+ Histoire de l'argent - Pauls Alan
Actualités Presse Nouvelles
Pauls Alan Histoire de l'argent

"Histoire de l'argent" de Alan Pauls,
traduit de l'espagnol (Argentine) par Serge Mestre.

Il n'a pas encore quinze ans lorsqu'il voit son premier mort en personne. Il est un peu étonné que cet homme, ami intime de la famille du mari de sa mère, à présent coincé entre les murs trop étroits du cercueil, lui soit aussi antipathique que lorsqu'il était vivant. Il le voit en costume, il voit ce visage rajeuni par la toilette funèbre, maquillé, la peau légèrement jaunâtre, une sorte de brillant cireux mais impeccable, et ressent la même aversion rageuse qui l'assaille chaque fois qu'il lui a fallu le rencontrer. Cela n'a d'ailleurs jamais changé depuis ce jour où il fait sa connaissance, huit ans auparavant, un été à Mar del Plata, juste avant le déjeuner.
Il n'y a pas un souffle de vent, les cigales mettent au point une nouvelle offensive assourdissante. Fuyant la chaleur, la chaleur et l'ennui, il déambule à la dérive à travers cette grande bâtisse du début du XXe siècle où il ne parvient pas à s'approprier un lieu, malgré les sourires avec lesquels les propriétaires de la maison le reçoivent lorsqu'il y met les pieds pour la première fois, la pièce exclusive qu'on lui assigne au premier étage ou l'insistance avec laquelle sa mère lui assure que, même s'il est un nouveau venu, il a autant droit à la grande bâtisse, et à tout ce qui s'y trouve - y compris le garage avec les bicyclettes, les planches de surf, les planches de polystyrène, y compris également le jardin avec les tilleuls, la tonnelle, les hamacs en fer et ces jardinières plantées d'hortensias que le soleil flétrit et décolore jusqu'à ce que les pétales se transforment en papier -, que tous les autres, en comprenant par les autres la légion encore diffuse mais qui se multiplie inexplicablement et qu'il entend appeler, avec un trouble que toutes les années pendant lesquelles on utilise cette expression n'ont jamais dissipé, sa belle-famille, cette troupe de beaux-cousins, de belles-tantes, de belles-grand-mères qui ont brusquement poussé comme des verrues, souvent sans lui donner le temps d'assimiler des choses basiques, comme retenir leur nom, par exemple, et pouvoir ensuite l'associer au visage correspondant. Un calvaire qu'il se voit forcé de fuir car il ne colle pas : tous les pas qu'il exécute sont faux, chaque décision qu'il prend est une erreur. Vivre c'est se repentir.
À l'occasion d'une escale de son vagabondage, il atterrit au rez-de-chaussée et l'aperçoit, le surprend plutôt - le mort, bien entendu, de qui peut-il s'agir d'autre, sinon ? -, se glissant sur la pointe des pieds dans la salle à manger, dans une attitude suspecte. Il ne possède pas l'agilité inquiétante d'un voleur. S'il est bien une chose qu'il ne représente pas, roux comme il l'est, d'une préciosité presque féminine, avec sa peau toujours constellée de taches de rousseur, c'est bien une menace. Il a une façon ténue de bouger, la délicatesse d'un mime ou d'un danseur, et il exécute des sauts muets, aussi inoffensifs que la mission qui l'a conduit jusqu'à la salle à manger avant que la cloche n'annonce officiellement l'heure du déjeuner : passer devant tout le reste de la famille pour saccager l'une après l'autre, becqueter de ses doigts manucurés, méthodiques, les petites assiettes où l'on vient de servir les crostines qu'il avait décidé d'acheter lui-même ce matin, une marque au nom vaguement étranger dont, semble-t-il, il vante les mérites depuis une semaine sans qu'on en fasse cas.
