+ Allmen et les dahlias - Suter Martin
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Suter Martin Allmen et les dahlias

"Allmen et les dahlias" de Martin Suter,
traduit de l'allemand par Olivier Mannoni.

1


C'était l'un de ces matins où il devait nouer sa cravate trois fois de suite avant d'obtenir les bonnes longueurs.
Allmen avait mal dormi. Il avait déserté l'ennuyeuse inauguration d'un club pelucheux pour aller s'ensabler avec quelques autres renégats dans les locaux du Goldenbar, puis au Blauer Heinrich. Lorsqu'il avait enfin regagné son lit, une conférence nocturne avec la Colombie organisée par María Moreno l'avait arraché à son tout premier sommeil.
Carlos, lui aussi, conférait fréquemment avec sa famille au Guatemala, mais il le faisait toujours avec discrétion. Lorsque c'était María, en revanche, dans la maison mal insonorisée du jardinier, on aurait juré que sa chambre était pleine de Colombiens venus faire la fête.
Juste après l'heureuse conclusion de l'affaire du « Diamant rose », il avait voulu proposer un emploi fixe à María Moreno. Cela lui paraissait pure logique. L'argent, désormais, ne manquait pas, Allmen aimait avoir du personnel et Carlos aimait María Moreno.
Mais, une fois de plus, il n'avait pas compté sur la pingrerie de ce dernier. Même à présent que les réserves bancaires de Carlos dépassaient largement celles de son patrón, il mégotait sur le moindre sou. Il n'avait pas voulu accepter l'offre d'Allmen, qui proposait de l'employer non plus à temps partiel en échange du gîte et du couvert, mais à plein temps et moyennant un bon salaire. Il préférait rester à mi-temps comme jardinier et concierge chez K, C, L & D Fiduciaire, la société qui avait acheté la villa Schwarzacker et laissé à Allmen l'usufruit emphytéotique de la maison de jardinier. « Nunca se sabe », avait-il dit : on ne sait jamais. Allmen savait parfaitement de quoi il était question : on ne savait jamais à quel moment Don John serait de nouveau en faillite. Et il s'avéra bientôt qu'on y était presque.
Il avait également réussi à faire échec à l'embauche fixe de sa María. Il lui conseilla de continuer à travailler à l'heure et de garder la main sur le reste de sa clientèle. Nunca se sabe.
Pour ce qui concernait sa situation domestique, Carlos était moins strict. L'entrée de María Moreno dans les lieux s'était déroulée par étapes. Ce furent d'abord des visites féminines occasionnelles chez Carlos, visites qu'Allmen, en homme du monde, toléra bien sûr comme si cela allait de soi. Non sans être effleuré par une émotion désagréable, toutefois, ses vidéoconférences avec la Colombie n'étant pas la seule occasion pour María Moreno de se manifester bruyamment. Elle n'avait pas tardé à rester le week-end, ce qui ne le dérangeait pas plus que cela, car elle offrait un spectacle réjouissant. Le jour où Carlos était venu expliquer à Allmen, avec ses circonvolutions habituelles, que María était provisoirement sans domicile, il n'avait vu aucune objection à ce qu'elle trouve refuge un moment auprès d'eux, dans la maison du jardinier. Et lorsqu'il la vit, un soir, assister Carlos en robe noire et petit tablier blanc, Allmen sut qu'il avait laissé passer le moment d'intervenir. Depuis, il hébergeait deux immigrés clandestins. Pas seulement « por mientras », c'est-à-dire provisoirement, comme le disait Carlos.
Allmen serra son double nœud Windsor et jeta un dernier coup d'œil dans le miroir grossissant. La pierre d'alun avec laquelle il avait séché le sang de la coupure laissée par le rasoir au-dessus de la commissure des lèvres, à droite, avait laissé une trace blanche qu'il éloigna précautionneusement avec un gant éponge humidifié.
Il se glissa dans sa veste et entra dans le petit séjour trop meublé. Le couvert était mis pour une personne devant l'une des six chaises Art déco de la table à manger. Ça sentait le café et les toasts. Avant même qu'Allmen ne soit assis, María Moreno sortit de la cuisine.
- Muy buenos días, Señor John.
María était une femme indépendante, elle n'avait pas laissé Carlos la persuader de s'adresser à Allmen en lui donnant de son « Don John » désuet.
