+ Fiançailles - Hooper Chloe
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Hooper Chloe Fianšailles

"Fiançailles" de Chloe Hooper,
traduit de l'anglais (Australie) par Florence Cabaret.

1
Tout a commencé par une lettre qu'il avait adressée en avril à l'agence immobilière de mon oncle. Mon nom était écrit en lettres élégantes sur une épaisse enveloppe beige. Il avait toujours une manière un peu formelle de s'adresser à moi, comme si cet homme n'avait pas conscience de ses propres intentions. Il affectionnait particulièrement les attentions courtoises alors qu'elles me mettaient mal à l'aise. De fait, cette politesse n'était-elle pas une armure destinée à le protéger dans le combat qu'il m'engageait à livrer ? J'étais juste à côté du déchiqueteur à papier quand j'ai lu sa lettre.
Chère Liese (ou qui que vous soyez),
Avant que vous ne quittiez l'Australie pour d'autres contrées, je me demandais si vous ne pourriez pas enrichir votre séjour d'une découverte de la vie rurale ? Tout visiteur de ce pays devrait faire l'expérience du bush. Warrowill, la propriété où je possède un élevage de moutons et de vaches, se trouve dans l'État de Victoria (la troisième plus grande plaine volcanique du monde), à proximité d'une vaste zone de bush restée intacte, et l'on peut y observer une grande variété de plantes et d'animaux sauvages.
Je vous propose de m'y rejoindre à l'occasion du long week-end de juin (du 11 au 14) et, pour ces trois jours, je vous verserai la somme de xxxx dollars.
Vous me retrouverez le vendredi après-midi et vous recevrez la moitié de cette somme en liquide. Le reste sera versé sur votre compte en banque dans l'après-midi du lundi, à l'issue de votre séjour.
Je vous prie de considérer cette offre avec bienveillance et de me faire savoir dès qu'il vous sera possible si les conditions susmentionnées vous conviennent.
Avec mes sentiments les plus distingués,
Alexander Colquhoun
Le montant de son offre était ridicule mais pouvait suffire à me faire repousser mon départ de deux mois. Ce fut donc un soulagement quand, à l'heure dite, Alexander, vêtu d'un blazer et d'une chemise où l'on voyait encore les plis d'apprêt, vint me chercher à l'angle de la rue de l'agence. Il sortit de sa Mercedes un peu démodée sans que ses yeux croisent les miens. Il prit ma petite valise, ouvrit la portière côté passager puis la referma derrière moi en inclinant la tête de manière respectueuse. Il était nerveux. J'étais brusque, craignant de voir le week-end tourner à la farce dès les premiers instants. L'horloge du tableau de bord indiquait 3:04.
Il me tendit une enveloppe.
« Vous voulez compter ce qu'il y a dedans ? »
À l'intérieur, je savais qu'il y avait ces billets aux couleurs éclatantes comme on en voit dans les boîtes de jeux de société.
« Non, je suis certaine que le compte y est.
- Peut-être que maintenant vous savez évaluer ça au poids ?
- Oui. »
Je le regardai en souriant. J'éprouvais toujours la même surprise quand je voyais son visage. Il avait ce genre de physionomie qui me semblait typiquement australienne : imperturbable, un peu ailleurs, la peau tannée par le soleil. Si l'on observait chacun de ses traits séparément, comme j'avais déjà eu l'occasion de le faire pendant de longs moments, on en voyait aussi les accidents : un nez un peu trop gros, des lèvres épaisses et molles, un œil bleu légèrement plus petit que l'autre. Mais l'ensemble formait un tout séduisant, sans doute plus qu'il n'en avait conscience. Je me disais qu'il devait avoir à peu près quarante-cinq ans, avec ses cheveux bouclés dorés qui viraient au gris. Je devais faire un véritable effort pour me convaincre que quelqu'un d'aussi grand et mince que lui pouvait être à ce point attiré par les plaisirs de la chair. Mon corps, sanglé contre le cuir beige du siège par la ceinture de sécurité, s'accordait parfaitement aux angles aigus de son corps, surtout au niveau des hanches et des seins. C'était un corps qui ne dissimulait rien de ses atours.
« Merci encore d'avoir accepté de venir.
- Mais, de rien.
- J'espère que vous passerez un agréable moment et que... et que vous n'aurez pas l'impression de n'être là que pour le travail.
- C'est très gentil de votre part.
- J'ai prévu deux, trois petites choses. »
J'attendais.
« Des choses que nous pourrions faire, vous et moi ?
