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Stamm Peter Comme un cuivre qui résonne

"Comme un cuivre qui résonne" de Peter Stamm,
traduit de l'allemand par Nicole Roethel.

Peter Stamm est né en 1963 en Suisse. Grand voyageur, journaliste, romancier, son style concis et épuré s'illustre particulièrement dans le genre de la nouvelle. Variations autour du couple et de la solitude, ses textes capturent des moments de vie qui, au sein d'existences en perpétuel état de tension et d'incertitude, révèlent de manière fugace toute la singularité et les mystères de l'âme humaine.

Enfants de Dieu


Michael ignorait totalement qui était cette femme. C'était sa gouvernante qui lui en avait parlé : cette Mandy prétendait qu'il n'y avait pas de père. Elle habitait à W., le village voisin. La gouvernante éclata de rire, Michael poussa un soupir. Comme si ça ne suffisait pas déjà que presque personne ne vienne à l'église le dimanche, que les vieux l'envoient promener quand il leur rendait visite à la maison de retraite et que les enfants soient insolents à son cours d'instruction religieuse. C'est à cause du communisme, dit-il, on en subit encore les conséquences. Pensez-vous, dit la gouvernante, c'était déjà pareil avant. Connaissait-il ce grand champ de betterave le long de la route vers W. ? Il y avait une île en plein milieu. Dans ce champ se trouvaient quelques arbres que le fermier n'avait pas fait abattre. Depuis toujours, dit-elle. Il avait là des rendez-vous avec une femme. Quelle femme ? demanda Michael. Quel fermier ? Celui qui habite là, répondit la gouvernante, son père déjà et aussi son grand-père. Tous. Depuis toujours : nous aussi nous ne sommes que des humains, vous et moi. Chacun a ses besoins.
Michael soupira. Il était en charge de cette paroisse depuis le printemps, mais il ne s'était toujours pas familiarisé avec ces gens. Il venait des montagnes, là-haut, tout était différent, les gens, le paysage, le ciel, qui ici était infiniment grand et lointain.
Elle dit qu'elle n'est encore jamais allée avec un homme, dit la gouvernante, alors c'est sûrement le bon Dieu qui lui a fait l'enfant. Cette Mandy, continua-t-elle, était la fille de Gregor, qui travaillait aux transports publics. Le petit gros, le conducteur de bus. Il lui a passé un sacré savon : verte et bleue qu'elle était. Et maintenant tout le village se demandait qui pouvait bien être le père. Beaucoup d'hommes qui entraient en ligne de compte n'habitaient pas par ici. Ça pouvait être Marco, le patron du restaurant. Ou bien un vagabond. On ne peut pas dire qu'elle soit belle. Mais on prend ce qu'on trouve. Cette Mandy, dit la gouvernante, n'était pas non plus très dégourdie : peut-être ne s'en est-elle même pas rendu compte. Sur l'échelle, en cueillant des cerises. Oui, bon, dit Michael.

Mandy arriva au presbytère alors que Michael était en train de déjeuner. La gouvernante la fit entrer, il la pria de s'asseoir et lui demanda de raconter. Mais elle resta simplement assise là, les yeux baissés, sans dire un mot. Elle sentait le savon. Michael mangeait, sans cesser de regarder la jeune femme à la dérobée. Elle n'était pas belle, mais elle n'était pas laide non plus. Peut-être deviendrait-elle grosse plus tard. Pour l'instant elle était plantureuse. Elle est en fleur, pensa Michael. Et il regarda furtivement son ventre et ses seins gonflés qui se dessinaient sous son pull-over aux couleurs criardes. Était-ce le fait de la grossesse ou de la nourriture, il ne pouvait le dire. Alors cette jeune femme le regarda, puis aussitôt baissa à nouveau les yeux ; il repoussa son assiette encore à moitié pleine et se leva. Allons dans le jardin.
C'était la fin de l'été. Les feuilles des arbres avaient changé de couleur. Au matin, il y avait eu de la brume, maintenant le soleil avait fini par percer. Michael et Mandy marchaient l'un à côté de l'autre dans le jardin. Mon Révérend, lui dit-elle, et lui, non, appelez-moi Michael et je vous appellerai Mandy. Alors, elle ne savait donc pas qui était le père ? Il n'y a pas eu de père, dit Mandy, je n'ai jamais... Elle se tut. Michael poussa un soupir. Seize ans, dix-huit ans, pensa-t-il, elle n'a pas plus. Ma chère enfant, dit-il, c'est un péché, mais Dieu te pardonnera. Ainsi parle l'Éternel, le Dieu d'Israël : tous les vases seront remplis de vin !
Mandy arracha une feuille d'un vieux tilleul sous lequel ils s'étaient arrêtés, et Michael lui dit, tu sais comment l'homme a commerce avec la femme ? Par Jean, dit Mandy en rougissant et en regardant par terre. Peut-être est-ce arrivé pendant son sommeil, pensa Michael, on avait déjà entendu dire des choses de ce genre. On leur a appris ça à l'école, dit Mandy tout bas et à toute allure : érection et coït et méthode Ogino. Oui, bon, dit Michael, l'école. Voilà bien où ça les menait, ces communistes, qui étaient encore en poste dans l'inspection des classes primaires.
Sur la tête de la Sainte Vierge, dit Mandy, je n'ai jamais... Oui, bon, dit Michael puis, devenant soudain violent, et tu crois qu'il vient d'où alors, ton enfant ? Tu crois peut-être qu'il vient du bon Dieu ? Oui, dit Mandy. Il la renvoya chez elle.

