+ Un monde avant - voyages intérieurs dans la peinture - Eveno Claude
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Eveno Claude Un monde avant - voyages intérieurs dans la peinture

"Un monde avant - voyages intérieurs dans la peinture" de Claude Eveno.

Des peintures. Des années à chercher des peintures sur la Toile, à les collectionner par milliers, par dizaines de milliers. Des années à rêver devant cet interminable défilé des images qui présente la peinture comme jamais aucun musée n'a pu le faire ni ne le fera jamais. Presque un musée planétaire, un musée de tout et pour tous, et surtout pour chacun selon sa culture ou ses obsessions. Ici culture occidentale et obsessions multiples : le regard, le corps, le désir, le paysage, la cruauté et la mort, c'est-à-dire trop, quasiment le monde et la comédie humaine, mais venus en pièces détachées selon des moments, des périodes où l'esprit pendant des mois ne pouvait voir que les courbes féminines dévoilées à l'envi par l'obsession des peintres eux-mêmes ou, les mois suivants, le seul miroitement des lumières sur les montagnes et les mers, et puis les visages, toujours les visages qui ramenaient constamment aux temps des images contemplées - une véritable explosion de présence du passé, des joies et des souffrances datées, démodées si l'on veut, lointaines en tout cas et propres à nourrir une mélancolie baladeuse endossant les époques comme des costumes de voyage pour être dans la peinture, à l'intérieur même des peintures, projeté dans la profondeur de la perspective au-delà du visible ou débordant les frontières du cadre pour inventer le reste d'une demeure, d'un pays, d'une assemblée d'hommes et de femmes aux goûts et aux pensées dont on ne sait que des bribes et qui pourtant nous appellent hors du présent, hors de la vie à vivre, dangereuses sirènes du passé auxquelles on n'aura pas su ni voulu résister.

Dans la peinture ! En réalité dans quelque chose qui n'en est pas, dans des images de peintures, encore plus irréelles que celles des cartes postales et des livres qui furent d'abord modestement collectionnés, avant la machinerie informatique et la Toile. Images qui ne réveillaient que rarement la mémoire des expériences vécues devant des peintures "en chair et en os", a-t-on envie de dire pour situer la distance qui sépare le monde virtuel de la réalité des œuvres, très rarement tant la simple déambulation muséale, même tout au long de la vie, se retrouve dérisoire face à la puissance de la nouvelle "reproductibilité technique". Un continent d'œuvres d'art devenues au mieux des icônes de l'Histoire et de la Culture occidentales, au pire de simples illustrations d'épisodes de la vie en société dans ce qui fut perçu d'emblée, pendant cette noyade dans les abysses du virtuel, comme un monde avant, sans que cet avant soit doté d'une borne finale précise. Oui, un monde avant car ce qui émergeait dans cette quête insensée et dominait le magma des figures, trop nombreuses pour rester continûment présentes à l'esprit, était un ensemble finalement cohérent et surtout connu auparavant dans une enfance et une jeunesse qui possédaient peu d'images mais qui les possédaient avec tout le monde, comme un patrimoine commun. Un ensemble d'images partagées, grâce à l'école et ses livres illustrés, grâce à la maigre collection des œuvres choisies par une "instruction publique", une "éducation nationale", une collection républicaine à la fois culturelle et politique - une "communauté d'images", comme l'a écrit un jour Jean-Christophe Bailly pour dire qu'il ne pouvait pas y avoir de communauté d'humains sans une telle communauté, ici celle des images qui surnageaient toujours quelle que soit la direction prise pour naviguer au milieu de l'océan de peintures qui s'étalait sur l'écran de l'ordinateur. Quelle pourrait bien être aujourd'hui la communauté d'images qui différencierait un Français d'un Anglais, d'un Islandais ou d'un Ouzbek ? Sans doute, et s'il est possible encore d'envisager son existence, une communauté considérablement élargie où les figures venues de la peinture auraient une place minoritaire, concurrencées par le flux ininterrompu des images de la Toile, une multitude inqualifiable autant qu'insaisissable, tant sa diversité est sans limite. Et même cette place minoritaire serait elle aussi pleine à craquer, remplie de souvenirs des produits de l'industrie culturelle qui régit maintenant la vie des musées et impose par une publicité massive une consommation immodérée des œuvres, proprement indigeste. Et donc une communauté de l'indistinction peut-être, qui ferait de "l'être avec" les gens, les animaux et les choses, une simple bande passante du flux des images devenues monde à la place du monde. Ou bien, tout au contraire, une communauté d'images raréfiées, par élagage forcené, par freinage permanent, par élection au titre d'une capacité à produire du sens commun ; des figures formant ensemble un acte de résistance face à la dilution de l'ancienne communauté qui ne fait plus que flotter encore avant de sombrer dans les esprits vieillissants, mais qui passe parfois sur la Toile, de manière si inattendue, si joyeuse, quand un drôle de blog rassemble de quoi être à nouveau de l'un avec de l'autre et lance un essai de petite communauté d'images, une esquisse pour "être avec", ce destin qui est le nôtre selon le philosophe Jean-Luc Nancy. Et c'est bien de cela qu'il s'agit ici, avec ce qu'on a gardé d'un très long voyage, une lourde cargaison à première vue, mais bien petite pourtant par rapport à ce qui circule et même par rapport à ce qui fut regardé. Rien que des images de peintures dont le choix dépendit, dès le début, d'une complexité issue de l'intrication des caractères particuliers de la source informatique et de l'idiosyncrasie du navigant lui-même.