- C'est ça. »
Il se racla la gorge.
« Des choses que vous allez aimer, je pense. »
Nous avons pris une autoroute qui traversait des zones industrielles entrecoupées d'immenses terrains vagues envahis de mauvaises herbes. On roulait en direction du soleil couchant. Pendant tout le trajet, Alexander garda les mains crispées sur le volant. Je l'entendais respirer calmement, s'obligeant à expirer profondément. Il était assis suffisamment près de moi pour que je perçoive l'odeur de cèdre de son savon ; je connaissais le goût de sa peau et je savais à quels endroits l'air des grands espaces lui donnait une saveur plus musquée.
Combien de fois sent-on que le désir qui nous envahit vient masquer le fait que l'on n'ait rien à dire ? Je reconnaissais cette chaleur familière qui s'insinuait sous ma peau. Nos vêtements me semblaient un peu ridicules, comme s'ils attiraient l'attention sur les moments où nous n'en portions pas. Mis à part ces trois heures de voiture, nous n'avions jamais passé autant de temps ensemble et ni l'un ni l'autre n'avions guère l'habitude de parler ou, tout au moins, d'avoir des discussions régulières. Nous nous étions peut-être vus vingt fois en tout et pour tout et, au début, on ne se disait quasiment rien. Nous pouvions passer plusieurs heures ensemble, à peine interrompues par une requête ou, s'il était d'une tout autre humeur, par un ordre. Quand nous avons commencé à mieux nous connaître, nous nous sommes mis à inventer des scénarios, mais nos échanges se limitaient à l'élaboration de ces fantasmes. Au moment de nous rhabiller, je ne posais pas tellement de questions, et quand lui en posait, je n'y voyais que des banalités pour meubler le silence. Chacun s'efforçait d'oublier ce que nous avions hâtivement aperçu chez l'autre. Cet homme était timide et j'avais l'intuition qu'il évoluait suivant un code de conduite imperceptible mais palpable, que j'essayais de déchiffrer et d'adopter.
Je voyais défiler des paysages de campagne : une église, un pub, un monument aux morts. Puis des terres agricoles découpées suivant des angles étranges. Les barrières des enclos se tenaient de travers. Les moutons s'accrochaient à de l'herbe qui poussait en biais (comme si tout était instable et de guingois). On aurait dit une version vérolée de ma région natale : le parc national des Broads, ses plaines anciennes et marécageuses, tout le territoire détrempé et monochrome du Norfolk. Et soudain c'était aussi plat que par chez moi. On aurait pu imaginer qu'un bulldozer géant ou qu'une coulée de lave étaient passés par là autrefois, il y a longtemps, éliminant les moindres creux et bosses. Enfin, le ciel avait pris le relais, rognant sur les collines et ne laissant aucune place pour quoi que ce soit d'autre. La dernière heure, nous ne vîmes pratiquement aucune voiture.
« C'est ce que vous appelez le bush ? »
C'était plus nuancé que je ne l'avais imaginé.
« Patience », me dit-il.
Je fermai les yeux.
Ma décision de quitter l'Australie avait été soudaine et, dans ma tête tout du moins, une partie de moi était déjà loin. Je m'étais procuré une nouvelle valise plus grande, tout ce que j'avais accumulé de volumineux avait été envoyé par bateau et j'avais commencé à acheter de petits cadeaux pour mes collègues de bureau. J'utiliserais une partie de l'argent de l'enveloppe pour mon billet d'avion. Je prévoyais de transiter par Shanghai et, profitant du trajet, j'essayai de calculer combien de temps je pourrais me permettre de rester là-bas.
Alexander fredonnait distraitement un air au rythme mécanique et tendu. De l'autre côté de la vitre, le ciel et la terre avaient toujours cette même couleur fauve et la route s'étirait en une longue bande étroite. Au beau milieu de ce vide, j'aperçus une pancarte qui indiquait « Soyons vigilants pour nos quartiers » - une blague, en quelque sorte. Il n'y avait pas une maison en vue, mis à part celles qui avaient été abandonnées.
Au moment où je commençai à en repérer une, d'autres se mirent à surgir et, toutes les deux ou trois minutes, je découvrais une maison au bardage gondolé, à deux doigts de s'effondrer, ou une rangée d'arbres soigneusement plantés autour d'un tas de gravats, telle une grille autour d'une tombe.
« Qu'est-ce qui s'est passé ici ?