Le dimanche suivant, Michael aperçut Mandy parmi les quelques personnes venues assister à l'office. Elle n'y était encore jamais venue, s'il avait bonne mémoire. Elle portait une robe modeste, vert foncé, et cette fois il put très nettement voir qu'elle était enceinte. Dire qu'elle n'en a même pas honte, dit la gouvernante.
Mandy ne savait ni quoi ni qu'est-ce. Michael vit qu'elle jetait des regards autour d'elle, ne chantait pas alors que tout le monde chantait. Et quand elle était venue devant pour communier, il avait dû lui dire : ouvre la bouche.
Michael parla de la fermeté face à la souffrance. Madame Schmidt, qui était chaque fois présente, lut le texte dans la Bible d'une voix basse mais énergique. Gardez-vous de refuser d'entendre celui qui parle. Car ceux-là n'ont pas échappé qui refusèrent d'entendre celui qui publiait des oracles sur la terre : n'oubliez pas l'hospitalité ; car en l'exerçant, quelques-uns ont logé des anges sans le savoir.
Michael avait fermé les yeux pendant la lecture et il eut l'impression de voir l'ange qui faisait une halte parmi les humains, un ange qui avait le visage de Mandy et dont le ventre se bombait sous la longue tunique blanche comme celui de Mandy sous sa robe. Mais soudain il y eut un grand silence dans l'église. Michael ouvrit les yeux et il s'aperçut que tous le regardaient pleins d'espoir. Alors il dit : nous pouvons ainsi parler en toute confiance. Le Seigneur est mon réconfort ; je n'ai peur de rien.
Après l'office, Michael se dépêcha d'aller jusqu'à l'entrée pour prendre congé des vieilles dames. Quand il eut refermé la porte après la dernière, il aperçut Mandy agenouillée devant l'autel. Il alla jusqu'à elle et posa sa main sur sa tête. Elle le regarda et il vit que des larmes coulaient sur ses joues. Viens, lui dit-il, et ensemble ils sortirent de l'église puis traversèrent la rue pour se rendre au cimetière. Regarde tous ces gens, dit-il, tous ils ont péché. Mais Dieu les a rappelés à lui et, à toi aussi, il te pardonnera tes péchés. Je suis pleine de péchés, dit Mandy, mais je ne me suis allongée avec aucun homme. Oui, bon, dit Michael, et, avec sa main, il toucha l'épaule de Mandy.
Mais au moment où il touchait cette Mandy, il lui sembla que son cœur, son corps tout entier s'emplissait d'une joie comme il n'en avait encore jamais ressenti dans sa vie, et il retira brusquement sa main comme si du feu l'avait brûlé. Et si c'était vrai ? pensa-t-il.

