+ Kafka faisait fureur - Broyard Anatole
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Kafka faisait fureur

"Kafka faisait fureur" d'Anatole Broyard,
traduit de l'anglais par Julie Sibony.

Première partie

Sheri

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Ma vie, ou carrière, à Greenwich Village commença lorsque Sheri Donatti m'invita à emménager avec elle. Inviter n'est pas le bon terme, mais je ne sais pas comment le décrire autrement. Je venais de quitter l'armée et j'étais à la recherche d'un logement abordable quand je fis la connaissance de Sheri dans une fête. Elle possédait deux appartements, me dit-elle, et si je la comprenais bien, elle me suggérait que je pourrais peut-être venir en visiter un.
Sheri Donatti était le genre de personnalité qui commençait à être en vogue à Greenwich Village en 1946. C'était l'époque où Kafka faisait fureur, tout comme les expressionnistes abstraits et le révisionnisme en psychanalyse. Sheri était sa propre avant-garde. Elle s'était gommée et redessinée elle-même, elle avait réinventé sa façon de marcher, de parler, de bouger, et même de penser et de sentir.
Elle était peintre, et elle tenait davantage de l'œuvre d'art que de la jolie fille. Elle avait le front haut et bombé, les longs cheveux châtains soyeux des femmes dans les portraits, de grands yeux bleu clair avec quelque chose qui bouillonnait à la surface. Elle avait le nez aquilin, la bouche fine et inconsolable, le menton petit et pointu. C'était le type de beauté austère ou blafarde que les gens du Village aimaient qualifier de « Renaissance ».
Son corps paraissait à la fois maigre et voluptueux. Sa taille était si fine qu'elle semblait la couper en deux, comme un dédoublement de personnalité, ou encore deux écoles de pensée. Bien qu'elle eût les jambes et les hanches robustes et généreusement galbées, le haut de son corps était dramatiquement chétif. Quand elle était nue, on aurait dit que sa moitié supérieure essayait de s'arracher au bas, telle une femme s'extirpant d'un lourd vêtement. Ses gestes et ses mouvements étaient une lente chorégraphie, une parodie de poses classiques. Ils étaient très délibérés, exécutés au ralenti, comme s'il fallait qu'elle se souvienne chaque fois de la façon dont se comportaient les humains.
Pourtant, malgré tout cela, toute l'affectation, il y avait chez elle quelque chose de frappant. Elle était un aperçu de ce qui était encore à venir, une invention pas tout à fait au point mais qui s'avérerait capitale, un signe avant-coureur ou un présage, tel l'éclatement des objets dans le cubisme ou l'atonalité en musique. En apprenant à la connaître, elle finirait par m'apparaître plutôt comme une maladie nouvelle.

