+ La fille - Hassman Tupelo
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La fille

"La fille" de Tupelo Hassman,
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Laurence Kiefé.

Dents


Maman se cachait toujours la bouche quand elle riait. Et même quand elle parlait trop joyeusement, bouche distendue par des muscles heureux, dents trop visibles. Aujourd'hui encore, je reconnais quelqu'un de chez moi à ses dents. Ou plutôt à leur absence. C'est suffisant pour considérer que ces gens font partie de la famille. Je sais tout de suite que je peux leur confier mon chien mais pas les clés de la voiture ni compter sur eux pour se souvenir de l'heure précise à laquelle ils doivent venir récupérer leurs mômes. Je sais qu'en cas de bagarre, si la flicaille débarque, on sera d'accord, « pas de problème, monsieur l'agent, on va se calmer ».
Je sais ce qu'ils cachent quand ils cachent leurs dents. À quinze ans, maman n'en avait plus que trois qui n'étaient ni cassées ni noires ni en train de le devenir. Ce sourire, elle avait eu tout le temps d'apprendre à le planquer. Peu importe à quoi elle ressemblait par ailleurs, grande, des grandes jambes, des longs cheveux bruns, une peau pâle qui rougissait facilement, c'était ce côté vulnérable autour de la bouche et des yeux qui poussait les hommes à revenir vers elle. Eux, ils disaient généralement que c'était son empressement à les accueillir, et maman a peut-être bien été une fille facile, mais ça ne me dérange pas trop parce que n'importe quelle fille facile vous le dira, donner l'impression que c'est facile, c'est un sacré travail. N'empêche, elle avait beau être magnifique, surtout après s'être offert une double rangée de belles quenottes blanches pour son vingt-cinquième anniversaire, maman n'a jamais oublié à quel point elle se sentait laide avec ces dents infâmes. Dans sa tête, elle n'a jamais cessé d'être une fille à la bouche pourrie.
C'est la même chose avec le fait d'être une arriérée. Aussi maligne qu'on paraisse plus tard avec des brassées de diplômes sur un beau parchemin blanc, les erreurs commises avant que les vraies leçons aient été assimilées ne s'effacent jamais. Aussi haut qu'on accroche ces documents bardés de sceaux et de signatures officiels, aussi étincelants que soient leurs cadres bien astiqués, le reflet qu'on voit dans le verre ne permettra jamais d'oublier à quel point on se sentait idiote à l'époque où on n'en savait pas tant. On n'arrête jamais de voir les trous de son sourire.

Malle au trésor
Voilà deux objets qui m'appartiennent : une licorne en verre avec des sabots dorés, le corps en morceaux, et ce qui ressemble à un collier, cassé lui aussi. Est-ce moi qui ai cassé ces objets ? La cuisse du cheval, ça c'est vrai, mais le collier, non. Le collier je l'ai eu comme ça, une chaîne de petits cailloux lisses dans des teintes sous-marines. À chaque pierre un anneau métallique ou un reste de colle durcie là où, autrefois, il y avait un anneau. Ce qui manque, ce que je n'ai plus, c'est la lettre donnant l'explication de ces pierres et ce que je suis censée en faire aujourd'hui. La lettre m'avait été écrite par ma grand-mère un des derniers Noëls, sur du papier pelure (comme elle faisait toujours) et au feutre noir (comme elle faisait toujours) avec son emphase et ses soulignements habituels et je me souviens au moins de ces mots-là : ... ces pierres sont à l'image des femmes de notre famille, certaines ont décroché, d'autres se sont perdues, mais chacune fait partie d'une plus vaste chaîne, chacune a sa beauté propre. Autrefois, le collier avait plusieurs rangs mais voilà tout ce qu'il reste. Ce sera à toi de les conserver ensemble. Je sais aussi que ces mots-là, Grandma Shirley Rose les disait mieux, beaucoup mieux. Mais elle n'est plus là. Ce qui est là, ce sont ces pierres, ce cheval brisé, ces piles de lettres écrites au feutre noir sur papier pelure, un Manuel de la parfaite scoute tout écorné, une copie sur papier carbone d'un dossier d'assistance sociale, des cierges brûlés, des cartouches de fusil de chasse, des chaussures de tennis, une main verte et moi. Je m'appelle Rory Dawn Hendrix, fille arriérée d'une fille arriérée, elle-même produit d'une lignée d'arriérées. Bienvenue à la Calle.

