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Vila-Matas Enrique Impressions de Kassel

"Impressions de Kassel" d'Enrique Vila-Matas,
traduit de l'espagnol par André Gabastou.

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Plus un auteur est d'avant-garde, moins il peut se permettre de se présenter comme tel. Mais qui s'en soucie ? En fait, ma phrase n'est qu'un mcguffin et n'a pas grand-chose à voir avec ce que je me propose de raconter même si, à la longue, tout ce que je vais dire sur mon invitation à Kassel, puis sur mon voyage dans cette ville, finira par déboucher précisément sur elle.
Comme d'aucuns le savent, pour expliquer ce qu'est un mcguffin, le mieux est de recourir à une scène de train : « Pourriez-vous me dire ce qu'est ce paquet rangé dans le porte-bagages au-dessus de votre tête ? » demande un passager. Et l'autre de lui répondre : « Ah, c'est un mcguffin. » Le premier veut savoir ce que c'est et le second le lui explique : « Un mcguffin est un instrument pour chasser des lions en Allemagne. » « Mais il n'y a pas de lions en Allemagne », rétorque le premier. « Ce n'est donc pas un mcguffin », répond le second.
Le mcguffin par excellence est Le Faucon maltais de John Huston, le film le plus bavard de l'histoire du cinéma. Il raconte la recherche d'une statuette, tribut payé à un roi espagnol par l'ordre des Hospitaliers pour acquérir une île. On y parle beaucoup, sans jamais s'arrêter, mais à la fin, le faucon convoité pour lequel certains sont allés jusqu'à perpétrer des crimes se révèle n'être que l'élément de suspense permettant à l'histoire d'avancer.
Comme vous avez déjà dû le deviner, il existe beaucoup de mcguffin. Le plus célèbre se trouve au début de Psychose de Hitchcock. Qui ne se souvient pas du vol commis par Janet Leigh dans les premières minutes ? Apparemment très important, il finit par ne jouer qu'un rôle insignifiant dans l'intrigue. Pourtant il nous oblige à être attentif à ce qui se passe sur l'écran pendant tout le reste du film.
Il y a, par exemple, des mcguffin dans tous les épisodes des Simpson où le prélude qui ouvre chacun d'entre eux n'a que très peu ou rien à voir avec la suite.
Mon premier mcguffin, je l'ai trouvé dans Meurtre à l'italienne de Pietro Germi, adaptation cinématographique d'un roman de Carlo Emilio Gadda. Dans ce film, le commissaire Ingravallo, bourré de cafés et perdu dans le labyrinthe de son enquête inextricable, téléphone de temps à autre à sa sainte épouse qu'on ne voit jamais. Est-il marié avec une McGuffin ?
On en trouve tant dans les parages qu'il y a à peine un an, l'un d'eux s'est infiltré dans ma vie quand, un matin, j'ai reçu à la maison l'appel d'une jeune fille qui disait se nommer María Boston et être la secrétaire des McGuffin, un couple irlandais qui souhaitait m'inviter à dîner. Elle était persuadée que moi aussi, je serais ravi de les voir et de les saluer car ils pensaient me faire une proposition irrésistible.
Étaient-ils milliardaires ? Voulaient-ils, pour quelque obscure raison, m'acheter ? C'est ce que je me suis demandé afin de réagir avec humour à ce coup de téléphone étrange, provocateur, sûrement une plaisanterie.
Normalement, quand je reçois un coup de téléphone de ce genre, je raccroche immédiatement, mais la voix de María Boston était très chaude et très belle et moi, à ce moment précis de la matinée, j'étais de bonne humeur, aussi me suis-je un peu amusé avant de raccrocher, ce qui a entraîné ma perte parce que j'ai laissé à la jeune Boston le temps de me citer des noms d'amis communs, les noms de mes meilleurs amis.
- Ce que pensent te proposer les McGuffin, m'a-t-elle tout à coup dit, c'est te révéler une bonne fois pour toutes la solution du mystère de l'univers. Ils la connaissent et veulent te la transmettre.
J'ai décidé de poursuivre la conversation. Les McGuffin savaient-ils que je ne dînais jamais dehors ? Savaient-ils que, depuis sept ans, je me sentais heureux le matin, alors que le soir j'étais ponctuellement assailli par une forte angoisse qui m'amenait à penser à des panoramas noirs et horribles, tant et si bien qu'il était hautement recommandable que je ne sorte pas ?
Les McGuffin savaient tout, a dit Boston, notamment que j'avais du mal à sortir le soir. Mais même s'il en était ainsi, ils refusaient d'imaginer que je préférerais rester à la maison plutôt que de connaître la solution du mystère de l'univers. Je serais très lâche si j'optais pour le foyer.
J'avais déjà reçu dans ma vie des coups de téléphone étranges mais celui-là, c'était le pompon. Et comme si c'était trop peu, la voix de Boston devenait à chaque instant encore plus agréable, elle avait vraiment un timbre particulier qui me remettait en mémoire des souvenirs de quelque chose dont je ne savais pas très bien de quoi il s'agissait, mais qui me faisait me sentir encore plus débordant d'énergie et plus content que je ne l'étais d'habitude le matin, moment de la journée où pourtant, ces derniers temps, je débordais de force et d'optimisme. Je lui ai demandé si elle viendrait, elle aussi, à ce dîner où ils me révéleraient ce secret. Oui, m'a-t-elle répondu, j'ai l'intention de venir, après tout je suis la secrétaire du couple et je suis donc obligée de faire certaines choses.
Quelques minutes plus tard, tirant parti de mon optimisme, elle avait déjà réussi à me convaincre complètement. Je ne le regretterais pas, m'a-t-elle dit, l'énigme de l'univers méritait bien un effort. J'ai fêté mon anniversaire le mois dernier, lui ai-je rétorqué, je te le dis au cas où quelqu'un se serait trompé de date et m'aurait préparé une surprise. Non, m'a dit Boston, la surprise, c'est ce que vont te révéler les McGuffin au moment où tu t'y attendras le moins.