- Muy buenos días, María, répondit-il avant de s'assoir.
Elle lui servit du café et retourna dans la cuisine lui préparer son œuf.
María Moreno travaillait seulement les après-midi chez d'autres particuliers. Le matin, elle était disponible dans la maison de jardinier pour accomplir des travaux domestiques et faire des courses. Cela valut à Allmen quelques améliorations décisives de sa qualité de vie. Par exemple sur la question du petit déjeuner.
Jusque-là, Carlos lui apportait à sept heures un early morning tea au lit, avant de vaquer à ses occupations. Allmen, qui n'était pas un lève-tôt, allait prendre entre dix et onze heures un petit déjeuner tardif au Viennois. Il continuait certes à le faire autant que possible, mais la fondation d'Allmen International Inquiries (« The Art of Tracing Art ») le contraignait parfois à se conformer à un emploi du temps un peu plus régulé. Il lui arrivait même de devoir accepter des rendez-vous le matin, et l'aide de María Moreno lui était alors indispensable pour le petit déjeuner. Ce n'était pas qu'il ne s'en serait pas sorti tout seul, mais ce qu'il avait préparé lui-même ne plaisait jamais à Allmen.
Ce jour-là était l'un de ceux où il n'avait pas de temps pour le Viennois. Il avait déjà un rendez-vous prévu à dix heures quinze.
La veille, une certaine Mme Talfeld avait appelé et demandé un rendez-vous avec « M. von Allmen en personne ». « D'urgence », avait-elle ajouté, si possible dès le lendemain matin.
La présence de María Moreno offrait un autre avantage : outre l'espagnol, elle parlait fort bien l'allemand et l'anglais, c'était une standardiste douée et une hôtesse d'accueil en progression constante. Elle pria Mme Talfeld de patienter un instant, fit comme si elle allait consulter l'agenda d'Allmen et, à sa grande surprise, s'aperçut qu'il avait un moment de libre dans son emploi du temps le lendemain matin. On convint d'un rendez-vous pour dix heures quinze au Schlosshotel. Allmen devrait demander Mme Talfeld à la réception.
María lui apporta un œuf sur le plat, car on était jeudi. Allmen mangeait un œuf chaque fois qu'il prenait son petit déjeuner chez lui, et chaque matin sous une forme différente. Dans un but de simplification, il avait attribué une préparation déterminée à chacun des jours de la semaine : œuf brouillé le lundi, œuf à la coque dans son verre, à la viennoise, le mardi, œuf poché sur toast le mercredi, œuf au plat le jeudi, œuf mollet le vendredi, omelette aux fines herbes le samedi, et ses huevos rancheros le dimanche : deux œufs sur le plat rapidement retournés sur la fin, avec une sauce tomate piquante. Une spécialité guatémaltèque dans laquelle Carlos était passé maître, raison pour laquelle Allmen l'avait réservée au dimanche.
Allmen mangeait son œuf tout en feuilletant le journal de la main droite. Il n'y vit rien qui eût pu susciter en lui le plus faible intérêt. Signe supplémentaire du fait que la journée s'annonçait mal. Il écarta son journal et son assiette, se servit du café et regarda par la fenêtre qui donnait sur le parc, de l'autre côté des fauteuils serrés les uns contre les autres.
C'était une journée d'avril tempétueuse. Le vent dispersait sur les pelouses fraîchement tondues les pétales blancs des magnolias. La veille encore, le thermomètre était monté à plus de vingt degrés et Allmen avait pu, pour la première fois, sortir l'un des costumes qu'il s'était fait confectionner pour l'été par son tailleur romain. Mais ce jour-là, il portait de nouveau l'un de ses trois pièces de demi-saison en cachemire. Il entendit la sonnerie et le bref dialogue à l'Interphone entre María Moreno et M. Arnold, son chauffeur de taxi préféré, l'homme à la Cadillac Fleetwood 78. Il aurait pu se lever et aller chercher son manteau, mais il préféra respecter les formes et attendre que María entre dans la chambre et annonce :
- Su carro, Señor John : votre voiture.
Allmen s'essuya la bouche, se leva de son siège et boutonna sa veste.
- Muchas gracias, María.
- Buen provecho, répondit-elle.
