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Deutsch Michel Bettina Eisner

"Bettina Eisner" de Michel Deutsch.

Leipzig. La ville semble s'être affaissée sous la pluie. Des fragments d'utopies mortes flottent entre les temporalités différentes de rues sans gaieté, incomplètes, lépreuses. Un souffle qui persiste, vague, trouble. Nul drapeau par-dessus, si ce n'est celui d'une fausseté et d'un crime sordide. Des êtres devenus chimères s'obstinent à scruter les issues dérobées et les courants d'air dans le corridor des occasions manquées, des illusions perdues. Trouver des circonstances atténuantes à la conjuration des escamoteurs et des tricheurs cyniques ? L'autoritarisme cassant et l'incurie bureaucratique du SED, le Parti socialiste unifié d'Allemagne, paraissent réverbérés par les façades ternes et lézardées, par la lourde tristesse d'immeubles délabrés, aux fenêtres obturées. Une pluie de printemps sale. J'imagine la pleine lune se levant sur la ronde sautillante des fantômes du pays disparu qui m'accompagnent depuis l'aéroport. « Il faut nettoyer les vestiges de l'hiver », dit le chauffeur de taxi. Traversant des faubourgs où la vie s'est éteinte, tout paraît converger vers le Neuschwanstein petit-bourgeois, terne et gris, du défunt « socialisme réellement existant », supposition forte, constante identitaire de l'Allemagne de l'Est. Walter Ulbricht en Märchenkönig, en roi de conte de fées. « Le Mur n'a pas encore disparu », marmonne le chauffeur pour attester de l'image durable des tristes cristallisations du passé, d'un temps qui, dans cette ville, s'est écoulé autrement pendant quarante ans.

Sur l'Augustusplatz, entre l'Opernhaus et le Mendelbrunnen, faisant face à l'université, se trouve un imposant bâtiment de style wilhelmien, fraîchement ravalé : l'Hôtel Deutschland.
J'avais une réservation et j'étais accoudé au desk de la réception de l'hôtel, occupé à remplir la fiche de police, lorsque Manfred Richter, qui venait rendre le passe magnétique de sa chambre, posa sa main sur mon épaule.
« Je savais que tu étais à Leipzig, mein Lieber. Mais je ne pouvais pas me douter que nous serions au même hôtel.
- Par quel drôle de hasard... J'arrive à l'instant de l'aéroport ! »
(Heureux des circonstances qui les ont fait se rencontrer, ils se serrent la main, s'échangent de grandes tapes dans le dos.)

Manfred va sur la cinquantaine. Il a les yeux bleu-gris, ses joues sont creuses et ses cheveux couleur paille, tirés en arrière, dégagent un large front. Il est mince et paraît plus élancé qu'il n'est en réalité. Il porte habituellement des costumes gris anthracite, faits sur mesure à Savile Row - des costumes qui s'accordent avec la pupille de ses yeux -, et des cravates de soie à rayures rouges et jaunes assorties. Je ne peux m'empêcher de me faire la remarque en le voyant vêtu d'une veste et d'un pantalon beige, d'une chemise bleu ciel : « Curieux, mon ami Manfred est presque en couleur. » D'habitude il porte des costumes gris ou noirs. Sa maxime : Less is more - coupes droites, épurées et sans faux pli. « Costumes noirs et chemises blanches remettent à la mode la livrée uniforme des croque-morts bourgeois objets des sarcasmes de Baudelaire ! » ironise Manfred lorsqu'une femme le complimente sur son élégance.
J'avais connu Manfred, il y a longtemps, à New York, et nous étions devenus amis. Il y a dix, douze ans peut-être, Neil Davis m'avait présenté à Manfred Richter, le célèbre marchand d'art qui avait des galeries à Berlin et New York. Il était spécialisé dans le courtage des antiquités grecques et romaines. Herr Doktor Richter, galeriste, marchand d'art et expert - « expert et trafiquant », avait rectifié, persifleur, Neil Davis.
