+ Les nouveaux Robinsons - Petrouchevskaïa Ludmila
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"Les nouveaux Robinsons" de Ludmila Petrouchevskaïa,
traduit du russe par Macha Zonina et Aurore Touya.

Ludmila Petrouchevskaïa est née à Moscou en 1938. Après des études de journalisme, elle commence à écrire de la fiction mais se voit victime de la censure du régime communiste dès la publication de son premier livre, en 1972. Poursuivant une carrière de journaliste, ce n'est qu'à la chute de l'URSS qu'elle se met à connaître un très grand succès, pour ses romans comme ses pièces de théâtre. La nouvelle présentée est une inédite, extraite de son recueil Les nouveaux Robinsons, à paraître en octobre.

Les nouveaux Robinsons

Mes parents ont décidé d'être plus malins que tout le monde, et au tout début de l'histoire, ils sont partis, avec moi et une cargaison de vivres, pour un village perdu et abandonné, quelque part au-delà de la petite rivière Mora. On y avait acheté une maison pour pas grand-chose, et elle tenait encore debout; on y venait d'abord fin juin, pour la cueillette des fraises de bois bonnes pour ma santé, et après cela en août, quand dans les vergers délaissés on pouvait cueillir des pommes, des prunelles et des petites baies de cassis redevenu sauvage, et que dans la forêt poussaient des framboises et des champignons. Cette maison avait en principe été vendue pour être démolie, mais on y vivait et on en profitait sans avoir rien réparé, jusqu'à ce qu'un jour de printemps, une fois la terre sèche, mon père se mette d'accord avec un chauffeur de camion et qu'on parte vivre à la campagne comme de vrais Robinsons, avec une cargaison de vivres et aussi toutes sortes d'outils de jardinage, un fusil et un chien, notre lévrier Krasivaïa, La Belle, dont tout le monde disait qu'à l'automne elle pourrait chasser les lièvres dans les champs.
Mon père s'activa fiévreusement, ratissant le potager jusqu'au terrain d'à côté, déterrant pour cela les poteaux, déplaçant la clôture de nos voisins inexistants. On bêcha le potager, planta trois sacs de patates, laboura la terre sous les pommiers, et papa se rendit dans la forêt pour couper de la tourbe. On se procura une brouette à deux roues ;en général papa s'activait en tous sens, fouillait les maisons voisines abandonnées et prenait tout ce qui lui tombait sous la main : des clous, de vieilles planches de bois, du carton goudronné, de la tôle, des seaux, des bancs, des poignées de porte, des vitres de fenêtres, de bonnes vieilleries comme des baquets, des rouets, des montres à pendule et d'autres vieilleries inutiles comme des pots et des portes de poêle en fonte, des clapets, des plaques de cuisinière, et des choses de ce genre. Il n'y avait que trois vieilles au village, Anissia, Marfoutka qui était devenue complètement sauvage, et Tania la rousse, la seule à avoir une famille, qui recevait la visite de ses enfants, arrivés par leur propre moyen de locomotion, lui apportant quelque chose et repartant avec autre chose, ramenant de la ville des boîtes de conserve, du fromage, du beurre, du pain d'épice et repartant avec des cornichons salés, des choux, des pommes de terre. Tania avait une cave bien fournie, et une belle cour abritée ; Valerotchka, son petit-fils à la santé délicate, habitait chez elle, souffrant toujours soit des oreilles, soit d'eczéma. Tania quant à elle était infirmière de formation, elle avait été formée dans le camp à Kolyma où on l'avait envoyée pour avoir volé un porcelet au kolkhoze à l'âge de dix-sept ans. Le flot humain ne tarissait pas chez Tania, son poêle était toujours chaud, Verka la bergère venait la voir depuis Taroutino, le village voisin, habité celui-là, et s'écriait déjà de loin, j'en étais moi-même témoin : « Tania, une tasse de thé ! Tania, une tasse de thé ! » Mamie Anissia, le seul être humain du village (Marfoutka ne comptait pas, et Tania n'était pas un être humain, mais une criminelle), nous avait dit qu'en son temps, Tania dirigeait ici, à Mora, l'infirmerie, et qu'elle était donc pratiquement le chef de ces lieux, elle brassait les affaires, louait la moitié de sa maison à l'infirmerie et l'argent rentrait. Anissia avait travaillé chez Tania pendant cinq ans, après quoi elle s'était retrouvée sans aucune retraite car elle n'avait pas effectué les vingt-cinq années réglementaires au kolkhoze, et avoir balayé