Et si c'était vrai, pensa-t-il cet après-midi là tandis qu'il se rendait à pied au village voisin par la route. Le soleil brillait et le ciel était immense, sans un nuage. Michael était un peu fatigué par le déjeuner, mais son cœur était toujours empli de cette joie qui du corps de Mandy avait ruisselé dans le sien : Et si c'était vrai ?
Il allait souvent se promener, en tout cas chaque dimanche après-midi, dans ce village ou dans un autre, et d'un pas alerte il arpentait les chemins qu'il pleuve ou qu'il fit soleil. Sauf que ce jour précis il avait un but. Il avait téléphoné au médecin qui habitait là et s'appelait Klaus pour lui demander un entretien : non, il ne pouvait pas lui dire de quoi il s'agissait.
Ce docteur Klaus était un homme de la région, fils et petit-fils de fermiers. Il connaissait tout un chacun et, on racontait même qu'en cas d'urgence, il examinait aussi les animaux. Il habitait à W. une grande maison, seul depuis que sa femme était morte. Il dit que si Michael voulait bien lui fiche la paix avec son bon Dieu, il était le bienvenu et n'avait qu'à entrer. Il était effectivement athée, non, pas même athée. Il ne croyait absolument à rien, pas même au fait qu'il n'y ait pas de Dieu : il était un homme de science, pas un homme de croyance. Un communiste, pensa Michael et il dit, oui bon, en réprimant un bâillement.
Le docteur lui servit une eau-de-vie et, parce que Michael avait quelque chose à lui demander, il but l'eau-de-vie, il la but d'un trait, puis aussitôt un autre verre que le docteur Klaus lui avait resservi. Mandy, dit Michael, est-ce que...Et puis.... Il transpirait. Mandy prétend que l'enfant n'est pas le fruit de l'union avec un homme, qu'elle n'a pas, que jamais, qu'aucun homme ne l'a... Mon Dieu : vous voyez bien ce que je veux dire. Le docteur termina son eau-de-vie et demanda si Michael voulait dire que le bon Dieu s'en était mêlé ou son compère Jean. Michael le fixa d'un regard vide et désespéré. Il but l'eau-de-vie que le docteur lui avait resservi et se leva. L'hymen, dit-il si bas qu'on l'entendit à peine. L'hymen. Ça serait bien sûr un miracle, dit le docteur, et chez nous en plus. Il éclata de rire. Michael s'excusa. Je suis un homme de science, dit le docteur, vous êtes un homme de croyance. Il ne faut pas tout mélanger. Je sais ce que je sais. Vous, croyez ce que vous voulez.
Sur le chemin du retour, Michael transpirait encore plus. Sa tête se mit à tourner. J'ai de la tension, pensa-t-il. Il s'assit dans l'herbe au bord du grand champ de betteraves. Les betteraves avaient déjà été arrachées et étaient entreposées en longues piles le long de la route. Le champ était gigantesque, tout au fond, on apercevait un bandeau de forêt. Et au milieu de cette immensité se trouvait la petite île dont la gouvernante lui avait parlé : en plein labour, quelques arbres surgissaient de cette terre obscure.
Michael se leva et fit un pas dans le champ, puis un autre. Il se dirigea vers l'île. La terre détrempée collait à ses chaussures en grosses mottes, il titubait, il trébuchait, il avait de plus en plus de mal à marcher. Prenez courage, pensa-t-il, car nous devons échouer sur une île. Et il continua d'avancer.
À un moment, il entendit une voiture passer sur la route. Il ne regardait pas autour de lui. Pas à pas, il avançait dans le champ, enfin les arbres se rapprochèrent et soudain il fut là, et c'était vraiment pareil à une île : les sillons s'étaient séparés et ouverts, comme si l'île avait jailli du sol et déchiré la terre comme un rideau. Sauf que cette île se soulevait à environ cinquante centimètres de sa base. Au bord poussait un peu d'herbe, derrière se trouvaient des buissons. Michael arracha un rameau de l'un des buissons et racla la terre de ses chaussures. Ensuite il fit le tour de l'île en marchant sur l'étroit ruban d'herbe. À un endroit, il y avait une brèche dans la végétation, il se glissa dans cette brèche et accéda à une petite trouée en plein milieu des arbres. Les hautes herbes étaient plaquées au sol, au bord traînaient quelques bouteilles de bière vides.
Michael regarda en l'air : entre les cimes des arbres on apercevait le ciel, qui semblait moins haut ici que dans l'immense champ. Il régnait un grand silence. L'air était chaud bien que le soleil fut déjà bas à l'Ouest. Michael retira sa veste et la jeta dans l'herbe. Puis, sans vraiment comprendre ce qu'il faisait, il déboutonna et retira sa chemise, son tricot de corps, ses chaussures, son pantalon, son caleçon et finalement ses chaussettes. Il enleva sa montre, la jeta sur le tas de vêtements, puis aussi ses lunettes et la bague dont sa mère lui avait fait cadeau pour le protéger. Et il resta là, tel que Dieu l'avait créé : nu comme un signe.
Michael regarda le ciel auquel il se sentait relié comme jamais auparavant. Il leva les bras en l'air, alors sa tête se mit à nouveau à tourner et il tomba en avant sur ses genoux, s'agenouilla là, nu et les bras levés. Il commença à chanter, d'une voix frêle, éraillée, mais ça n'était pas suffisant. Alors il se mit à crier, crier aussi fort qu'il le pouvait, car il savait qu'ici Dieu seul pouvait l'entendre, que Dieu l'entendait et le regardait de là-haut.

Tandis qu'il retraversait le champ pour rentrer chez lui, il pensa à Mandy, et elle lui était très proche, comme si elle était en lui. Alors il pensa : J'ai, sans le savoir, donné l'hospitalité à un ange.
De retour au presbytère, Michael sortit du vieux buffet une bouteille d'eau-de-vie qu'un fermier lui avait apportée comme cadeau après l'enterrement de sa femme et s'en versa un petit verre, puis un deuxième. Ensuite il s'allongea et ne se réveilla que lorsque la gouvernante l'appela pour venir dîner. Il avait mal à la tête.
Et si c'était vrai ? dit-il quand la gouvernante lui servit le repas. Vrai quoi ? Pour Mandy. Qu'elle ait vraiment reçu l'enfant. De qui ? Ce pays n'est-il pas aussi un désert, dit Michael. Qui nous dit qu'il n'a pas les yeux justement braqués sur nous, que cette enfant, cette Mandy, n'a pas justement trouvé grâce à ses yeux. La gouvernante hocha la tête d'un air agacé : son père, il est chauffeur de bus. Et Joseph n'était-il pas charpentier ? Oui, mais il y a longtemps de cela. Ne croit-elle donc pas que Dieu vit encore aujourd'hui ? Que Jésus reviendra ? Si, évidemment. Mais pas ici. Qui est donc cette Mandy ? Elle n'est rien. Elle est serveuse dans un restaurant à W., elle est intérimaire.
Pour Dieu rien n'est impossible, dit Michael, et en vérité, je vous le dis, les publicains et les prostituées vous devanceront dans le royaume de Dieu. La gouvernante fit une grimace et fila dans la cuisine. Michael n'était jamais parvenu à la convaincre de manger avec lui : elle avait toujours dit qu'elle ne voulait pas que ça cancane au village. Que ça cancane à quel sujet ? Nous ne sommes nous aussi que des humains, avait-elle répondu, chacun a ses besoins.