Nous sommes convenus de nous retrouver au bar. J'ai déposé mon sac de voyage dans ma chambre, me suis lavé les mains et passé de l'eau sur le visage dans la salle de bains. Puis, comme si j'avais besoin de reprendre mon souffle, je me suis assis sur le bord de la baignoire, et me suis dit qu'il fallait que j'appelle Dieter, que l'histoire de la disparition de Clélia qu'il m'avait racontée à l'aéroport de Zurich-Kloten, ne tenait pas debout. Clélia disparue ? Absurde ! Ça n'avait pas de sens. Et cependant, je ne pouvais m'empêcher d'être inquiet. Je décidai de téléphoner à Dieter dans la soirée.
Dans l'ascenseur qui me ramenait au lobby, je me dis que c'était vraiment extraordinaire que la première personne que j'aie rencontrée à Leipzig fût mon ami Manfred Richter.

« Je suis arrivé à Leipzig hier. J'ai lu sur une affiche, en sortant du train, qu'un colloque consacré au limes devait se tenir à l'université. Ton nom figurait parmi les intervenants et l'affiche précisait que le colloque était ouvert au public. Un colloque savant annoncé, célébré comme de la lingerie féminine sur une affiche dans un hall de gare !
- En moins érotique ! »
Debout devant le comptoir du bar, un pied sur la barre d'appui, nous éclatons de rire, heureux du hasard qui nous a fait nous retrouver.
« Bon Dieu, mein Lieber, où étais-tu passé pendant tout ce temps-là ? »
Le ton, bien timbré, net, de la voix de Manfred, s'accorde parfaitement avec sa physionomie.
« Parle pour toi ! Où étais-tu passé toi ?... Tu es resté à New York ?... En tout cas ça me fait rudement plaisir de te voir. Tu as l'air en forme... Tes rhumatismes ?
- Depuis cet hiver, ça va. On dirait qu'ils se sont fait oublier... Mais toi, tu as l'air fatigué. Je me trompe ?
- Tout va bien.
- Tu n'as pas d'ennuis, j'espère ?... Tu es sûr ?
- Pourquoi me demandes-tu ça ?
- ... Tout va bien. Tant mieux », dit mon ami soudain pensif en me dévisageant. Puis avec un large sourire :
« Qu'est-ce que tu bois ?...
- J'imagine que tu es à Leipzig pour affaires. »
Manfred fait signe au barman et commande deux scotchs.
« En tout cas ça me fait plaisir de te voir. Willkommen in Leipzig, mon vieux.
- Un type me propose une tête d'Athéna de 430 av. J.-C., dit Manfred après que nous eûmes trinqué. Un bronze, haut de 58 centimètres. Une copie romaine en marbre, type "Velletri", de l'original grec faisant partie de la Sammlung Ludwig, se trouve à l'Antikenmuseum de Bâle. La tête d'Athéna est d'une beauté incroyable et, tu sais quoi, elle ressemble à Clélia. Je t'assure. Je t'enverrai une reproduction de la copie qui est à la galerie des antiques de Bâle. La ressemblance est troublante. Le type me propose aussi un exaleiptron tripode, du VIe siècle, sur lequel est représentée Athéna jaillissant de la tête de Zeus - le double de l'exaleiptron tripode conservé au Louvre. Mon vendeur a dû voler les objets dans un musée d'Europe de l'Est.
- Je vois, ces musées sont de véritables libres-services.
- Tu ne crois pas si bien dire. Tu embarques en cinq minutes, à l'heure du déjeuner, tous les tableaux que tu veux. Pas de signal d'alarme, pas de caméras de surveillance, des gardiens trop vieux et en nombre insuffisant. Un voleur guidé par l'amour de l'art n'a qu'à se servir. C'est comme la vente du plutonium au marché noir en Russie, en nettement moins dangereux !... En attendant, je n'ai pas encore eu le temps de faire toutes les vérifications qui s'imposent...
- Tu traites avec un voleur ?
- Probable.
- Auri sacra fames.
- Si le bronze de la tête de Pallas Athéna en vaut la peine, je fais affaire avec le type. Dans le cas contraire...