Comme tout un chacun, il a espéré que la mort lave cette vieille appréhension. Au moins cela, si elle ne parvient pas à l'effacer. Et c'est ainsi qu'il s'approche du cercueil, la seule chose ou personne, outre la femme du mort - que par ailleurs il n'a pas vu depuis un bon moment -, qui l'attire dans cet appartement suffocant où sa mère l'a conduit sans dire un mot, à peine rentré de l'école. Il avance, le menton vissé sur sa poitrine, avec le même air grave et concentré qui ternit, avec une exceptionnelle unanimité, le visage des adultes et qu'il est capable de plagier à la perfection en moins de dix minutes, juste le temps d'y jeter un coup d'œil, encouragé d'ailleurs par l'austérité de son uniforme d'écolier, que sa mère l'a obligé à conserver, car c'est le seul vêtement de sa garde-robe à la hauteur de la situation. Mais lorsqu'il arrive au niveau du cercueil, avec l'espoir que voir le mort in vivo - ainsi qu'il a parfois plaisanté avec ses camarades d'école ayant la même inexpérience que lui en matière de veillée funèbre - puisse enfin reléguer son ancienne hostilité au sous-sol où se fanent ses intolérances d'enfant, les voix autour de lui s'entrecroisent en une confuse rumeur, le fond sonore s'éteint et, incrédule, il découvre que tout ce qu'il entend, qu'il entend à nouveau exactement pareil, conservé dans un état d'extrême pureté, c'est une seule et unique chose : le craquement intolérable des crostines à l'intérieur de la bouche du mort. Il s'agit rigoureusement de deux bruits : le craquement des crostines triturés par les dents, net et à la fois sourd, amorti par la discrétion d'une bouche éduquée pour s'ouvrir le moins possible tandis qu'elle mâche, et les craquements vifs, réguliers, les claquements infimes qui résonnent à l'instant de la trituration, lorsque les lèvres se délectent, prolongeant de quelques secondes le plaisir de les savourer. Mais non : ces bruits ne sont pas dans l'air ni dans sa tête. Ils ne sont pas une hallucination ni un souvenir. Ils sont là-dedans, résonnent à l'intérieur de la bouche du mort.
Combien de fois le croise-t-il à nouveau tout au long des années suivantes : dix, trente fois ? Et cependant rien ne persiste autant dans son souvenir que ces craquements répugnants. Il voit le mort presque tous les étés à Mar del Plata, dans les situations les plus variées : en maillot de bain, par exemple, la peau toute blanche, constellée de taches de grains de beauté, brûlée par le soleil, se dirigeant vers la mer, pieds écartés, en v, comme un canard, ou exhibant ses chemises saumon dans une décapotable italienne avec laquelle il a, paraît-il, tenté sa chance sur les circuits de course, ou jouant au golf et perdant sévèrement et se laissant déconcentrer - tout juste note-t-il avec un crayon de bois, sur son carnet de parcours, les sept grotesques coups que lui a demandé le par quatre qu'il vient de jouer - par les chatouilles, prétend-il, que lui fait une petite couture de son gant qui a fini par céder au niveau du poignet, se passant la pointe légèrement émoussée du tee entre les dents, commençant à avoir faim alors qu'il n'est pas encore dix heures du matin, ou évoquant des banalités qu'il commente à haute voix, parfois tout le temps de réussir un trou, comme s'il s'agissait d'un épisode d'un drame immonde, dans le seul but de déconcentrer à son tour l'adversaire et ainsi d'améliorer peut-être le lamentable score de son carnet de parcours. Il voit également le mort à Buenos Aires, dans sa propre maison, invité à l'anniversaire d'un proche, se comportant avec la suffisance un peu insolente de ces amis de la famille qui s'arrogent un rapport plus intime que les personnes ayant un réel lien de parenté, ou en train de signer des chèques dans une confiserie de la rue Florida, un de ces immenses salons, passés de mode, aux fauteuils capitonnés* , avec des serveurs d'un professionnalisme renfrogné, où le mari de sa mère, sous prétexte de le familiariser avec un modèle de vie adulte qui lui paraîtra cependant toujours étranger, a coutume de déjeuner pour conclure des accords commerciaux avec ses collègues. Il le voit également dans un domaine de la province de Buenos Aires, portant des pantalons blancs et chaussé de bottes d'équitation, un verre à la main contenant une boisson couleur cerise qu'il sirote à petites gorgées, l'aspirant presque, comme si elle était très chaude, tandis qu'un péon extrêmement maigre, coiffé d'un béret, s'est écarté sur le côté, attendant avec un certain embarras une chose qui ne vient pas.
