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Wolff Tobias La nuit en question

"La nuit en question" de Tobias Wolff,
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Elisabeth Pellaert.

Tobias Wolff est né dans l'Alabama en 1945. Vétéran de la guerre du Vietnam, il enseigne la littérature et est l'auteur de mémoires ainsi que de nombreuses nouvelles, fréquemment parues dans la presse anglo-américaine. Dans La Nuit en question, il met en scène des personnages pris dans des moments de crise, contraints de prendre des décisions se révélant tout aussi cruciales qu'irréversibles. Comme le souligne Raymond Carver, « ce sont des histoires morales. Certaines sont drôles. Certains font frissonner... Et toutes sans exception nous parlent de la condition humaine. »

Une balle dans le cerveau

Anders ne put se rendre à la banque que juste avant la fermeture, et naturellement la file d'attente s'étirait à l'infini et il se retrouva coincé derrière deux femmes dont la conversation sonore et stupide le plongea dans une humeur massacrante. Il n'était jamais de très bonne humeur de toute façon, Anders - critique littéraire connu pour la sauvagerie désabusée et élégante avec laquelle il expédiait presque tous ses articles.
Alors que la file d'attente serpentait encore le long de la cordelette, l'une des caissières colla une pancarte « GUICHET FERMÉ » à son carreau et s'éloigna au fond de la banque, où elle s'appuya sur un bureau et entreprit de passer le temps en compagnie d'un homme qui triait des papiers. Les femmes devant Anders interrompirent leur conversation et fixèrent sur la caissière un regard chargé de haine. « Oh, c'est merveilleux, » dit l'une d'elles. Elle se tourna vers Anders et ajouta, sûre de son approbation : « Une de ces petites touches d'humanité qui donnent toujours envie d'en redemander. »
Anders nourrissait lui aussi une haine grandiose à l'égard de la caissière, mais il la retourna aussitôt contre la présomptueuse geignarde devant lui.
- Foutrement injuste, dit-il. Tragique, vraiment. Quand ils n'amputent pas la mauvaise jambe, ou quand ils ne bombardent pas votre village ancestral, ils ferment leurs guichets. »
Elle ne se laissa pas déstabiliser:
- Je n'ai pas dit que c'était tragique. Je trouve simplement que c'est une façon plutôt désobligeante de traiter la clientèle.
- Impardonnable, dit Anders. Le Ciel en prendra note.
Elle fit une moue dédaigneuse, mais regarda au-dessus de lui sans rien dire. Anders vit que l'autre femme, son amie, regardait dans la même direction. Et puis les caissiers interrompirent leurs activités et les clients se retournèrent lentement et le silence tomba sur la banque. Deux hommes couverts de masques de ski noirs et vêtus de complets bleus étaient debout d'un côté de la porte. L'un d'eux enfonçait un revolver dans le cou du gardien. Les yeux du gardien étaient fermés, et ses lèvres remuaient. L'autre homme brandissait un fusil à canon scié.
- Fermez votre grande gueule ! lança l'homme au revolver, bien que personne n'eût prononcé un mot. Un des caissiers actionne l'alarme, vous êtes tous de la viande morte. Pigé ?
Les caissiers hochèrent la tête.
- Oh, bravo, dit Anders. « Viande morte ».
Il se tourna vers la femme devant lui.
- Génial, le scénario, hein ? La poésie farouche, la poésie coup-de-poing des classes dangereuses.
Elle le regarda avec des yeux de noyée.
L'homme au fusil fit tomber le gardien à genoux. Il donna le fusil à son partenaire et d'un coup sec ramena les mains du gardien derrière son dos et les immobilisa avec des menottes. Il le renversa au sol d'un coup de pied entre les omoplates. Puis il reprit son fusil et se dirigea vers la grille de sécurité située au bout du comptoir. Il était de petite taille, lourd, et se déplaçait avec une lenteur étrange, presque de la torpeur.
