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David Bezmozgis Natasha

David Bezmozgis - Natasha
Traduit de l'anglais (Canada) par Philippe Aronson

« Natasha »,
de David Bezmozgis

Trois Russes qui ne connaissaient pas l'hébreu étaient assis au fond de la synagogue. L'un d'eux avait perdu un bras. Deux Polonais étaient assis devant eux. L'un avait pris place près de la claire-voie afin d'étirer sa jambe, l'autre avait gardé son déambulateur à portée de main, au cas où il lui faudrait se précipiter aux toilettes. Je me trouvais entre eux et le premier rang, où était assis mon grand-père. À ses côtés : Herschel, Lituanien rescapé de la Shoah, et Itzik, chauffeur de taxi d'Odessa. Zalman était assis à une petite table près de l'arche. Six femmes se tenaient de l'autre côté de la claire-voie. Il n'y avait pas de rabbin. Zalman, mon grand-père et Herschel se partagèrent la conduite de l'office. On m'avait chargé de manier les rouleaux de la Torah, particulièrement lourds, car j'étais le seul à avoir la force de le faire. L'office du samedi matin com mençait à neuf heures et il durait trois heures. La plupart des vieux Juifs présents étaient attirés par la nostalgie de cadences anciennes, moi par la nostalgie des vieux Juifs. Dans les deux cas, la motivation n'était pas la tradition, mais l'histoire.

Après l'office, on se retrouva tous dans la pièce com mune pour le Kiddoush. Zalman apporta une bouteille de vin doux casher, et un gâteau au miel. Le Russe qui n'avait q'un bras sortit une petite bouteille de vodka bon marché. Un bras suffit pour verser un verre de vin et le boire. Dieu merci, dit-il, au moins ici, un bras en moins n'est pas un inconvénient.

L'une des femmes distribuait des gobelets de vin et servait des parts de gâteau sur des assiettes en carton. Une fois le vin bu et le gâteau mangé, ils se souhaitèrent un gut Shabbess et, seuls ou en groupes, regagnèrent leurs pénates.

Ces matins-là, je rac com pagnais mon grand-père dans son nouvel appartement, où nous buvions du thé en jouant aux dames. Le nouvel appartement était plus petit que l'ancien. Le canapé marron avait été vendu et remplacé par un bleu. Le marron ne faisait pas canapé-lit; le bleu si. (Dorénavant, en cas de tragédie familiale, ma mère et ma tante n'auraient plus à passer ces nuits maudites sur le sol du salon.) La chambre était identique; les mêmes assiettes ébréchées et les mêmes bols en émail pour réchauffer la soupe étaient dans la cuisine. Je passais quelques heures avec mon grand-père. J'étais son seul invité de la semaine. Son déménagement n'avait en rien amélioré sa situation sociale. Chaque fois qu'il avait l'occasion de sortir de chez lui, il trouvait toujours dix raisons pour ne pas bouger. Mon grand-père avait pensé voir Zalman plus souvent, mais Zalman avait toujours de nombreuses préoccupations obscures. Il était marié. Seul Herschel, le rescapé dont la place dans la synagogue était à côté de celle de mon grand-père, l'avait invité – à prendre le thé, à lire de la poésie yiddish, à jouer aux cartes, à se promener dans le parc. C'est un grand intellectuel, dit mon grand-père. Un professeur.

Cependant, mon grand-père n'avait toujours pas accepté la moindre de ses invitations. Il irait, dit-il, mais chaque fois que Herschel l'invitait, il avait autre chose à faire : des cornichons à saler, des chaussures à réparer, ses ongles de pied qu'il fallait faire couper. Il irait le moment venu. D'aucuns déblatéraient sur Herschel et sur Itzik, mais il avait vécu assez longtemps pour savoir qu'il fallait ignorer ces insinuations. Qui peut connaître la vérité sur ce qui se passe entre deux personnes? Chacun avait été marié. Itzik avait deux enfants. Et s'ils étaient cousins? Peut-être l'étaient-ils, qui sait? Si deux cousins vivaient ensemble, personne ne piperait, pas vrai?