- Oh ! » Alexander paraissait surpris que je lui pose la question. « Les vieilles constructions en pierre étaient probablement des cabanes de bergers ; les autres appartenaient à des soldats qui avaient décidé de s'installer ici. Après la Première Guerre, les grosses exploitations qui faisaient de l'élevage de moutons ont été démantelées pour donner des terres à ceux qui avaient combattu. Un idéaliste avait dû imaginer qu'il pouvait créer une classe de petits propriétaires... »
J'écoutais à peine ce qu'il disait.
Des ruines de cinquante ans avaient un air bien plus lugubre que des ruines très anciennes. Mon cœur se serrait de voir les arbres fruitiers qu'on avait pu planter là autrefois, mais Alexander n'y voyait qu'une source de désagréments.
« Ma famille a dû céder une partie de ses terres - des hectares et des hectares. On a connu plusieurs vagues d'arrivée de petits fermiers. Ils sont repartis, ils n'avaient aucune chance. Mais nous sommes toujours là.
- Depuis combien de temps est-ce que votre famille vit ici ?
- Cent soixante ans. J'imagine que c'est peu au regard de là où vous venez.
- C'est déjà pas mal. Et on ne peut pas dire que la région ne soit pas belle. »
Nous venions tout juste de franchir un premier col, qui nous révéla les montagnes environnantes. C'était comme si l'on avait déroulé un décor, mais peut-être pas le bon. Des rochers escarpés surgissaient de la prairie, formaient une masse d'un violet profond sur le ciel qui s'assombrissait. L'inclinaison de la lumière du soleil estompait les détails des parois rocheuses et la découpe des sommets me faisait penser à un graphique annonçant une catastrophe économique.
« Regardez, les Grampians ! indiqua Alexander.
- Je croyais qu'elles étaient en Écosse : quelqu'un les a déplacées ? »
Il eut un petit sourire pincé.
« Les aborigènes les appellent Gariwerd.
- Ce sont des volcans ?
- Certains d'entre eux, oui.
- À quand remonte la dernière éruption ?
- Quatre cents ans. Les autres montagnes sont faites de plaques de grés et de failles qui ont bougé avec le temps. »
Je m'attendais à ce qu'il en dise plus, à ce qu'il joue au guide touristique, mais il devait être fatigué par la conduite. Les ombres s'allongeaient sur la route et son visage avait changé avec la lumière, sans que son expression soit plus douce pour autant. Il regardait droit devant lui, ses mains endurcies par les travaux d'extérieur tenant fermement le volant. Chaque doigt portait des traces de blessures et, autour des ongles, la peau était devenue rose vif à force d'être brossée avec vigueur, mais ses manchettes de chemise étaient parfaitement blanches et amidonnées.
« Il y a trois cents millions d'années, c'était une mer intérieure ici, dit-il en plissant les yeux comme pour mieux la voir. Des couches de sable, de boue et de vase ont commencé à se former et, plus tard, les mouvements de la terre les ont soulevées et pliées. »
Détachant une main du volant, il fit un geste comme pour imiter le mouvement d'une vague.
Je posai ma main sur sa cuisse.
Il sourit à nouveau doucement et je me fis soudain la réflexion que j'étais vraiment contente d'être là. J'étais contente parce que, bientôt, je serais partie et que cette excursion à travers un paysage immémorial était déjà nimbée d'une aura sentimentale. Si bien qu'au moment où des nuées d'oiseaux roses décollèrent le long de la route, j'eus la sensation d'un fantastique exotisme. Puis un kangourou, de la même couleur sombre que les enclos environnants, déboucha de nulle part sur le bitume, sauta sans effort par-dessus une barrière. Une partie de moi se sentit tout aussi légère.
« Vous avez vu ?
- Bien sûr.
- Un kangourou, c'est merveilleux.
- Un animal merveilleusement nuisible, oui. Mais je suis content que ça vous ait plu. »
Un panneau indiquait que le Parc national des Grampians n'était plus qu'à quelques kilomètres, mais nous avons pris un chemin de terre plein de trous et de gravier rouge qui claquait sur la carrosserie. L'endroit avait été défriché pour en faire des pâtures. Je distinguais les souches grises des arbres abattus tandis que ceux qui restaient debout donnaient l'impression de monter la garde. Si je détournais les yeux et que je les regardais à nouveau, il me semblait qu'ils se déplaçaient sur l'horizon.
« Qu'est-ce que c'est, là-haut ? »
Décidée à me montrer une invitée chaleureuse, je lui indiquai un oiseau sur un fil.
