+ Le dernier mot - Kureishi Hanif
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Kureishi Hanif Le dernier mot

"Le dernier mot" d'Hanif Kureishi,
traduit de l'anglais par Florence Cabaret.

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Harry Johnson regardait la campagne anglaise qui défilait depuis le train où il s'était installé : il se faisait la réflexion qu'il n'y avait pas un instant où quelqu'un, quelque part, ne soit occupé à raconter une histoire. Et si la chance continuait de lui sourire jusqu'à la fin de la journée, il se disait qu'il serait bientôt embauché pour raconter l'histoire de celui à qui il allait rendre visite. Eh oui, c'était lui, Harry, que l'on avait choisi pour raconter toute la vie de ce grand homme et artiste majeur. Comment est-ce qu'on se lance dans une telle entreprise ? se demanda-t-il en frissonnant. Par où commencer ? Comment cette histoire, toujours en cours, finirait-elle ? Et, plus crucial encore, est-ce qu'il était seulement capable d'aller au bout d'un tel projet ?
Cette Angleterre paisible, jamais troublée par la guerre ou la famine, ni par les conflits ethniques ou religieux, ni par la révolution. Pourtant, si l'on en croyait les journaux, la Grande-Bretagne était une petite île surpeuplée, grouillante d'immigrants affairés qui, pour beaucoup, s'agrippaient aux flancs du pays comme à un bateau qui serait sur le point de chavirer. Mais ce n'était pas tout : des milliers de demandeurs d'asile et de réfugiés cherchaient à fuir les perturbations qui agitaient le reste d'un monde en plein chaos en espérant pouvoir traverser la frontière. Certains s'entassaient dans des camions, d'autres se suspendaient sous les wagons des trains ; nombre d'entre eux traversaient la Manche sur la pointe des pieds en empruntant des filins tendus entre les deux côtes ; d'autres encore chevauchaient des boulets de canons tirés depuis Boulogne. Les fantômes avaient la part belle. En attendant, depuis que la crise financière avait éclaté, on avait l'impression que tous ceux qui étaient à bord de ce pays étaient tellement tassés, tellement claustrophobes qu'ils en venaient à se retourner les uns contre les autres, tels des animaux pris au piège. Avec la hausse de la précarité - la baisse du nombre d'emplois, la diminution du montant des retraites, la réduction de la sécurité sociale -, les gens voyaient leur qualité de vie se dégrader. Le système de protection mis en place après guerre, celui avec lequel Harry et sa famille avaient vécu, appartenait au passé. Mais, quand il regardait ce paysage, Harry avait l'impression que le gouvernement avait délibérément choisi d'inoculer au corps politique le virus de l'angoisse à haute dose puisqu'il ne voyait là qu'une Angleterre verdoyante et plaisante s'étendre à perte de vue : de robustes troupeaux, des champs impeccables, des arbres parfaitement taillés, des ruisseaux abondants, le ciel étincelant du début du printemps. On pouvait même croire qu'il n'y avait pas un seul restaurant indien à des kilomètres à la ronde.
Pschitt ! Brutalement, son visage fut couvert de gouttes de bière. Il tourna la tête. Face à lui, Rob Deveraux, éditeur audacieux et respecté, ouvrait une autre cannette. Il avait contacté Harry pour lui demander d'écrire une biographie sur cet écrivain éminent - Mamoon Azam, romancier, essayiste et dramaturge né en Inde - que Harry admirait depuis l'adolescence, à l'âge où il dévorait les livres, au point qu'il connaissait certains passages par cœur parce que, à ses yeux, les écrivains étaient des dieux, des héros, des rock stars. Tout de suite, Harry s'était montré enthousiaste et partant. Après des années d'études et d'obéissance, les choses tournaient bien pour lui ; ses profs le lui avaient prédit, à condition qu'il ne se disperse pas et qu'il garde bouche et braguette fermées. Le temps était venu de faire une pause ; il en aurait pleuré de soulagement et d'excitation. Il le méritait, pensait-il. Quelques années plus tôt, alors qu'il approchait la trentaine, Harry avait publié une biographie de Nehru qui avait été bien accueillie ; elle relatait un certain nombre de faits nouveaux et même si, suivant en cela les critères à la mode, il avait dû légèrement pimenter l'histoire de cette vie bien connue avec quelques récits de copulations interraciales, de sodomies, d'alcoolisme et d'anorexie, la critique avait considéré que, dans l'ensemble, c'était une contribution éclairante. Même les Indiens avaient aimé. Quant à Harry, il avait eu l'impression de « faire ses devoirs ». Depuis, il rédigeait des comptes rendus et donnait des cours, tout en cherchant un nouveau projet dans lequel il pourrait investir son énergie, son envie de s'engager ainsi que sa passion pour la création ; il espérait que ce serait l'occasion de se faire un nom, qui le révélerait aux yeux du monde entier et le lancerait vers un destin radieux.
