+ Oeuvres vives - Lê Linda
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L Linda Oeuvres vives

"Oeuvres vives" de Linda Lê.


Le suicide d'Antoine Sorel n'avait pas fait couler des flots d'encre. Les hommages rendus à cet écrivain peu répandu, qui s'était défenestré du sixième étage de son immeuble, étaient d'une discrétion frisant l'indifférence. La plupart des journaux s'étaient contentés de reproduire la mystérieuse injonction qui figurait à la fin du faire-part inséré dans un grand quotidien. Elle était extraite d'un fameux recueil d'aphorismes dont j'imaginais que le disparu se séparait rarement : « Il ne faut pas s'astreindre à une œuvre. Il faut seulement dire quelque chose qui puisse se murmurer à l'oreille d'un ivrogne ou d'un mourant. » Moi-même, je serais passé à côté de ce qui était presque un non-événement dans le monde des lettres si, lors d'un séjour au Havre, un vendredi d'avril où je devais assister à l'adaptation d'une pièce de Beckett, Fin de partie, donnée au Volcan, la Maison de la culture du lieu (la mise en scène s'avéra d'un réalisme outrancier, avec des comédiens qui hurlaient et un décor d'une grande laideur), je n'étais tombé sur un livre d'Antoine Sorel, Naufrages. Ce n'était pas, comme on serait tenté de le croire, un roman maritime, mais le portrait d'un homme qui sombre irrémédiablement. Par extraordinaire, le lendemain de cette découverte si importante pour moi, j'appris la mort, à quarante-cinq ans, de ce romancier qui me paraissait déjà indispensable. J'avais commencé la lecture de Naufrages au square Saint-Roch, sur la longue avenue Foch qui conduisait à la plage, je l'avais poursuivie dans un pub, le McDaid's, où il devait y avoir le soir même un concert de heavy metal et, au retour du spectacle, ne m'endormis pas avant de l'avoir terminée.
Dans ce récit, il est question d'une cité portuaire qui n'est pas sans évoquer Le Havre, commune dont je savais seulement qu'elle avait été entièrement rebâtie après la Seconde Guerre mondiale. De prime abord, il m'apparut que son architecture n'était pas ce qui se faisait de mieux en matière d'urbanisme, bien que l'Unesco, en l'inscrivant au patrimoine de l'humanité, ait souligné « l'exploitation novatrice du béton » par Auguste Perret, le maître d'œuvre de la reconstruction entreprise dès 1945. Malgré le beau temps de ce début d'avril, j'avais eu l'impression, en marchant d'un pas lent le long des rues qui menaient de la gare au centre, de traverser un paysage mortellement froid. Les édifices me semblaient hideux, les jardins publics pas du tout accueillants, quoique plantés de fleurs écarlates. Les grandes avenues étaient défigurées par le chantier du futur tramway. À la devanture des magasins s'offraient les mêmes articles qu'ailleurs, je n'aurais pu mettre la main sur des curiosités, à part peut-être des reproductions des perdreaux et des ours polaires de François Pompon exposés au musée Malraux. Mais peut-être étais-je dans de mauvaises dispositions ce jour-là, peut-être étais-je un voyageur prêt à se dire que ce port de Normandie justifiait toutes ses préventions : Le Havre était dans mon esprit une ville triste, éclairée le soir par des lumières tristes, et dont les tristes habitants n'avaient pas grand-chose d'excitant à faire.
