
- Avec un C ?
- Avec un K. »
Beaucoup plus tard, quand Neville Senior aurait décidé que la vie ne valait vraiment pas la
peine d'être vécue, il repenserait une dernière fois à cette idée de Karl avec un K.
Depuis sa suite à l'hôtel Northern, tandis qu'un soleil brûlant s'abattait sur les rues qui devenaient bleues dans la fournaise, éprouvé par une promenade parmi les devantures anguleuses et sans arrêt bousculé par des passants qui recherchaient un coin d'ombre, Neville Senior appela une agence de call-girls. Étant donné que la police municipale avait récemment recruté des agents en civil pour pincer les clients des prostituées, l'affaire présentait quelques risques. Mais Neville avait l'impression qu'ils surveillaient surtout ce qui se passait dans la rue et qu'il n'y avait pas de quoi s'inquiéter, même s'il ne pouvait complètement s'en empêcher. Quand il est question de la chair de votre chair, on ne peut pas reculer devant le risque, et il avait du fric, beaucoup de fric. Il avait l'intention de payer ce qu'il faudrait pour faire renoncer Neville à cette position douteuse sur la virginité et à cette conception sans joie de la vie. Mieux encore : il voulait lui offrir la voie royale vers une humanité qui, à son avis, ne tenait plus ensemble que grâce à la fornication. Pour lui, faire la cour devait mener à la fornication, la vie entière n'était que fornication, et pour échapper à la tristesse ambiante, il n'y avait qu'un chemin : la fornication. La seule réponse aux complexités de l'existence : la fornication.
Dulcie vint en sortant du cabinet d'optométrie, et Neville Senior l'accueillit de la manière la plus courtoise. « Je suis venue directement. J'avais encore deux andouilles dans la salle d'attente avec des gouttes dans les yeux. » Elle sembla d'abord un peu prise de court en le voyant si nerveux et dut entrevoir quels efforts il allait lui falloir déployer pour l'amener à dépasser cette angoisse et réussir à toucher ses sacro-saints dollars. Mauvais plan !
Dulcie gardait son sac à portée de main, elle n'avait qu'à appuyer sur une touche de son téléphone portable et sa mission serait accomplie : arrestation immédiate pour commerce illicite ou agression évitée de justesse. Il fallait pourtant prendre le temps d'essayer de mesurer les enjeux de la transaction. Il lui fallut modifier le plan auquel elle avait pensé pour s'adapter à celui imaginé par Neville Senior. Après sa longue journée de travail chez l'optométriste, Dulcie fut heureuse d'apprendre que le gros de l'affaire n'était pas prévu pour tout de suite, et qu'ils pourraient toujours coincer le vieux Neville pour proxénétisme. Qu'il s'agisse de la chair de sa chair n'étais pas une circonstance atténuante, et d'une façon ou d'une autre, elle serait payée. Tout plutôt que de rester à regarder ces lourdauds déchiffrer les lettres sur le panneau : « H, V, Z, D, S... Je n'arrive pas à lire cette ligne... » Bien sûr que tu n'y arrives pas, puisque t'as besoin de lunettes !
Neville Senior regarda Dulcie non sans admiration, avec une nuance de concupiscence d'abord, mais quand elle s'aperçut, il adopta le ton du bon vieil oncle et l'appela « ma petite » pour qu'elle sente bien qu'il ne s'apprêtait pas à ouvrir précipitamment sa braguette. Elle aurait pu s'émouvoir si elle avait su que cette brève rencontre allait déboucher sur le suicide du vieil homme plus tard dans l'année - même s'il est difficile de dire ce qui pouvait atteindre Dulcie, la grande championne du rodéo.