Par un beau dimanche matin, Harry et Rob avaient donc pris le train pour Tauton : ils se rendaient chez Mamoon, dans cette maison où l'écrivain légendaire avait vécu presque toute sa vie depuis qu'il était adulte, et qu'il partageait désormais avec sa seconde épouse, Liana Luccioni, Italienne d'une cinquantaine d'années, pleine d'esprit et d'allant. Si seulement il avait pu profiter tranquillement du spectacle du monde aperçu depuis la fenêtre du train - son Angleterre -, Harry aurait pu garder son calme et sa sérénité mais Rob, tel un entraîneur de boxe, avait tenu à échauffer et à aiguillonner son poulain dans la perspective du combat qui l'attendait.
Rob lui expliquait que c'était à la fois un avantage et un inconvénient d'écrire sur quelqu'un de vivant. Le sujet lui-même pouvait vous aider, disait-il, alors que Harry épongeait avec un mouchoir la bière qui lui avait éclaboussé le visage. Le passé pouvait prendre une couleur différente à mesure que le grand homme revenait dessus - et c'était justement la tâche qui incombait à Harry : faire en sorte que Mamoon revienne sur son passé. Rob n'avait aucun doute là-dessus, Mamoon allait aider Harry, d'autant plus qu'il avait finalement reconnu que cet ouvrage était crucial pour lui. Liana dépensait de plus en plus d'argent, peut-être même plus encore, et de manière de plus en plus inconsidérée, qu'aucune autre femme qu'il avait pu connaître. Rob disait que c'était comme si Gandhi avait épousé Shirley Bassey et qu'ils aient décidé d'aller s'installer à Ambridge.
Mamoon avait toujours bénéficié d'un immense respect dans les milieux littéraires, ainsi qu'auprès des journaux d'extrême droite. Après tout, c'était un écrivain issu du sous-continent indien qu'ils pouvaient aimer, quelqu'un qui pensait que la domination, surtout celle des élites intellectuelles, informées, brillantes (autant dire, des gens qui, bizarrement, lui ressemblaient), était préférable à la stupidité universelle, et même à la démocratie.
Mais, à force d'être trop cérébral, trop intransigeant et tourmenté pour être apprécié d'un large public, Mamoon commençait à avoir de réels problèmes d'argent ; malgré les louanges et les prix, il se trouvait dans une situation financière délicate. À tel point qu'il était en pourparlers avec une université américaine à qui il allait vendre ses archives. Avant qu'il ne soit également dans l'obligation d'hypothéquer sa maison une deuxième fois, sa femme et son agent étaient tombés d'accord pour décréter que la meilleure façon de relancer cette carrière stagnante (Mamoon était désormais le genre d'écrivain dont on se demande : « Est-ce que tu sais s'il est toujours vivant ? ») était de publier une nouvelle biographie « controversée » avec, en photo de couverture, le portrait d'un jeune homme particulièrement irrésistible et dangereux. Cette image léchée, mémorable, serait tout aussi importante que le texte : pensez à Kafka, Greene, Beckett - autant d'écrivains dont le tempérament taciturne n'a jamais gâché le charme d'une photo à l'ambiance ténébreuse et sulfureuse. Tel était donc le livre que Harry allait écrire. La biographie serait un « événement », un « big bang », accompagné, bien sûr, d'un documentaire télé, d'entretiens, d'une tournée de lectures publiques ainsi que de la réédition de ses livres traduits en quarante langues.
