+ Livre de chroniques - Lobo Antunes António
Actualités Presse Nouvelles
Lobo Antunes António Livre de chroniques

"Livre de chroniques" d'Antonio Lobo Antunes,
traduit du portugais par Michelle Giudicelli.

António Lobo Antunes est né en 1942, à Lisbonne. Médecin de formation, ancien psychiatre, il est l'auteur d'une œuvre romanesque extrêmement dense, traduite dans de nombreuses langues, et est considéré comme l'une des figures majeures de la littérature européenne contemporaine. Ses chroniques, pour reprendre les mots de l'écrivain sud-africain J.M. Coetzee, « vibrent de la poésie du banal sous le voile de la plus discrète auto-dérision ». Explorant les méandres des souvenirs, elles dégagent une mélancolie apaisée qui n'est pas sans un certain rayonnement.


« 20 février, toute la joie du monde »

On a commencé par habiter une chambre qu'on avait louée, rue Filipa de Vilhena, en face de l'Imprimerie nationale : à cause de l'odeur et de la fumée on cuisinait sur le rebord de la fenêtre : ça en septembre, en octobre, en novembre, en décembre, jusqu'à ce que je m'embarque pour l'Angola le 6 janvier. Il a beaucoup plu cette année-là et sur le quai on ne voyait presque pas de mouettes. Des marches militaires, ça oui. Et des discours. On m'avait opéré d'un kyste à l'oreille et j'avais le visage bandé. Je me souviens des cris des gens à mesure que le bateau s'éloignait. Aujourd'hui encore, quand je passe rue Filipa de Vilhena, mon cœur se met à goutter. Les arbres n'ont pas changé, il n'y a pas grand-chose qui ait changé dans le coin. Je fais presque toujours un détour avec ma voiture de façon à ne pas voir notre fenêtre. Je sais laquelle c'est. Avant, quand je sonnais chez tes parents, j'entendais le bruit des talons de tes chaussures dans l'escalier. Je l'entends toujours. Elles ont beau ne plus descendre, je les entends toujours. Après, nous avons habité le taudis d'un chef de poste à Marimba. Ensuite, à la caserne. Et puis dans une mansarde. Et dans le bâtiment réservé aux officiers, à Tomar, où notre lit tapait contre le mur. Pour un week-end de deux jours, tu venais en train, avec tout plein de bagages. Je soignais des malades à l'hôpital da Misericórdia. J'ai été très heureux à Tomar. Le Nabão plein de poissons, la Corredoura. Des soldats malades au couvent, tout en haut. J'ai remis en place une épaule luxée à un parachutiste en lui mettant un pied sous l'aisselle et en lui tirant le bras tout en le tournant dans son logement. Les arbres de la forêt. Le tribunal. Des robes imprimées. Les serveurs du mess, avec leurs nœuds papillons, plein de courbettes. La coiffure compliquée du général de brigade, des colonels très âgés, en vacances, avec des épouses très âgées : leur poudre de riz ne tenait pas sur leur peau, elle flottait autour d'elles, leur faisant comme un halo. À côté de leurs assiettes des flacons de médicaments, des gouttes, des comprimés. Les médecins de la ville jouaient au billard dans un café sombre. Un garçon à l'agonie à cause d'une pneumonie m'a serré les mains très fort
- Ne me laissez pas mourir
et la tête de son père pétrifiée par l'effroi. Quand son fils est mort et que ses mains m'ont lâché, il m'a dit
- Merci beaucoup
et il est sorti de la chambre en se cognant aux objets. Et pourtant j'ai été heureux à Tomar. Le parc de Mouchão. Nous nous promenions en barque sur la rivière et je maniais si maladroitement les rames. Toi, assise sur l'autre banc, tu riais. Ce ne sont pas des souvenirs tristes, bien au contraire. Il y avait des moments où il m'apparaissait clairement que je ne mourrais jamais. Après, en Afrique, cette certitude a diminué. Des semaines dans la brousse, avec une radio qui sifflait, couvrant les paroles. Le village africain Santo António, immense. La beauté de tout ça. Mon salaire tout entier passait dans le loyer de la chambre de la rue Filipe de Vilhena. Et pourtant, c'était facile. J'écrivais, bien avant d'entrer à l'armée, un roman interminable. Il y a des moments où je me dis que tous mes livres, ceux que j'ai fait publier par la suite, étaient déjà là. Dix cahiers très épais : ils existent encore. Le garçon qui avait une pneumonie est mort à cause de la bêtise du chirurgien : ce dernier prétendait que c'était un ulcère. Même avec 10 millions, 20 millions d'unités de pénicilline dans la perfusion je n'ai pas pu le sauver :
