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Comment Bernard Tout passe

"Tout passe" de Bernard Comment.

Bernard Comment est né à Porrentruy (Suisse) en 1960. Après des études de lettres à l'Université de Genève, et cinq ans passés à Florence, il vit à Paris depuis 1990. Scénariste de quatre films avec Alain Tanner et co-réalisateur d'un docu-fiction (Le pied dans la fourmilière), il a dirigé la fiction à France Culture de 1999 à 2004, avant de reprendre la collection Fiction & Cie aux éditions du Seuil.
Il est l'auteur de plusieurs romans (L'ombre de mémoire, Florence retours, Le colloque des bustes, Un poisson hors de l'eau) et de recueils de récits (Allées et venues, Même les oiseaux, Triptyque de l'ongle), parus pour la plupart aux éditions Christian Bourgois.


Corrections

Le ciel, d'abord plombé, s'était déchiré, le brouillard avait progressivement perdu de sa consistance, et vers la fin, la route d'accès était largement gagnée par le soleil, mais il avait peut-être oublié notre rendez-vous depuis le bref coup de téléphone de l'autre jour, ce serait juste pour un portrait, un entretien, sans circonstance précise, vous êtes tout de même un des grands noms de notre littérature, il avait demandé un délai de réflexion, puis sa gouvernante, Mattilda, qui est aussi sa secrétaire, m'avait rappelé, c'était d'accord, pour le mardi suivant, ne venez pas trop tard, il fatigue vite, neuf heures et demie c'est parfait.
Toutes sortes de rumeurs circulaient sur lui, de maladie, de rejet, d'isolement absolu, et tout à coup, pour la première fois depuis au moins dix ans, on le disait en train d'écrire, il avait repris une pleine activité, dans sa maison retirée au milieu des collines, presque la montagne à vrai dire, et j'avais tenté ma chance. Au journal, on m'a donné carte blanche. Ce serait un beau coup, m'a dit le directeur, nous n'avons pas tellement de grandes figures vivantes, il a eu une reconnaissance mondiale, même si on l'a un peu oublié depuis quelques années. J'ai protesté avec véhémence, tout le monde se souvenait de lui, et le nouveau livre allait être un énorme événement. Le directeur a secoué la tête, vous êtes comme ça au littéraire, à croire que vos valeurs sont universellement partagées, mais regardez ce qui intéresse les gens aujourd'hui, avant de parler d'événement. Quand même, il acceptait de payer le train en première classe et une voiture de location. Ce n'était pas si courant.
Je n'avais jamais revu le grand écrivain depuis la sortie de son dernier livre, il y a quinze ans de cela. Déjà à l'époque, certains critiques s'étaient interrogés pour savoir si c'était le dernier livre, après tout, à son âge, l'œuvre pouvait être considérée comme achevée, mieux valait peut-être s'épargner des publications inutiles, encore que les œuvres tardives ont leur charme, et leur vérité, quelque chose qui les protège de la velléité, de l'instinct de séduction. J'aurais voulu en savoir plus, prendre mes précautions, connaître les sujets à éviter, mais visiblement il avait coupé les ponts, ses amis ne l'avaient pas revu depuis des années et ignoraient tout de cette reprise d'activité. Dans le train parti à l'aube, le premier de la journée, j'avais relu mes notes, et le dossier qu'une assistante m'avait préparé, près d'une centaine de pages imprimées, des entretiens déjà anciens, des blogs, plus ou moins fiables. Une grosse liasse sur laquelle je n'avais pas tardé à m'endormir. De toute façon, je connaissais ses livres, chacun de ses livres, avec de longs passages appris par cœur, au lycée, mon amie de l'époque était une fanatique, la première fille avec qui j'aie eu une relation, comme on dit.