D'un autre côté, poursuivait Rob, le fait que l'auteur soit vivant pouvait aussi inhiber le biographe. Rob avait rencontré l'homme une bonne dizaine de fois ; il disait que Mamoon, et c'était tout à son honneur, ressemblait plus à Norman Mailer qu'à mère Thérésa. Dans ce cas précis, concéda Rob, l'inhibition était quelque chose dont Harry n'aurait pas besoin. Ça ne cadrerait pas vraiment avec le sujet.
Harry se disait en son for intérieur que Rob ressemblait davantage à Norman Mailer que Mamoon, qu'il avait trouvé plutôt retenu et empreint de dignité la seule fois où il l'avait vu. Rob était un rebelle, brillant, mal rasé, débraillé, qui sentait l'alcool la plupart du temps. Ce jour-là, quand ils s'étaient retrouvés, il était franchement soûl et il avait commencé à boire dès le début du voyage ; il mangeait des chips sans discontinuer et il avait des miettes collées partout sur son visage et ses vêtements, comme si c'étaient des pellicules. Rob disait qu'écrire était une forme extrême de combat, de « grâce salvatrice » pour l'humanité. À ses yeux, l'écrivain incarnait forcément le diable, celui qui perturbe nos rêves et saccage nos sottes utopies, qui fait surgir la réalité et rivalise avec Dieu dans ce projet qu'il a de créer d'autres mondes.
Harry acquiesçait d'un air grave à ce que lui disait Rob, comme il le faisait toujours ; il ne voulait laisser transparaître aucun signe d'inquiétude.
Si Harry avait tendance à penser qu'il était plutôt du genre précautionneux, conservateur même, Rob donnait l'impression qu'il encourageait ses auteurs à développer une forme de pugnacité, de dissipation et d'« authenticité », de peur, disaient certains, que le fait d'écrire, d'être associé à l'écriture ou même d'éditer des textes puisse être perçu comme une activité « artistique », féminine, efféminée peut-être, ou même « homo ». Indépendamment de Mamoon, Harry avait déjà entendu de nombreux récits sur les tendances « antisociales » de Rob. Il n'allait pas à son bureau avant cinq heures de l'après-midi mais il y passait la nuit, entre lecture de textes, coups de téléphone et autres démarches - peut-être entre deux virées dans Soho. Il s'était marié peu de temps auparavant, mais il semblait avoir oublié que le mariage est un état continu et pas seulement l'événement d'un jour. Il dormait à droite à gauche, souvent dans des endroits peu confortables, un livre ouvert posé sur le visage. Il donnait le sentiment de vivre dans une dimension temporelle qui se rétrécissait ou se dilatait en fonction de ses besoins plus qu'en fonction de la marche des horloges, dont il disait qu'elles étaient des objets fascistes. Si quelqu'un l'ennuyait, il lui tournait le dos, voire il lui retournait une gifle. Il lui arrivait de tailler arbitrairement dans le texte de ses écrivains, ou de changer le titre de leur livre, sans les en informer.
Ces récits de folie n'inquiétaient pas Harry, parfaitement conscient qu'il n'y a que ceux qui sont fous qui parviennent à produire une œuvre qui compte vraiment. De plus, nombre des textes inscrits au catalogue de Rob avaient reçu des prix et Rob lui-même était puissant, convaincant : il savait y faire. Cela faisait cinq ans que Harry avait l'occasion de manger et de discuter avec lui dans des soirées et, jusque-là, il n'aurait pu dire qu'il avait assisté à la moindre scène de débauche. Rob possédait le carnet d'adresses le plus branché de Londres et il avait cette aura d'artiste que l'on trouve chez les producteurs de films ou de musique d'avant-garde. Il faisait en sorte que des choses se passent et il savait prendre des risques ; on disait qu'il fonctionnait comme « un homme de l'ombre ». Harry n'aurait jamais imaginé qu'il lui demanderait un jour de travailler pour lui. Pas plus qu'il n'aurait imaginé que Rob lui accorderait une avance confortable sur la rédaction du livre. Si Harry empruntait de l'argent à son père, il serait en mesure de verser le dépôt requis pour l'achat d'une petite maison sur laquelle ils avaient des vues, lui et Alice, sa fiancée, avec qui il sortait depuis trois ans et qui avait emménagé dans son appartement de célibataire. Ils avaient abordé la question des enfants, mais Harry trouvait qu'ils feraient bien d'attendre d'être mieux installés avant de s'engager sur cette voie.