le sol de l'infirmerie pendant cinq ans n'était pas pris en compte pour la retraite d'ouvrier. Maman se rendit avec Anissia à Prizerskoie au service de l'assistance sociale, mais elles trouvèrent le service en question fermé irrémédiablement et de façon définitive, et tout était clos, et maman parcourut au pas de course les vingt-cinq kilomètres pour rentrer à Mora, avec une Anissia effrayée qui retrouva toute son ardeur à creuser, couper du bois, et transporter branches et troncs à la maison : elle s'assurait ainsi contre la perspective de mourir de faim qui la menaçait en cas de désœuvrement, dont l'exemple vivant était Marfoutka, qui à quatre-vingt cinq ans ne chauffait plus son isba et dont les patates, qu'elle avait tant bien que mal récupérées, avaient gelé durant l'hiver, se transformant en un petit tas mouillé et pourri - Marfoutka avait tout de même réussi à en manger pendant l'hiver, refusant de se séparer de son seul bien, ces patates pourries, même si un jour ma mère m'y avait envoyée avec une pelle pour tout racler. Mais Marfoutka ne m'avait pas ouvert, elle m'avait vu approcher avec une pioche par la fenêtre calfeutrée de chiffons. Soit Marfoutka mangeait les patates crues, bien qu'elle eût perdu toutes ses dents, soit elle faisait un feu quand personne ne la voyait - on ne savait pas. Il n'y avait pas une seule bûche chez elle. Au printemps, Marfoutka, emmitouflée dans de nombreux châles graisseux, dans des chiffons et des couvertures, débarquait dans la maison bien chauffée d'Anissia et restait là, telle une momie, en silence. Anissia n'essayait même pas de lui offrir quelque chose, Marfoutka restait là, je regardai un jour son visage ou plus exactement ce qui sortait de ses haillons, et vis une figure petite et sombre, avec des yeux semblables à des trous humides. Marfoutka passa un autre hiver, mais n'allait plus au potager et semblait se préparer à mourir de faim. Anissia dit simplement que Marfoutka était encore en forme l'année passée mais qu'aujourd'hui elle était très mal en point, avec un pied dans la tombe.
Ma mère m'emmena planter des pommes de terres chez Marfoutka, au moins la moitié d'un seau ; Marfoutka nous observait depuis l'arrière de sa maisonnette, s'inquiétant visiblement de l'occupation de son petit potager mais sans oser se traîner jusqu'à nous, et ma mère alla lui porter l'autre moitié du seau. Marfoutka avait apparemment compris que nous voulions acheter son potager pour un demi-seau de patates et refusa donc ces patates, elle était terrifiée. Le soir, j'allai avec maman et papa chez Anissia pour chercher du lait de chèvre ; Marfoutka s'y trouvait. Anissia dit qu'elle nous avait vues dans le potager de Marfoutka. Ma mère lui répondit que nous avions décidé d'aider mamie Marfoutka. Anissia rétorqua que Marfoutka était prête à partir pour l'autre monde, ce n'était pas la peine de l'aider, elle trouverait le chemin toute seule. Il faut dire qu'on ne payait pas Anissia avec de l'argent mais avec des boîtes de conserves et des briques de soupe. Ça ne pouvait plus continuer comme ça, la chèvre donnait davantage de lait chaque jour, alors que nous ne nous nourrissions plus que de conserves. Il fallait déterminer une monnaie d'échange un peu plus équitable, et maman dit, après s'être entretenue avec Anissia, qu'il n'y aurait bientôt plus de conserves, qu'on n'avait plus grand-chose à se mettre sous la dent, et qu'on n'achèterait donc plus de lait. Anissia, qui pigeait vite les choses, nous répondit qu'elle nous apporterait demain un bocal de lait et qu'on parlerait, peut-être que si on avait des patates... bref, on parlerait. Visiblement, Anissia acceptait mal qu'on gâche des pommes de terre pour Marfoutka et pas en échange de son lait, elle ignorait combien de patates on avait gaspillées dans le potager de Marfoutka à l'époque de la disette de printemps («Mois de mai, rien de gai») et son imagination tournait à plein régime. Sans doute rêvait-elle de tous les scénarios possibles de la disparition annoncée de Marfoutka, elle comptait ramasser la récolte à sa place et nous en voulait déjà d'être les propriétaires des pommes de terre plantées. Tout devient compliqué quand il s'agit de survie par des temps comme les nôtres, et particulièrement de la survie d'une vieille infirme, confrontée à une famille jeune et forte (mes parents avaient quarante-deux ans, moi dix-huit).
