+ Quels sont ces chevaux qui jettent leur ombre sur la mer? - Lobo Antunes António
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Lobo Antunes António Quels sont ces chevaux qui jettent leur ombre sur la mer?

"Quels sont ces chevaux qui jettent leur ombre sur la mer" de Antonio Lobo Antunes,
traduit du portugais par Dominique Nédellec.

Avant la corrida


Toute sa vie, avant la maladie et pendant la maladie, ma mère nous a raconté et raconté encore
- Écoutez ça
qu'enfant ma grand-mère accompagnait mon arrière-grand-mère en visite chez des dames qui habitaient de vieux appartements dans le vieux Lisbonne, des salons et des couloirs dans une pénombre perpétuelle où l'argenterie et la vaisselle la suivaient et ma grand-mère âgée de dix ou onze ans de penser
- Comme elle doit être triste cette maison à trois heures de l'après-midi
car c'était dans les salons, dans les couloirs et dans les combles aussi, avec pantoufles et balais, qu'il pleuvait l'hiver, pas dehors et pas de la pluie non plus, une surprise dans les choses nous prenant en pitié, mon arrière-grand-mère et les dames agitaient leur bouche sans mots et pourtant elles parlaient bien puisqu'une brillance de salive, une dent, un sourire devant la dent quand une photo jusqu'alors invisible surgissait de l'obscurité ou qu'un miroir taché par les mystères du temps dupliquait les portraits sous un angle différent qui effrayait car ce n'étaient pas eux tout en étant eux, des créatures semblables aux défunts dans les rêves s'adressant aux vivants du haut de cols en celluloïd et de plastrons à pois, on comprenait
- C'est moi
mais à qui appartient ce moi qui susurrait
- C'est moi
et nous qui sommes-nous sans bouche sans yeux ni substance de chair comme ma mère aujourd'hui sans trouver aucune maison triste à trois heures de l'après-midi et sans remarquer les portraits
- C'est moi
convaincus que ma mère les aidait en croyant en eux, en les apaisant
- C'est vous
ravivant des parfums éventés et des palpitations de dentelle, ma mère qui n'est pas même capable d'une phrase, des syllabes avec la paume qui s'étend sur sa poitrine jusqu'à la recouvrir entièrement, elle ne se souvient pas des couloirs où il pleuvait l'hiver ni de la surprise des choses tout comme elle ne doit pas se souvenir des chevaux, des taureaux ni des vacances dans la quinta, de mon père juché sur la clôture pour choisir les taurillons avec son chapeau qui lui assombrissait la voix, il s'asseyait à table et sa fourchette qui entrait et ressortait du bord du chapeau, depuis combien d'années êtes-vous mort, depuis combien d'années demandez-vous
- Qui suis-je ?
ou plutôt vous ne demandez rien, vous n'avez jamais rien demandé, vous ne répondiez pas à ma mère tourné vers les champs tout là-bas et les pattes des bêtes au loin et pourtant en train de trotter sur le parquet, on vous retrouvait dans la quinta car vous ne veniez pas à Lisbonne, vous aviez oublié que Lisbonne existait et donc sourd aux défunts dans les rêves et à présent que défunt vous-même muet, le chapeau sur le portemanteau qui n'assombrit plus rien mais n'arrête pas de grandir pour autant, ma mère recevait le mayoral infoutu de décider quoi que ce soit au sujet des pâturages et du cheptel, réduite à une poignée de syllabes qu'une brillance de salive ou une dent venaient ponctuer, si je l'interrogeais
- Mon père ?
un grommellement laborieux guidé par une contraction de l'épaule, une partie d'elle qui cherchait à s'exprimer et ne s'exprimait pas, la main rapetissée sur la poitrine et adieu, l'infirmière lui mettait ses couches, nettoyait le tube de la gorge, la changeait de position dans son lit et sur ce en se redressant ma mère à la tenture
- Toi
dans une colère inattendue, quel mal vous a fait la tenture maman, moi la repoussant contre les draps
- Mère
tandis que ses doigts me meurtrissaient le bras avec un ultime
- Toi
qui a cessé d'être
- Toi
pour devenir le galop des chevaux venus des écuries là-bas derrière avec des commis criant des ordres sur le mur où les rosiers fleurissaient en mars, ma sœur Rita avec son cancer
- Qu'est-ce qui leur arrive aux rosiers grande sœur ?
dépitée que le monde continue de tourner sans elle, l'impression que ma mère
- Comme elle doit être triste cette maison à trois heures de l'après-midi
et faux, ma mère fixant la tenture la colère retombée désormais, si maigre, cessant de la fixer, me regardant sans me voir
- Que voyiez-vous ?
elle voyait mon père choisir les bêtes pour les corridas
- Vous voyiez mon père choisir les bêtes pour les corridas mère ?