Mais ce qui lui reste de lui pendant tout ce temps, ce n'est pas le ton aigu de sa voix, ni ses nerfs fragiles, toujours à fleur de peau, ni l'expression suffisante avec laquelle il saisit son verre de vin par le pied en le faisant tourner sur l'accoudoir du fauteuil. Ce ne sont pas ses lunettes de soleil, ni ses pull-overs de fil clair noués autour du cou, ni ses mocassins à boucle, ni cette espèce d'impatience crispée qui est le sceau de ses rapports avec autrui et avec le monde, deux choses ou plutôt deux catégories de choses qu'il accepte à contrecœur, comme si elles n'avaient d'autre raison d'être que de lui faire perdre du temps, spécialement en ce qui concerne les personnages subalternes qui pour une raison ou pour une autre croisent son chemin, les employés de maison, les caddies, les chauffeurs, les valets, avant tout la sélecte armée de domestiques qui arpente tous les jours et à toute heure la grande bâtisse de Mar del Plata à l'occasion du double service du déjeuner et du dîner, servant dans ces petites assiettes resplendissantes d'acier inoxydable les crostines qu'il a fini par imposer, après les avoir vantés tout un été - détrônant les habituels petits crackers -, qui allaient dorénavant accompagner tous les repas de la maison. Ce qui à partir de ce midi d'été à Mar del Plata, du moins pour lui, caractérise de façon immédiate le mort, telle une cicatrice, à ce point par enchantement que le mort n'a même plus besoin de l'émettre pour qu'il empoisonne ses oreilles, est le son qu'il produit avec sa bouche lorsqu'il mastique ces putain de crostines.
Il refuse de se pencher sur le cercueil de peur de découvrir une petite miette collée à la commissure des lèvres du mort. C'en serait trop. Il est là, à trois pas, pénétrant dans l'orbite des craquements mais pensant à tout ce qu'il donnerait pour se trouver ailleurs - dans un cinéma par exemple, en train de regarder un de ces films tchèques ou hongrois qu'on passe dans la salle du parti communiste où presque tout le monde refuse de l'accompagner, ou dans la pièce d'à côté, comme un clandestin, en train d'épier depuis une indécente cachette de quelle façon la veuve du mort cède à l'effet des calmants, s'installe sur le lit débordant de manteaux, étend ses longues jambes osseuses qu'il connaît parfaitement et retire ses chaussures à talon du bout des pieds -, et il sent ressurgir en lui la même appréhension qui l'assaille pendant les déjeuners à Mar del Plata, lorsque le mort, sans cesser de parler, chose qu'il fait toujours sur le mode du monologue, le seul qu'il connaisse, apparemment, introduit un crostín après l'autre dans sa bouche. Si au moins il se contentait de cela, de les mastiquer avec cette espèce de patience de rongeur épicurien qui transforme les craquements en bande sonore de son interminable discours. Mais non : il lui faut également savourer avec ses lèvres le banquet qu'il vient de s'offrir, les entrouvrant et les refermant avec une délectation de nouveau-né. Cette appréhension est à tel point aussi intense que l'autre qu'elle chasse du cadre et efface tout le reste, tout ce qui distingue cet instant précis des autres et étaie le monde en sourdine, quelque peu sous-marin, que constitue la société du deuil : les craquements du parquet sous ses pas d'intrus, les effluves douceâtres qu'exhalent les couronnes de fleurs, la pénombre pleine de sanglots et même la question qui, comme un secret de polichinelle, ne cesse de circuler depuis le petit matin lorsque l'équipe de plongeurs de la préfecture découvre le mort au fond de la rivière San Antonio : Où se trouve le fric ? Cependant, ce que la vieille appréhension efface en lui avant tout cela est l'atroce évidence que le dégustateur de crostines est mort, rigide et muet, et que la saveur de ces galettes qui en vie le rendent fou de plaisir lui est actuellement inaccessible, ainsi que tout ce qui fait partie de ce monde, et sans aller plus loin, ses deux enfants, l'aîné qu'on retient à la cuisine, berné par un verre de boisson chocolatée qu'il refuse de goûter, le plus jeune qui n'a que quelques mois et dort dans une autre pièce sous la surveillance d'une domestique, et sa veuve, avec ses yeux noirs, ses lèvres toujours légèrement fripées, sa peau laiteuse constellée de taches de rousseur.