Les peintures brillent sur l'écran. La matité de la matière, toujours sensible même sous les couches de vernis traditionnelles, n'existe plus, on est face à une lumière qui semble passer à travers les couleurs des tableaux, une sorte de rétroprojection d'images comme on en avait vu depuis longtemps sur les plateaux de théâtre, bien avant l'ordinateur, quand un Svoboda, par exemple, fabriquait avec ce moyen d'extraordinaires décors impalpables, trouvant là paradoxalement un accroissement de la dimension féérique du théâtre avec celui d'un réalisme documentaire parce que manipulant des documents photographiques de la réalité - des images fonctionnant à plein régime décoratif par leur dimension de ponction iconique du réel. Sur l'écran, tout tend à glisser dans cette dimension, toute peinture devient icône de son référent. On a beau être fasciné par les données essentielles de la peinture, l'équilibre d'une composition, l'agencement des couleurs, l'harmonie du dessin, l'attention se porte peu à peu vers le sujet et s'y enferme peu à peu, la fascination n'est bientôt plus que celle de l'iconographe brassant les images pour leur seul usage illustratif. Cela fait parfois se précipiter hors de chez soi, angoissé par cet illustratif de masse, pressé d'être dans la compagnie d'une œuvre, n'importe laquelle, mais avant tout abstraite, un Rothko s'il en est un de visible, une échappée hors de l'espace des figures, un apaisement dans la paix de la peinture libérée du référent, du devoir d'imitation - un silence dans le bruit du monde et le bruissement des images. Mais on y est toujours revenu, à cet espace des figures, à leur chaine ininterrompue qu'offrait le classement chronologique que l'on avait fini par établir patiemment malgré les incertitudes de la datation chez les historiens de l'art, malgré le foutoir d'informations mal vérifiées ou nettement fantaisistes de la Toile, une chronologie approximative et pourtant suffisante pour montrer en la suivant une sorte d'autoportrait du monde et de sa représentation, l'autoportrait d'une physionomie infiniment mobile, presque vivante aux yeux de qui l'examine sur un peu plus de cinq siècles d'histoire.