Le samedi suivant, je remarquai que lorsque Itzik toussait, Herschel plaçait une main sur son épaule. Je remarquai aussi, venant du fond de la salle, un courant hostile. Lorsque Herschel eut fini de lire la Torah, les hommes serrèrent sans enthousiasme la main qu'il leur tendait. Je détectai partout des signes précédemment invisibles. Moins coïncidence que fait exprès, Itzik et Herschel reçurent leur gobelet en dernier lorsque l'on servit le vin. Herschel fit une remarque joyeuse en yiddish que l'homme avec un bras en moins fit mine de ne pas entendre. Itzik était assis seul à une table. Une horrible quinte de toux secoua sa large poitrine. Jeune homme, dit-il, pourriez-vous m'apporter de l'eau? J'ai la gorge en feu.

Lorsque je revins de la fontaine avec un gobelet, Herschel avait rejoint Itzik. À l'extrémité de la salle, Zalman annonçait une fête pour Hanoukka. Je

donnai le gobelet à Itzik. Herschel me demanda com bien je mesurais. Dans son shtetl, j'aurais été un géant. Les choux, ça fait pas grandir, dit-il. Son frère, com muniste avant l'heure, était grand pour un Juif. Il avait cassé le bras d'un Polonais qui avait assommé Herschel. Le Polonais, apprenti forgeron, avait les bras gros com me des jambes. Herschel me demanda de passer chez eux changer une ampoule. Avant, Itzik le faisait, mais sa santé était désormais trop fragile. Et même en montant sur la chaise la plus haute, Herschel n'y arriverait jamais. Ils en avaient assez de rester assis dans le noir. Herschel me parlait en anglais. Itzik, quand il parlait, s'adressait à moi en russe. Ensemble, ils parlaient yiddish.

Mon grand-père me battit deux fois aux dames et me raconta tout ce qu'il savait sur Herschel et Itzik. Ils avaient été voisins dans un autre immeuble. Leurs femmes avaient été amies. Herschel était venu au Canada en 1950. Pendant la guerre, sa femme s'était cachée dans une cave; Herschel avait été déporté à Auschwitz.

Itzik quitta l'Union soviétique la même année que nous, en 1979. À Odessa, son affaire avait bien marché. Chauffeur de taxi, il était propriétaire de sa propre voiture. Parfois il partait pour de longs voyages avec le coffre plein, et lorsqu'il revenait le coffre était vide. On disait qu'il avait apporté des dollars d'Odessa. Comment expliquer sinon qu'il ait pu s'acheter un taxi si peu de temps après son arrivée au Canada? Ensuite, il en eut trois, qu'il louait. Il n'était pas com me mon grand-père et les autres vieillards, le nez dans la boîte aux lettres au début de chaque mois, espérant y trouver un chèque du gouvernement.

La femme d'Itzik était morte quatre ans auparavant. Il se mit sur la liste d'attente pour un logement social. La femme de Herschel décéda l'année suivante. Herschel aussi se mit sur la liste d'attente. Mais, contrairement à Itzik, il ne pouvait pas attendre. Il ne venait pas de débarquer au Canada, soit, mais il n'avait pas d'argent. Herschel était un intellectuel, un homme d'idées. Il n'avait pas le sens pratique. Sans le chèque de sa femme, il avait du mal à payer le loyer. Donc, Herschel s'installa chez Itzik. Il se peut qu'Itzik ait fait une mitsvah. Ce n'était évidemment pas une question d'argent. Mais, après tout, deux hommes perdent leur femme – c'est une solitude insoutenable. Qui soulageait qui dans l'histoire? Une main lave l'autre.

Lorsque l'appartement fut attribué à Itzik, Herschel l'ac com pagna. Avait-il vraiment le choix? Le loyer chez Itzik était tout aussi hors de portée que le sien. Impossible à assumer. De plus, ils habitaient ensemble depuis deux ans. Ils débarquent ici et les gens se mettent à causer. Deux hommes dans un deux pièces. Les vieux sont com me des enfants – pires même, car ils devraient savoir la différence. Mais bon, com ment leur en vouloir, aux vieux Juifs? Nous sommes originaires de petits villages; nos familles sont pauvres. Quelle éducation avons-nous reçue? Qui parmi nous a fini ses études? À quatorze ans, tu com mences à travailler. Tu vas à l'école pendant huit ans, maximum. La vie t'apprend le reste.