- Ouvrez-lui la grille, ordonna son acolyte.
L'homme au fusil franchit la grille et remonta la rangée de caissiers, donnant à chacun un sac poubelle. Arrivé devant le guichet vide il se tourna vers l'homme au revolver, qui demanda : « Qui travaille à ce poste ? »
Anders observa la caissière. Elle porta la main à sa gorge et se tourna vers l'homme avec qui elle bavardait. Il hocha la tête.
- Moi, répondit-elle.
- Bouge ton gros cul et viens remplir ce sac.
- Et voilà, dit Anders à la femme devant lui. Justice est faite.
- Hé ! Petit Futé ? Est-ce que je t'ai demandé de parler ?
- Non, répondit Anders.
- Alors ta gueule.
- Vous avez entendu ? dit Anders. Petit futé. Comme dans Les tueurs.
- S'il vous plaît, taisez-vous, supplia la femme.
- Hé, t'es sourd ou quoi ?
L'homme au revolver marcha en direction d'Anders. Il lui enfonça son arme dans le ventre.
- Tu crois que je suis en train de jouer ?
- Non, dit Anders.
Mais le revolver le chatouillait comme un doigt tendu et il dut lutter contre le fou-rire. Il y parvint en s'obligeant à regarder l'homme dans les yeux, qui étaient nettement visibles derrière les trous dans le masque : bleu pâle et irrités, cerclés de rouge. La paupière gauche de l'homme ne cessait de papilloter. Il soufflait une haleine amoniaquée, pénétrante, qui déstabilisait Anders plus que tout ce qui était arrivé, et il commençait à ressentir une vague de nausée lorsque l'homme lui enfonça le revolver à nouveau.
- Je te plais, Petit futé ? dit-il. Tu veux sucer ma bite ?
- Non, dit Anders.
- Alors arrête de me regarder.
Anders fixa les yeux sur les chaussures à bout fleuri du type.
- Pas en bas. Là-haut.
Il enfonça le revolver sous le menton d'Anders et poussa jusqu'à ce qu'Anders regarde le plafond.
Anders n'avait jamais prêté grande attention à cette partie de la banque, un vieux bâtiment pompeux aux sols, comptoirs et colonnes de marbre, avec ses caisses derrière des cages décorées de dentelles de cuivre. Le plafond à coupole avait été peint de fresques représentant des figures mythologiques charnues enveloppées de toges dont Anders, des années auparavant, avait au premier coup d'œil constaté la laideur et qu'il avait ensuite renoncé à remarquer. A présent il n'avait pas d'autre choix que de détailler le travail du peintre. C'était pire encore que dans son souvenir, et entièrement exécuté avec le plus grand sérieux. L'artiste avait quelques ficelles dans sa manche et il s'en était servi sans discontinuer - la touche de rose au bord inférieur des nuages, les regards mièvres que jetaient derrière eux les cupidons et les faunes. Le plafond était peuplé de drames divers mais celui qui attira l'œil d'Anders fut Zeus et Europe - représenté, ici, sous les traits d'un taureau reluquant une vache de derrière une meule de foin. Pour rendre la vache sexy, le peintre lui avait donné un mouvement de hanche suggestif et de longs cils retombants au travers desquels, à son tour, elle regardait le taureau d'un air accueillant et boudeur. Le taureau avait un sourire ironique et les sourcils en arcs de cercle. Si une bulle était sortie de sa bouche, elle aurait dit : « Hubba hubba ».
- Qu'est-ce qu'il y a de si drôle, petit futé ?
- Rien.
- Tu me trouves comique ? Tu penses que je suis un genre de clown ?
- Non.
- Tu crois que tu peux me baiser ?
- Non.
- Essaie encore de me baiser, t'es mort. Capiche ?
Anders éclata de rire. Il se couvrit la bouche des deux mains et dit : « Désolé, désolé », puis renifla à travers ses doigts et dit : « Capiche - oh, mon Dieu, capiche », et là-dessus l'homme au revolver pointa le revolver et abattit Anders d'une balle en pleine tête.