Après le dîner, Michael sortit à nouveau de la maison. Il descendit la rue et les chiens aboyèrent comme des fous dans les cours des fermes, alors Michael pensa, vous devriez faire plus confiance à Dieu qu'à vos chiens. Mais ainsi étaient les communistes : il aurait dû leur apprendre, mais n'y était pas parvenu. Il ne venait pas plus de gens à l'église qu'au printemps, et chaque jour on entendait parler de fornication et de beuverie pour peu qu'on y prenne garde.
Michael se rendit à la maison de retraite et demanda à parler à Madame Schmidt qui lisait le texte de la Bible chaque dimanche. Si elle ne dort pas encore, dit Ulla l'infirmière, irritée, en s'éclipsant. Une communiste, pensa Michael, c'est sûr. Il les repérait au premier coup d'œil, les communistes, et savait lire dans leurs pensées à travers leurs regards. Mais quand l'un d'eux mourait, ils l'appelaient quand même. Pour qu'il ait un enterrement décent, lui avait justement dit un jour ici cette Ulla alors qu'il devait enterrer un homme qui n'avait jamais mis les pieds dans une église de toute sa vie.
Madame Schmidt ne dormait pas encore. Elle était assise dans son fauteuil en train de regarder Qui sera le millionnaire ? à la télévision. Michael lui donna une poignée de main, bonsoir Madame Schmidt. Il prit une chaise et vint s'asseoir à côté d'elle. Il lui dit qu'elle avait très joliment lu et qu'il tenait une fois à l'en remercier. Madame Schmidt fit un signe approbatif de tout son buste. Michael sortit sa petite Bible reliée en cuir de sa poche. Aujourd'hui, c'est moi qui vais vous lire quelque chose, lui dit-il. Et tandis que le présentateur à la télévision demandait quelle ville avait été ensevelie sous les cendres d'un volcan en l'an soixante-dix-neuf après Jésus-Christ, Troie, Sodome, Pompéi ou Babylone, Michael lut fort d'abord, puis de plus en plus fort. Dans les derniers jours, il viendra des moqueurs avec leurs railleries, marchant selon leurs propres convoitises, et disant : où est la promesse de son avènement ? Car, depuis que les pères sont morts, tout demeure comme dès le commencement de la création. Mais il est une chose, bien-aimés, que vous ne devez pas ignorer, c'est que, devant le Seigneur, un jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un jour.
Et il continua : le jour du Seigneur viendra comme un voleur, en ce jour, les cieux passeront avec fracas, les éléments embrasés se dissoudront, et la terre avec les œuvres qu'elle renferme sera consumée.
Pendant tout le temps où Michael lisait, la vieille dame l'avait approuvé : son buste oscillait d'avant en arrière comme si tout son corps n'était plus qu'un immense oui. Puis enfin elle parla et dit : ce n'est pas Sodome, ce n'est pas Babylone. Est-ce que c'est Troie ?
Le jour est peut-être plus proche que nous le croyons, dit Michael. Mais personne ne le saura. Je ne sais pas, dit Madame Schmidt. Il viendra comme un voleur, dit Michael en se levant. Troie, dit Madame Schmidt. Il lui tendit la main. Elle ne dit plus rien et ne le suivit pas des yeux lorsqu'il sortit de la pièce. Pompéi, dit le présentateur. Pompéi, dit Madame Schmidt.
Personne ne le saura, pensa Michael sur le chemin du retour. Les chiens des communistes aboyèrent et, à un moment, il ramassa par terre un caillou et le lança contre l'un des portails en bois. Le chien derrière se mit à aboyer encore plus fort et Michael marcha plus vite afin que personne ne le voie. Mais il ne rentra pas au presbytère et prit la route qui sortait du village.
Il fallait bien une demi-heure pour aller jusqu'à W. À un moment, une voiture arriva en sens inverse. Il aperçut la lumière des phares bien longtemps avant et se cacha derrière l'un des arbres qui bordait la route jusqu'à ce que la voiture fut passée. L'île n'était plus qu'une tache noire dans le champ grisâtre et elle paraissait être plus proche que dans la journée. Les étoiles scintillaient : il faisait beaucoup plus froid.
À W., il n'y avait personne dans la rue. Des lampes étaient allumées dans les maisons ainsi qu'un réverbère, là où la rue où il se trouvait croisait l'autre. Michael savait où Mandy habitait. Il s'arrêta devant le portail et regarda la petite maison à un seul étage. Dans la cuisine, il vit des ombres se déplacer. On aurait dit que quelqu'un était en train de faire la vaisselle. Cela lui fit chaud au cœur. Il s'appuya contre le portail. Alors il entendit, tout proche, une respiration, puis immédiatement, très fort, un long hurlement. Il fit un bond en arrière et détala. Il s'était à peine éloigné de cent mètres que la porte de la maison s'ouvrit, un filet de lumière fusa dans les ténèbres et une voix d'homme cria : Ta gueule !


L'un des jours suivants, Michael se rendit au restaurant à W., là où sa gouvernante lui avait dit que Mandy travaillait. Et c'était bien le cas.
La salle de restaurant était une pièce très haute. Les murs étaient jaunis par la fumée des cigarettes, les fenêtres aveugles, les meubles vieux et tous disparates. Il n'y avait personne à part Mandy, qui était debout derrière le bar, comme si elle faisait partie du décor, les mains posées sur le comptoir. Elle lui sourit puis baissa les yeux et Michael eut l'impression que son visage s'illuminait dans cette pièce lugubre. Il alla s'asseoir à une table près de l'entrée, Mandy s'approcha de lui, il commanda du thé, elle s'éclipsa. Pourvu que personne ne vienne, pensa-t-il. Ensuite Mandy lui apporta le thé. Michael y fit fondre du sucre. Mandy restait debout près de la table. Un ange est à mes côtés, pensa Michael. Vite il but une gorgée et se brûla la bouche. Alors il se mit à parler sans jeter le moindre regard sur Mandy, ni elle sur lui.
Pour ce qui est du jour et de l'heure, personne ne le sait, ni les anges des cieux, ni le Fils, mais le Père seul. Ce qui arriva du temps de Noé arrivera de même à l'avènement du Fils de l'homme. Car, dans les jours qui précédèrent le déluge, les hommes mangeaient et buvaient, se mariaient et mariaient leurs enfants et ils ne se doutèrent de rien, jusqu'à ce que le déluge vînt et les emportât tous : il en sera de même à l'avènement du Fils de l'homme.
Seulement alors, Michael regarda Mandy et il vit qu'elle pleurait. N'aie pas peur, lui dit-il. Puis il se leva, posa l'une de ses mains sur la tête de Mandy, hésita, posa ensuite l'autre main sur son ventre. Est-ce qu'il va s'appeler Jésus ? demanda Mandy tout bas. Michael resta interdit. Il n'y avait encore jamais réfléchi. Le vent souffle où il veut, dit-il, et tu en entends le bruit ; mais tu ne sais ni d'où il vient ni où il va.
Alors il fit présent à Mandy du petit manuel que l'église tenait à disposition pour les femmes jeunes mariées et les femmes enceintes dans lequel il avait appris tout ce qu'il savait, et il dit à Mandy de venir au cours d'instruction religieuse et aussi à la messe, que c'était ça maintenant le plus important, elle avait pris beaucoup de retard.