« Un faucon, d'après ce que j'en vois. C'est l'heure de la chasse.
- Il a choisi un coin plutôt désertique.
- Il se trouve que cet endroit m'appartient.
- Oh, pardon.
- Je ne le prends pas pour moi. »
Puis nous arrivâmes au niveau d'un petit mur en pierre d'ardoise qui encadrait une allée. Au-dessus, on avait suspendu un écriteau sur lequel on pouvait lire, en lettres cursives noires un peu passées, WARROWILL. Après un virage, l'allée se prolongeait, telle une route à part entière.
« C'est là que vous habitez ? » lui demandai-je, perplexe.
Devant nous se dressait un bâtiment en pierre surmonté d'un toit très pointu et environné de machines diverses.
« Non, ici, c'est le vieux hangar pour stocker la laine. »
À l'autre bout de l'allée, Alexander m'indiqua une petite maison en bois sans fenêtres, fermée par une série de portes blanches.
« Et là, c'est le quartier de ceux qui s'occupent de la tonte. »
Bientôt l'allée se transformait en avenue bordée de peupliers aux larges troncs d'où jaillissaient des centaines de branches nues. Des cacatoès blancs y étaient perchés, qui remplissaient l'air de leur caquetage : ils faisaient un vacarme épouvantable, comme je n'en avais jamais entendu.
Alexander conduisait doucement, avec révérence. Après un virage, nous avons débouché sur une vaste pelouse tandis que la maison émergeait au-dessus de la cime des arbres qui avaient perdu leurs feuilles. Le deuxième étage se révélait à nous : huit fenêtres et des cheminées aussi finement ouvragées que de petits mausolées. La voiture s'immobilisa sur un bel espace gravillonné ; la maison se tenait devant nous. Je fus d'abord frappée par la matérialité de sa présence : majestueuse bâtisse de la période victorienne, elle semblait construite dans de la roche volcanique. La logique de sa conception donnait l'impression d'une complexité aussi déroutante que celle d'un temple en pleine jungle. Érigée en hommage à la Vieille Angleterre, réplique parfaite d'une maison de maître, elle présentait tous les raffinements dignes d'une construction de cette époque : vestibule à colonnes, épis de faîtage sur le toit, moulages autour des fenêtres. Mais elle avait été enchâssée dans une véranda en fer forgé qui protégeait le rez-de-chaussée de la chaleur de l'été. Je me demandais combien pouvait valoir une telle propriété, sans oublier les terres qui allaient avec.
Instinctivement, j'eus envie de rire : réflexe d'enfant qui me revient quand je suis confrontée à une situation tendue. Généralement, les grandes maisons inspirent un certain respect. Mais là, j'avais envie de rire tellement je trouvais déroutant d'en découvrir une au beau milieu de ce paysage sale, dur, battu par les vents ; mais je soupçonnais que mon hôte y verrait la preuve que j'étais enchantée par tant de majesté et par le moment qu'il avait choisi pour me dévoiler qu'il était un prince.
« Eh bien, nous y sommes. »
Alexander contemplait la maison avec une fierté non dissimulée.
« Bienvenue.
- Merci.
- J'espère que vous passerez un agréable séjour ici. »
C'était une incitation à faire un commentaire enthousiaste sur les lieux. Toutefois, malgré l'argent qu'il me versait pour faire ce que bon lui semblait, je me sentais de moins en moins l'envie de lui faire des compliments et, sortant de la voiture, j'eus l'impression de n'être là que pour une évaluation de biens.
Au-dessus de nous, le ciel était immense. Les étoiles y faisaient leur apparition. Dans le jardin, les parterres et le gravier étaient déjà couverts de rosée.
Il prit ma valise et me conduisit jusqu'au perron.
La maison avait été conçue pour que chacun se sente à sa merci. Alors que je gravissais les marches en pierre derrière lui, je me disais en moi-même : « Fais comme si de rien n'était. » La porte d'entrée était deux fois plus grande qu'une porte ordinaire et elle était décorée de vitraux représentant des oiseaux. À droite de l'avant-toit, au-dessus du porche, des hirondelles avaient installé un nid ; une traînée d'étrons descendait jusqu'au bas du mur gris. Mais, tout à côté, les oiseaux des vitraux, perchés sur des branches d'émeraudes, des baies en grenat coincés dans leur bec, semblaient se dire « Peut-être que, finalement, nous n'aurons pas à partir pour le Nord. »
Alexander ouvrit la porte, me faisant entrer là où l'air était frais. Il chercha l'interrupteur.