Le soir, ce fut Tania qui vint nous voir en premier, portant un manteau de ville et des bottes en caoutchouc jaune, un nouveau cabas à la main. Elle nous apportait un porcelet écrasé par une truie, enveloppé dans un chiffon propre. Elle était curieuse de savoir si nous étions officiellement domiciliés à Mora. Elle nous dit que beaucoup de maisons avaient des propriétaires qui viendraient si on leur écrivait, que ce n'étaient pas des maisons et des biens abandonnés, mais qu'il fallait acheter chaque clou avant de le mettre au mur. En conclusion, Tania nous rappela la clôture déplacée et le fait que Marfoutka était encore en vie. Elle nous proposa de nous vendre le porcelet contre de l'argent, des roubles en billets, et ce soir-là papa découpa et sala le porcelet mort, qui ressemblait à un enfant dans son chiffon. Les cils de ses petits yeux, et d'autres choses comme ça.
Plus tard, après son départ, Anissia arriva avec un bocal de lait de chèvre et tout en buvant du thé, on s'accorda rapidement sur le nouveau prix du lait, à savoir une boîte de conserve pour trois jours de lait. Anissia demanda avec agressivité ce qui avait amené Tania chez nous, et approuva notre décision d'aider Marfoutka, avant de dire en ricanant que Marfoutka sentait mauvais.
Le lait de chèvre et le porcelet écrasé devaient nous éviter le scorbut ; en plus Anissia avait une biquette qui grandissait, et on décida de la lui acheter contre dix boîtes de conserves, mais un peu plus tard, quand elle aurait forci un peu, car Anissia savait mieux que nous comment élever les chèvres. Mais on s'était mal compris avec Anissia et cette vieille mémère, folle de jalousie envers Tania son ancienne chef, arriva chez nous portant d'un air solennel la biquette tuée enroulée dans un chiffon propre. Deux boîtes de conserves de poisson lui furent données en réponse à ce comportement sauvage, et maman se mit à pleurer. On goûta à la viande fraîche une fois cuite, mais elle était immangeable, allez savoir pourquoi, et mon père finit par devoir la saler à nouveau.
Avec ma mère, on alla quand même acheter une biquette, au-delà de Taroutino, parcourant dix kilomètres à l'aller et dix au retour, jusqu'à un autre village, mais on s'y rendit comme si on était des touristes, comme en promenade, comme si c'était encore le bon vieux temps. On marcha avec nos sacs à dos, en chantant, et une fois arrivées au puits du village, on demanda où on pouvait boire du lait de chèvre, on acheta un bocal de lait en échange d'une galette de pain, tout en admirant les chevreaux. Je me mis alors, en bonne comédienne, à chuchoter à l'oreille de maman, comme si je lui demandais de m'acheter une petite chèvre. La propriétaire s'excita, pressentant une bonne affaire, mais maman refusait, me parlant toujours à l'oreille ; la propriétaire essaya de me flatter, disant qu'elle aimait les chevreaux comme ses propres enfants et que pour cette raison elle m'en aurait confié deux. Mais je répliquai : « Eh non, une biquette, ça me suffit ! ». Le marché fut vite conclu, la bonne femme n'étant sûrement pas au courant des prix actuels ; elle demanda très peu cher et nous donna même une boule de cristaux de sel pour la route. Elle était visiblement persuadée d'avoir fait une bonne affaire, et en effet, la biquette se mit rapidement à dépérir, affaiblie par la longue route parcourue. La situation fut réglée comme d'habitude par Anissia, qui prit la biquette chez elle après l'avoir barbouillée de la boue de sa cour, pour que sa chèvre l'accueille comme sa propre petite et ne la tue point. Anissia rayonnait.