Les mois passèrent. L'automne fit place à l'hiver, la première neige tomba et recouvra tout, les villages, la forêt, les champs. L'hiver envahit la campagne, et l'odeur âcre des fourneaux à bois reflua dans les rues.
Michael faisait de longues promenades, allait de village en village et, une fois encore, il traversa le grand champ de betteraves, gelé maintenant, jusqu'à l'île. À nouveau il resta là, les bras levés. Mais les arbres avaient perdu leurs feuilles et le ciel était loin. Michael espérait un signe. Il n'en vint aucun : aucune étoile dans le ciel qui n'eut déjà été là, aucun ange dans le champ qui vienne lui parler, aucun roi, aucun berger, aucun mouton. Alors il eut honte et pensa, ce n'est pas moi qui ai été élu. C'est elle, Mandy, qui recevra le signe, c'est à elle que l'ange apparaîtra.
Mandy venait désormais en mobylette de W. chaque mercredi suivre le cours d'instruction religieuse, et aussi chaque dimanche à l'église. Son ventre grossissait, mais son visage était livide et se creusait. Elle restait dans l'église après l'office jusqu'à ce que tous soient partis, ensuite elle venait s'asseoir sur l'un des bancs à côté de Michael et ils parlaient tout bas. L'enfant, dit-elle, devrait venir au monde en février. Serait-ce à Noël, pensa Michael, serait-ce à Pâques ? Mais Noël c'était bientôt et Pâques seulement à la fin mars : on verrait.
La gouvernante passa alors sa tête par la porte et demanda si Monsieur le Pasteur avait l'intention de venir déjeuner. La peine qu'elle se donnait et jamais un compliment, rien, et ensuite il en laissait la moitié. Michael dit que Mandy pouvait bien rester manger, qu'il y en avait suffisamment pour deux. Pour trois, ajouta-t-il, et ils sourirent tous deux, intimidés. Alors on n'a plus qu'à ouvrir un restaurant, dit la gouvernante, en rajoutant un deuxième couvert. À grand bruit, elle flanqua les plats sur la table et disparut sans un mot, sans même leur souhaiter bon appétit.
Mandy raconta que son père la tourmentait, qu'il voulait savoir qui était le père de l'enfant et qu'il devenait enragé quand elle lui disait : le bon Dieu en personne. Non, il ne la frappait pas. Il la giflait seulement, et sa mère aussi. Elle voulait partir de chez elle. Ils mangèrent tous deux en silence. Michael, très peu, mais Mandy se resservit deux fois. C'est bon ?, lui demanda-t-il. Elle fit oui de la tête et rougit. Il lui dit alors qu'elle pouvait venir habiter ici au presbytère, il y avait bien assez de place. Mandy le regarda inquiète.
C'est impossible, dit la gouvernante. Michael ne répliqua rien. Je m'en irai avant, dit la gouvernante. Michael ne répliqua toujours rien. Il croisa les bras. Il pensa à Bethléem. Cette fois-ci non, pensa-t-il. Et cette pensée le conforta. Je m'en vais, dit la gouvernante et Michael, lentement, acquiesça. Tant mieux, pensa-t-il : ça faisait déjà un moment qu'il soupçonnait cette gouvernante d'avoir été communiste et de tas d'autres choses encore. Parce qu'elle n'arrêtait pas de répéter qu'elle n'était aussi qu'un humain, et parce qu'elle s'appelait Karola, un prénom païen. Et toutes ces histoires qu'on racontait à propos d'elle et de son prédécesseur, qui était un homme marié : dans la sacristie, à ce qu'on disait, par dessus le marché. Cette femme n'avait aucune remontrance à lui faire. Surtout pas elle. En plus, elle n'était même pas bonne cuisinière.
La gouvernante disparut dans la cuisine, puis elle disparut de la maison, car tout ça n'était pas juste, pas convenable. Et Mandy emménagea : elle devint la nouvelle gouvernante, on en avait discuté avec les parents et l'affaire s'était conclue. Elle recevrait même de l'argent. Mais Mandy était déjà dans son cinquième mois, son ventre était si gros qu'elle soufflait comme un bœuf en montant l'escalier, et Michael avait eu peur qu'il n'arrive quelque chose à l'enfant le jour où elle avait transporté les lourds tapis dehors devant la maison.
Michael rentrait de l'une de ses promenades quand il aperçut Mandy en train de battre les tapis devant le presbytère. Il lui dit alors qu'elle devait se ménager et rentra les tapis de ses propres mains dans la maison, bien qu'il en fut à peine capable : car il n'était pas très costaud. Tout doit être propre pour Noël, dit Mandy. Michael s'en réjouit et ça lui parut être bon signe. À part cela il n'avait pas trouvé beaucoup de foi chez la jeune femme, même si elle ne jurait que par la sainte mère de Dieu et était fermement convaincue que son enfant était un enfant Jésus, comme elle disait. Elle disait bien qu'elle était protestante, mais justement pas tant que ça. Michael avait eu des doutes. Il avait honte de ces doutes, mais ils étaient là et empoisonnaient son amour et sa foi.
Désormais c'était Michael qui s'occupait de la maison. Mandy, en revanche, lui faisait la cuisine et ils mangeaient ensemble dans le sombre salon sans beaucoup parler. Le soir, Michael travaillait tard. Il lisait la Bible et lorsqu'il entendait Mandy sortir de la salle de bains, il attendait cinq minutes, il n'arrivait plus du tout à travailler tellement il se réjouissait. Puis il frappait à la porte de sa chambre et elle lui criait, entrez, entrez. Elle était déjà dans son lit et avait la couverture remontée jusqu'au cou. Il s'asseyait à côté d'elle et posait sa main sur son front ou bien sur la couverture, là où son ventre se trouvait.
Un jour, il lui demanda de lui raconter ses rêves : il espérait bien sûr un signe. Mais Mandy ne rêvait pas. Elle avait un sommeil de plomb, disait-elle. Alors il lui demanda si c'était vrai qu'elle n'avait jamais eu de petit ami ou quelque chose de ce genre, si elle n'avait jamais trouvé du sang dans ses draps. Pas pendant les règles, dit-il, et ça lui fit tout bizarre de lui parler comme ça. Si elle est la nouvelle mère de Dieu, pensa-t-il, alors moi je suis quoi. Mandy ne lui répondit rien. Elle se mit à pleurer et lui demanda s'il ne la croyait pas. Il posa sa main sur la couverture et ses yeux s'embuèrent. Nous sommes appelés enfants de Dieu et nous le sommes, dit-il, et si le monde ne nous connaît pas, c'est qu'il ne L'a pas connu. Connu qui ? demanda Mandy.
Une fois, elle repoussa la couverture et était là, devant lui, dans sa fine chemise de nuit. La main de Michael s'était, comme à l'habitude, posée sur la couverture, il l'avait relevée, et maintenant elle restait là, en l'air, au-dessus du ventre de Mandy. Il bouge, dit Mandy, puis saisissant sa main avec ses deux mains, elle la tira vers son ventre, la pressa sur son ventre tout rond, Michael ne pouvait pas la soulever, et elle resta là, longtemps, lourde comme un péché.

