+ Un bébé d'or pur - Drabble Margaret
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Un bébé d'or pur

"Un bébé d'or pur" de Margaret Drabble,
traduit de l'anglais par Christine Laferrière.

Ce qu'elle éprouvait pour ces enfants, comme elle devait s'en rendre compte des années plus tard, c'était une tendresse proleptique. En voyant leurs petits corps dénudés, leurs fiers nombrils bruns, les mouches rassemblées autour de leurs nez qui coulaient, leurs grands yeux, leurs orteils étrangement fusionnés qui dessinaient une fourche, elle éprouvait un sentiment d'affinité, tout simplement. Là où d'autres auraient pu ressentir de la pitié, de la peine ou du dégoût, elle ressentait une sorte de joie, une joie inexplicable. Était-ce une prémonition, une inoculation contre le chagrin et l'amour à venir ?
Comment aurait-ce pu l'être ? Quelle logique chronologique aurait pu donner un sens à un tel enchaînement ? Et pourtant, elle devait finir par se demander s'il n'en avait pas été ainsi. Quelque chose chez ces petits l'avait interpellée et avait éveillé en elle un esprit de tendresse disposé à réagir. Il était demeuré latent pendant plusieurs saisons, cet esprit ; et, une fois invoqué, il était venu à son aide. L'esprit maternel était resté en sommeil sur les eaux calmes et lointaines de ce grand lac resplendissant, sur tous ses marécages fréquentés par les oiseaux, sur ses îles spongieuses, ses anses bordées de roseaux, puis il était entré en elle quand elle était jeune et avait pris possession de sa personne. Était-ce là le commencement, l'instant réel de la conception ? Était-ce là le lieu de rencontre précoce et lointain qui avait engendré le bébé d'or pur ? Là-bas, avec les petits enfants tout nus, parmi les herbes et les eaux ?
Comme elle n'avait jamais entendu parler de la maladie rare qui touchait certains membres de cette tribu pauvre, pacifique et peu intéressante, elle fut prise au dépourvu en la découvrant, même si son collègue Guy Brighouse, qui parrainait l'expédition, prétendait qu'elle avait été attestée par de nombreuses sources et que lui-même en avait vu des photos. (Mais Guy était un homme dur qui n'aurait jamais avoué un sentiment aussi vulnérable que la surprise.) À l'époque, on parlait généralement de mains ou de pieds « en pince de homard », expression qui finit par être considérée comme incorrecte. (De nos jours, on parle plus largement d'ectrodactylie ou de SHSF, mais elle ne le savait pas. Elle ne connaissait aucun de ces noms. L'acronyme anglais SHSF encode discrètement les termes Split Hand Split Foot - « Main Fendue Pied Fendu ».) Dans certaines régions du monde, chez certains peuples, dans certains patrimoines génétiques, les doigts sont fusionnés. Dans d'autres, ce sont les orteils. Dans cette région d'Afrique centrale, ce sont les orteils qui forment un simple moignon divisé en deux. Un groupe réduit d'ancêtres avait développé cette anomalie et l'avait transmise.
Les petits enfants semblaient indifférents à leur malformation. Leurs orteils atrophiés fonctionnaient bien. Ces enfants étaient agiles et actifs sur l'eau, et solennels sur terre. Ils faisaient avancer leurs petites barques à la perche ou à la rame de manière habile, astucieuse. Ils fixaient les anthropologues d'un air grave, mais sans grande curiosité. Ils étaient autonomes. Ils posaient au bord de leurs canoës avec une élégance naturelle, plantant fermement dans la boue leurs perches semblables à des lances. Ils ne parlaient pas beaucoup, ni dans leur propre langue ni en anglais, dont leurs aînés possédaient certains mots. Ils n'appartenaient pas à la tribu que l'équipe était venue étudier : comme ils étaient une attraction mineure, secondaire par rapport au plus long voyage, l'équipe ne resta pas longtemps avec eux et ne leur prêta pas beaucoup d'attention. Ils marquaient une étape. Mais durant les deux jours où le groupe séjourna là-bas, Jess (à ce point la benjamine de son équipe, si jeune qu'on la considérait presque comme une mascotte) observa ces petits enfants en train de se livrer à un jeu avec des pierres. C'était l'un des jeux les plus simples qui soient, une sorte de morpion, un jeu immémorial, un jeu de pierres qui datait de l'âge de pierre. Pierres rouges, pierres noires, pierres blanches, déplacées sur un carré inscrit dans la boue d'un ocre rougeâtre et durcie par le soleil. Elle n'arrivait pas à suivre les règles ni n'essaya de le faire. Elle les regardait, ces enfants tout simples, jouer sous le vaste soleil d'Afrique.