J'étais descendu du train en me préparant à traîner trois jours dans des bistrots sinistres, à emboîter le pas aux Havrais qui se rendaient en troupe à la plage et à chercher un cinéma où il n'y aurait pas à l'affiche que des nanars. Un film d'Alexander Mackendrick, Le Grand Chantage, figurait au programme des séances spéciales du Sirius, une salle réputée pour proposer parfois aux cinéphiles des œuvres rares. Mon dimanche soir était donc sauvé, puisque pour rien au monde, me disais-je, je ne manquerais cette reprise où Tony Curtis joue le rôle d'un agent de presse peu scrupuleux. Restait à remplir les heures désœuvrées du samedi qui suivait la représentation de Fin de partie (je retardais le moment de rentrer à Paris). J'allais de café en café, le livre de Sorel et des journaux sous le bras, je bavardais avec des serveuses qui appelaient le Volcan le « Pot de yaourt », aimaient la vie de province et n'enviaient pas les pauvres Franciliens, toujours agités, toujours surmenés, courant de leur appartement de poupée à leur bureau tout aussi exigu. Elles, avaient des loisirs, profitaient du mieux qu'elles pouvaient de leur temps libre. Elles respiraient le bon air de la mer, quand elles allaient au restaurant ce n'était pas la ruine assurée, au marché elles trouvaient toujours du poisson frais, en été elles prenaient le soleil sur leur balcon. Non, non, il ne pleuvait pas tout le temps en Normandie. Et non, non, Le Havre n'était pas une ville morte, même avant que les bateaux ne déversent des contingents de touristes venus admirer le port classé par l'Unesco merveille des merveilles : certaines d'entre elles se rappelaient encore les folles virées au King's, la boîte de nuit de la rue de Paris, ou bien à L'Étable, où l'on se régalait de grillades avant de danser.
Elles n'habitaient pas en plein cœur du Havre, mais les trajets entre leur maison et le centre-ville n'étaient pas interminables. Elles ne rentraient pas harassées du boulot, les yeux lourds de sommeil, les mains moites, le visage en sueur, après s'être fait bousculer dans le métro. Non, les bus d'ici n'étaient pas bondés et les distances étaient réduites. Leurs enfants ne ressemblaient pas aux mômes de la grande couronne, qui dormaient debout dans les transports, n'avaient pas d'espaces verts près de chez eux, se faisaient racketter par des caïds. Avec leurs voisins, ce n'était pas juste « bonjour, bonsoir ». Ils s'invitaient les uns les autres à des barbecues. Tout était moins froid, moins anonyme dès qu'on s'éloignait de Paris...
Lorsqu'elles voulaient changer de cadre pendant les vacances, Honfleur n'était pas loin. On y mangeait très bien, même dans des gargotes, et si l'on était riche, on louait un voilier et on y couchait durant la nuit. Honfleur avait reçu un prix au concours des villes fleuries et tout, dans ce port de plaisance, charmait l'œil. Elles préféraient Houlgate, avec ses falaises et son étang de pêche d'eau douce, à Trouville, trop envahie par les Parisiens, et aux planches de Deauville, repaire de jeunes m'as-tu-vu. À les entendre, j'étais arrivé dans un merveilleux coin de France. Si seulement je n'avais pas autant de préventions, je serais enchanté de mon escapade : il faisait presque chaud, le ciel était d'un bleu limpide, je pouvais déjeuner à la terrasse des restaurants du quartier Saint-François, me promener aux alentours des Docks Océane où se produisaient souvent des chanteurs populaires, au quartier de l'Eure, celui des raffineries, où comme à Lourdes, je trouverais une grotte abritant une statue de la Vierge. Je pouvais aussi visiter le musée de l'Ancien Havre, l'église Saint-Nicolas de Cauville-sur-Mer, avec son vitrail de l'Annonciation, faire du canoë kayak, des sorties en mer à bord de la goélette Fillao, ou tout simplement aller au cap de la Hève regarder les véliplanchistes... En trois jours, j'aurais une idée de ce qu'était la douceur de vivre, loin du tumulte de la capitale, loin des banlieusards tapageurs, loin des embouteillages du périphérique et des pollueurs qui crânaient au volant de leur quatre-quatre. En somme, c'était un pays idyllique...