Boomtown


Au nord de Reno et au sud de nulle part, il y a une ville bourrée de trailers et les portes des plus sales donnent sur la Calle. Quand le trailer park de la Calle de las Flores a commencé à se développer dans les faubourgs souillés-de-rhum-et-de-sperme de Reno, il était prévu que toutes ses rues brillent de l'éclat vert de l'argent frais, avec des haies bien taillées et des noms espagnols évoquant le folklore de l'Ouest d'autrefois. Au premier virage après la I-395, on avait planté la promesse de ce qui devait advenir, en épaisses lettres blanches sur fond doré, CALLE DE LAS FLORES - VENEZ VOUS INSTALLER DANS LE NOUVEL OUEST. Mais à peine les premiers égouts posés et les premiers fils électriques suspendus, les investisseurs ont fait marche arrière parce que la plus grande des petites villes du monde se révélait précisément être ce qu'elle était, trop petite. Avec son climat dur et sec et sa réputation encore plus dure, Reno ne pouvait pas s'offrir des banlieues genre classe moyenne et les nouveaux acheteurs indispensables pour faire monter la valeur des terrains de la Calle ne sont jamais arrivés. Dès que les gros investisseurs l'ont compris, ils ont dit adios et la Calle de las Flores, c'était terminé avant d'avoir commencé.
Cassé en deux dès le premier hiver de la Sierra, ce qui reste du panneau résiste toujours après le virage de la grande route. Gauchi sous le poids de trop de neige et de déceptions, martelé par trop de coups de poing rageurs donnés par les garçons de la Calle, DE LAS FLORES s'est éparpillé aux quatre vents. Tout ce qui subsiste pour parler du quartier qui s'est développé tout autour, c'est le mot CALLE, avec ses deux L espagnols qui se demandent ce qu'ils font sur ce panneau blanchi par le désert.