Puis elle le suivit dans la petite entrée, attendit qu'il ait contrôlé une dernière fois sa tenue dans le miroir du vestiaire et l'aida à passer son manteau.
Le long du sentier, dans le jardin, poussaient des primevères et des coucous. Il traversa la partie plus utilitaire de ce jardin aux allures de parc, déboucha dans sa partie prestigieuse, devant un hêtre taillé avec précision, là où le chemin étroit en croisait un plus large, qui reliait la porte d'entrée décorée de la villa et le portail en fer forgé.
La Fleetwood, toujours bichonnée, était garée devant la maison. M. Arnold attendait à côté de la portière arrière droite.
Lorsque Allmen se laissa tomber sur la banquette rouge vin, il se sentit un peu mieux. La voiture dégageait un parfum de produit d'entretien du cuir et d'encaustique ; M. Arnold roula en silence et prudemment dans la zone limitée à trente kilomètres heure du quartier résidentiel, pour descendre vers la ville, puis longea la rive du lac jusqu'au Schlosshotel.

2
L'établissement avait jadis été l'un des premiers de la cité, mais durant toutes ces années on n'avait rien fait pour l'adapter aux normes de sa catégorie, si bien qu'il avait perdu sa cinquième étoile. Ce revers n'avait pas eu d'effets sur sa politique commerciale : le Schlosshotel était resté dans la catégorie de prix la plus élevée. Ce qui l'avait bientôt rendu trop onéreux pour les clients des quatre étoiles et trop poussiéreux pour ceux des cinq étoiles. Quant aux vieux et fidèles habitués de l'hôtel, la mort les emportait peu à peu.
Un doorman en uniforme gris pigeon ouvrit la portière.
- Bienvenue au Schlosshotel.
Allmen glissa un pourboire à M. Arnold et le pria de l'attendre.
Depuis que Carlos, qui s'occupait aussi de la comptabilité d'Allmen International, avait attiré son attention sur les sommes que finissaient par représenter ces temps d'attente, Allmen préférait payer de sa poche ce détail de sa qualité de vie.
Un large escalier de marbre descendait vers le hall d'entrée circulaire en tournant autour de la suspension d'un lustre en laiton. À droite de la porte tambour se trouvait le pupitre du concierge ; face à lui, celui de la réception.
Deux jeunes femmes assuraient en souriant l'accueil derrière le comptoir, aussi prêtes l'une que l'autre à répondre à sa question. Allmen haïssait cette situation. Elle le forçait à trancher en défaveur de l'une des deux. Pourquoi les réceptionnistes de ce bas monde n'étaient-elles pas capables de se mettre d'accord et d'indiquer clairement laquelle était, à cet instant précis, responsable du client qui arrivait ?
Il choisit comme toujours, chevaleresque, la moins séduisante des deux, se présenta et demanda Mme Talfeld. La jeune femme se dirigea vers le téléphone et composa un numéro court.
Manifestement, quelqu'un décrocha tout de suite, la réceptionniste se contenta de dire : « M. von Allmen est arrivé » et raccrocha.
- Si vous voulez bien patienter quelques instants au lobby, Mme Talfeld va vous rejoindre tout de suite.
Le lobby était une grande salle confortable avec vue sur la voie sur berge. Les rideaux et les peintures sur verre au-dessus des fenêtres laissaient passer si peu de lumière que les lampes de table et les lampadaires étaient encore allumés près des groupes de sièges qui ne se trouvaient pas juste face aux fenêtres.
Allmen s'installa dans un fauteuil rembourré à partir duquel il pouvait voir l'entrée, croisa les jambes et attendit.
On avait dû aérer peu avant, l'air n'était pas pur pour autant, mais il était froid. Un bar se trouvait à l'autre extrémité du lobby. Un barman d'un certain âge y était plongé dans l'une de ces activités impénétrables auxquelles se livrent les barmen à leurs heures perdues. Il déplaçait des bouteilles d'un point à un autre, lustrait des verres propres et polissait au chiffon la surface impeccable du comptoir. Il prit son temps avant de rejoindre la table d'Allmen, un plateau d'argent à la main, et de déposer devant lui une petite coupe d'amandes, une autre de chips, et deux dessous-de-verre. Son smoking était un peu élimé, mais les manches avaient la bonne longueur et, en dépit du dos un peu rond de celui qui le portait, le col ne se détachait pas de la nuque.