Tandis que Dulcie allait se faire belle dans la salle de bains réservée aux invités, Orval fit visiter la maison à Neville, lui demandant d'excuser le désordre de la cuisine quand ils la traversèrent : « Petit à petit, l'oiseau fait son fouillis ! » chantonna-t-il gaiement. Neville lui dit qu'il le sentait capable de jongler comme ça avec des centaines d'autres proverbes et dictons. Quand ils furent hors de portée des oreilles de Dulcie, Orval se planta sous le nez de Neville et lui cracha au visage : « Tu es un petit malin, toi, connard ?
- Si vous le dites », répondit Nivelle, comme s'il faisait de son mieux pour aider Orval. Ce dernier songeait sérieusement à assommer le jeune homme et il se mit à regarder fixement l'endroit où il pensait faire atterrir son poing. Il résista à la tentation, et à la place, il demanda à Neville comment il avait rencontré sa fille, sur un ton qui disait clairement qu'il regrettait que ce soit arrivé. Il avait espéré qu'elle lui amènerait un cow-boy ou un homme de loi.
« C'est mon père qui nous a présentés. Il compte faire d'elle la nouvelle vice-présidente. Il voulait que je fasse sa connaissance à cause de nos affaires.
- Vice-présidente ? Vice-présidente de quoi ?
- De notre banque. La Southeast and Central Montana Bank. Partenaire du F.D.I.C., ou Federal Depost Insurance Company.
- Et l'optométriste ? »
Neville se rappela qu'elle avait regardé la carte routière le matin même sans lunettes.
« Je suppose qu'elle n'en a pas besoin », répondit-il, tout en se demandant soudain si Dulcie n'était pas hypermétrope. Il n'était peut-être pas prudent de monter en voiture avec elle. Il s'était senti tellement bien et détentu à voir sa journée entière défiler dans le rétro ; pas une fois il ne s'était senti se raidir comme quand il n'avait pas confiance en la personne qui conduisait. Il était si impatient de voir se passer ce qu'il pensait qu'il allait se passer avec Dulcie, et pourtant il avait l'impression de faire son devoir en pensant à elle comme à une vice-présidente possible pour la banque. Il savait qu'il ne comprenait pas parfaitement la situation, mais il aurait tout donné pour son père à qui il voulait si désespérément tendre la main. Pourtant là, les choses étaient un peu différentes. La banque lui avait toujours semblé si éloignée de lui que le fait que son père lui demande de faire quelque chose en lien avec son travail suggérait un changement certain.
« Vous avez envie de conduire un tracteur ? » demanda Orval. Neville comprit qu'on essayait de lui faire plaisir, mais il ne s'attendait pas à ce qu'Orval se montre si rapidement aussi champêtre.
« Je ne crois pas.
- Alors qu'est-ce qui vous intéresserait, Neville ?
- Est-ce que vous auriez un site archéologique dans les parages ?
Orval fit démarrer le tracteur et recula jusqu'à l'épandeur d'engrais. Il était clair qu'il comptait se remettre à son travail mais Neville décida de le suivre, naïvement convaincu qu'il allait lui montrer un lieu de fouilles. Orval avança dans le pâturage, puis soudain, il tourna la manette et couvrit le jeune homme de merde. Neville ne fut pas dupe de ses excuses et il retourna vers la maison à la recherche de Dulcie. Il avait l'intention mauvaise de lui dire que son père ferait mieux de ne pas s'aviser de demander un service à la banque. Mais tout cela fut nuancé par l'attirance qu'il ressentait pour elle et qu'elle sut décupler par des provocations et des sous-entendus divers. Ses petites amies s'étaient toujours comportées comme si se montrer disponible suffisait. Eh bien non : il lui en fallait beaucoup plus. Neville aimait cette idée que Dulcie le poursuivait comme une chien méchant, et savoir qu'elle ne faisait cela que pour décrocher le poste de vice-présidente pimentait étrangement toute l'affaire.
« Mais qu'est-ce qui t'est arrivé ? demanda-t-elle quand elle le rejoignit dans la cour.
- Je ne sais pas très bien.
- Je pense qu'il est grand temps qu'on retrouve une chambre.