Au cours de l'année passée, Harry s'était fait la réflexion, alors qu'il sentait qu'il atteignait une forme de maturité (c'était déjà ça), qu'il lui fallait aussi détenir une certaine richesse matérielle. Telle n'était pas sa priorité - il avait plutôt envie de devenir quelqu'un de sérieux - mais il commençait à comprendre qu'au tableau des réussites de sa vie il lui faudrait peut-être afficher un compte en banque bien garni, garant de son statut, de ses capacités, de ses privilèges. Rob s'était porté volontaire pour l'aider et le faire avancer dans ce sens. Il n'était que temps. « C'est moi ton Méphistophélès et, à partir d'aujourd'hui, je te déclare officiellement rock'n'roll, lui avait dit Rob. Un jour viendra, bien sûr, où tu devras me remercier d'avoir fait ça pour toi. Et pas qu'un peu. Peut-être que tu m'embrasseras sur la bouche avec gratitude, ou que tu me donneras ta langue. »
Alors qu'ils approchaient de la ville où ils allaient retrouver Mamoon, Rob précisa à Harry qu'il fallait qu'il écrive un livre « aussi fou, aussi féroce » que possible. C'est ça qui lui permettrait de percer. Il avait intérêt à s'entraîner à signer des autographes : il serait reçu dans des festivals littéraires en Amérique du Sud, en Inde et en Italie ; il passerait à la télévision ; il donnerait des conférences et participerait à des tables rondes grassement payées sur la nature de la vérité et l'asservissement du biographe. C'était son billet gagnant. Une fois que l'on avait réussi à écrire un ouvrage qui marchait bien, on pouvait vivre dans son sillage pendant dix ans.
« Mais ne nous emballons pas. Ce sera un vrai parcours du combattant. »
Rob avala une gorgée de bière.
« Le vieux va être insupportable, avec son entêtement, ses sarcasmes. Quant à sa femme, elle peut être très douce et amusante, oui. Mais peut-être que tu devras coucher avec elle, sinon elle pourrait bien te consumer comme si tu n'étais qu'une vulgaire cigarette.
- Ah bon ? Mais pourquoi donc ?
- Quand elle vivait à Rome, là où elle a jeté son dévolu sur Mamoon, elle passait pour une dévoreuse d'hommes qui ne sautait jamais un repas. Et, Harry, quand il est question de renifler la truffe d'une femme, tu n'es guère plus qu'un cochon au groin avide.
- Rob, je vous en prie... »
Mais l'éditeur poursuivit :
« Écoute, Mamoon est un vieux renard rusé et intelligent ; il se peut que tu le trouves inintéressant, amorphe, peut-être même que c'est ce que tout le monde pense, y compris les gens de sa famille. »
Il se pencha pour lui dire tout bas :
« Quand on le voit, on pourrait croire qu'il n'a jamais fait jouir une femme en connaissance de cause, qu'il n'a jamais aimé qui que ce soit mieux que lui-même. Il a su gâcher plus d'un moment de plaisir. C'est un vrai salopard, adultère, menteur, brutal ; il est fort possible qu'il ait déjà tué quelqu'un.
- Les gens sont au courant de tout ça ?
- Tu vas t'en charger. Biographe de l'extrême : c'est ça, ton boulot.
- Je vois.
- Marion, son ex-maîtresse, véritable buste de Bacon posé sur une planche, est aussi redoutable qu'un cancer et déverse régulièrement sa bile. Elle vit en Amérique et elle ne se contentera pas de vouloir te rencontrer : elle va te fondre dessus comme une chauve-souris radioactive. J'ai déjà tout organisé. Je sais, certains m'accusent d'être perfectionniste. Et puis il ne faut pas oublier comment il a poussé à bout sa première femme, Peggy. Je suis persuadé qu'il mettait des oranges dans une serviette pour la battre : elle finissait par être plus bleue qu'un Stilton moisi.
- C'est vrai ?
- À toi de te renseigner. J'ai insisté pour que tu aies accès aux carnets qu'elle tenait à l'époque.
- Et il a accepté ?