Nous avions à présent tous les produits de première nécessité, mais mon père, boiteux et infatigable, partait tous les jours en forêt, encore et encore. Il emportait une hache, des clous, une scie, une brouette, il partait à l'aube et revenait dans la nuit noire. Avec ma mère, nous nous affairions dans le potager, poursuivant tant bien que mal le travail de mon père en ramassant cadres de fenêtres, portes et vitres, puis il fallait faire la cuisine et le ménage, aller chercher l'eau pour la lessive, se charger de la couture. De vieux manteaux en mouton retourné, tout tassés, trouvés dans des maisons abandonnées, nous servaient à fabriquer des sortes de bottes, ainsi que des moufles, et des couches de fourrure pour le lit. Mon père, lorsqu'il sentit cette épaisseur sous son corps en s'allongeant, enroula immédiatement les trois couches et les chargea au matin dans sa brouette, visiblement pour préparer une nouvelle tanière, dans la forêt cette fois, ce qui allait par la suite bien nous servir. Mais il s'avéra aussi plus tard qu'aucun travail, aucune précaution ne sauverait personne du destin commun, que rien ne peut sauver personne, sinon un coup de chance.
Entre-temps, la fin du mois de juin (le « mois-faim ») était arrivée, le pire des mois, où habituellement les provisions s'épuisent au village. On bouffait des salades de pissenlit, on faisait des soupes d'ortie, mais surtout on arrachait de l'herbe que l'on transportait sans discontinuer dans des sacs à dos ou des cabas. On ne savait pas faucher, et de toute façon l'herbe n'était pas encore très haute. Anissia finit par nous prêter une faux (contre dix sacs d'herbe, ce n'était pas rien) et nous fauchions à tour de rôle avec ma mère. Je le répète, nous vivions loin du monde, mes copines et mes amis me manquaient beaucoup, plus rien ne parvenait jusqu'à notre maison, et même si mon père écoutait parfois la radio, c'était rare : il économisait les piles. On ne racontait que des mensonges à la radio et des choses insupportables, mais nous, nous fauchions toujours ; Raïka, notre biquette grandissait, il était temps de lui trouver un chevreau. La première fois, elle nous l'avait presque imposé, et nous, nous ignorions la vraie valeur d'un chevreau! Retournant au village où habitait la propriétaire de chèvres, on nous accueillit froidement, tout le monde savait déjà tout de nous, mais ils ignoraient que nous avions toujours une chèvre : notre Raïka était élevée chez Anissia. C'est pourquoi la propriétaire nous accueillit si froidement, elle nous l'avait vendue et nous n'avions pas su la protéger, c'était notre problème. Elle refusa de vendre un chevreau : nous n'avions plus de farine, et sans farine, pas de galette - surtout que son chevreau pesait déjà lourd, et trois kilos de viande fraîche coûtaient dieu sait combien en ces temps de famine. Finalement, on tomba d'accord pour lui donner en échange un kilo de sel et dix pains de savon. Mais pour nous, c'était une promesse d'avoir du lait, et il fallut repartir en vitesse à la maison pour chercher tout cela, en rappelant à la propriétaire que nous voulions le chevreau vivant : «Manquerait plus que ça, je ne vais pas me salir les mains pour vous », répondit-elle. Ce soir-là, on amena le chevreau chez nous et les dures journées d'été commencèrent : il fallait faucher, sarcler le potager, butter les pommes de terre, le tout au même rythme qu'Anissia... Selon notre accord, nous prenions la moitié des boulettes de ses chèvres pour fertiliser autant que possible le sol, mais tout poussait mal. La mémère Anissia, libérée