- Tout à fait d'accord », dit Neville avec un air terrifié. Elle entreprit de le tapoter du bout des ongles, pour enlever un peu de bouse séchée.
En traversant la cour, Neville se pencha à la vitre de la voiture pour saluer Orval. En retour, le geste de ce dernier semblait dire : « Bon débarras ! » Neville se sentit perplexe : il pensait qu'ils avaient finit par bien s'entendre tous les deux. Une fois passée l'allée, Dulcie fit crisser le gravier sous ses pneus. Ils se dirigeaient maintenant vers le raccourci qui menait à Absarokee et elle dit à Neville qu'elle pensait à un endroit super. Elle le fixa droit dans les yeux jusqu'à ce qu'il lui dise : « Regarde devant toi. »
Ils suivirent la route qui serpentait le long de prairies bien tenues, avec des tracteurs dans les champs qui crachaient leurs balles, des javeleuses qui avançaient entre les plants de luzerne vert sombre et qui les retournaient, formant une bande d'un vert plus tendre tout le long des tiges encore debout. la route devin soudain plus plate et au creux du premier grand virage apparut un petit motel tout défraichi. Dulcie s'arrêta devant le bureau et tandis qu'elle descendait de la voiture, Neville lui cria de s'assurer qu'il y avait bien la télé. Une ride d'irritation se creusa un bref instant entre ses sourcils et elle se dirigea vers la porte. À son retour, elle monta avec brusquerie dans la voiture et jeta la clé sur la banquette. Elle lui lança un regard appuyé et dit : « Chambre 7 », se passant la langue sur les lèvres. Neville s'agita un peu sur son siège pour montrer qu'il avait compris.
Une fois la porte refermée, ils purent inspecter les lieux : son lit fait d'un assemblage de tubes métalliques marron, ses rideaux en plastique et ses sinistres reproductions du massacre du général Custer par les Sioux et du célèbre blizzard de 1886. Dulcie examina chaque détail, et quand elle se retourna vers Neville, il tenait en main un de ses préservatifs tout neufs. « Les Américains doivent tous s'entraider pour éradiquer le virus du sida, prononça-t-il avec une sincérité touchante. Tu peux m'aider à mettre ce truc ? »
Sans la moindre gêne, Neville se déshabilla et se tint nu à côté de son tas de vêtements, arborant une érection instantanée. Dulcie alluma une cigarette et s'agenouilla devant lui. Il n'y avait rien d'autre à faire que mettre ce préservatif en place. La cigarette coincée dans le V qui séparait ses incisives, clignant des yeux à cause de la fumée, elle le déroula avec dextérité. « Maintenant, dit-elle, je vais faire un tour dans la salle de bains et je reviens.
- Prends ton temps », dit Neville en se dirigeant instinctivement vers le téléviseur. Elle entrouvrit un instant la porte de la salle de bains et le prit en photo.
« Souvenirs... », lança-t-elle avant de refermer la porte sur un sourire radieux, en se demandant ce qu'ils diraient au quartier général du cliché d'un type qui ne portait rien d'autre sur lui qu'une capote et une télécommande. Elle s'appliqua à faire un peu de bruit avec le rideau de douche, les robinets et la porte du placard. Ça lui parut suffisant. Elle s'immobilisa et tendit l'oreille. Elle crut d'abord que quelqu'un était entré dans la chambre avant de comprendre que c'était la télé. Un coup à vous faire douter de votre attrait sexuel.