- Tu le dénonces à la police ?
- Unsinn ! Ça se saurait dans le petit milieu des vendeurs.
- Très mauvais pour le business.
- L'erreur à ne pas commettre.
- Tu vas faire pression sur le gars pour qu'il baisse son prix ?
- On discute, on s'arrange. C'est toujours comme ça dans les affaires.
- On appelle ça du trafic d'œuvres d'art.
- Appelle-le comme tu voudras... Alors, mein lieber Freund, tu vas me dénoncer ? dit Manfred en faisant tinter les glaçons dans son verre de scotch. Tu connais le proverbe : Beim Geld hört die Freundschaft auf - quand il est question d'argent, l'amitié n'existe plus !
- Donc tu es à Leipzig parce que tu es sur la piste d'un bronze de la tête d'Athéna qui ressemble à Clélia... Et, naturellement, ton acquisition va se faire en toute illégalité...
- C'est Dieter qui s'occupe de mes affaires, tu le sais. Lorsque j'ai des œuvres d'art à faire dédouaner à Bâle, ou lorsque les Français font chier pour des histoires de patrimoine, ou qu'ils veulent exercer un droit de préemption, je peux compter sur lui pour arranger les choses. »
Manfred me présente un étui à cigare.
« Trop tôt pour le cigare.
- Tu ne fumes plus ? »
Manfred choisit un Cohiba puis remet l'étui dans la poche intérieure de sa veste. Après en avoir coupé l'extrémité avec les dents, il l'allume avec le soin obsessionnel de l'amateur de cigare. Il tire une bouffée pour s'assurer que le Cohiba brûle exactement puis, levant ses yeux sur moi, il dit :
« J'ai bu un verre avec Berni Schmidt, hier soir.
- Berni Schmidt ?... Qu'est-ce qu'il fout à Leipzig, lui ?
- Schmidt Opticum. Une succursale de sa société d'optique de précision est installée ici.
- Vous aviez prévu de vous rencontrer ?
- Je savais qu'il était là. Je l'ai appelé. Il veut m'acheter un Kiefer qu'il a vu dans ma galerie de Berlin. Une belle pièce.
- Je croyais que Berni ne s'intéressait qu'à Immendorf. »
Manfred contemple son verre presque vide.
« On s'est retrouvés ici, au bar de l'hôtel... Il ne t'aime pas beaucoup, ajoute Manfred en se raclant la gorge.
- J'en ai autant pour lui !... Et qu'est-ce qu'il t'a raconté à mon sujet, Berni ?
- Rien de spécial, simplement deux ou trois remarques à propos de ton amitié avec Max Leroy. Tu as de mauvaises fréquentations, selon lui, et il estime que tu es le genre de type à manger à tous les râteliers si ça arrange tes affaires... Tu vois, on a un point en commun !...
- J'emmerde Berni Schmidt !
- Je te répète seulement ce qu'il m'a dit, sourit Manfred.
- Parmi mes mauvaises fréquentations, il a bien sûr cité ton nom. »
Manfred éclate de rire derrière la fumée de son cigare.
« Je connais un type qui s'est spécialisé dans les faux. Les faux tableaux des Maîtres du Quattrocento : des faux Carpaccio, des faux Mantegna, des faux Piero, des faux Botticelli... Les experts n'y voient que du feu. C'est un Américain qui vit la moitié de l'année en Toscane. Il te plairait.
- Quel rapport avec Berni ? Tu penses lui vendre un faux Kiefer ?
- Qu'est-ce qui est faux, qu'est-ce qui est vrai ? dit Manfred en levant les yeux au ciel d'un air extatique. Je suis sûr que tu as une brillante théorie à me fourguer. La frontière du vrai et du faux... Combien de Praxitèle bidon sur le marché ou dans les musées ? Combien de faux Picasso, de faux Matisse, de faux Uccello ?... Tu me diras que, depuis l'époque hellénistique, on ne connaît que des répliques des œuvres de Praxitèle. Rien que du faux, mein Lieber !
