+ En mer - Heijmans Toine
Actualités Presse Nouvelles
Heijmans Toine En mer

"En mer" de Toine Heijmans,
traduit du néerlandais par Danielle Losman.

1


Je n'avais pas vu les nuages. Ils ont dû se rassembler dans mon dos. Ils ont dû s'avancer sur ordre de Dieu sait quoi. Les voilà qui voguent en rangs serrés devant l'étrave. Des galets plats, gris ardoise dans le ciel. Un gigantesque mobile fait de nuages, comme il y en avait un autrefois, suspendu au-dessus de son berceau
Les nuages assombrissent le matin. Ils privent la mer de lumière. Pendant des heures la lune a éclairé les vagues et veillé sur le voilier comme une lampe de chevet. Mais maintenant la lumière est éteinte et je me retrouve seul.
Il faudrait que le matin se lève. Il faudrait plus de lumière.
Mais il fait de plus en plus sombre, comme si le bateau retournait s'enfoncer dans la nuit. Comme si j'avais le choix : reculer ou avancer. Retourner au début du voyage, ou continuer jusqu'à la fin. Mais je n'ai pas le choix. Je ne suis plus maître à bord.
Il faut que je regarde la carte. Il faut aussi que je boive quelque chose, mais je ne retrouve plus le thermos de thé. Et pourquoi la boussole ne répond-elle plus ? Pourquoi dois-je me concentrer sur des choses que je fais d'habitude sans réfléchir ?
On dirait que les nuages sont accrochés à du fil de pêche : des ovales flottants, énormes. Il va pleuvoir. C'est ce qu'ils disent. Et avec la pluie vient le vent, en violentes bourrasques. Tout ça est à la fois prévisible et imprévisible.
Il faut d'abord que j'amène les voiles, question de sécurité. Le vent va les déchirer. Ensuite, il faut que je me préoccupe de l'orage tapi dans les nuages. Je l'entends gronder, au loin. Bientôt les éclairs vont tomber, en longues torsades, à la recherche d'un endroit où frapper.
Dans les ports où j'ai mouillé, j'en ai entendu, des histoires de voiliers frappés par la foudre. Ils se fendent par le milieu. Prennent feu. La foudre touche le sommet du mât et une milliseconde plus tard la coque et tout, absolument tout à bord est détruit.
Toujours les mêmes histoires, répétées par d'autres marins. Je ne connais personne qui ait vraiment été frappé par la foudre. Pourquoi mon bateau intéresserait-il les éclairs ? Il est trop petit ; le mât ne fait pas quinze mètres au-dessus de l'eau. Une goutte dans la mer. Ça n'a aucun sens de frapper mon bateau. Mon bateau n'a aucune importance.
Je descends dans la cabine, à la recherche de mon téléphone portable. Il faut que je le planque dans le four, dont la cabine du voilier est équipée. Dans le port de Thyborøn, j'ai rencontré un pêcheur qui faisait pareil. La foudre n'a pas besoin de frapper pour tout détruire, disait ce pêcheur. La charge électrique d'une pluie d'orage suffit à abîmer les choses : Everything breaks down, you know. Seul le four est sûr. Le four est une cage de Faraday. Le seul endroit où rien qui vienne de l'extérieur ne pénètre.
Je devrais moi-même grimper dans ce four. Et disparaître ainsi pour tout ce qui m'entoure. Mais - impossible - je ne peux tout simplement pas. Je ne suis pas seul à bord. J'ai ma fille près de moi, et elle dort. Je dois veiller à ce qu'elle continue à dormir malgré l'orage. Jusqu'à ce que nous soyons rentrés à la maison. Alors, je l'aurai transportée en sécurité à travers la mer, du Danemark jusqu'à chez nous. Alors tout se sera passé comme j'ai tellement voulu que les choses se passent.
Je pose le téléphone dans le four. Je ne sais pas si c'est utile, mais ça m'aide en tout cas à réfléchir. Aussi longtemps que je pense encore à mettre le téléphone dans le four, je domine la situation.
À bord, il faut être routinier et ordonné, ça rassure. Les amarres dans le coffre aux ancres. Café à huit heures. Les bottes dans la cale. Transcrire régulièrement la position dans le journal de bord. Écouter les prévisions météo sur la VHF. Ranger le pavillon quand le soleil se couche. Mettre le téléphone dans le four lorsque l'orage menace.
On survit par routine. Lorsque tout va mal, mieux vaut savoir où tout se trouve. Sans routine, les pensées se bousculent. On pense à tout à la fois. Aux nuages, au four, au café, aux bottes, au pavillon. Au journal de bord, aux amarres. À ta fille qui dort dans la cale avant, la petite cale.
Si tu cesses de penser de façon claire, la mer t'emporte.