La Descente infernale. Neville était devenu Robert Redford. Il serrait les genoux, et se penchait à chaque virage, si concentré sur ses skis qu'il en perdit le préservatif. Au bout d'un moment, il se rendit compte de l'absence de Dulcie et alla frapper poliment à la porte de la salle de bains. Neville n'était pas idiot : il savait pertinemment qu'elle n'était plus là. Il se rhabilla et sortit. La fenêtre de la salle de bains était grande ouverte, les rideaux battant contre le mur de l'hôtel. La voiture avait disparu. Il rentra dans la chambre et voulut éjecter le préservatif du passage avec un bon coup de pied, mais le caoutchouc s'enroula sur lui-même sous sa semelle. Il le porta pendillant entre ses doigts jusqu'à la corbeille, et s'allongea sur le lit, heureux de pouvoir compter sur quelque chose. Même les reflets de la télévision sur le plafond lui paraissaient agréables. Durant les longueurs du film, il profita pleinement de cette impression de soulagement. Il n'arrivait pas à comprendre Dulcie et il n'allait certainement pas se donner la peine d'essayer. Toutefois, par loyauté pour son père, il lui dirait qu'à son avis, elle ferait une bien piètre vice-présidente. Ce n'était pas parce qu'il s'était senti trahi, mais il y avait quelque chose d'inconvenant dans l'image d'une vice-présidente s'échappant par la fenêtre d'un hôtel de troisième ordre. Pour ce genre de choses, il avait reçu une parfaite éducation et il éprouvait pour son pauvre papa déphasé une réelle affection.
Dulcie était au commissariat en train de faire enregistrer sa note de frais, pour l'essentiel l'essence et le prix du motel, sans oublier sa pellicule, quand ils amenèrent Neville Senior pour réservation de services prohibés. Tandis qu'on l'entraînait vers un bureau, il la regarda fixement. Le préposé au bureau ne leva même pas les yeux vers elle tandis qu'il agrafait les reçus de Dulcie sur une grande feuille. Et donc, elle ne s'adressait à personne en particulier quand elle déclara : « Il paie la caution, il se tient tranquille un moment, et il recommence. »
Quand Neville Senior repassa péniblement la porte du commissariat ce même soir, son fils était là pour le consoler. Il avait appris au journal télévisé local tout ce qui était arrivé à son père. Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre. Le cœur de Neville Senior débordait de gratitude tandis que Neville Junior avait l'impression de jouer dans une pièce de théâtre montée par le lycée dont il aurait appris les répliques sans comprendre un traître mot de ce qu'il avait à dire.
Finalement, Neville Senior ouvrit la bouche : « Je me sentais seul.
- Maman est morte », répondit Junior de son étrange ton désincarné.
Le père de Neville expliqua ce qu'il avait essayé de faire pour qu'au moins son fils sache qu'il ne s'était pas lancé pour son propre compte dans une quête de plaisir charnel. Il avait offert à Neville Junior toute une collection d'animaux de compagnie durant les années qui avaient suivi la mort de sa femme, dans l'espoir qu'une meilleure connaissance de la vie animale l'aide à comprendre les besoins de son père - et les dépenses que ces besoins entrainaient ! - mais cela n'avait rien amené de bon, Neville Junior considérant ces petites bêtes comme une succession d'images imprévisibles, et donc, potentiellement perturbantes. On dut se débarrasser du chien, du chat, et le hamster s'électrocuta en mordant une rallonge électrique.
« Cette Dulcie est une sacrée garce. C'est vraiment pas juste, Papa. Je vais lui rendre la monnaie de sa pièce. »
Dans le but d'éradiquer la prostitution, le journal local publiait le nom des clients arrêtés par la police, avec l'espoir de les ruiner. Neville Senior perdit son poste à la banque. On sait ce que c'est, lui dirent ses amis et anciens collègues, mais c'était faux, et aucun d'entre eux n'avait jamais été contraint de céder sa maison à sa propre banque comme il y fut contraint, même si on l'autorisa à conserver les meubles un peu trop recherchés que feu sa femme avait autrefois choisis. Au bout d'un certain temps, il dut également les vendre, et les fonds servirent à louer une maison au sud de la ville, dans ces quartiers où les sans-abri qui passaient sur leur pelouse déjà en bien piteux état faisaient inexorablement penser Senior et Junior à ce qui les attendait.