du fauchage, après avoir attaché sa chèvre et toute sa marmaille dans notre champ de vision, allait cueillir des champignons et des baies, puis revenait nous voir pour contrôler notre travail. Il fallut replanter l'aneth, qu'on avait semé trop profondément et dont on avait besoin pour le salage des concombres. La fane des pommes de terre avait poussé trop haut. Avec ma mère, nous lisions « Le guide du jardinage et de la culture maraîchère» ; quant à mon père, il avait enfin fini tous ses travaux dans la forêt et nous présenta son nouveau logis. C'était en vérité la maisonnette de quelqu'un d'autre, mon père l'avait rénovée ou du moins il en avait calfeutré les murs, posé des cadres de fenêtres et des vitres, puis des portes, avait recouvert le toit de tôle. L'intérieur était vide. Les nuits suivantes, on y apporta des tables, des bancs, des huches, des seaux de fer, des pots de fonte ainsi que les vivres qui restaient ; on cacha tout, mon père creusait une cave ; on aurait presque dit un gourbi souterrain équipé d'un poêle, c'était notre troisième maison. Le potager de mon père était déjà en fleurs.
L'été nous transforma, ma mère et moi, en paysannes endurcies, avec de gros doigts aux durs ongles calleux sous lesquels la terre s'était infiltrée, et, curieusement, à la racine de mes ongles étaient apparus des espèces de bourrelets, des nœuds ou des excroissances. Je remarquai qu'Anissia avait la même chose, et même Marfoutka qui ne fichait rien avait les mêmes mains ainsi que Tania, grande dame locale et infirmière, c'était du pareil au même. Par ailleurs, Verka la bergère, la permanente convive de Tania, s'était pendue dans la forêt. Elle n'était plus bergère, tout son troupeau s'était fait dévorer - et Anissia dit que Tania était la coupable, et nous dévoila son secret : ce n'était pas du thé qu'elle donnait à Verka, mais un médicament sans lequel elle ne pouvait pas vivre, et c'est pourquoi elle s'était pendue une fois qu'elle ne pouvait plus se le payer. Verka laissa une fille en bas âge, et par-dessus le marché qui n'avait pas de père. Anissia, qui gardait contact avec Taroutino, nous raconta que la fillette vivait chez sa grand-mère, et ce même récit triomphant nous apprit que cette mamie était une vraie beauté du genre de notre Marfoutka, et alcoolique par-dessus le marché. Du coup, maman amena chez nous cet enfant de trois ans, presque inconsciente, dans une poussette. Ma mère voulait toujours en faire trop, mon père se fâchait, la fille faisait pipi au lit, elle ne disait rien, léchait sa morve, ne comprenait pas ce qu'on lui disait et pleurait la nuit pendant des heures. Ces cris nocturnes nous rendaient dingues, et mon père partit vivre dans la forêt. Que faire ? Tout laissait supposer qu'on rendrait la fillette à sa grand-mère bonne à rien, quand un jour cette grand-mère, Faina, débarqua, tenant à peine debout, pour nous soutirer de l'argent pour la fille et pour la poussette. Sans un mot, ma mère lui amena Léna, propre, les cheveux coupés, les pieds nus mais vêtue d'une robe. Léna se jeta soudainement aux pieds de maman sans un bruit, comme une grande, et se mit en boule en s'agrippant à ses pieds nus. La grand-mère pleura et repartit sans Léna ni la poussette, comme si elle partait mourir. Elle titubait et essuyait ses larmes de son poing ; elle ne titubait pas à cause du vin, mais d'un épuisement absolu, comme je le compris plus tard. Elle ne possédait rien, car à la fin de sa vie Verka n'avait aucun revenu. Nous-mêmes, nous mangions surtout de l'herbe cuite, sous toutes ses formes