Jusque-là, le nom de cette ville ne me faisait penser qu'à quelques pages de Michel Leiris, dans L'Âge d'homme, sur les bordels de sa rue des Galions, et sur un de ses bars, le Silver Dollar, fréquenté par des matelots américains ivres, où un vieux grand-père jouait au piano des mazurkas et des polkas. Il me faisait aussi penser au départ, en 1939, de Marina Tsvetaeva pour l'URSS, où elle était retournée après quatorze ans d'exil en France. Elle disait : « Quand j'écris, je pourrais donner ma vie. » Une telle phrase n'aurait pas semblé exagérée non plus dans la bouche de Sorel. Sergueï Efron, le mari de Marina, ancien soldat de l'armée blanche en lutte contre les partisans de la révolution d'Octobre, s'était distancié, pendant les années passées dans la banlieue parisienne, de ses positions antibolcheviques et s'était rapproché du régime soviétique, jusqu'à devenir un agent du NKVD. Il fut mêlé à un assassinat politique et, traqué par la police française, dut être exfiltré. Leur fille aînée, Ariadna, née à Moscou avant la révolution, avait déjà regagné sa terre natale. Restée seule dans la région parisienne avec son fils, Mour, qui avait vu le jour en Tchécoslovaquie, Marina avait quitté Vanves et campait dans un hôtel du boulevard Pasteur. Pendant ces semaines d'attente et d'inquiétude, elle dépendait des subsides que lui versait l'ambassade russe. Quand lui parvint l'ordre de prendre le train à la gare Saint-Lazare afin de rejoindre, au Havre, le bateau en partance pour Leningrad, elle écrivit à Anna Teskova, son amie tchèque : « Désormais le plus dur est passé, désormais c'est - le destin. » Elle ne se doutait pas que son destin allait s'achever de façon atroce. Rentrée à Moscou, elle découvrit que son mari et sa fille avaient été arrêtés. Elle était si désespérée qu'elle se résolut à plaider leur cause dans une longue lettre à Beria, le chef du NKVD, rappelant qu'ils étaient d'ardents défenseurs des Soviets. Elle n'obtint aucune réponse, ni à cette lettre ni au télégramme envoyé plus tard à Staline, dans un moment d'absolue détresse. Lorsque, devant l'avancée des troupes hitlériennes, la population moscovite fut évacuée, Marina, partie avec les réfugiés, échoua à Elabouga, une bourgade de la République tatare. Après avoir tenté en vain de survivre, allant jusqu'à quémander un emploi de plongeuse, elle se pendit en août 1941 dans la masure qu'elle et son fils partageaient avec des paysans. « C'était la meilleure solution, et je lui donne pleine et entière raison », confia Mour à un de ses amis en lui annonçant que sa mère s'était tuée. Il n'était même pas présent à l'enterrement de celle qui, à un questionnaire envoyé par Pasternak en 1926, avait répondu : « La vie est une gare, je vais bientôt partir, je ne dirai pas où. » Incorporé, Mour devait mourir au combat en 1944, à l'âge de dix-neuf ans. Il aurait eu le temps d'apprendre que son père avait été fusillé et sa sœur déportée en Sibérie.
Je logeais dans un hôtel près des Halles, Les Gens de mer, dont les chambres devaient, croyais-je, être louées à des marins de passage. Je ne croisai que des touristes anglais, vêtus de légers coupe-vent presque identiques, portant des appareils Kodak en bandoulière. Ils allaient certainement au musée Malraux contempler les tableaux de Boudin, Ciel d'orage sur l'estuaire du Havre ou Entrée des jetées du Havre par gros temps. J'en retrouvai quelques-uns au Muséum d'histoire naturelle, place du Vieux-Marché, où ils achetaient les cartes postales représentant des méduses observées le long des côtes havraises. J'en vis d'autres à l'Espace Coty, le centre commercial non loin de la bibliothèque municipale, et je me figurais qu'ensuite ils allaient goûter au calvados dans un des bistrots de la rue piétonne, flâner le long de la plage de galets, poussant jusqu'à Sainte-Adresse, l'ancien port de pêche, pour y chercher la villa où Claude Monet avait peint Terrasse à Sainte-Adresse, ou jusqu'à ce que certains jeunes Havrais appelaient « le bout du monde », cette jetée dont on m'avait dit qu'elle était battue par d'impressionnantes vagues les jours de tempête, et les tempêtes se déchaînaient très souvent dans cette partie de la Normandie.