Des bulles s'élevaient de la fange des anses peu profondes, des bulles de gaz des marais venues d'un monde situé plus bas. Un paysage mouvant fait d'eau, qui libérait ses esprits à travers les algues vertes. Il y avait des îles flottantes formées par des touffes de papyrus ; une zone humide qui n'était ni eau ni terre. Sur les plus hautes rives, la boue se desséchait et devenait argile. Avec cette argile, les enfants avaient façonné des briques miniatures et des gobelets de la taille d'un dé à coudre. Ils les avaient disposés en un petit cercle parmi les joncs. Une toute petite fête dont les hôtes attendus étaient de tout petits esprits.
Le lendemain, alors qu'ils poursuivaient leur voyage, elle vit un bec-en-sabot. Les guides étaient contents d'avoir aperçu cet oiseau primitif, rare, unique, très ancien, bleu pastel et fort recherché par les ornithologues amateurs. Le bec-en-sabot ne représente que sa seule famille. Il a son propre genre, sa propre espèce. Peut-être est-il apparenté au pélican, mais peut-être que non. Le tourisme se frayait déjà lentement un chemin en direction du lac ; les guides pensaient que leur troupe serait contente à la vue de cet oiseau, et elle le fut. Mais Jess avait beau aimer le prestigieux bec-en-sabot, c'étaient les enfants, leurs pierres toutes simples et leurs orteils simplifiés dont elle devait se souvenir. Eux ne figuraient pas sur l'itinéraire touristique.
Ils furent son introduction au statut de mère. Elle rentra chez elle, poursuivit ses études, mais sans les oublier pour autant.
S'ils étaient proleptiques, ils étaient également prophétiques. Et elle se mit à penser, au fil du temps, qu'ils lui rappelaient un souvenir précoce, un souvenir si précoce qu'elle n'arrivait pas à le retrouver. Il était enfui, enterré, peut-être, à tout jamais. C'était un souvenir inoffensif, aussi inoffensif que l'étaient les enfants, mais il était enfui.
Elle rapporta chez elle un trésor, une pierre percée d'un trou en son milieu, une pierre de l'âge de pierre et qui avait la capacité de faire pleuvoir. C'était une pierre des Batwa, peuple de pygmées du lac. Ces enfants avaient-ils fait partie de la famille batwa ? Elle l'ignorait, mais croyait que c'était possible.
Le territoire des Batwa avait reculé et diminué. Ils avaient trouvé refuge non dans la brousse, comme la plupart des tribus africaines déplacées, mais parmi les roseaux et dans l'eau.
Jess devait conserver cette pierre magique chez elle toute sa vie.
etoile
Le bébé d'or pur naquit dans un hôpital du centre de Londres, vieil établissement aujourd'hui délocalisé en banlieue. Le bâtiment dans lequel ce bébé vit le jour est à présent un hôtel moyennement coûteux pour touristes étrangers. L'un de ses salons comporte une fresque évoquant un passé médical : chirurgiens en blouse blanche et infirmières affairées. Certains hôtes la trouvent d'un goût douteux. L'odeur de désinfectant n'a pas encore été totalement chassée des boiseries.
La particularité de cette petite fille n'était pas manifeste, au début. De prime abord, elle ressemblait à n'importe quel nouveau-né. Elle avait cinq doigts à chaque main, cinq orteils à chaque pied. Jess, sa mère, était heureuse à la naissance de son premier enfant, malgré les circonstances inhabituelles, et elle l'aima dès l'instant où elle la vit. Elle n'avait pas été certaine qu'il en irait ainsi, mais elle l'aima tout de suite. Sa fille se révéla être un de ces bébés pas comme les autres. Vous les connaissez, vous les avez vus. Vous les avez vus dans les parcs, dans les supermarchés, dans les aéroports. Ce sont les bébés heureux, et c'est parce qu'ils sont heureux que vous les remarquez. Ils sourient aux inconnus ; quand vous les regardez, leur réaction consiste à sourire. Ils sont nés comme ça, dites-vous en poursuivant votre chemin d'un air songeur.
Ils sourient dans leur poussette et dans leur landau.