Cinq siècles, parce qu'on avait cru banalement voir naître la peinture au Quattrocento et parce qu'on s'était tant délecté des aventures du siècle auquel on a appartenu qu'il semblait inutile d'y revenir, sûr qu'une épopée avait succédé à une autre et que le "monde avant" qui nous attirait si fort avait non seulement peu à peu disparu en même temps que se diluait sa représentation, mais que le monde "moderne" et l'art moderne avaient peut-être disparu eux aussi, sans qu'il soit possible d'en percevoir l'épique autrement qu'en témoin, la mémoire chargée de souvenirs trop vivaces et d'une nostalgie aveuglante. Il y avait pourtant des racines à ce corpus finalement assez ordinaire malgré sa saisie subjective, assez proche des découpages du temps par les grands musées, des racines très lointaines dans l'histoire mais qui avaient appartenu à cette communauté d'images d'un enfant de la quatrième République pétri de l'histoire des trois précédentes et du très grand passé tout autant, pour ajouter au sentiment d'appartenance à une nation celui d'être au cœur d'une civilisation aux origines si anciennes qu'on devait la croire éternelle. Des racines en chapelet de noms, de dieux, de rois et surtout de villes, Babylone et Ninive, Memphis et Thèbes, Athènes et Sparte, Rome surtout qui rassemblait tous ces noms et ce qu'ils charriaient avec eux dans un même paquet mémoriel, comme une sorte de clef de porte d'entrée d'une architecture de la mémoire à frontons et colonnes et dont certains murs présentaient des fresques égyptiennes échappées des tombeaux, d'autres venues des ruines de Pompéi, et dans quelque recoin des mosaïques chrétiennes qui venaient nouer Antiquité et Moyen Âge, César et Clovis, dans le bazar hétéroclite des restes d'une visite scolaire et pourtant enchantée du passé primordial. La visite avait été très efficace, malgré l'état final de son souvenir, pour faire de chacun un héritier direct, héritier de tout pour que tout nourrisse "l'identité nationale", selon la même méthode que celle d'Alexandre Lenoir, en 1795, inventant le musée des Monuments français en récupérant l'art des siècles passés pour le dissocier de l'aristocratie commanditaire et l'associer à l'hypothétique génie d'un peuple, afin de le faire exister depuis toujours, ce peuple qui n'existait pas avant qu'une population de sujets d'un royaume ne devienne une population de citoyens d'une nation.

Le récit de Lenoir, une "écriture" d'espace attribuant les siècles à des salles d'exposition, n'aura pris consistance qu'avec celui de Michelet qui visita enfant le musée, y trouvant, comme il le raconte, « l'étincelle historique, l'intérêt des grands souvenirs et le vague désir de remonter les âges » - avec Victor Hugo également, faisant passer sa passion de l'Histoire par le roman ou le poème ; les trois hommes formant des figures tutélaires autrement plus respectables que Jules Ferry, idéologue avant tout. Et de fait, un récit d'art peut-il vraiment exister ? Oui, bien sûr ! Il pourrait même en exister une infinité, autant qu'on en offrirait la possibilité à des commissaires d'exposition, comme on les appelle de manière bizarre - "Bonjour Mr le commissaire ! Enchanté, Mme la commissaire !", c'est un peu ridicule, tout ça -, autant qu'on en prendrait la liberté en se contentant de reproductions, matérielles si on fabriquait des copies à destination de faux musées pour collections impossibles, ou virtuelles si on les réunissait à destination de la Toile, drôle de musée aux réserves inépuisables et aux surfaces d'exposition sans limites. Mais chacune de ces deux voies développe un récit de nature différente, où le corps est sollicité de façon opposée, la première autorisant une mobilisation du corps réel devant des objets à la taille des originaux, en des lieux à échelle humaine, et donc permettant une expérience encore proche de l'expérience muséale traditionnelle, la deuxième ne sollicitant qu'un corps projeté imaginairement dans l'univers des peintures, une sorte de corps astral vagabond, libéré du réel des œuvres comme de celui des corps physiques, libéré de toute dimension d'un côté comme de l'autre et donc une expérience plus proche de celle de la lecture et des rêveries qui l'accompagnent, où l'on vit dans le texte avec les personnages. Exploration d'une scène, de multiples scènes ou d'une scénographie, voilà ce qui oppose avant tout l'ordinateur et le musée, sans qu'on ait à y voir une hiérarchie, mais plutôt une chance de réinvention et d'élargissement de la fabrique d'une « communauté d'images ».