Des amis de Neville Senior lui avaient déniché un emploi d'aide-jardinier chargé de l'entretien des pelouses dans son ancien club de golf où la chaleur de l'été assommait fréquemment alors qu'il essayait avec vaillance de tenir un emploi auquel rien ne l'avait préparé. Il y avait en tout dix-huit aides-jardiniers, et quand le responsable apprit que l'équipe dans laquelle il avait placé Neville Senior se payait sa tête en lui conseillant de demander un prêt pour acheter une voiture ou un crédit à la consommation, il lui confia la tâche d'humidifier régulièrement les jeunes pousses, ce qui lui permit d'arpenter désormais à son rythme les greens sous le grand soleil de la prairie, armé d'une sonde et d'un bloc-notes. Le chef jardinier lui-même éprouvait un certain plaisir à avoir sous ses ordres un homme qui était tombé de ce plafond invisible qui depuis toutes ces années le séparait des joueurs de golf. Autrefois caddie, mais remplacé un jour par les chariots de golf électriques, il comprenait sans doute mieux que Neville Senior encore combien tout emploi est aléatoire, même si en tant qu'ouvrier, il était peu probable que la société lui retire jamais son travail pour avoir pris contact avec des prostituées, vu que la barrière entre ces classes sociales était trop mince pour produire une chute retentissante. Dans beaucoup d'endroits, les pites étaient maintenant des « travailleuses sexuelles », et elles pouvaient sans problème aller des greens aux motels les plus discrets, exactement comme toute personne dotée d'un emploi conventionnel.
Les habitudes de Neville Junior ne changèrent pas vraiment en revanche, sauf que, étant donné le risque de se faire agresser, ses vieilles connaissances hésitaient à venir lui rendre visite. Son père ne lui ayant pas parlé de son envie de se suicider, Neville Junior n'avait aucune raison d'imaginer le moment où la télévision s'éteindrait et où il lui faudrait s'activer un peu s'il voulait manger et se protéger des intempéries. La décision de son père était à parts égales motivée par son échec professionnel et ce qu'il reconnaissait désormais comme une incapacité à communiquer avec son fils.
Neville Senior s'éclipsa aussi discrètement que possible. Deux jours durant, il regarda la télé avec son fils unique, y compris les feuilletons réconfortants, les rediffusions et les tout nouveaux sitcoms qui voyaient le jour ce soir-là. Agnostique, il conservait le vague espoir, exacerbé par une solitude accablante, de retrouver sa femme défunte, et cela lui donna du courage - et même une certaine allégresse - quand il alla s'asphyxier dans son garage. Avant de fermer hermétiquement les vitres et de démarrer la voiture, il avait besoin d'une ultime confirmation, et il alla la chercher dans le salon dont le caractère miteux était encore renforcé par les meubles prétentieux. Vue de derrière, la tête de Neville Junior se découpait sur le carré lumineux du téléviseur. « Demain, je ne serai plus là », dit-il, mais son fils ne l'entendit pas. « Adieu, Karl. » Les événements s'enchaînèrent ensuite en toute logique : découverte du corps, enterrement pour lequel personne ne se déplaça, expulsion de Neville Junior et perte de tout ce qui lui était cher, y compris ce à quoi il tenait le plis : le parfum des lilas et des ancolies qui emplissait l'air du soir en même temps que les bruits montant d'un match de base-ball improvisé dans le parce à quelques pâtés de maisons de chez lui, et bien sûr, la télévision.
À partir de ce moment, les jours de Dulcie furent comptés.
Le 4 juillet, quatre mois après le décès de Neville Senior, Orval était occupé à regarder le chemin de terre qui passait devant chez lui et conduisait au cimetière de voitures des Cheyennes, les poteaux des lignes téléphoniques tout de guingois, les flaques de boue dans lesquelles se reflétaient le ciel bleu et des nuages noirs, le faucon en action dans le cerisier de Virginie, et il vit soudain la silhouette élancée d'un homme vêtu d'un méchant costume qui marchait vers lui, un homme dont la barbe récente et l'allure énergique révélaient un âge moins avancé que sa triste situation n'aurait pu le faire croire. Orval eut l'impression que c'était lui qu'il venait voir, et c'était effectivement le cas. Il n'avait aucune raison de soupçonner que cet homme puisse être Neville Junior, ni de deviner ce qui avait bien pu l'amener jusqu'à son ranch.