À bien y réfléchir, ce qui lui revient sous le couvert de cette appréhension est tout un rituel de classe. L'heure du déjeuner est la tribune utilisée par le mort pour faire de la politique, ce qui dans son cas, obsédé comme il l'est par le seul drame injuste pour lequel il semble ressentir une certaine sensibilité - la lutte inégale de la vulgarité contre le bon goût -, se limite à dénoncer l'orange criard avec lequel on a eu l'idée de peindre les chaises en osier de l'établissement de bains, qui sont traditionnellement blanches, ou les Ramblas inondées d'une musique pour servantes, ou l'insolence plébéienne qui affecte le titre des pièces de théâtre qu'on joue pendant l'été. Moins par déférence que par désir de convaincre, le mort parle à tort et à travers en fixant ses interlocuteurs dans les yeux. Il passe naturellement de l'un à l'autre, obstiné à les rallier à une cause à laquelle ils pourraient peut-être souscrire, mais qu'ils finissent tôt ou tard par repousser, assommés par une emphase qu'ils ont du mal à partager. Et tandis qu'il parle, ses doigts s'animent, à tâtons mais sûrs d'eux, et tracent des parallèles sur la nappe puis s'immobilisent près de la petite assiette d'acier inoxydable, où ils attrapent la pointe du premier crostín dans la pile et le portent à la bouche. L'opération possède une élégance aérienne, comme calligraphique, à laquelle cependant le mort accède tout juste après de nombreux jours d'apprentissage. En plus d'être croquante, la pâte des crostines est exceptionnellement mince, et les pores à travers lesquels elle respire lui confèrent une vertigineuse fragilité. N'importe quoi pourrait la casser et, cassée, elle vaut moins que rien. Combien de fois, au début, lorsqu'il ne calibre pas encore très bien la consistance des crostines, le mort lui-même, qui loue leur miraculeuse délicatesse et vilipende la rusticité grossière des petits crackers, les casse en mille morceaux en ouvrant le papier de cellophane dans lequel ils sont enveloppés, ou les effrite en les portant à sa bouche, ou les fait exploser à l'instant même où il va les croquer, à tel point qu'une heure plus tard, lorsque le déjeuner prend fin et qu'il quitte la table, la proportion qu'il est parvenu à se mettre dans l'estomac est dérisoire par rapport aux déchets qui tapissent la nappe dans son secteur.
Parfois, en le voyant ainsi, en train de parler et de mâcher sans arrêt, il ne sait pas ce qui le retient, quelle force formidable l'empêche de réagir, de se mettre debout sur la chaise, de souiller avec ses chaussures toutes crottées le velours rouge qui la tapisse et, bondissant sur la table servie, piétinant les plats, les assiettes qui fument, la nappe en fil blanc sortant du pressing, de se lancer dans un saut périlleux sur le mort, pour l'obliger à se taire en lui mettant un couteau sous la gorge, de lui casser les dents et lui trancher la langue. Chaque fois, cependant, il demeure assis sur sa chaise, les bras ballants de chaque côté du corps, les yeux fixés sur l'assiette qu'il goûtera à peine, tandis que la voix du mort et le craquement des crostines continueront à tisser autour de lui leur jungle odieuse. Que pourrait-il faire d'autre, à son âge et sur ce territoire ennemi où même sa mère ne parvient pas encore à avoir elle-même vraiment pied - sa mère, qui est pourtant bien celle qui le conduit et le laisse là, en lui jurant, et lui jurant encore, qu'il n'a rien à craindre. Jeûner : c'est sa seule façon de contester. Jeûner et, deux heures plus tard, en pleine sieste, descendre tout affamé à la cuisine, voler dans une expédition commando une bonne provision de petits crackers et les boulotter avec des tranches de fromage frais tout seul dans sa chambre, persienne baissée, la table de chevet crachant son solitaire cône de lumière sur un magazine de bandes dessinées. Jeûner et attendre en silence, valise bouclée dans sa tête et cœur battant, que le 1er février arrive enfin pour que son père l'emmène en vacances loin d'ici, très loin, n'importe où.