Allmen commanda un café crème et vit, de loin, le barman manipuler une petite machine à espresso derrière le comptoir. Il était à craindre qu'il vienne de la mettre en marche.
Une grande femme apparut à l'entrée du lobby. Elle scruta la salle un bref instant avant de mettre le cap sur sa table. Allmen n'était pas difficile à reconnaître, il était le seul client.
Il se leva. Les cheveux noirs de Mme Talfeld étaient dressés en une coiffure démodée qui lui permettait de le dépasser d'un pouce. Elle était durement maquillée - sourcils noirs, large trait d'eye-liner, lèvres rouge foncé, fond de teint clair - et devait avoir dépassé de peu la cinquantaine. Elle lui tendit sa main osseuse et puissante et l'invita à se rassoir.
Allmen attendit qu'elle ait pris place, s'installa à son tour et fit signe au barman. Avant que celui-ci n'ait atteint sa table, elle toisa Allmen, lui adressa un mince sourire et lui dit :
- Heureuse que vous ayez pris le temps de venir en personne.
Le serveur déposa le café crème devant Allmen.
- Bonjour, madame Talfeld. Puis-je vous servir quelque chose ?
- Rien, merci, Bert. Nous ne restons pas longtemps.
Bert se retira.
Mme Talfeld croisa les jambes.
- Cela vous dérange si je fume ? demanda-t-elle en sortant de son grand sac à main un étui à cigarettes en fausse écaille de tortue.
- Si ça ne dérange pas l'hôtel.
Allmen sortit un briquet de sa poche et lui donna du feu. Elle prit une bouffée et lui proposa une cigarette.
- Merci, je ne fume pas.
- Alors pourquoi le briquet ? s'étonna-t-elle.
- Pour donner du feu.
- Ah bon.
On entendait à présent une discrète musique de piano résonner depuis le bar. Bert avait allumé la sonorisation. Mme Talfeld se concentra sur son entrée en matière.
- Y a-t-il dans votre secteur quelque chose comme un secret professionnel ?
- Bien entendu. Tout ce que vous me direz restera entre nous et tous les collaborateurs impliqués dans le dossier ont une obligation de confidentialité absolue.
- Et vous vous y engagez par écrit ?
- Ce point fait bien entendu partie du contrat.
- Vous en avez un sur vous ?
Allmen prit la mince serviette en cuir de porc qu'il avait posée par terre, contre son siège, en sortit le contrat-type de trois pages et le lui tendit.
Elle tira de son sac à main une paire de lunettes en corne noire et se mit à lire.
Allmen but une gorgée de café et vit sa crainte confirmée : il avait un goût de machine.
Mme Talfeld lisait avec attention. Les rides verticales qu'elle avait entre les sourcils se creusèrent, comme celles qui couraient des narines aux commissures des lèvres. Allmen étudia ce visage sévère et tenta de l'imaginer avec vingt années de moins. Il le vit un peu plus lisse, mais pas beaucoup plus détendu.
Elle semblait avoir remarqué qu'il l'observait. Soudain, elle leva les yeux et le regarda en face.
- Pardonnez-moi, se vit-il contraint de dire.
Elle baissa de nouveau les yeux sur le contrat. Allmen tenta de regarder dans une autre direction.
Lorsqu'elle eut terminé, elle lui rendit le papier.
- Le contrat se réfère à une convention d'honoraires. L'avez-vous aussi sur vous ?
Allmen la lui tendit. Elle la survola et la lui rendit.
- Je suppose que cela se situe dans la fourchette de votre secteur ?
- À sa limite supérieure.
Mme Talfeld rangea ses lunettes dans son étui, se cala sur son siège et l'observa.
- Qu'est-ce qui vous a conduit à votre étrange profession, monsieur von Allmen ? L'amour de l'argent, l'amour de l'art ou l'amour de la justice ?
- De l'art, madame Talfeld. Les deux autres n'ont pas grande importance à mes yeux.
Elle eut un petit éclat de rire, puis le scruta de nouveau. Soudain, elle prit son sac à main et se leva.
- Je vais vous présenter quelqu'un.
Allmen se leva et fit signe au barman.
- C'est réglé, venez.