Noël était passé. Mandy était allée chez ses parents pour le réveillon, mais le jour suivant, elle était de retour. Il n'y avait pas beaucoup de monde à l'église. Ça cancanait au village au sujet de Michael et de Mandy, des lettres avaient été envoyées à l'évêque et des lettres étaient revenues. Il y avait eu un coup de téléphone, un familier de l'évêque était arrivé un dimanche, il s'était assis avec Michael et ils avaient parlé. Ce jour-là, Mandy avait mangé dans la cuisine. Elle était dans tous ses états, mais quand le visiteur était reparti, Michael lui avait dit que tout allait bien : l'évêque savait que dans cette région, il y avait beaucoup de méchantes langues et que nombre de vieux communistes combattaient toujours l'église et semaient la zizanie.
Le temps passait, l'enfant profitait et le ventre de Mandy continuait toujours à grossir, même si, depuis longtemps déjà, Michael pensait qu'il était impossible qu'il devienne plus gros. Comme s'il n'avait plus appartenu à ce corps. Alors Michael posait sa main sur l'enfant en devenir et en éprouvait du bonheur.
L'effroyable arriva lorsque Michael partit à nouveau faire une promenade un après-midi. Il remarqua subitement qu'il avait oublié son livre à la maison. Il rebroussa chemin et, une demi-heure plus tard, il était déjà de retour au presbytère. Tout doucement il entra, tout doucement il monta l'escalier. Mandy dormait maintenant souvent aussi dans la journée, et si c'était le cas, il ne voulait pas la réveiller. Mais quand il entra dans sa propre chambre, il trouva Mandy nue au beau milieu : elle était debout devant le grand miroir qui était fixé sur la porte de l'armoire. Elle se regardait dans ce miroir, se tenait de profil devant, donc face à Michael qui pouvait tout voir. Mandy, qui l'avait entendu arriver, s'était tournée vers lui, et ils se regardaient, tels qu'ils étaient, sans faire le moindre geste.
Que fais-tu là dans ma chambre, demanda Michael, en espérant que Mandy se cache avec ses mains, mais elle ne le fit pas. Car ses mains pendaient sur le côté, comme les feuilles d'un arbre, et elles remuaient à peine. Elle dit que chez elle il n'y avait pas de miroir, et qu'elle avait voulu voir ce ventre qui lui était poussé. Michael s'approcha de Mandy pour ne plus avoir à la regarder. Puis ses mains frôlèrent les siennes et il ne pensa plus à rien, car il était avec Mandy et elle avec lui. Alors la main de Michael se posa là, et ce fut comme si elle venait tout juste de naître : la bête surgie de cette blessure.
Ensuite Michael s'endormit, et quand il se réveilla, il pensa, mon Dieu, qu'ai-je fait, tandis qu'allongé dans le lit tout recroquevillé, il cachait son péché, qui était grand, avec sa main. Mandy témoignait par son sang, il en avait la preuve et il s'étonna simplement que les éléments embrasés ne se dissolvent pas, que le ciel au-dessus de lui ne s'effondre ou ne s'ouvre : pour le tuer, pour le châtier d'un éclair ou quelque autre manifestation. Mais rien de cela n'arriva.