2


Thyborøn, c'était il y a vingt-quatre heures. À deux cent trente miles d'ici. Le long trajet de Thyborøn jusqu'ici n'a plus d'importance. L'important maintenant, c'est de tout garder en l'état.
Tout est encore intact. Le voilier a belle allure. Un pont bien rangé. Des voiles majestueuses. La cabine est basse, je peux tout juste m'y tenir debout. Par les petits hublots, je vois la mer, comme si j'en faisais partie. Comme si je nageais dedans.
La cabine est si petite que je peux m'y cramponner des mains et des pieds quand il fait gros temps. À bâbord, la cambuse ; une gazinière avec son four accroché de telle façon qu'il oscille d'avant en arrière au gré des vagues. Le four a le pied marin. De sorte qu'il est possible de cuisiner dans la tempête.
Dans la cabine flotte une odeur familière. J'y trouve tout les yeux fermés : les cartes marines à plat sur la table à cartes, la combinaison de survie à la patère. La combinaison de survie est une salopette rouge, ouatinée, étanche, qui doit me maintenir en vie une bonne heure si je tombe par-dessus bord. Elle était d'abord accrochée dans la petite cale. Je l'ai accrochée ailleurs parce que Maria le voulait. Elle rêvait à cause de cette combinaison. Elle rêvait que c'était un cadavre qui pendouillait à côté de son lit.
Les enfants ne distinguent pas le rêve de la réalité. Parfois ce serait bien que les adultes en fassent autant. En ce qui me concerne, la réalité peut être un rêve. Et vice versa.
Le premier soir de notre expédition en mer, Maria est soudain apparue à la porte de la cabine, un fantôme.
Elle a dit : « Je ne peux pas dormir. Tout siffle et grince. »
J'ai dit : « J'ai toujours le même problème, la première nuit en mer.
- Je peux rester près de toi ?
- Demain. Va d'abord dormir. C'est important de dormir, en mer.
- Mais alors tu dois d'abord enlever ce mort. Ce machin qui pend là, c'est sinistre.
- Je vais l'enlever. »
J'ai décroché la combinaison de survie et je l'ai pendue ailleurs. J'ai ramené Maria dans la petite cale ; je l'ai bordée sous les couvertures et j'ai chanté des chansons que je lui chantais quand elle était bébé. Elle s'est endormie.
Cette nuit-là, elle s'est réveillée encore une fois. La deuxième nuit, plus du tout.
Maria est une fille forte. Je ne l'ai pas souvent vue apeurée. En tout cas, elle ne connaît pas l'angoisse des adultes qui vous broie la tête. L'angoisse d'une enfant est différente. Elle est facile à balayer. Comme une lampe que l'on allume et éteint : on chante une petite chanson, on invente une histoire, l'enfant rit et s'endort.
La vraie peur, c'est pour plus tard.
Elle dort à présent, et je dois résister à ma propre angoisse. Il faut que je garde mon calme. Si moi-même je reste calme, Maria restera calme. Ça marche comme ça avec les enfants.
Je grimpe hors de la cabine, prends la barre, et regarde la mer et la nuit. Les nuages d'ardoise sont en train de fondre sur nous. Ce n'est pas beau à voir. On dirait des soldats qui se mettent d'eux-mêmes en position. Il y aura tempête tout à l'heure, j'en suis sûr à présent.
Il faut que je prépare son ciré, pour quand elle se réveillera et sortira de la petite cale. Il faut que je lui explique que le trajet final jusqu'à la maison sera un peu difficile. Un peu bousculé. Le voilier va prendre de la gîte, elle devra se tenir. Elle comprendra, c'est sûr. Elle demandera si elle risque d'avoir le mal de mer.
Il fait froid, dehors. Je regarde le ciel. Il faut que je prenne une décision. Continuer la navigation peut être dangereux. La tempête pourrait me faire échouer sur un de ces bancs de sable qui sont partout ici, invisibles, comme des baleines endormies. Je prends la carte marine et examine les hauts-fonds, les chenaux, les bancs, l'île qui n'est plus très loin. De nombreuses épaves sont signalées sur la carte.