possibles, avec de la soupe aux champignons en vedette. Les chèvres vivaient depuis longtemps chez mon père, pour plus de sécurité, le chemin qui menait chez lui était envahi par les ronces, surtout qu'il ne passait plus avec sa brouette par deux fois sur le même chemin, pensant à l'avenir. Léna était restée vivre avec nous, on lui donnait un peu de lait, on la nourrissait de baies et de nos soupes d'herbe aux champignons. Tout semblait beaucoup plus effrayant quand on pensait à l'hiver. Pour le pain - il n'y avait ni farine, ni grain, rien dans les environs n'avait été semé, et comme il n'y avait plus d'essence ni de pièces de rechange depuis longtemps et qu'on avait abattu les chevaux encore plus tôt, il n'y avait aucun moyen de labourer. Mon père fit un tour dans les champs abandonnés pour ramasser les quelques épis qui avaient pu par hasard résister, mais d'autres y étaient passés avant lui et il ne récolta pas grand-chose, seulement un petit sac de grain. Il comptait faire des semailles d'hiver dans la forêt, dans la clairière non loin de sa maisonnette ; il demanda à Anissia les délais à prévoir et elle promit de lui dire quand et comment il fallait semer et labourer. Elle lui dit de ne pas se servir de pelle, mais il n'y avait d'araire nulle part. Mon père lui demanda d'en dessiner une, et tel un Robinson, il se mit à bricoler quelque chose. Anissia elle-même se souvenait mal de tous les détails, même si jadis elle avait suivi sa vache avec un araire, et papa, passionné par la création technique, se mit à inventer ce nouveau fil à couper le beurre. Il était heureux de sa nouvelle destinée et ne se souvenait plus de la ville dans laquelle il avait laissé beaucoup d'ennemis, y compris ses parents, mes grands-parents que j'avais vus quand j'étais toute petite, avant que tout finisse en scandales à cause de ma mère et de l'appartement de mon grand-père - qu'il aille au diable cet appartement, avec ses plafonds dignes de généraux, ses toilettes et sa cuisine. Nous n'étions pas destinés à y vivre, et à présent mes grands-parents étaient sans doute déjà des cadavres. Nous n'avions rien dit à personne au moment de décamper, même si mon père s'y était préparé depuis longtemps, d'où la caisse de camion remplie de sacs et de cartons. Toutes ces affaires n'étaient ni chères ni rares à l'époque, et mon père, en homme prévoyant, les avait rassemblées pendant plusieurs années. Mon père, ancien sportif, alpiniste amateur, géologue qui s'était blessé à la hanche, était habité depuis un moment déjà de cette ardente envie de partir. Enfin, les circonstances avaient coïncidé avec son obsession toujours grandissante de s'enfuir, et nous avions fui alors qu'il n'y avait pas encore de nuages à l'horizon. «Le ciel est serein au-dessus de l'Espagne», plaisantait mon père chaque matin, quand il faisait beau.
L'été fut magnifique, tout mûrissait et montait en sève, notre Léna se mit à parler, elle nous suivait en courant dans la forêt, elle ne cueillait pas les champignons mais courait justement après ma mère en lui collant aux basques, comme si elle était sa raison d'être. C'est sans succès que je lui apprenais à repérer les baies et les champignons, une enfant dans sa situation ne pouvait pas vivre tranquillement ni se détacher des adultes, elle tentait de sauver sa peau et suivait ma mère partout, sur ses jambes courtes, avec son ventre gonflé. Léna appelait ma mère « nounou » - d'où avait-elle sorti ce mot, on ne le lui avait jamais dit. Et moi aussi, elle m'appelait « nounou », ce qui était malin, soit dit en passant.