Le ciel ne s'ouvrit pas non plus quand Michael prit en hâte le chemin qui rejoignait la route de W. Il voulait se rendre à l'île dans le champ et marchait à grands pas en trébuchant sur les sillons gelés. Mandy dormait encore quand il avait quitté la maison, cette Mandy qu'il avait accueilli.
Il arriva à l'île et s'assit dans la neige. Il ne tenait tout simplement plus debout, tellement il était fatigué, triste, égaré. Il allait rester ici et n'en partirait plus. Ils le trouveraient bien, le fermier et cette femme quand la luxure les ramènerait ici au printemps.
La nuit tomba, il faisait froid. C'était le soir. Et Michael était toujours assis sur son île dans la neige. L'humidité traversait son manteau, il était transi et s'était calmé. N'aimons pas avec des mots, ni avec la langue. Mais avec des actes. C'était Dieu qui l'avait conduit vers Mandy et Mandy vers lui : pour qu'ils s'aiment. Car ce n'était plus une enfant, elle avait dix-huit ou dix-neuf ans. Et n'était-il pas écrit : personne ne le saura ? N'était-il pas écrit : le jour viendra comme un voleur ? Michael pensa alors : je ne peux pas le savoir. Et si c'était la volonté de Dieu qu'elle accueille Son enfant, c'était aussi la volonté de Dieu qu'elle l'ait accueilli lui : car n'était-il pas l'œuvre et la créature de Dieu.
À travers les arbres, Michael ne voyait que quelques étoiles isolées. Mais lorsqu'il sortit de son abri et s'avança dans le champ, il découvrit toutes les étoiles qu'il n'est possible de voir que lorsque la nuit est froide et, pour la première fois depuis qu'il était ici, il n'eut pas peur de ce ciel. Et il était heureux que le ciel fut si loin, et lui si petit sur ce labour infini. Que même Dieu dût y regarder à deux fois pour l'apercevoir.
Bientôt il fut à nouveau au village. Les chiens aboyèrent et Michael lança des pierres contre les grandes portes, il aboya lui-même en imitant les chiens, leurs glapissements ridicules et leurs hurlements, et il riait quand la colère et le zèle les mettaient hors d'eux : car il était lui-même hors de lui.
Il y avait de la lumière dans le presbytère et, à peine passée la porte, Michael sentit l'odeur du repas que Mandy avait préparé. Pendant qu'il retirait ses chaussures trempées et son lourd manteau, elle passa sa tête par la porte de la cuisine et le regarda avec anxiété. Il fait froid, lui dit-il, elle répondit que le repas était prêt. Michael s'approcha alors de Mandy et l'embrassa sur la bouche : comme cette bouche souriait ! Alors, pendant le souper, il réfléchirent à un prénom à donner à l'enfant, puis à un deuxième. Et pour se dire bonne nuit, ils se serrèrent la main et chacun alla dans sa chambre.

Comme, en janvier, il s'était mis à faire de plus en plus froid et que le vieux presbytère était devenu presque inchauffable, Mandy déménagea un soir de la chambre d'hôte dans la chambre plus chaude du maître de maison. Elle apporta sa couverture avec elle et, comme sans dire un mot il s'était poussé sur le côté, elle s'allongea près de Michael. Et cette nuit-là et toutes celles qui suivirent, ils dormirent dans le même lit et apprirent ainsi à mieux se connaître et s'aimer. Et Michael voyait tout et Mandy n'avait pas honte.
Mais était-ce un péché ? Qui donc s'en souciait. Et Mandy n'avait-elle pas attesté par son sang, que c'était un enfant de Dieu qui grandissait là, un enfant de la pureté. Le pur pouvait-il donc exister dans l'impur ?
Et bien que Michael n'ait plus cru que Sa parole puisse atteindre les gens et les communistes dans ce village, ce miracle qui s'était produit les avait tout de même atteints, et nul n'aurait pu dire comment : Voilà que ces gens venaient frapper à la porte. Ils venaient sans dire de grands mots apporter ce qu'ils avaient. La voisine apporta un gâteau. Elle dit qu'elle avait fait cuire des gâteaux, que deux étaient aussi vite faits qu'un seul. Et Mandy, est-ce qu'elle arrivait à se débrouiller toute seule ?
Un autre jour, Marco, le patron du restaurant, vint demander où les choses en étaient. Michael le fit entrer dans le salon, dit à Mandy de venir et alla faire du thé dans la cuisine. Ils étaient assis tous trois à la table et se taisaient, parce qu'ils ne savaient pas quoi se dire. Marco avait apporté une bouteille de cognac et il la posa devant lui. Il savait bien sûr que ce n'était pas vraiment ce qui convenait à un petit enfant mais peut-être qu'un jour, s'il avait une mauvaise toux. Puis il voulut qu'on lui explique, et pendant que Michael le faisait, Marco regardait Mandy et son ventre d'un air sceptique. Est-ce que c'était sûr, demanda-t-il, et Michael lui répondit que personne ne le savait, que personne ne pouvait le savoir. Parce que c'est quand même assez invraisemblable, dit Marco. Il avait repris le cognac dans sa main et il regardait la bouteille. Il sembla hésiter, puis il la posa sur la table et dit, trois étoiles, c'est le meilleur qu'on puisse trouver ici. Pas celui pour les clients. Et il était un peu embarrassé, alors il se leva en se grattant la tête. Pendant l'été, tu as fait encore de la moto avec moi, dit-il en rigolant, ça alors. Ils s'étaient baignés, toute la bande, dans le lac près de F. Qui aurait bien pu penser ça.
Quand Marco sortit, Madame Schmidt se trouvait dans le jardin, elle apportait ce qu'elle avait tricoté pour l'enfant. Elle était accompagnée par Ulla, l'infirmière de la maison de retraite, que Michael avait vraiment prise pour une communiste. Mais, elle aussi, apportait quelque chose, un jouet, et voulait que Mandy la touche. Ils vinrent ainsi, les uns après les autres. La table du salon était couverte de cadeaux, et dans l'armoire se trouvaient bien dix bouteilles d'eau-de-vie si ce n'est plus. Les enfants apportèrent des dessins de Mandy et de l'enfant et, parfois, Michael aussi était dessus et aussi un âne et un bœuf.
Bientôt vinrent aussi les gens de W. et des autres villages de la région, ils voulaient voir la future mère, lui demander conseil pour leurs petites affaires. Et Mandy les conseillait, les consolait, parfois elle posait uniquement sa main sur le bras ou sur la tête de ces gens sans rien dire. Elle était devenue si silencieuse, si grave que même Michael la découvrait sous un jour nouveau, la trouvait différente. Et faisait tout ce qu'il fallait faire. Au village d'ailleurs, bien des querelles s'étouffèrent pendant ces jours, les chiens même paraissaient maintenant moins acharnés quand Michael passait dans les rues, et dans de nombreuses maisons, on avait à nouveau suspendu aux portes et aux fenêtres les étoiles de paille et les couronnes : car tout le village était en joie comme si Noël était encore à venir. Tout le monde le savait, mais personne ne le disait tout haut.