Ils sourient alors même qu'ils se remettent d'une opération du cœur. Ils se réveillent de l'anesthésie et ils sourient. Ils sourient quand ils n'ont que quelques semaines, qu'ils sont de la taille d'un poulet bridé, le sternum parcouru de fil de suture, semblables à des petits paquets. J'en ai vu une, un jour, il n'y a pas si longtemps, à l'hôpital des enfants de Great Ormond Street, à Londres. Tandis qu'on me la présentait et que j'écoutais une description de son cas et de sa maladie, elle a ouvert les yeux et elle m'a regardée. Et quand elle m'a vue, elle a souri. Son premier réflexe, en voyant une inconnue, a été de sourire. C'était un petit bout de chou tout fripé aux cheveux noirs et à la frimousse vermeille, bien emmailloté comme un de ces bébés peaux-rouges couverts de bandages et douillettement installé dans son minuscule berceau. Cette enfant venait de survivre à une grave opération. Elle souriait.
J'en ai vu un dans une longue file d'attente pour l'enregistrement à l'aéroport, il y a un ou deux ans. Vous ne pouviez pas le manquer ni l'oublier. Il avait environ huit mois et sa mère le portait dans ses bras ; ses jambes potelées confortablement écartées de chaque côté des robustes hanches de sa mère, il souriait, il établissait un contact sans limite avec la foule, il tendait et agitait vers des inconnus ses menottes aux doigts agiles, il réagissait à leurs signes ou à leurs claquements de langue. Dans la queue, d'autres petits pleurnichaient, geignaient, luttaient, harcelaient, gémissaient, en proie à l'ennui et à l'impatience, tout en agrippant leurs peluches avachies ou en traînant leurs mini-caddies en plastique rose et bleu vifs décorés de personnages de Disney ; mais celui-là rayonnait d'une joie innée. Il avait le visage large, clair, rond, marqué de fossettes et éclatant ; ses cheveux étaient un fin duvet soyeux de bébé. Il amusait la file anxieuse et interminable de voyageurs. La mère semblait fière et modeste pendant que tous louaient et admiraient son bébé. Elle était massive et quelconque, ronde de visage également : une jeune femme ordinaire, sans charme, l'archétype de la mère ordinaire, fière de son enfant comme le sont de telles mères. Mais le bébé, lui, était surnaturel dans son bonheur.
Vous ne savez pas d'où ils viennent, ni pourquoi ils ont ce don. Qui le leur confère ? Vous n'en savez rien. Nous n'en savons rien. Il n'y a pas moyen de le dire. Il émane d'une source profonde et primitive, ou du moins pouvons-nous bien le croire. Ce sont eux qui nous l'apportent.
Vous ne savez pas ce qui va leur arriver plus tard dans la vie. Un tel rayonnement ne saurait durer. C'est ce que vous vous dites en regardant leurs souriantes frimousses.
Le bébé d'or pur, né à l'hôpital St Luke de Bloomsbury, était une enfant agréable, qui ne causait de tracas à personne. Elle se collait au mamelon et tétait le sein en rythme, elle dormait paisiblement dans son berceau en respirant d'un souffle régulier, et elle faisait la joie de Jess, sa mère. Jess l'emmena dans son modeste appartement du nord de Londres, un deuxième étage qu'elle louait pour une somme très modique à un couple vivant au rez-de-chaussée de la maison, qu'elle connaissait depuis ses toutes premières années d'études et dont elle gardait régulièrement les enfants. Bien que naturellement préoccupée par les doutes et les angoisses qui assaillent les jeunes mères, elle ressentit dès le début envers ce bébé un amour, une confiance qui la prirent quelque peu au dépourvu. Elle ne s'était pas attendue à ce que le sentiment d'être mère lui vienne si facilement. L'accouchement avait été moyennement douloureux et facilité tout du long par un peu de péthidine, mais l'attachement, lui, était venu sans effort.
Ceux d'entre vous qui sont par nature anxieux et méfiants liront ce récit comme une mise en garde, et ils auront raison. Nous, on s'inquiétait pour elle, nous, ses amies, sa génération, les autres mères qui fréquentaient la garderie de la vieille salle paroissiale du secteur. (Je ne pense pas que le terme d'« acolyte » ait été à ce moment-là emprunté au dictionnaire pour figurer dans le thésaurus sociologique.) On s'inquiétait pour elle à la boutique du coin, tout en achetant nos conserves de haricots et saucisses, nos biscuits et nos boîtes d'œufs, nos petits pots Heinz de ce que nous imaginions alors être des aliments pour bébés nourrissants et inoffensifs .
Elle était ce que nous appelons aujourd'hui une mère célibataire, phénomène moins répandu à l'époque que maintenant. Nous pensions qu'elle n'allait pas avoir la vie facile, même si son bébé était d'or pur.