- Tu es incroyable. Si maintenant on ne peut même plus faire confiance aux grands galeristes, aux marchands d'art de renommée internationale ! Quelle déception. Mes dernières illusions viennent de foutre le camp.
- Arrête de dire des conneries. Il n'est pas question de fourguer un faux à Berni !
- Pourquoi tu me racontes toutes ces histoires ?
- Pour évoquer la perte de sens provoquée par la disparition des horizons moraux. »
Manfred rit comme s'il venait de raconter une bonne blague.
« Rien que ça, la disparition des horizons moraux !... Eh bien, qu'est-ce qu'il t'a dit, Berni, au sujet de ma soi-disant amitié avec Max Leroy ?... D'ailleurs, il se mêle de quoi, ce connard ? Berni, je le connais à peine, je ne l'ai jamais rencontré qu'avec toi... Je trouve Leroy sympathique, ça ne signifie pas pour autant que nous soyons amis. Je l'ai croisé à des cocktails officiels ou lors de dîners... C'est vrai, il y a deux ans, je l'ai accompagné à Berlin. Il avait besoin de la compétence d'un historien qui parle allemand pour l'aider à organiser à Lyon une exposition sur la Prusse. C'était dans le cadre d'une mission très officielle, quelques mois après la réunification...
- Ne me dis pas que tu ignores que le député Leroy est mis en examen pour des commissions occultes qu'il a touchées dans le cadre du rachat de la raffinerie est-allemande de Leuna par le groupe pétrolier Elf Aquitaine. On parle de 280 millions de francs versés sur deux comptes bancaires ouverts au Liechtenstein et en Suisse...
- Des commissions qu'il aurait touchées ! Mets le conditionnel. Il n'y a aucune preuve... Qu'est-ce que tu fais de la présomption d'innocence ? J'attends de voir les preuves.
- 280 millions de francs ! Un pourboire... Tu savais évidemment que Leroy avait appartenu autrefois à la Direction générale de la sécurité extérieure, à la DGSE.
- Oui, et alors ?
- Berni... »
J'interromps Manfred :
« Tu peux dire à Berni d'aller se faire foutre !
- Écoute-moi ! D'après Berni, il y a deux semaines le tribunal fédéral de Karlsruhe et le Land de Saxe ont diligenté une enquête pour "blanchiment" et la justice française, pour ne pas être en reste, veut lever l'immunité parlementaire de ton ami Leroy et le mettre en examen pour "complicité et recel d'abus de biens sociaux". Une partie des commissions perçues par Leroy - plusieurs dizaines de millions de francs ! - a servi à financer illégalement les campagnes électorales d'hommes politiques en France. Des versements en liquide qui s'élèvent officiellement à un peu plus de 50 millions de francs. Tu avoueras que ça fait beaucoup, et que ça la fout mal pour un élu du peuple. Remarque, les hommes politiques français ont toujours été doués pour ce genre de combines. Ils ont toujours été des spécialistes de la nage en eaux troubles, tout en invoquant les grands principes moraux.
- Quel rapport avec Max Leroy ? »
Manfred me dévisage à travers le rideau de fumée de son cigare puis pousse un soupir.
« La disparition des horizons moraux... La transparence, la moralisation de la vie publique !
- Notre ami Dieter, notre célèbre avocat, devrait se mettre sur le coup de l'affaire Leroy. Tu devrais le lui suggérer. Dieter assurant la défense de Leroy. C'est une bonne idée de casting, non ?
- Tu as la rancune tenace. »
Manfred a rendez-vous avec son vendeur dans une Kneipe d'une lointaine banlieue. C'est pour conclure l'affaire avec lui qu'il est venu à Leipzig. C'est la troisième fois qu'il voit le type et celui-ci ne lui a toujours pas montré la tête de l'Athéna du IVe siècle, ni l'exaleiptron tripode, représentant Athéna jaillissant de la tête de Zeus. Manfred n'a vu que des photos. Il prend le train pour Berlin ce soir. Il doit rencontrer un autre vendeur, un Russe, mais il sera de retour à Leipzig tôt dans la matinée de lundi, le jour de l'ouverture du colloque. Ma communication est prévue pour l'après-midi.