À mon arrivée, je l'avais surpris en plein travail, attablé dans la grande pièce vitrée, Mattilda se tenait un peu en retrait, avec une liasse de feuilles dans les mains, elle a toujours eu ce port altier et cette puissante chevelure noire qui ont donné cours à beaucoup d'insinuations. J'ai eu une hésitation. Il se dégageait quelque chose d'intimidant qui avait trait à ce qu'on pourrait appeler pompeusement l'inspiration, un sentiment d'effervescence, et j'ai failli rebrousser chemin, pour revenir plus tard, en fin de matinée, ou en début d'après-midi, je pourrais très bien prendre une chambre dans un hôtel de la petite ville située à une trentaine de kilomètres, après tout, la voiture de location me donnait une totale liberté, le billet de train pouvait se modifier, le directeur espérait un extrait du futur livre en bonnes feuilles, bien avant la publication, il ne mégoterait pas sur les notes de frais, mais Mattilda a pris les devants, elle poussait déjà la porte d'entrée et m'accueillait d'un grand sourire, monsieur m'attendait, il était heureux de ma visite, cinq minutes et il serait à moi, je pouvais m'installer dans la cuisine en attendant, il ne fallait pas rester dehors avec ce froid.
En entrant avec un éclat joyeux dans le regard, il m'a dit les visites ne sont pas fréquentes, quand on vit aussi retiré du monde, ça m'a fait plaisir que vous pensiez à moi, que vous acceptiez de vous déplacer jusqu'ici, on annonce de la neige pour ce soir, heureusement qu'on avait fixé un rendez-vous assez tôt dans la journée. Il m'a fait venir dans la grande pièce, des petits paquets de feuilles étaient posés méthodiquement sur le bureau, avec des trombones pour les relier, il y avait aussi une plume, une belle plume de qualité, un stylo rouge et un feutre de la même couleur, un crayon, et une édition originale de son premier roman, celui qui lui avait valu une reconnaissance mondiale, d'innombrables traductions, une adaptation pour le cinéma, j'ai pensé qu'il voulait y puiser certains principes d'écriture. Pour l'instant, sa principale préoccupation semblait être de savoir si je voulais du café, pas excellent, mais Mattilda a fait de bons biscuits, et à cette heure, ça me fera du bien, une petite pause sur la terrasse. Malgré le soleil, la température demeurait fraîche, mais il semblait tenir à l'idée d'être en plein air, il se levait très tôt, a-t-il pris soin de préciser, et se mettait au travail vers sept heures au plus tard, la journée était donc bien entamée. Quand Mattilda est arrivée avec la cafetière, j'ai souri à cette ancienne technique, au lieu des capsules d'aujourd'hui, le café était fadasse, avec des biscuits trop durs, j'en ai trempé un dans le liquide brunâtre pour l'amollir, ensuite j'ai abandonné, mon médecin me l'a rappelé récemment, je devrais mieux m'occuper de mes dents, tout comme je devrais me soucier de mon colon, de ma prostate, de mon sang, de mes urines, lui n'a pas connu cette culpabilité infligée à chacun, ce régime généralisé de la faute et de la peur, depuis quelques minutes il me parle des saisons, de l'inexorable évolution qui nous amène à toutes les apprécier avec l'âge, regardez l'automne, où les forces décroissent, mais la beauté des couleurs, des lumières... Quelques feuilles jaunies apparaissent déjà çà et là, dans les futaies qui dévalent la pente jusqu'à la rivière, en bas, derrière les arbres. Le pont est en travaux, une longue déviation à travers les vignes m'a fait craindre d'arriver en retard, de me perdre dans ces petites routes et chemins. Le ciel bleu a définitivement triomphé des dernières brumes matinales encore perceptibles en contrebas, nous sommes à près de huit cents mètres, insiste-t-il, l'air est bon, la vue large, le soleil plus solidement installé que dans la vallée, surtout à cette saison. Certains jours de plein été, par temps de tramontane, on devine la mer, tout là-bas, dans l'échancrure des collines, il montre la direction d'un geste vague. La plupart de ses romans se passent au bord de la mer, des hôtels le long des plages, hors saison, ou sur des îles. Lui qui est né à la montagne, loin de tout littoral. Une famille modeste, on n'allait pas en villégiature, encore moins à la mer, les succès lui ont permis de rattraper le temps perdu, cette saveur si particulière, presque amère, de la solitude marine dans les lieux abandonnés de l'après-saison.