Appel


D'après maman, c'était uniquement à cause de mes frères qu'elle n'avait pas suivi Grandma dans la Calle des années plus tôt, donc quand les garçons ont quitté la maison pour aller libérer les poissons de l'océan avec leur délinquant de père, nous avons laissé Santa Cruz et l'homme qui était mon père derrière nous dans le rétro. Maman était déjà venue à Reno des années plus tôt, pour divorcer du papa de mes frères. Elle avait dû y rester six semaines pour des raisons légales et dans ce très court laps de temps, elle avait réussi à trouver un boulot, elle savait donc qu'elle pourrait recommencer, coursière au keno ou à faire la monnaie, et Grandma Shirley était d'accord. Grandma avait vécu elle aussi en Californie mais elle s'était installée ici pour de bon avant ma naissance, après y être venue provisoirement pour en finir avec son mariage avec Grandpa John, le père de maman. D'autant qu'elle s'était aperçue qu'ici, elle échappait plus facilement à ses souvenirs. Sans compter que les salaires étaient meilleurs et les loyers plus bas, donc Grandma a renoncé à la nature humide et luxuriante de Santa Cruz pour la poussière mortelle du haut désert de Reno dans l'idée de prendre un nouveau départ, et quatre ans plus tard, nous l'avons rejointe. Grandma avait alors fait son trou, après avoir marqué des tickets de keno derrière tous les comptoirs depuis Boomtown jusqu'au Strip, elle avait fini par décrocher un boulot de barmaid au Truck Stop, juste au bout de la Calle. Le sable du désert de la Calle était radicalement différent des plages blondes de Santa Cruz mais les deux femmes Hendrix se sentaient quand même chez elles dans le décor de béton, de verre et de machines à sous du centre-ville de Reno parce que c'était le premier endroit qui leur offrait ce qu'elles désiraient le plus - être débarrassées de leurs maris. La plus grande des petites villes du monde les a accueillies et libérées et après avoir accompli elle aussi son devoir envers les casinos, maman a passé d'interminables nuits, pendant des mois, à remplacer les barmen qui travaillaient aux côtés de Grandma, jusqu'à ce qu'on la convoque enfin au Truck Stop pour lui proposer un emploi stable.
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Maman se gare à côté du camion de glaces Four Humors ; le marchand de glaces, lui, est garé sur un tabouret à l'intérieur du Truck Stop. D'après maman, il vient très souvent mais moi c'est la première fois que je le vois et en passant devant lui, je peux pas m'empêcher de penser à toutes ces glaces exposées en plein soleil pendant que lui est assis dans la pénombre. Maman m'installe près du jukebox et me tourne la tête pour que je m'intéresse aux jouets qu'elle a posés sur la table plutôt qu'au bar.
« Arrête de regarder comme ça, R.D., elle m'ordonne, et croise les doigts ! »
Les jouets que je préfère, ce sont ceux que Grandma fabrique au crochet et qu'elle bourre ensuite : un ours blanc avec une écharpe et un chapeau verts, une famille de souris, dont la plus petite tient un cœur en dentelle rouge en travers duquel Grandma a soigneusement brodé « J'aime Rory D. », un poussin jaune dans une coquille d'œuf peinte de fleurs printanières. J'en emporte un différent chaque jour pour le présenter en classe et aujourd'hui maman a embarqué mamie et maman souris quand elle est venue nous chercher en voiture à la sortie de l'école, bébé souris et moi. Au début, on reste toutes les quatre assises l'une en face de l'autre à faire semblant de pas du tout s'inquiéter pour maman derrière son bar mais dès que je me mets à regarder les étiquettes dans le jukebox, j'oublie de continuer à m'inquiéter. Il y a « Silver Threads and Golden Needles » et « Don't It Make My Brown Eyes Blue », maman a toujours une pièce pour « Blue Eyes Crying in the Rain », j'aime « Me and You and a Dog Named Boo » et ça me plaît d'observer dans la vitrine du jukebox le reflet des gens au bar. Il y a deux habitués que je connais, le marchand de glaces et Dennis, mais maman est en train de discuter avec une femme brune que j'ai jamais vue et que je distingue mal, tellement elle est petite et planquée à l'autre extrémité.
Devant Dennis, il y a un tas de papier hygiénique et je sais ce qu'il est en train de faire. Chaque fois qu'on passe ici dire bonjour à Grandma, Dennis quitte sa place au bout du bar, entre dans les toilettes et en ressort une minute plus tard. Il rapporte du papier qu'il se met à pétrir, à tourner et à enrouler en forme de rose. C'est toujours une rose et elle est toujours pour moi. La première fois qu'il m'en a offert une, il m'a tendu la main et j'ai senti maman se raidir, toute venimeuse à côté de moi. Grandma est intervenue sur un ton apaisant.