- Ne me laissez pas mourir.
Ce mois de février a un goût amer. Depuis quelque temps le mois de février a un goût amer. Je crois que je n'ai jamais été malheureux, même dans les périodes malheureuses. Parfois en colère, une sorte de désespoir de temps en temps, mais pas malheureux. Je suis toujours là, et tant que je serai là, je parlerai pour nous. Des centaines de singes sur les collines de Pecagranja . Du coton du coton du coton. On allait voir tous les soirs le même film : Joselito, le petit chanteur, le seul qu'il y avait. À mon avis on n'a jamais fait de meilleur film. Les images tremblaient sur le drap de l'écran. Aussi étrange que cela puisse paraître, tous les soirs le film était différent. Des ciels immenses pleins d'étoiles inconnues. Des chaises faites avec des planches de barriques. Le drapeau sur son mât, se décolorant au fil des mois. Rue Filipa de Vilhena on n'arrivait pas à voir si c'étaient les moineaux ou les pierres du trottoir qui sautillaient sur le sol. Depuis cette époque les pierres n'ont plus jamais volé. On se promenait au hasard en regardant les vitrines, bras dessus bras dessous. La chambre avait un réduit avec une petite baignoire. On dessinait notre nom sur la vitre et les lettres descendaient vers les croisillons de la fenêtre, dotées de petites jambes terminées par une goutte. Nous nous laissions des messages, au dentifrice, sur le miroir, des choses qui feraient sourire les gens qui ne sont pas concernés. Dans le salon du quartier Madre de Deus, des masques en bois au mur, une armoire pleine de bibelots minuscules. Ta mère installée en face de nous comme un chien de faïence. Ton père en fin de journée : il mettait sa clef dans la serrure et nous, raides comme des piquets, nous nous éloignions l'un de l'autre sur le canapé. Avant chaque baiser, sur le trottoir, au moment de nous quitter, nous regardions si les stores étaient descendus, s'il n'y avait aucune tête en train de nous épier. Joselito, le petit chanteur, chantait faux avec beaucoup d'entrain : ça devait être à cause de la bande-son parce que Joselito était parfait. Il allait dans une charrette où les grelots des mules drelin drelin et nous, en tenue camouflée, qui en avions assez de la guerre, nous étions très émus. L'histoire finissait bien, Dieu merci. Je craignais qu'en raison d'un quelconque caprice, cette intrigue, très belle, ne change, mais Joselito ne m'a jamais trahi. C'est ça, les grands artistes. Aujourd'hui, 20 février, j'aimerais bien revoir ce film avec toi. Je crois que c'est ce que j'aimerais le plus : revoir ce film-là avec toi. Ça doit être à Marimba que nous avons fabriqué Joana. Je lui ai téléphoné il y a un moment. Elle a dit
- Salut mon papa
et moi je me sentais tout noué à l'intérieur. Téléphoner en Italie, c'est téléphoner loin. Un peu plus tard je l'ai rappelée. Je lui ai fait savoir que c'était juste pour l'embrasser. Ce que j'ai fait. Il est onze heures du soir, mais dans la rue Filipa de Vilhena je parie que les pierres du trottoir sautillent comme les oiseaux. Et un ciel plein d'étoiles inconnues, immense, au-dessus de nous. Si je fais bien attention j'entends le drelin drelin des grelots. Toi en robe imprimée et moi dans un uniforme mis n'importe comment nous sommes encore là. Vraiment. Avec nos noms qui descendent vers les croisillons, dotés de petites jambes qui se terminent par une goutte. Et demain matin je vais trouver un message, au dentifrice, sur le miroir. Si bien que, tu comprends, je ne me sens pas noué du tout à l'intérieur. Pourquoi ça, noué ? Dieu merci, les très belles intrigues finissent toujours bien.