La nuit du vendredi, j'avais expédié en moins de deux heures un papier sur l'affreuse représentation de la pièce de Beckett. Je collaborais aux pages culturelles d'un hebdomadaire d'une teinte politique indécise et, à la différence de certains de mes camarades, je ne me faisais pas le vœu d'écrire un livre. Lorsque j'avais douze, treize ans et que j'empruntais des romans à mon père, je me demandais comment on en écrit un. Interpelle-t-on le lecteur, comme le font parfois les auteurs malicieux ? Y met-on des bouts de soi-même et des miettes de son savoir ? En ce temps-là, je composais d'abominables vers, pour dire en gros que la vraie vie est ailleurs. Je tenais aussi des carnets intimes, pour dire en gros que je n'avais pas ma place sur terre. J'étais devenu journaliste après avoir, alors que j'étais encore étudiant, proposé à un ami de la famille, chroniqueur dans un quotidien qui jouissait d'un certain crédit, un article fouillé sur un peintre inconnu du grand public. Mon texte plut, on m'en réclama d'autres : j'étais dès lors chargé de tirer des outsiders de l'oubli. Voilà comment, à l'âge de vingt ans, je m'étais retrouvé pigiste, jusqu'à ce que le directeur d'un hebdomadaire m'offre un poste de rédacteur. Pendant des années, j'avais écrit des comptes rendus des spectacles qui n'attiraient pas les foules, des ouvrages publiés par des adversaires de l'académisme, des expositions d'art brut. (Ah ! Les épluchures de Philippe Dereux, ces assemblages d'ailes de papillons et de pelures de pommes de terre ou d'aubergines colorés à la gouache, qui faisaient non pas des compositions décoratives mais des objets artistiques non identifiés, propres à décontenancer ceux qui regimbaient devant les innovations des précurseurs.)
J'avais l'enthousiasme du néophyte sûr de son bon goût, sûr aussi de servir la cause des artistes de la scène indépendante. Je me disais qu'ils étaient des David qu'il me fallait défendre contre les Goliath experts en marchandisation. Dans un monde gangrené par le fric, ils étaient les sentinelles de ce qui était à mes yeux le « dernier bastion de la résistance ». J'avais plus que de la considération pour eux et me faisais une obligation de leur tresser des lauriers, même si je n'étais pas toujours entendu et même si je devais souvent me démener afin que leur soit réservée une demi-page. J'étais d'autant plus zélé que je me laissais accaparer par mon travail, je n'avais le temps pour rien, encore moins pour les grandes aventures sentimentales. J'avais ainsi atteint ma vingt-septième année sans en avoir vraiment connu. La dernière, si c'en était une, s'était soldée par un échec : Ludivine, mon amoureuse, était déjà mariée. Elle m'avait tenu durant des mois en me promettant de divorcer. Seulement, elle avait une fille de trois ans qui souffrirait trop si elle se séparait de son mari. Elle m'affirma que son sens du devoir lui interdisait de n'écouter que son cœur : la passion qu'elle avait pour moi l'avait, dit-elle (avec un certain sens de l'exagération), portée « au comble de l'extase amoureuse », elle répugnait toutefois à « poignarder » le père de sa chère petite Aurore en lui confessant qu'elle le trompait et qu'elle s'apprêtait à le quitter. Elle me joua la scène du « Ni avec toi ni sans toi » et décida au bout du compte de mettre fin à notre histoire, non sans me jurer que je serais pour toujours celui qui lui avait fait éprouver « le summum de la félicité », comme elle disait dans son langage démodé. Je vécus mal la rupture. J'accusai Ludivine de m'avoir trahi et ne trouvai rien de mieux à faire que de m'abîmer dans la lecture de quelques misogynes. J'approuvais ceux d'après qui les femmes se vengent de leur faiblesse en nous asservissant, nous les hommes, j'approuvais encore plus ceux d'après qui nous causons notre propre ruine en oubliant que les femmes les moins garces sont sujettes au revirement et entretiennent avec l'autre sexe des relations belliqueuses.