- Harry, aujourd'hui, le Grand Satan de la littérature est aussi faible et hébété qu'un lion assommé par une bonne dose de calmant. À son tour de se faire prendre. Et c'est dans son intérêt de coopérer. Quand il lira le livre, qu'il comprendra le genre de salaud qu'il a été, il sera trop tard. Tu vas découvrir des choses que même Mamoon ignore sur son compte. Ce sera un morceau de choix soumis à la fourchette de ton intuition. C'est exactement ce que les gens aiment chez les artistes : quand on les exhibe, le pantalon baissé sur les chevilles, les fesses à l'air, purgeant une longue peine avec des tueurs en série, chiant dans leur froc devant des gens qu'ils ne connaissent pas. Ça leur apprendra à croire que leur talent les rend meilleurs que nous autres, médiocres travailleurs sans cervelle, asservis à nos salaires et à nos impôts. »
D'après Bob, la maison d'édition vendrait les passages « croustillants » aux journaux du week-end ; on parlerait du livre partout dans le monde, il serait traduit dans de nombreux pays, les ventes seraient excellentes. Et puis, quand Mamoon mourrait (« J'espère, disait Rob, qui n'était pas du genre à laisser passer une occasion, dans les cinq ans qui viennent »), le livre serait de nouveau sur les tables des librairies, augmenté d'un chapitre qui passerait au peigne fin les dernières amours de l'auteur, son ultime maladie, sa mort, les articles d'hommage, les enfants non reconnus et les maîtresses qui se précipiteraient aux obsèques et iraient voir les journalistes, la poitrine en sang, les cheveux hirsutes, mettant en orbite leurs mémoires tout en s'écharpant entre elles.
Le train traversait des villes cimetières et Harry sentait son corps renâcler à la perspective de rencontrer Mamoon ce jour-là ; tout le projet l'effrayait, surtout depuis que Rob, qui buvait sans arrêt, ne cessait de répéter que Harry tenait là sa chance de « percer » enfin. Rob « croyait » en Harry mais il avait tenu à préciser aussi que Harry était loin d'utiliser pleinement son potentiel - potentiel que, lui, Rob, avait su déceler en dépit d'une opposition farouche. Avec Rob, il arrivait souvent qu'à un baiser succède immédiatement une claque retentissante.
« Tu sais, Mamoon, je l'ai préparé à ton arrivée, ajouta Rob au moment où le train entrait en gare.
- Comment ça, vous l'avez préparé ?
- Je lui ai dit que tu en connaissais un rayon, que tu passais des nuits entières à lire les trucs les plus costauds, Hegel, Derrida, Musil, Milton... qui d'autre...
- Vous lui avez dit que je comprenais Hegel ?
- Tu n'es pas facile à vendre. Je démarrais de rien avec toi.
- Et si jamais il me demande de lui parler de la dialectique hégélienne ?
- Tu lui indiqueras les grandes lignes.
- Et mon premier livre ? Vous avez dû lui donner, non ?
- Il a bien fallu, effectivement. Mais il souffre de quelques longueurs - même ta mère en conviendrait. Le bonhomme a eu un mal de chien à passer l'introduction et, après, il a dû rester allongé une semaine à lire Suétone pour se décrasser les papilles. Il faut monter d'un cran, mec, sinon, tu seras tellement à la ramasse que tu n'auras pas d'autre choix que de bosser à la fac. Ou pire encore...
- Pire ? Qu'est-ce qui pourrait être pire qu'une ancienne antenne universitaire ? »
Rob ne répondit pas tout de suite ; il jeta un coup d'œil par la fenêtre avant de lui asséner :
« Que tu donnes des cours de creative writing.
- Ah, non, pitié. Je n'ai pas les compétences, moi.
- Mieux encore. Imagine-toi, perdu pour toujours dans une obscure forêt de premiers romans laissés en plan qui requièrent toute ton attention. »
Il rassembla ses affaires et se leva.
« Je vois que nous sommes arrivés au pays de la jachère. Regarde-moi ça, cette lande peuplée de balourds tatoués, de gargouilles et d'imbéciles qui sniffent de la colle. L'horreur, l'horreur ! Est-ce que tu es prêt à prendre le départ du reste de ta vie ? »