Le docteur Klaus vint aussi, un jour, pour voir si tout allait bien. Mais quand il frappa à la porte, Michael ne lui ouvrit pas. Il se trouvait avec Mandy au premier étage, et ils regardèrent par la fenêtre en se taisant comme des enfants, jusqu'à ce qu'ils le voient repartir.
Le jour suivant, Michael se rendit chez le docteur à W. Celui-ci lui servit de l'eau-de-vie et lui demanda ce qu'il en était de la fameuse Mandy. Michael ne but pas son verre. Il dit seulement que tout allait bien et qu'il n'y avait pas besoin de docteur. Et tout ce qu'on raconte ? Celui qui est de la terre est de la terre et il parle comme étant de la terre, dit Michael. Quoi qu'il en soit, dit le docteur, l'enfant naîtra sur la terre et pas au ciel. Et si vous avez besoin de mon aide, appelez-moi et je viendrai. Alors ils se serrèrent la main sans dire un mot de plus. Cependant Michael retourna au village et alla voir Ulla l'infirmière à la maison de retraite. Car celle-ci avait elle-même donné naissance à quatre enfants, elle savait comment ça se passait. Et elle lui promit de venir aider le moment venu.
Février arriva, et le moment vint : l'accouchement commença. Michael était auprès de Mandy ainsi que Ulla, qu'il avait fait appeler. La chose s'étant ébruitée, les gens du village se rassemblèrent dehors dans la rue et attendirent en silence l'avènement. Il faisait déjà sombre quand cela advint, l'enfant naquit et Ulla l'infirmière s'approcha de la fenêtre et le souleva dans ses bras, afin que tous dehors puissent le voir. Seulement voilà : c'était une fille.
Michael s'assit près du lit de Mandy, prit sa main et regarda l'enfant. Il n'est pas beau, dit Mandy, mais c'était une question. Et Ulla demanda à celle qui était devenue mère : où comptait-elle aller maintenant avec l'enfant, puisqu'elle ne pouvait évidemment plus tenir le ménage du prêtre pour de l'argent. Alors Michael dit : celui à qui appartient l'épouse, c'est l'époux. Et il embrassa Mandy afin que l'infirmière puisse le voir, et qu'elle raconte plus tard à tout le monde que cette promesse avait été faite.
Parce que l'enfant ne pouvait plus désormais s'appeler Jésus, ils l'appelèrent Sandra. Et puisque les gens du village croyaient que cet enfant était né pour eux, ça pouvait tout aussi bien être une fille. Et tous étaient contents et se réjouissaient.
Le dimanche suivant, l'église était pleine comme elle ne l'avait plus été depuis longtemps. Mandy était assise avec l'enfant sur le banc de devant. On joua de l'orgue, et quand elle s'arrêta, Michael monta en chaire et parla ainsi : Si c'est l'enfant que toute la Terre attend depuis si longtemps, nous ne le savons pas et ne pouvons pas le savoir. Car vous savez bien vous-même que le jour du Seigneur viendra comme un voleur dans la nuit. Mais vous, frères et sœurs, vous n'êtes pas dans les ténèbres. Ceux qui dorment, dorment la nuit, et ceux qui s'enivrent, s'enivrent la nuit. Mais nous qui sommes du jour, soyons sobres.
Ce qui est né de la chair est chair, dit Michael, et ce qui est né de l'esprit est esprit. Mais nous, bien-aimés, nous voulons être appelés enfants de Dieu.