Une nuit, un piaulement se fit entendre derrière la porte, comme celui d'un chaton et l'on découvrit un bébé enveloppé dans une vieille veste graisseuse. Mon père, qui s'était habitué à la présence de Léna et venait même parfois l'après-midi s'occuper du ménage chez nous, en resta bouche bée. Ma mère, d'humeur plutôt sévère, décida de demander à Anissia qui avait pu déposer ici cet enfant. En pleine nuit, elle prit le bébé pour se rendre chez Anissia, accompagnée d'une Léna silencieuse. Anissia ne dormait pas non plus, elle avait également entendu les cris du bébé et était très inquiète. Elle nous dit que les premiers rescapés étaient arrivés à Taroutino et que bientôt ils seraient chez nous, sous-entendu, attendez-vous à avoir d'autres visiteurs. L'enfant poussait sans cesse des piaulements stridents, son ventre était dur et gonflé. Au matin, Tania, à qui on avait demandé de venir l'examiner, décréta sans même toucher l'enfant qu'il ne survivrait pas, que c'était une maladie de nourrisson. L'enfant souffrait, criait, et nous n'avions même pas de biberon pour le nourrir, ma mère versait des gouttes d'eau dans sa bouche desséchée, il s'étouffait. Il devait avoir environ quatre mois. Ma mère fit un saut rapide à Taroutino et y échangea une précieuse poignée de sel contre un biberon, elle revint débordant d'énergie, courant presque. L'enfant but un peu d'eau au biberon. Ma mère lui administra un lavement, et à base de camomille, rien que ça, et nous tous, mon père y compris, nous affairions, nous démenant, faisant chauffer de l'eau pour lui préparer une bouillotte. Il était clair qu'il fallait abandonner la maison, le potager, l'exploitation, sans quoi on serait envahis. Mais abandonner le potager signifiait mourir de faim. Devant la famille réunie, mon père déclara que nous partirions dans la forêt tandis que lui, accompagné d'un fusil et de Krasivaïa, emménagerait dans la remise à côté du potager.
Cette nuit, la première partie du déménagement fut organisée. Le bébé, un garçon qu'on avait nommé Trouvé, était dans la brouette, sur des ballots de linge. À la surprise générale, il fut soulagé par le lavement et se mit à téter du lait de chèvre dilué, enveloppé dans une peau de chèvre fixée à la brouette. Léna marchait en se tenant au manche.
À peine arrivés à notre nouvelle maison alors que le soleil se levait, mon père repartit pour un deuxième puis un troisième aller-retour. Tel un chat, il transportait entre ses dents à chaque fois d'autres chatons, c'est-à-dire tout ce qu'il avait accumulé à la sueur de son front, et la maisonnette s'emplit vite d'affaires. L'après-midi, comme nous nous étions endormis morts de fatigue, mon père alla monter la garde. Il rentra pendant la nuit, la brouette pleine de légumes frais tout juste sortis de terre, des patates, des carottes et des betteraves, des navets et des petits oignons, qui furent rangés dans la cave. Il repartit aussitôt, en pleine nuit, mais revint presque immédiatement, en courant derrière sa brouette vide. Boitant et d'un air abattu, il dit: c'est fini ! Il avait aussi apporté un bocal de lait pour le petit. Il s'avérait que notre maison était déjà occupée par une équipe de ravitaillement quelconque, ils avaient posté un garde devant le potager et confisqué à Anissia notre biquette qui se trouvait désormais aussi dans notre vieille maison. Depuis la tombée de la nuit, Anissia avait guetté mon père sur son sentier de guerre pour lui remettre ce bocal de lait de la traite du soir. Même si mon père était affligé, il se sentait malgré tout heureux, parce qu'il avait à nouveau réussi à fuir, et à fuir avec toute sa famille.
À présent, tous nos espoirs reposaient sur le petit potager de mon père et sur les champignons. Léna restait avec le bébé dans l'isba, on ne l'emmenait plus dans la forêt et on l'enfermait pour qu'elle ne ralentisse pas les cadences. Bizarrement, elle restait tranquille avec le bébé, ne venait pas se cogner contre la porte. Trouvé buvait scrupuleusement l'eau de cuisson des pommes de terre, avec maman nous allions rôder dans les bois chargées de paniers et de sacs à dos. On ne salait plus les champignons, on les séchait seulement car il n'y avait presque plus de sel. Mon père creusait un puits, le ruisseau étant trop loin.