La balle fit exploser le crâne d'Anders, traversa son cerveau et ressortit derrière son oreille droite, en répandant des éclats d'os dans le cortex cérébral, le corps calleux, vers les noyaux gris centraux et dans le thalamus. Mais avant que tout cela ne se produise, la première apparition de la balle dans le cortex mit en branle une chaîne crépitante de transferts et de neurotransmissions. Du fait de leur origine particulière, ceux-ci dessinèrent un motif particulier, rappelant par extraordinaire un après-midi d'été vieux de près de quarante ans et depuis longtemps effacé de la mémoire. Après avoir frappé la calotte crânienne, la balle se déplaça à deux cent quatre-vingt mètres par seconde, vitesse pathétiquement léthargique et figée comparée aux éclairs synaptiques qui couraient autour. C'est à dire qu'une fois dans le cerveau, la balle fut soumise à l'effet du temps-cerveau, lequel accorda à Anders tout le loisir de contempler la scène qui, dans une expression qu'il aurait eue en horreur, « se déroulait devant ses yeux ».
Il est intéressant de noter ce dont Anders ne se souvenait pas, étant donné ce dont il se souvenait. Il ne se souvenait pas de sa première maîtresse, Sherry, ou de ce qu'il avait le plus éperdument aimé chez elle, avant que cela ne finisse par l'irriter -sa sexualité débridée, et plus particulièrement la relation cordiale qu'elle entretenait avec son outil, qu'elle appelait Mr Taupe, comme dans « Oh, oh, on dirait que Mr Taupe a envie de jouer », et « On cache Mr Taupe ! ». Anders ne se souvenait pas de sa femme, qu'il avait également aimée avant qu'elle ne l'épuise avec sa prévisibilité, ou sa fille, devenue un ennuyeux professeur d'économie à Dartmouth. Il ne se souvenait pas d'être resté sur le seuil de la porte de sa fille tandis qu'elle grondait son nounours parce qu'il était vilain et qu'elle décrivait les châtiments vraiment effroyables que Paws allait subir s'il ne se corrigeait pas. Il ne se souvenait pas d'un seul vers des centaines de poèmes qu'il avait confiés à sa mémoire au cours de sa jeunesse afin de pouvoir à volonté se donner des frissons - pas de « Sans dire un mot, du haut d'un pic de Darien », ni de : « Mon Dieu, l'on m'a dit aujourd'hui, » ni de « Tous mes petits mignons ! Vous avez bien dit : tous ? Milan d'enfer ! Tous ? » Il ne se souvenait de rien ; pas un seul. Anders ne se souvenait pas de sa mère agonisante disant de son père : « J'aurais dû le poignarder dans son sommeil ».
Il ne se souvenait pas du Professeur Josephs racontant à sa classe que les prisonniers athéniens en Sicile avaient été libérés à condition qu'ils fussent capables de réciter Eschyle , puis récitant Eschyle lui-même, là, en Grec. Anders ne se souvenait pas que ses yeux l'avaient brûlé à ces paroles. Il ne se souvenait pas de la surprise ressentie quand il avait vu le nom d'un condisciple de l'université sur la couverture d'un roman peu après leur diplôme, ni le respect qu'il avait éprouvé après avoir lu le livre. Il ne se souvenait pas du plaisir de s'incliner avec respect.
Anders ne se souvenait pas non plus d'avoir vu une femme se suicider en sautant de l'immeuble en face du sien quelques jours à peine après la naissance de sa fille. Il ne se souvenait pas d'avoir crié : « Dieu ! Prends pitié ! » Il ne se souvenait pas d'avoir délibérément percuté un arbre au volant de la voiture de son père, ni d'avoir eu les côtes cassées à coups de pied par des policiers au cours d'une manifestation contre la guerre, ni de s'être réveillé en riant. Il ne se souvenait pas du jour où il avait commencé à considérer la montagne de livres sur son bureau avec ennui et terreur, ni quand il s'était mis à éprouver de la colère contre les écrivains qui les écrivaient. Il ne se souvenait pas du jour où tout avait commencé à lui rappeler quelque chose d'autre.
Voici ce dont il se rappelait. Chaleur. Un terrain de baseball. De l'herbe jaune, le vrombissement des insectes, et lui appuyé contre un arbre tandis que les garçons du quartier se rassemblent pour réunir une équipe. Il regarde pendant que les autres discutent du génie relatif de Mantle et de Mays. Ils ont rabâché le sujet tout l'été et c'est devenu assommant pour Anders : une oppression, comme la chaleur.
Et puis arrivent les deux derniers, Coyle et un de ses cousins du Mississippi. Anders n'a jamais vu le cousin de Coyle et il ne le reverra plus jamais. Il dit salut avec les autres mais ne lui prête plus guère attention jusqu'au moment où ils ont choisi les équipes et quelqu'un demande au cousin à quelle position il veut jouer. « Shortstop », dit le garçon. « Shortstop, c'est la position la mieux » Anders se tourne et le regarde. Il veut entendre le cousin de Coyle répéter ce qu'il vient de dire, mais il se garde bien de demander. Les autres le prendraient pour un vrai con, à mettre le petit en boîte pour une question de grammaire. Mais ce n'est pas ça, pas du tout - c'est qu'Anders est étrangement excité, transporté, par ces deux derniers mots, leur pure imprévisibilité et leur musique. Il entre sur le terrain dans un état de transe, en se les répétant intérieurement.
La balle est déjà dans le cerveau ; elle ne va pas se laisser éternellement distancer, ou séduire au point de s'arrêter. Elle finira par faire son travail et elle laissera derrière elle un crâne dévasté, en traînant son sillage de comète composé de souvenirs et d'espoirs, de talent et d'amour, dans le panthéon en marbre de la finance. Rien ne peut l'en empêcher. Mais pour l'instant Anders peut encore gagner du temps. Le temps que les ombres s'allongent sur l'herbe, le temps que le chien au bout de sa chaîne aboie après la balle, le temps que le garçon dans le champ droit frappe dans son gant noirci de transpiration et chante doucement La mieux, la mieux, la mieux.