Tout de même, au bout d'un quart d'heure je lui ai signifié que j'avais froid, nous sommes revenus dans la grande pièce et avons commencé de faire le tour de ses amis, le milieu littéraire, les livres qu'il avait écrits, je sentais arriver le moment où je pourrais lancer ma question, et dans la foulée ma proposition, tout est sorti d'un coup, où il en était de son nouveau roman, s'il accepterait de nous donner la primeur de cinq ou six feuillets, même s'il s'agissait encore de brouillons, ou d'une version non définitive, ce serait un formidable événement, nous en avions besoin, vous n'ignorez pas que les suppléments littéraires sont toujours un peu menacés, obtenir un coup comme celui-ci serait une assurance-vie, je me suis toujours détesté dans ces moments de flatterie, mais le jeu en valait la chandelle, pour une fois. Il a dévié la conversation, d'un air embarrassé, pour revenir à une amitié en particulier, que personne n'avait jamais bien comprise, une femme qui avait des idées opposées aux siennes, dans les années soixante ça comptait beaucoup, pourtant il admirait sa langue, sa manière subtile de jouer avec le non-dit, le sous-entendu, des personnages qui ressassent leur passé, peut-être pour mieux comprendre leur présent, et deviner un peu l'avenir, ou l'infléchir, c'est ce que j'ai toujours essayé de faire moi aussi, a-t-il glissé à voix basse. J'ai voulu insister, juste sur le nouveau roman, les bonnes feuilles on verrait après. Il m'a regardé, presque interloqué, a laissé passer une minute de silence, puis m'a annoncé d'un ton à la fois grave et désolé qu'il avait tout vendu. Absolument tout. À une université américaine. Oh, ils auraient préféré faire une acquisition ciblée sur deux ou trois manuscrits, mais il leur a dit que c'était tout ou rien, et ils ont tout pris. Y compris la bibliothèque. En viager. Il n'allait tout de même pas se dessaisir de ses livres. Les gens de la fondation ont été très agréables, très respectueux, ils voulaient arriver à leur fin, et y mettaient les moyens nécessaires. L'inventaire est fini, hormis quelques détails auxquels il travaillait encore. Et là il a ri, brièvement. Des détails fatigants, à vrai dire. Savez-vous que le feutre est apparu sur le marché en 1968 seulement ? L'invention d'un poil synthétique à même de remplacer le bec d'un stylo-plume. Vous me direz que cela n'aurait pas grande importance, qu'on n'y verrait que du feu, mais avec l'argent qu'ils dépensent dans cette affaire, ils vont confier les documents à des experts, et ceux-ci découvriront fatalement le pot aux roses. Il secouait la tête. C'est bête, j'ai voulu faire du zèle, ajouter des corrections en rouge, avec un feutre, et maintenant il faut tout reprendre de zéro, je n'en finirai jamais avec ce satané brouillon. Je m'étais dit qu'avec du rouge on distinguerait mieux les corrections, les repentirs, les ajouts, à vrai dire je n'ai jamais utilisé de couleur rouge de ma vie, ni feutre, ni stylo bille, ni plume, ni crayon, rien de cela, toujours la même vieille machine à écrire de ma jeunesse, mais ça les aurait déçus, ils doivent s'attendre à des manuscrits avec plein de ratures, avec des traits rageurs, ou des modifications finement tracées en plusieurs couleurs, c'était pas mal, en rouge... Bon, ce n'est pas grave, j'y consacre mes matinées. Vous comprenez, à leurs yeux, un manuscrit, c'est forcément un gros paquet de feuilles griffonnées, ou plusieurs paquets, les versions successives, avec biffures, béquets, collants ou autres ajouts, les placards d'imprimerie je leur ai tout de suite dit que c'était l'éditeur qui les gardait pour lui, dans ses archives, c'est la règle, et il ne s'en séparera pas facilement, pour autant qu'il les ait gardés, car les maisons d'édition ont changé de propriétaires, aujourd'hui ça fait partie de groupes, dont les archives ne sont pas le principal souci.