Le 23 Jones Street était un immeuble miteux avec un escalier en fer qui produisait un grondement sourd et des toilettes sur chaque palier. Comme il n'y avait pas de sonnette et que la porte d'en bas n'était pas fermée à clé, je montai directement au premier étage ainsi que me l'avait indiqué Sheri. Lorsqu'elle vint m'ouvrir, je m'aperçus qu'elle était jambes nues et que sa robe foncée lui moulait agréablement les cuisses.
L'appartement se composait de trois petites pièces en enfilade, avec la cuisine au milieu. Sheri me conduisit jusqu'à ce qu'elle appelait son atelier, où des tableaux étaient accrochés aux murs et une toile en cours posée sur un chevalet. Une fois assis, nous nous essayâmes à fabriquer ou assembler une forme de conversation. Comme tout chez elle, sa façon de s'exprimer requérait un certain temps d'adaptation. Elle appuyait de la même manière sur chaque syllabe et roucoulait ou psalmodiait ses voyelles. Ses phrases n'avaient aucune intonation, ni montée ni descente, si bien qu'elles donnaient l'impression d'être désincarnées, morcelées, et pourtant prophétiques. Elle me rappelait une forme d'écriture expérimentale, la « révolution du mot » dans les revues des années trente. Elle parlait comme un oiseau picorant des graines sur le sol puis se tordant le cou en arrière pour les avaler.
Elle affectionnait les métaphores et les généralisations hâtives, le genre de choses que les écrivains français mettent dans leur journal intime. Tout ce qu'elle disait sonnait vrai et faux à la fois. En même temps je devinais la force de son intelligence, et certaines de ses images étaient remarquables.
Il me vint à l'esprit que notre conversation était peut-être un entretien d'embauche, un test pour voir si je ferais un bon locataire ou voisin, et je me mis donc à boursoufler mes réponses. Je portais un treillis militaire et elle me demanda si j'avais fait la guerre. Elle ajouta : « Tu as tué des gens ? »
Non, dis-je. Dommage. Je me sentirais plus avancé dans la vie.
Juste comme je commençais à me dire qu'elle avait oublié le but de ma visite, elle se leva et proposa de me montrer l'autre appartement, en face sur le même palier. J'avais attendu ce moment avec impatience, m'imaginant dans mon propre chez-moi à Greenwich Village... mais dès le premier coup d'œil je me rendis compte que c'était une vision trop simple. Je pressentais déjà qu'il n'y avait rien de simple chez Sheri Donatti, que derrière chaque geste s'en cachait un autre. Derrière la porte de cet appartement, par exemple, se trouvait une gigantesque presse typographique à l'ancienne, tapie tel un gros animal noir, un ours ou un buffle, dans la petite cuisine.
C'était une machine formidablement lourde et puissante, et je compris à l'attitude de Sheri, à sa façon de me la présenter, qu'elle était à elle. Cette Sheri Donatti n'avait pas fini de me surprendre. Je découvrais là une autre de ses facettes : c'était la conductrice de cette locomotive. La chose occupait presque toute la cuisine, qui était à elle seule aussi grande que les deux autres pièces réunies. J'avais l'impression d'avoir pénétré dans son antre, sa tanière ; c'était là que vivait ce monstre. Les lieux étaient déjà habités. Il n'y avait pas de place pour moi, à moins de dormir dans ses bras.
Je jetai un coup d'œil aux deux chambres, jonchées de cartons, vêtements et tableaux. L'appartement était plein à craquer, bourré de bordel. C'était comme si on m'avait donné une énigme ou une devinette à résoudre : comment se faire une place dans un espace déjà aussi congestionné ? Me proposait-elle de m'y installer, oui ou non ? Je compris que j'allais devoir lui poser la question. Même si cela me faisait passer pour un lourdaud, quelqu'un qui ne comprend pas les codes ou la blague du premier coup, je me résolus à lui demander : Je peux avoir cet appartement ?
Elle sourit de m'entendre formuler la question qu'elle m'avait obligé à poser.
Je le prends, dis-je.
Je ne sais pas exactement pourquoi je l'ai pris. La réponse évidente serait que c'était Sheri Donatti que je voulais, pourtant ce n'était pas le cas, pas à ma connaissance. Elle était attirante, ça oui, mais j'avais des goûts encore très conventionnels. Ce que j'éprouvais n'était pas du désir mais une forte curiosité, l'intuition qu'elle représentait pour moi la prochaine étape, qu'elle était mon avenir, ou mon destin. Je me sentais appelé par Sheri Donatti comme j'avais été appelé dans l'armée.
Je retournai à Brooklyn pour prendre mes vêtements et mes livres et dire au revoir à mes parents. Ils ne savaient pas quoi me répondre ; j'étais un vétéran, désormais. Bien qu'en regrettant de leur mentir, je leur promis de les inviter chez moi dès que je serais mieux installé. J'avais appelé un taxi et, comme il s'éloignait, alors qu'ils agitaient la main et moi aussi, j'éprouvai ce sentiment d'irrévocabilité qu'éprouvent tous les jeunes gens en pareille circonstance.
À mon arrivée à Jones Street, Sheri me montra où ranger mes affaires. Elle me laissa un bout de placard dans sa chambre et c'est là que je me casai, pour ainsi dire. Si c'était de la drague, c'était plutôt abstrait. Je faisais comme si je comprenais ce qui se passait mais je la scrutais en quête d'indices. Sans doute m'avait-il effleuré l'esprit que les choses pourraient tourner ainsi, mais à aucun moment je ne fus conscient de prendre la moindre décision.
Je ne saurai jamais pourquoi elle m'a choisi. Comme je le découvris plus tard, ce n'étaient pas les prétendants qui manquaient. Peut-être voyait-elle en moi quelque chose que je ne voyais pas moi-même ; ou quelque chose qu'elle pouvait faire avec moi à quoi je n'aurais jamais songé.
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1946 était une bonne période - peut-être la meilleure - du vingtième siècle. La guerre était finie, la Dépression aussi, et tout le monde redécouvrait les plaisirs simples. Une guerre est comme une maladie ; quand elle se termine vous avez l'impression de ne vous être jamais senti aussi bien. Il y a un formidable sentiment de renaissance, de retour à la vie.
Jamais New York n'avait été si attrayante. Les années d'après-guerre furent comme un grand sourire dans sa sombre histoire. Jamais le Village ne fut aussi proche du Paris des années vingt qu'en 1946. Les loyers étaient bon marché, les restaurants aussi, il me semblait que le bonheur lui-même était bradé. Les rues et les bars étaient remplis d'écrivains, de peintres, et du genre de jeunes hommes et femmes à rechercher leur compagnie. Sur Washington Square, des aspirants romanciers et poètes jouaient au ballon autour de la fontaine, et des filles tout juste diplômées des plus grandes universités contemplaient le paysage avec de l'histoire de l'art dans les yeux. Les gens sur les bancs avaient des livres entre les mains.
Même si le Village était en grande partie délabré, ça m'était égal. Je pensais que le caractère était une forme de délabrement, une érosion des surfaces. Je voyais ce délabrement comme notre version des ruines antiques, les vestiges de notre courte histoire. La tristesse des immeubles était littérature. J'avais vingt-six ans et la tristesse était un stimulant, voire un aphrodisiaque.
Mais si la crasse ne me dérangeait pas dehors, si elle faisait partie de l'atmosphère urbaine, la saleté domestique réveillait le bourgeois en moi. Ce fut la première faille dans mon tout nouveau paradis. À ce que je pouvais en voir, Sheri ne faisait jamais le ménage dans l'appartement, et m'en charger aurait pu passer pour une rupture de contrat ou une critique. Je m'efforçais de l'ignorer, de le prendre avec philosophie. Cet endroit est peut-être crasseux, me disais-je, mais il n'est pas sordide. « Qu'est-ce que la saleté ? » me demandais-je, tout comme à la fac nous nous demandions : « Qu'est-ce que la matière ? » Cette substance qui crissait sous mes pieds pouvait-elle être considérée comme un élément naturel, tel le sable ? Vivre si près de la poussière était-il comparable à du camping ? Après tout, l'art lui-même n'était-il pas une forme de crasse ?