Cinq jours après notre déménagement, mamie Anissia nous rejoignit. Elle arriva les mains vides, sans rien, un chat juché sur son épaule. Les yeux d'Anissia étaient étranges. Anissia resta assise un moment sur le perron, tenant le chat effrayé dans le bas de sa robe, puis se leva brusquement et partit dans les bois. Le chat se blottit sous le perron. Peu de temps après, Anissia revint, le tablier plein de champignons, dont une amanite. Anissia resta assise sur le perron et n'entra pas à l'intérieur. On lui apporta notre pauvre soupe dans le petit bocal qui avait contenu son lait. Le soir venu, mon père accompagna Anissia dans le gourbi, c'était notre troisième maison en réserve, Anissia s'y reposa et le lendemain se remit à parcourir les bois, pleine d'entrain. Je triais ses champignons pour qu'elle ne s'empoisonne pas. On en séchait une partie, on en jetait l'autre. Une après-midi, en revenant de la forêt, on découvrit toute notre famille adoptive réunie sur le perron. Anissia berçait Trouvé - elle se comportait maintenant en être humain normal. Comme pour vider son sac, elle racontait à Léna : «Ils ont tout mis sens dessous-dessus, ils ont tout emporté... Ils n'ont même pas posé le pied chez Marfoutka, et moi ils m'ont tout pris, ils ont emmené ma biquette au bout de sa corde... »
Anissia demeura utile encore longtemps, elle faisait paître nos chèvres, garda Trouvé et Léna jusqu'aux grands froids. Alors, Anissia se coucha avec les enfants sur le poêle et n'en sortit que pour aller faire ses besoins dans la cour. En hiver, la neige recouvrait tous les chemins qui menaient jusqu'à nous, nous avions des champignons, des baies séchées et cuites, les patates du potager de mon père, du foin dans le grenier, des pommes marinées récupérés dans les propriétés abandonnées dans la forêt, et même un tonnelet de tomates et de concombres salés. Sur notre parcelle de terre, sous la neige, couvait le blé d'hiver. Il y avait les chèvres. Il y avait un garçon et une fille pour la perpétuation de la race humaine, un chat qui nous apportait de la forêt des souris sauvages, il y avait une chienne, Krasivaïa, qui refusait d'avaler ces souris, mais mon père espérait bientôt chasser les lièvres avec elle. Il avait peur de chasser au fusil, il avait même peur de couper du bois, craignant qu'on nous chope à cause du bruit. Mon père coupait du bois quand il y avait de violentes tempêtes de neige. On avait aussi une grand-mère, un puits de sagesse populaire et des connaissances. Des espaces glacés s'étendaient autour de nous.
Un jour, mon père alluma la radio et parcourut les stations, passant d'une chaîne à l'autre. Le silence était absolu. Soit les piles étaient mortes, soit nous étions les seuls survivants en ce monde. Les yeux de mon père brillaient : il avait de nouveau réussi à fuir !
Si jamais nous ne sommes pas seuls sur terre, on finira par nous trouver. Cela est clair pour tout le monde. Mais premièrement, mon père a une arme, nous avons des skis et un chien doté d'un excellent flair. Deuxièmement, c'est pas demain la veille qu'ils vont arriver. On vit, on attend, et là-bas, on le sait, quelqu'un vit et attend qu'on fasse pousser nos grains, et quand les blés se lèveront, quand il y aura des patates et de nouveaux chevreaux - c'est à ce moment-là qu'ils viendront. Et ils nous reprendront tout, moi y compris. Pour l'instant, c'est notre potager qui les nourrit, le potager d'Anissia et l'exploitation de Tania. Je pense que Tania n'est plus là depuis longtemps, mais Marfoutka, elle, si. Quand nous serons comme Marfoutka, ils ne nous toucherons plus non plus.
Mais il y a encore du chemin à faire avant ça. Et entre-temps, nous nous tenons sur nos gardes. Avec mon père, nous préparons un nouveau refuge.