Je ne comprenais rien, mais je le laissais raconter. Il a tenu à préciser, au bout d'un moment, que toute cette histoire devait rester entre nous, « off » comme on dit aujourd'hui, je ne veux pas d'histoire, ces gens sont si bienveillants, ils en veulent simplement pour leur argent, une centaine de pages tapées impeccablement à la machine sans rature ni remords ne pouvait les satisfaire. Pourtant, j'ai toujours procédé ainsi. J'avais les phrases dans la tête, toutes les phrases, et ça sortait, à grands jets, sur la Remington. J'ai écrit ce roman l'été 1963, c'est celui auquel ils tiennent le plus, or il était impossible d'utiliser un feutre, à cette époque. Sa voix marquait une certaine irritation, toute cette affaire l'affectait, visiblement, et le temps passait, sans compter l'ennui d'avoir à se récrire une deuxième fois, près de deux cents feuillets à la main ! Et d'une main ferme qui ne trahisse pas son âge.
J'ai tenté une dernière offensive. Le nouveau roman, il ne l'avait pas vendu, celui-là. Il ne pouvait pas vendre à des archives un livre pas encore publié. C'est toujours mauvais d'insister, mais j'étais en mission, je ne pouvais pas partir ainsi. D'abord, il m'a regardé, incrédule. Puis il a secoué la tête, en plissant les yeux, par lassitude. Il faut que je me repose, à présent. Mattilda va vous raccompagner. Revenez quand vous voulez, mais juste pour le plaisir de bavarder, ou pour me parler de vous. Je vous lis toujours avec plaisir. Vous avez parfois des positions courageuses. J'aime le courage. C'est une denrée rare dans ce milieu. Vous savez, par les temps qui courent, un portrait de moi n'intéressera personne.
J'allais ajouter quelque chose, il m'a fait signe que non, c'était inutile, il voulait vraiment aller se reposer. À un âge avancé comme le sien, on fatigue vite. Ma visite lui avait fait plaisir.
Mattilda m'a raccompagné jusqu'à la voiture, sans rien sur les épaules pour se protéger du froid.
- Pourquoi s'occupe-il de ça, si c'est si pénible ?
- Les Américains ont fait cette proposition, très généreuse, il a pensé que l'absence de manuscrit les décevrait, il trouvait que c'était gentil de leur part de penser à lui.
- Mais il n'a pas besoin de cet argent, non ?
- En effet. Et il n'a pas de descendance, ça aussi je le lui ai dit. Mais il avait déjà donné son accord. Il m'a dit, vous savez, les Américains sont des gens très différents de nous, c'est exactement de cela qu'il est question dans mon roman, et ça n'a pas changé. J'ai lu l'autre jour dans un magazine qu'une nouvelle pratique mortuaire était en train de se répandre outre-Atlantique, on récolte les cendres du défunt incinéré, le carbone récupéré est ensuite chauffé à très haute température et ainsi transformé en graphite par la suite soumise à des traitements qui en font un diamant, de qualité médiocre, un quart ou un demi-carat à tout casser, mais un diamant quand même, que les veufs ou veuves ou parents ou amis peuvent porter à la boutonnière, ou en boucles d'oreilles, ou serti en bague, il paraît que ce sont des pierres légèrement ombrées de bleu. Voilà, les hommes sont des diamants bleus. Il a toujours aimé le bleu... Et pas du tout le rouge !
J'ai pris Mattilda dans mes bras, pour l'embrasser affectueusement, elle m'a dit il ne faut pas être déçu, vous n'êtes pas venu pour rien, vous lui avez fait tellement plaisir, avec cette visite. Il a besoin de se changer les idées. J'insiste souvent, qu'il devrait voir plus de monde, sortir un peu, mais ce n'est plus maintenant qu'on le changera. Il est impatient de finir ses brouillons. C'est un perfectionniste, vous le savez.