Je veux rentrer à la maison.
Je ne peux pas faire attendre Hagar plus longtemps. Elle va s'inquiéter, et sa fille va lui manquer. Je lui manque peut-être aussi. Il y a longtemps que Hagar ne m'a pas autant manqué.
Je dois être fatigué, mais je ne le sens pas. Deux nuits sans sommeil m'ont prodigué une lucidité à laquelle je ne peux me fier. Je me sens trop bien. Je suis trop costaud. Tout marche trop bien. Je vois tout, mais je vois tout à travers une vitre de plexiglas rayé. Je ressens tout. Je pense à tout. À la maison je n'ai jamais été un champion de l'anticipation, ici je ne fais que ça. Téléphone mobile dans le four. Journal de bord prêt. Décisions prises. C'est jouer aux échecs en mer. Et avec Maria à bord, un grand sacrifice nous accompagne.
Cette nuit, j'ai entendu une voix d'enfant. Ce n'était pas sa voix. Je ne comprenais pas cette voix. Mais elle était bien là. J'ai cherché sur le pont et j'ai fouillé des yeux le sillage, mais il n'y avait aucun enfant en vue. Peut-être n'ai-je entendu que mes propres pensées.
Je pense trop. Il faut que je maintienne la routine, et que je prenne une décision. Attendre ici la tempête, ou rentrer vite à la maison.
Je prends une décision.
« Nous restons ici, me dis-je à voix haute. J'arrête le bateau et, s'il le faut, je jette l'ancre. Aux premières lueurs de l'aube, nous repartons. Il s'agit de ne pas faire d'erreur en fin de parcours. Tu as beau ne pas le sentir, tu es fatigué. Tu vois des choses qui n'existent pas, tu entends des voix d'enfant. Tu dois rester présent. Tu l'as promis. »
Les nuages sont désormais si bas que je ne vois plus le sommet du mât. La mer, en dessous, est immobile. Pas besoin de me cramponner, le voilier retient son souffle. L'eau semble de béton figé. Les nuages ont écrasé la mer, aspiré le vent. Les voiles pendent avachies à leurs ralingues. Je dois les amener et démarrer le moteur. Pour quand viendra la tempête, tout à l'heure. Mais il me faut un certain temps avant de parvenir à m'y mettre.
Je jette d'abord un coup d'œil vers les îles. Elles sont proches. Je les vois déjà : des petites collines dans l'eau. Sombres. Comme découpées dans du carton noir par un enfant et collées sur la nuit.
Tout est encore calme, mais le vent va bientôt se lever.
Oui, c'est le mieux : rester en mer et attendre que le vent arrive et puis reparte. Ici, mon bateau a de la place. Ici, il peut tanguer à volonté, sans s'échouer. Un voilier qui s'échoue est perdu. Des vagues écumantes le poussent de plus en plus haut sur la terre ferme, et lorsqu'il est suffisamment démoli, l'eau se retire, à la recherche d'un nouveau butin.
Je vois cinq phares. Chaque île a le sien. La lumière des phares tourne, imperturbable, avide dirait-on. Cinq feux follets désireux d'attirer mon bateau vers l'intérieur. Viens donc, disent-ils. Viens donc. Non, c'est ici que tu dois être. Ici, la vie est meilleure que là-bas.
Il y a des gardiens dans les phares. Je sais qu'ils me voient sur leurs radars, et avec leurs jumelles. Ils m'ont probablement déjà épinglé sur leurs écrans, un point avec le nom de mon bateau. Ismaël, voilier, code PB3356. Le gardien du phare a peut-être ajouté une remarque à l'attention de celui qui prendra tout à l'heure le service de nuit. Sur un de ces post-it jaunes. Au crayon, pour pouvoir le gommer.
Petit voilier toujours au-dessus de Stortemelk. À surveiller.
Noter tout ce qui s'écarte de la norme. Ça, les gardiens de phare l'ont bien appris.