Comme si c'était possible. Car il n'y a pas moyen de mettre un peu de distance, ni dans l'espace ni dans le temps. La preuve en est que, huit ans plus tard, alors que le dégustateur de crostines gît sur le dos, mains croisées sur la poitrine, et que lui a quatorze ans, toutes les hormones sur le pied de guerre et sans plus aucune obligation de s'asseoir à une table en territoire ennemi, la seule musique qui résonne à ses oreilles n'est pas celle des trompettes grandiloquentes de « Jérusalem », le thème qui inaugure le disque d'Emerson, Lake & Palmer qu'il passe des heures à écouter enfermé dans sa chambre, mais les vieux craquements des mâchoires du mort s'acharnant encore sur ces putain de vieux crostines. C'est de fait autour de ce son magnétique - qu'il pourrait reconnaître et détecter n'importe où, comme un épileptique sait repérer les particularités de l'atmosphère qui préfigure une crise - qu'il a progressivement acquis et organisé, tout au long des années, l'ensemble des choses qu'il connaît personnellement ou qu'il apprend grâce à d'autres personnes à propos du mort, des choses auxquelles il est possible qu'il prête à peine attention et qu'il réussisse à retenir car elles lui arrivent déjà associées, soudées une bonne fois pour toutes au bruit des craquements, et ces craquements, à leur tour, à la vague d'anxiété qui l'envahit toujours, puis au désir de se lever de sa chaise, de sauter sur la table et de planter un couteau dans la gorge du mort, etc. C'est ce son qui se présente à lui lorsque quelqu'un laisse tomber dans une conversation le nom du mort et qui éclipse tous les autres - y compris le chant des cigales, lorsqu'il se penche à la fenêtre de sa chambre dans la grande bâtisse de Mar del Plata et qu'il aperçoit le nez de la fameuse décapotable italienne en train de freiner devant le portail fermé -, c'est ce son qui s'impose toujours à lui lorsqu'il rentre de l'école et découvre disséminés dans la maison - en nombre suffisant pour le décider à prendre le chemin de sa chambre afin, il le sait, d'éviter de le croiser - les signes qui dénoncent sa présence : le blazer bleu avec son écusson brodé d'or suspendu au dossier d'une chaise, le paquet de cigarettes et le Dupont en argent massif posé dessus, l'attaché-case en cuir marron avec ses initiales marquées au fer rouge, style marquage de bétail, qu'il emporte toujours avec lui, et dont on dit qu'il l'a également en sa possession le matin même où il embarque dans l'hélicoptère pour se rendre à Villa Constitución, mais dont il ne reste pas la moindre trace lorsque les quatre plongeurs de la préfecture découvrent enfin l'appareil et les corps, dans le lit de la rivière San Antonio, après avoir dragué une bonne moitié du Delta. Volatilisé, parti en fumée, comme par ailleurs tout ce dont on suppose qu'il se trouvait à l'intérieur : des papiers, des documents, des agendas, des chéquiers et surtout le paquet d'argent qu'on lui a demandé de transférer ce matin-là à l'usine de Zárate, de l'argent sale, cela va sans dire, étant donné les fins plutôt troubles auxquelles il est destiné, et dont la présence dans l'attaché-case est confirmé à demi-mot par quelques employés de la puissante compagnie sidérurgique pour laquelle il travaille, touchée depuis trois semaines par un conflit syndical et à présent acculée par les cessations surprise de toute production, par l'élection à la majorité absolue d'une commission interne plus rouge que le sang qui va bientôt couler, par la menace d'occuper l'usine pour un temps indéterminé et la mort dans des circonstances plutôt obscures d'un des personnages clés du conflit, seul capable de tout résoudre ou de tout faire exploser.