et ma mère à l'extérieur de l'enclos chassant la chaleur et le remugle des bestiaux avec son éventail, le peigne dans les cheveux
(je l'ai retrouvé l'autre jour, cassé, en fouillant parmi les colliers de perles dans le coffre de la chambre)
exubérante avec ses mantilles et aujourd'hui plus de mantille, les deux alliances, la sienne et celle de mon père, pas à l'annulaire, au majeur pour qu'elles ne glissent pas et glissant malgré tout, je récupérais les alliances sur l'oreiller si bien que j'ai fini par les ranger en compagnie du peigne, un taureau appuyé contre un chêne vert nous surveillait le mufle dégoulinant de bave, il s'est remis à marcher et m'a fait peur, l'ombre du chapeau de mon père s'est adressée aux commis, l'un d'eux est venu au trot et l'a éloigné, ma mère
- Toi
tout bas chassant le
- Toi
avec son éventail et qui me dit que la tenture pas l'homme, quel mal vous a fait le commis mère, des chevaux et encore des chevaux entre les rosiers, toutes les maisons sont tristes à trois heures de l'après-midi à cause de cette nuit intérieure qui succède au mitan du jour et tarde à s'en aller avec toute l'argenterie et la vaisselle au fond de nous et le souvenir d'une paire de gants par terre sans qu'on se rappelle à qui ils appartenaient, comme il est étrange de vivre, comment doit-on faire, on commence par où, par quel chapitre, j'ai eu deux maris et j'ignore ce qu'il leur est arrivé ou plutôt ce n'est pas que je l'ignore mais je ne vais pas m'occuper d'eux puisque c'est fini, il y en a au moins un des deux qui traîne sûrement par ici mais même son prénom ne me revient pas, Jaïme ou Ricardo, je dirais Jaïme, non, Ricardo, je connais le prénom de ma mère, de mes frères et sœurs, de mon père et c'est tout, ne m'obligez pas à insister sur ce qui me rebute, j'ai eu deux maris et je n'en appelle aucun
- Toi
encore qu'il y ait des moments, je me comprends, où en mettant l'assiette dans la machine je me dis que, je me dis que j'aimerais bien un peu de compagnie, c'est-à-dire l'assiette aimerait bien un peu de compagnie ça se voit à la façon dont elle goutte, moi je n'en ai pas besoin, des chevaux et encore des chevaux entre les rosiers, quand on m'emmenait à la plage je les imaginais le long des vagues jetant leur ombre sur la mer, et cette ombre était plus dense que les algues, pas de navires, pas de rochers, pas d'oiseaux, des chevaux, le cheval de mon père caché sous le rebord de son chapeau et ensuite moi sur la croupe me cramponnant à sa veste me demandant si mon père le cheval ou l'homme, sans savoir au juste de qui j'étais la fille, les commis
- Votre fille monsieur
c'est donc à mon père que j'appartiens vu que les commis ne se trompaient pas pour les taurillons, connaissaient par cœur les familles, les descendances, les liens, qu'arrivera-t-il à la maison de Lisbonne et à celle de la quinta quand ma mère sera morte, ses cheveux déjà presque sans vie du reste, j'allais dire poussiéreux mais je ne le dis pas, j'allais dire même pas nés à l'intérieur de la peau, collés à elle mais je ne le dis pas, je ne dirai rien sur ses yeux quasi aveugles, à quoi bon, je dis que les roses ont fleuri toutes seules, les objets devenant des choses eux qui pour l'instant bouillonnent, respirent et je ne vous oublie pas soyez tranquilles, la coquille avec les initiales de ma mère sur le cercle nacré du couvercle et à l'intérieur une pièce de monnaie qui se promenait, quand mon père se disputait avec ma mère il attrapait la coquille sur la commode, la secouait et la pièce de se mettre à chanter, il ne la reposait jamais à sa place, il avait beau essayer jamais il ne trouvait le bon endroit, trop à gauche, trop à droite, il la tournait dans le sens des aiguilles d'une montre, dans le sens contraire, un degré ou deux, mais ça n'allait jamais, il reculait pour vérifier le résultat
(la langue du taureau surgissait du museau et disparaissait, que signifiait la langue, que signifie une branche de chêne vert qui tremblote sans qu'il y ait de vent ?)