« Jo, Dennis est ici depuis plus longtemps que le Truck Stop. R.D., a-t-elle ajouté à mon intention, regarde donc cette fleur. »
J'ai serré la grande main de Dennis, une main trop rugueuse pour faire éclore une fleur en PQ, j'ai dit merci et il est retourné s'asseoir. Il y a dix fleurs en papier hygiénique sur l'étagère à côté de mon lit et la fabrication de la onzième s'interrompt quand la porte du bar s'ouvre pour laisser entrer la mère de Timmy. Je connais Timmy parce qu'on est parfois gardés ensemble donc je connais aussi sa mère mais aujourd'hui, le Quincaillier est pendu au bras de sa mère, j'oublie ce que je suis en train de faire et je laisse tomber bébé souris derrière le jukebox, je me souviens de la fois où le Quincaillier est rentré avec maman un soir où il l'avait ramenée du Truck Stop. J'ai observé son ombre par-dessus l'épaule de Grandma quand elle s'est penchée pour m'embrasser en me souhaitant tout bas bonne nuit mais lui il chuchotait pas du tout quand il a proposé je sais pas combien de fois d'aller border maman dans son lit. Il a continué ses propositions même après le départ de Grandma jusqu'à ce que maman lui dise, à haute et intelligible voix : « Merci pour la balade, Jack. » Le mot « balade », elle l'a fait sonner comme on claque une portière, de quoi casser un doigt, et ça a dû le convaincre qu'il était temps de mettre les bouts ; surtout qu'il ne s'appelle pas Jack.
Je me colle la joue contre le mur pour apercevoir Souris coincée dans le noir derrière le jukebox. Je me mets à genoux et en m'aplatissant le plus possible, je glisse la main au milieu des toiles d'araignée et des mégots et, les doigts tendus, je cherche à tâtons une patte ou une moustache, finalement, c'est la queue. Je la serre entre le pouce et l'index et je tire. Elle résiste un peu puis Souris sort. Le cœur est décousu d'un côté mais Souris le tient toujours de l'autre patte et, alors que je suis en train de la dépoussiérer, maman arrive et dit : « Vendredi et samedi soir, Ror. Viens que je te présente ma patronne. »
Au bout du bar, Dennis a terminé la fleur numéro onze, il m'ébouriffe les cheveux et j'espère que mon sourire de remerciement va être suffisamment éclatant pour couvrir la voix du Quincaillier en train de dire : « Encore de la fleur de taule, Dennis. » Et à moi : « Un jour, un homme un vrai t'offrira un vrai bouquet, ma choute. »
Le Quincaillier, quand il dit « bouquet », ça ressemble à « bouquette » et sans réfléchir, je le corrige.
« On dit bouquet, Jack. Comme okay. »
Du coin de l'œil, je vois le marchand de glaces pivoter sur son tabouret comme s'il venait de se rappeler qu'il est ici pour boire, mais Dennis éclate de rire en donnant une grande claque sur le bar. Les excuses que je vais être forcée de faire, du coup je ne les regrette pas mais le Quincaillier se met à rire lui aussi, même si sa voix n'a vraiment rien de gai :
« O-kay, bou-quet ! En voilà une petite maligne ! Faites gaffe, les gars ! O-kay, bou-quet ! »
Et, en se tapant sur les cuisses, il n'arrête plus de répéter « O-kay, bou-quet ! » jusqu'à ce que la mère de Timmy lui pose la main sur le bras.
« Eh bien, Lori, toi t'es vraiment jolie ! » elle dit, alors que je sois jolie ou pas, c'est bien le dernier de ses soucis.
Ses cheveux blonds tout brillants forment de grandes boucles soyeuses qui rebondissent quand elle se tourne vers maman.
« Ce doit être la première fois que je vois Lori autrement que le nez dans un livre ! »
Et que maman soit jolie, ça, je vois que ça l'intéresse parce qu'elle l'examine de haut en bas et son regard est aussi pincé que sa voix, mais maman rétorque aussitôt en faisant gronder le r.
« Rory est celle qui lit le mieux des trois classes. »
La mère de Timmy pâlit, ses traits se figent et moi, je deviens rose comme des oreilles de souris, tellement j'ai honte d'être une fille intelligente qui a fait la leçon au Quincaillier et j'ai encore les joues brûlantes quand Pigeon débarque. Pigeon, c'est la petite dame brune qui a donné à maman un boulot sûr le week-end et, sans se soucier des rires et des r, elle se penche pour me prendre la main. Elle prononce correctement mon nom, comme si elle le connaissait depuis toujours.
« On va avoir l'occasion de se voir souvent, Rory Dawn. »
Et nous échangeons une poignée de main, comme des adultes.