De façon ostensiblement courtoise, il retira son chapeau en arrivant sous le porche d'Orval, et découvrit ce faisant des cheveux qui paraissaient mouillés, collés contre un crâne de dimensions réduites, tandis qu'Orval restait avec un air de soupçonneux à se balancer sur son rocking-chair. Les dents bien entretenues de Neville luisaient entre les poils de sa barbe naissante dont les pointes hérissées créaient l'impression fausse d'une vie de lutte. « Monsieur, dit-il. J'ai des ennuis. J'ai coulé une bielle à deux ou trois kilomètres d'ici, et j'en ai pas la queue d'un pour faire la réparation. Je cherche du boulot. » Neville avait pris l'accent des Appalaches, régulièrement employé dans les répliques des westerns.
« Besoin de personne.
- Un peu à manger, un endroit où dormir et une télé, vous auriez pas à me payer.
- Pas besoin de vous payer ? Et vous êtes prêt à faire quoi, comme ça pour rien ?
- À bosser. Mais comme je vous ai dit, il faudrait me former.
- Mais sans vous payer ?
- Vous avez bien entendu, monsieur. Juste ce que je vous ai dit. »
Ils nettoyèrent ensemble la vieille laiterie qui avait deux étages de sols en ciment et une rigole centrale pour que le petit cours d'eau du coin puisse la traverser, mais le ruisseau en question avait été détourné depuis longtemps et la rigole était complètement asséchée. Ensuite, ils montèrent un lit en fer et déroulèrent un matelas tout fin qu'ils battirent jusqu'à ce que la pièce soit pleine de poussière. « Pas moyen de savoir quelles bestioles ont logé là-dedans », dit Orval avec un sourire patelin. Neville leva les mains pour signifier qu'il n'en avait pas la moindre idée. « Mais je suis sûr que ça ira très bien. Il va bien falloir.
- Et la télé ? demanda Neville.
- Eh ben ?
- Je disais... la télé.
- J'en ai qu'une et elle est chez moi.
- Je vous avais bien dit quand on a discuté que je voulais une télé. »
La réception était franchement mauvaise dans la laiterie, mais en ajoutant du papier aluminium aux branches, ils réussirent à capter deux chaines, dont une pleine de neige où on distinguait vaguement la silhouette de la belle Greer Garson. Neville semblait s'être complètement calmé quand il dit à Orval de l'appeler pour le repas avant de s'installer sur le lit pliant pour une bonne séance de télé, sans se laisser distraire ni par le nuage de poussière qui continuait à monter du matelas, ni par la façon peut-être un peu trop énergique dont Orval venait de refermer la porte.
Le lendemain matin, Orval était décidé à s'assurer que Neville Junior allait lui en donner pour son argent. Le garçon s'était présenté sous le nom de Karl, avec un K. Il comprit tout de suite que Karl ferait tout pour rester en le voyant s'agiter comme un beau diable pour nettoyer le box de vêlage, une tâche répétitive et éreintante qui ne requérait pas la moindre expérience, mais exigeait une certaine résistance. À un moment donné, Neville déploya une telle énergie qu'Orval dut le freiner et lui rappeler qu'ils avaient toute la journée devant eux. Neville s'épongea le front, s'appuya sur le manche de la pelle, et demanda à Orval s'il avait de la famille, et sourit en entendant le nom de Dulcie comme si c'était la première fois qu'on le prononçait devant lui. Ce jour-là, il s'était fait une raie au milieu, et avec sa barbe noire, il ressemblait à un prédicateur d'un autre âge, quelqu'un qui pouvait parler de Jésus avec une familiarité très plausible. Orval se dit qu'il allait devoir lui dénicher d'autres vêtements s'il faisait l'affaire, quelque chose d'un peu plus gai, parce que cette allure de pasteur le mettait légèrement mal à l'aise. Il y en avait toujours un qui remontait la route avec une Bible dans sa boîte à gants pour aller tenter de convertir les ours mal léchés, mais aussi pour passer un moment en compagnie des jeunes squaws.
