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Lobo Antunes António Livre de chroniques

"Livre de chroniques" de Antonio Lobo Antunes,
traduit du portugais par Carlos Batista.

António Lobo Antunes est né en 1942, à Lisbonne. Médecin de formation, ancien psychiatre, il est l'auteur d'une œuvre romanesque extrêmement dense, traduite dans de nombreuses langues, et est considéré comme l'une des figures majeures de la littérature européenne contemporaine. Ses chroniques, pour reprendre les mots de l'écrivain sud-africain J.M. Coetzee, « vibrent de la poésie du banal sous le voile de la plus discrète auto-dérision ». Explorant les méandres des souvenirs, elles dégagent une mélancolie apaisée qui n'est pas sans un certain rayonnement.


L'odeur des vagues à l'instant où l'air est plus froid que l'eau

C'est généralement à la troisième minute après le crépuscule que l'air de la plage devient plus froid que celui de l'eau. Ni à la deuxième ni à la quatrième : à la troisième et durant onze secondes, ce qui requiert discernement, attention et patience. Le mieux, c'est de s'adosser à un rocher, le menton dans la main, pour observer les mouettes, noter le changement de teinte de l'horizon et là, dès que survient la troisième minute, on enlève la main du menton pour que l'air s'y pose et le tour est joué : on saisit l'air de la plage, on le glisse dans sa poche et on l'emporte chez soi en prenant bien soin qu'il ne s'évapore. On doit l'utiliser aussitôt vu que le lendemain, à partir de dix heures, l'air se sera réchauffé. On le sort délicatement de sa poche et on le respire doucement. Presque toujours, alors, les pins frémissent et une envie de pleurer monte chez les femmes. Pas des larmes de tristesse, bien sûr : simplement parce qu'il y aura toujours au fond d'elles un coquillage sensible. J'ai connu un seul homme aux mains aussi imprégnés de nuages que les leurs : monsieur José, rude paysan de Trás-os-Montes, qui dans notre jardin faisait croître les fleurs sous ses doigts tendres, ses os veloutés comme du lait, agiles, précis. J'aurais dû avoir le bon sens de mourir avant lui : ses doigts m'auraient fermé les yeux pour toujours. Mais j'ai agi avec étourderie et monsieur José est à présent au cimetière, humble, buriné, rustique, fondu dans la terre. Son sourire édenté, sa bonté, un pauvre qui s'est donné aux autres corps et âme. Que pourrait dire maintenant sa langue pétrifiée ? Il est né à São Martinho de Anta, il m'appelait
- Jeune homme
et il était beaucoup plus noble de cœur que moi, il avait une délicatesse
j'allais dire aristocratique, oui aristocratique
qui me fera toujours défaut : je suis fait de chardons et j'ai laissé se racornir certains mots au fond de moi. Bien sûr, je continue d'écrire, de respirer, il m'arrive même, parfois, de verser une larme. Mais je me cache. Autrefois, je me verrouillais dans la salle de bains pour ne laisser voir à personne mon désarroi. Puis j'ouvrais la porte et ressortais en sifflotant. Quelquefois siffloter me demandait un gros effort. Je me forçais, et j'y arrivais.
- Comment vas-tu ?
J'interrompais mon sifflement :
- Très bien
mais le soir, à l'insu de tous, je sentais une timide rosée de larmes tomber avec la nuit. Ç'aurait pu être des merles ou des pigeons, quelque chose comme ça, je m'obstinais
- Ce sont des merles ou des pigeons, quelque chose comme ça
mais c'étaient des larmes. Les larmes peuvent aussi faire des nids dans les arbres ou sous les gouttières des toits. Et cependant, chaque regard m'ouvrait comme des doigts : pétale par pétale. Je vous en prie laissez-moi seul pour le moment. Attendez que les grillons s'enflamment. Monsieur José. Quand il ôtait son chapeau, sa tête restait marquée d'un pli. Quelle indignité de ma part d'avoir pu être heureux, de l'être parfois. J'ai passé le mois d'août dernier à écouter une fougère le long d'un mur, en songeant à toi. Puis elle s'est flétrie. Une fougère desséchée, presque empaillée, une rumeur fanée, continuelle. Je me suis remis à siffloter un peu.
Il fait presque nuit à présent. Je suis seul, peu à peu les bruits se transforment. Quel dommage qu'il n'y ait pas d'oliviers dans cette rue. J'en ai découvert un, dans un coin de l'hôpital Miguel Bombarda ; de temps en temps je m'arrête devant, pose ma main sur son tronc, l'olivier m'appelle
- Jeune homme
j'entends très nettement qu'il m'appelle
- Jeune homme
pas monsieur le docteur évidemment, docteur mon œil, je n'ai jamais été docteur pas même quand je l'étais vaguement, il m'appelle
- Jeune homme
et je ne sais que lui répondre. Monsieur José aurait su, lui. Du coup, je fais la sourde oreille, je m'attarde un moment dans les parages, par embarras, par délicatesse, puis je m'en vais. Un jour viendra où je resterai. Toi, que je ne connais pas encore, ou que je me figure ne pas connaître, aide-moi à rester. Je prends peu de place, je ne suis guère bruyant, jamais je ne crie, je ne dérange personne. Emmène-moi avec toi et aide-moi à rester. Ma tendresse est simple, mais pleine de nœuds. Comme tes ongles sont plus longs que les miens, défais-moi tout ça. Tes mains imprégnées de nuages, tes os veloutés comme le lait, agiles, précis. C'est bon de naître à l'instant où l'air est plus froid que l'eau. Je l'ai apporté dans ma poche pour toi. Je suis sûr que la maison de mon enfance existe encore quelque part et que monsieur José au loin
- Jeune homme
trois minutes après le crépuscule, pas deux ni quatre, y fabrique une fleur. S'il te plaît, raconte-moi une histoire où les personnages se marient à la fin.