et pas là, pas comme ça, à cause de la coquille tout me semblait en désordre et moi en désordre aussi, j'entendais les pas de mon père dans la salle à manger et le détestais de mettre mon passé sens dessus dessous, des gants sur le parquet, bleus, à bouton, sans que je découvre à qui ils appartenaient, l'envie d'ordonner à mon père
- Remettez la coquille comme il faut vite
pour que la Terre bien en place, qui redresserait l'univers si je n'existais pas, tiens voilà le taureau du chêne vert quittant le napperon à ma poursuite, si la coquille remise comme il faut le taureau bien sage, que l'ombre des chevaux se déplace, cela m'est égal, maintenant le taureau, qui pourrait être sur la commode, immobile, je demande si peu, ne me contrariez pas, mon mari, pas Jaïme ni Ricardo, le second
Afonso
finalement les prénoms me reviennent, Ricardo et Afonso, avec Afonso j'ai eu un chien qui passait la journée dans son panier à nous épier, il consentait à manger dans sa gamelle puis regagnait son panier l'œil soupçonneux ébouriffant au passage les franges du tapis, on l'emmenait en promenade contre son gré lui qui regardait les troncs et les pneus avec mépris, quand le bus l'a renversé le vétérinaire a dit
- Il vaut mieux le piquer
le panier est resté une éternité en compagnie d'un os en caoutchouc, puis j'ai glissé l'os dans la poche de mon tablier, de temps en temps je le serrais
(la nostalgie j'imagine)
mais pas le moindre aboiement, si je l'avais interpellé comme ma mère avec la tenture
- Toi
peut-être une syllabe perdue qui m'aurait calmée, au fil des années on en vient à ressentir de la tendresse pour les objets y compris pour ceux qui bougent, aujourd'hui c'est le dimanche de Pâques vingt-trois mars, il est arrivé tôt cette année pour me tourmenter, si j'ouvre la fenêtre des nuages au-dehors, si je ne l'ouvre pas des nuages dans le salon et de la pluie sur le lit de ma mère, le vétérinaire a plié la patte du chien et le cartilage dans le vide
- Pas réparable
le chien l'a toisé, le regard dédaigneux et un crachat sanguinolent, non, un crachat c'est tout, n'exagère pas, sa croupe s'est hérissée et terminé, l'employée qui nous a reçus dans le cabinet vendait de la nourriture en boîte avec un fox-terrier sur l'étiquette et des instructions en trois langues qu'on ne pouvait déchiffrer qu'à la loupe ainsi que des comprimés destinés à renforcer les incisives
(si j'en prenais que se passerait-il ?)
et à propos d'incisives la mâchoire de ma mère sans râtelier autrement dit pas ma mère entre le nez et le cou, des gencives, ne pleuvez pas mère, ne ramenez pas octobre et la résignation des ormes, les lampes allumées à deux heures de l'après-midi, le suave espoir de mourir, pénible l'effet de la piqûre mais mon mari ne s'est aperçu de rien occupé qu'il était à déchiffrer les instructions sur la boîte parcourues ligne à ligne avec le doigt, la paix
(est-ce la paix vraiment ou brûlons-nous sans qu'ils le remarquent ?)
on a payé pour le crématorium dans le jardin qui ressemblait à un four à pain et en un rien de temps des charbons si légers, je préfère être enterrée entière pour continuer à penser sous la pierre tombale pendant que mes ongles poussent et que les gants se dissipent dans mes souvenirs, de tout ce que j'ai traversé ce sont les gants qui restent, pas le soir à dix-huit ans sur le parking face aux vagues avec la douleur et la peur et l'envie de prier, ma mère me montrant les taches sur la culotte
- Qu'est-ce que c'est que ça ?
ce sont les gants qui restent, ils ne m'intéressaient pas à l'époque et si on m'avait assuré
- Tu te souviendras des gants
je ne l'aurais pas cru, des gants imaginez un peu, qui est capable de comprendre l'âme, ils sont venus chercher des taureaux la semaine dernière pour la première corrida et les chevaux jetant leur ombre sur la mer c'est-à-dire sur le rocher couvert de mousse où on s'amusait à glisser, mon frère João n'arrivait pas à monter
- Tirez-moi
et la bête le regardant depuis le chêne vert, avec quoi ma mère peut-elle bien se distraire au-dedans d'elle-même, mon mari avec la laisse et les cendres dans un paquet qui n'avaient pas besoin de panier
- Que veux-tu faire de ce paquet ?
la laisse est passée je ne sais où, au-dessus de l'armoire où s'entassent les valises, dans un grenier, dans l'office, dans mon grenier, dans l'office, dans mon grenier les gants et ma mère moins nette que les gants me montrant les taches
- Qu'est-ce que c'est que ça ?
un parking où rien ne jetait son ombre sur rien, des lampes à la pêche au loin, toujours par paire, une sur le chalutier et une sur l'eau, la première en haut et la seconde en bas semant une solitude de dames de cœur, une voiture mieux que la nôtre balançant vers l'avant vers l'arrière phares éteints elle aussi pour éviter que les taureaux ne la voient, un de mes pieds tordu contre le volant, le levier de vitesse me labourant les reins, l'un des reins, enfin ce que j'imagine être l'un des reins, celui du côté opposé comprimé contre le relief du siège, mon corps fait de pièces en trop qui gênaient, jamais je n'aurais cru que la mer tant de coudes qu'ils en déchiraient mon chemisier, je suis d'accord avec vous maman, qu'est-ce que c'est que ça, ma mère agrandissant les taches en tendant le tissu