Celui-ci venait pour accomplir sa vengeance.
« Et elle vous rend parfois visite. »
- Seulement le week-end.
- Mais c'est demain.
- Elle est tout le temps avec son cheval.
- Maintenant que vous avez quelqu'un pour vous aider, vous aurez plus de temps ensemble.
- J'ai tout le temps qu'il faut. »
Il passa tout l'après-midi du samedi, le son de la télé coupé, à l'écouter galoper dans tout le ranch, en se demandant si elle aurait la curiosité de venir le voir pour dire bonjour. Ce pauvre vieux Orval la guettait de son rocking-chair, sa bière du samedi à la main, mais Neville voyait bien qu'elle ne s'intéressait pas beaucoup à son père non plus, alors que cette journée semblait faite pour célébrer le culte de la famille, avec une brise légère dans les peupliers de Virginie, les Cheyennes endormis au bout de la route, et dans le lointain, quelques bêtes qui meuglaient. Le printemps !
Elle frappa à la porte.
Neville avait tout un numéro prévu pour cette éventualité, comme un pantin désarticulé, la tête penchée sur le côté, une longueur de cordelette entortillée autour de sa main gauche quand il se retourna pour la faire entrer. La lueur bleue montait du téléviseur et bondissait dans toute la pièce qui sentait le béton et dans laquelle, autrefois, était conservé tout un océan du plus pur des laits. Dulcie portait un jean et des tennis, un chemisier de cow-boy aux manches coupées, fermé par des boutons-pressions et des lunettes de soleil. Il apprécia la fermeté de ses bras, les lassos et les roses imprimés qui ornaient sa chemise rose. Elle le regarda fixement et croisa les bras derrière son dos, appuyée contre la porte qu'elle venait de refermer. D'un doigt, elle fit glisser ses lunettes assez bas pour regarder par-dessus.
« Je sais qui tu es.
- J'aimerais pouvoir en dire autant ! lança Neville.
- Est-ce que je peux éteindre ce truc ?
- Non !
- Eh bien je vais le faire quand même ! »
Dulcie passa devant lui et se pencha vers le téléviseur, tendant la main vers les boutons de contrôle. En un éclair, Neville lui eut noué la cordelette autour du cou, la traitant de call-girl de bas étage. Il y eut un moment de confusion extrême - plutôt une réédition que quelque chose de vraiment nouveau - et dès que le calme revint, la surprise gagna Neville qui se sentit enfin submergé de désir. C'était un peu comme si sa vie entière l'avait amené à cet instant d'éternité et d'extase. Il savait à la mémoire de qui le dédier.
Orval était toujours sur son rocking-chair, éteignant un mégot après l'autre dans une boîte de jus de tomate. Tôt ou tard, Dulcie allait devoir mettre son cheval à l'écurie et venir lui parler. Au même instant, son nouvel employé s'éloignait sur la route tournant le dos au petit ranch, aux Cheyennes et à leurs bagnoles pourries, pleurant sur une innocence à jamais perdue, une virginité pour toujours envolée. C'était magnifique de ressentir une émotion aussi forte. Il espérait que ses larmes ne cesseraient plus jamais de couler. Si seulement son père avait été là pour les voir ruisseler sur son visage. Ça allait être un début, quelque chose de bien. Il avait l'impression d'entendre sa voix : « Eh bien, mon petit, je n'en crois pas mes yeux. Tu as l'air d'être drôlement secoué, on dirait. »