« Je suis curieux de savoir ce que tu vas raconter sur le limes, professeur, dit Manfred en écrasant son Cohiba dans le cendrier. Elle a lieu quand déjà, ta conférence ? Lundi ?
- Tu ne finis pas ton cigare ?
- Elle a lieu lundi, ta conférence, non ? C'est ce qui était indiqué sur l'affiche.
- Tu ne vas pas venir, j'espère. »
1
Il était comme un malade qu'une poussée de fièvre fait délirer. Des pensées tremblantes d'être si misérable le harcelaient. Le pire était lorsqu'il croyait surprendre dans le regard de Clélia une froide indifférence. Il attribuait cet éloignement à une déception, à une lassitude qu'il n'avait su prévenir. Ou lorsqu'elle regardait fixement dans le vide... Était-ce, là encore, un signe de cet ennui, de cette tristesse que depuis quelque temps il croyait deviner dans ses yeux ?
- Tu n'éprouves plus rien pour moi.
- Je t'aime, ne m'oblige pas à le répéter.
Il avait le sentiment accablant de n'avoir jamais réussi à émouvoir Clélia, à l'atteindre jusqu'à l'ébranler au plus profond d'elle-même. Il en était sûr à présent. Il n'était jamais parvenu jusqu'à cette femme, à l'échappée libre de son imagination, de ses rêves, et... Cette femme qui avait vécu à ses côtés pendant tant d'années : plus de dix ans de batailles inutiles. Comme si leurs amours s'étaient joués sur des tréteaux vermoulus.
Verdict sévère ?
- Tu dis n'importe quoi, mon amour !
Que Clélia le quitte l'avait d'abord laissé pétrifié et aux abois. Maintenant qu'ils étaient séparés et que du temps avait passé, dans des accès furieux de désespoir, il avait envie de la saisir, de la frapper pour la voir pleurer. Et pourtant il était persuadé, quand il lui faisait l'amour, au-delà même du vertige physique, d'emporter son être, de parvenir jusqu'à elle. Lorsqu'elle passait ses bras autour de son cou, qu'elle se serrait contre lui, qu'elle... Dans leur immobilité confondue... « Comme je t'aime », disait-elle. Ça n'aurait donc été qu'une illusion ?... L'amour fou, dévastateur, total, n'avait jamais existé. Le doute, l'embrouillement... Comme si une inconnue se cachait derrière cette femme, comme si Clélia n'était pas celle qu'il avait cru connaître parce qu'il l'aimait. Dans les désordres provoqués par l'engorgement émotionnel et la passion, l'amour plus que tout autre sentiment empêche de connaître la personne qu'on aime, voilà ce qu'il se disait. L'amour est crédule. Et puis un matin on se réveille avec le sentiment déprimant que toutes ces histoires à propos de l'amour ne sont qu'une formidable erreur. C'est ça : l'amour, une formidable erreur. On croit que les jeux sont faits, qu'on est immunisé, mais on se trompe. Les mille raisons irréfutables ne tiennent pas la route. L'envolée spirituelle ne dure pas. On replonge. Presque honteux. Et de l'amour, on en reprend pour dix ans.
Clélia disait toujours qu'elle avait besoin de temps - de temps pour elle toute seule, c'est ce qu'elle disait... On peut diagnostiquer dans cette manière qu'elle avait de botter en touche quelque chose qui était de l'ordre de l'implosion du désir... d'une joie défunte. Verdict trop sévère ?
Elle avait quitté Renato, quitté l'organisation politique à laquelle elle appartenait en Italie, abandonné ses études à Milan, pour venir le rejoindre à Paris. Pendant les premières années de leur mariage elle l'aimait, il en était sûr.
C'était il y a six ans, à New York, qu'il s'était mis à penser que sa femme ne l'aimait plus.
« Quelque chose t'a donc fait penser que je ne t'aimais plus ? »