Ces écrits ne modifiaient pas mon humeur, j'en voulais toujours autant à Ludivine de m'avoir bercé de faux espoirs, puis de rompre sous le prétexte qu'elle n'était pas une mère indigne. Comme je ne parvenais pas à détacher mes pensées de cette défaite mortifiante, je désertais mon appartement parisien le plus souvent possible et vagabondais sur les routes. J'étais un jour à la Criée de Marseille, un autre à la Cinémathèque de Toulouse, une semaine plus tard à l'Opéra de Montpellier, trois jours après à la Piscine de Roubaix, ou bien à la Fondation Maeght de Saint-Paul-de-Vence. Je n'aurais pu payer avec mon seul salaire ces continuels déplacements que je faisais non pour mon travail mais pour mon plaisir, c'était mon père qui me donnait de quoi couvrir mes frais. Il ne m'avait à aucun moment dissuadé de sillonner les régions de France et me répétait que je me formerais en m'ouvrant aux choses étonnantes qui se créaient en dehors de Paris. Quand il avait su que je partais pour Le Havre, il m'avait recommandé de prospecter aussi, une fois que j'y serais, les quartiers de la périphérie au lieu de rester uniquement dans le centre-ville, et de ne pas manquer le jardin japonais dont les monuments en pierre, lui avait-on dit, venaient d'Osaka. Il serait bien venu avec moi si une sciatique ne l'avait obligé à rester au repos chez lui. Dans sa jeunesse, il avait séjourné en Seine-Maritime mais n'avait passé qu'une soirée à Sainte-Adresse, près de Notre-Dame-des-Flots. Il se souvenait moins des rues du Havre que d'un roman de Raymond Queneau racontant la vie d'un Havrais, Bernard Lehameau, lors de la Première Guerre mondiale. Ce Lehameau, fonctionnaire, a perdu sa mère et sa femme dans l'incendie d'un cinéma installé aux Grandes Galeries Normandes. Il hait les radicaux, les socialistes, les francs-maçons, les Juifs. Il estime qu'il faudrait un protectorat allemand sur la France. En ce « rude hiver » où, blessé à la jambe, il a été démobilisé, sa routine, faite de déjeuners chez son frère et de visites à une bouquiniste, est sens dessus dessous. Il s'amourache d'une Anglaise avec qui il fait de longues promenades au bord de la mer et rencontre dans un tramway deux enfants qu'il invite à l'accompagner le dimanche au cinéma, lui qui n'aime rien tant que d'aller voir des films.
J'avais téléphoné à mon père sitôt que j'avais fini les trois premiers chapitres du roman de Sorel pour lui faire partager ma joie d'avoir découvert un écrivain qui était d'une espèce en voie d'extinction, un écrivain dans la lignée des moralistes du XVIIe siècle, un écrivain qui n'était nullement un ennemi du genre humain, mais excellait à nous mettre dans la position inconfortable du rêveur éveillé, inapte à jouer le jeu. Je le rappelai le lendemain lorsque la presse annonça la fin tragique de celui que je tenais déjà pour un créateur sans pareil. Mon père et moi avions toujours été très proches l'un de l'autre. Je n'entreprenais jamais quoi que ce soit sans le consulter. Je m'étais façonné selon son exemple, en me gardant de ce poison qu'est le patriotisme exclusif, en étendant sans cesse le champ de mes connaissances, en m'enflammant pour des idées à l'opposé des dogmes communément admis. Mon père était magistrat, il n'avait épousé ma mère qu'à l'âge de cinquante-sept ans, après s'être retrouvé veuf - il n'avait pas eu d'enfant avec sa première femme. J'avais vu le jour alors qu'il commençait à s'acheminer vers la vieillesse, et il s'était retiré des affaires quand j'étais à peine adolescent. Malgré son métier qui l'occupait nuit et jour, il avait toujours énormément lu. Toute sa vie, il avait enrichi sa bibliothèque de raretés, je n'avais qu'à y puiser pour me livrer à des orgies de lecture. Lui et moi parlions souvent, jusque tard dans la nuit, des œuvres qui avaient produit une forte impression sur nous. Il fumait sa pipe, je tirais des volutes de mes cigarettes russes à bout de carton. Ma mère nous laissait entre nous, un peu désappointée de ne pas participer à ces moments d'intimité. Nous ne la tenions pas à l'écart, mais elle était, de son propre aveu, de ceux qui pouvaient tout à fait vivre sans s'abreuver des splendeurs de la littérature.
Le samedi, je me réveillai tôt pour aller prendre le petit déjeuner au Caïd, un café près du Volcan, puis je longeai les arcades de la rue de Paris, avant d'obliquer vers le boulevard François-Ier et l'église Saint-Joseph, dont la tour lanterne dominait l'horizon. Tout au long de ma déambulation, je ne pouvais m'empêcher de penser à Sorel, je me demandais dans quel coin du Havre il avait habité, s'il avait grandi à l'ombre d'une bibliothèque paternelle, s'il avait des frères et sœurs, si ces derniers manifestaient de l'intérêt pour ses productions, s'il avait beaucoup d'amis ou s'il était un porc-épic, ainsi que son roman me le donnait à croire, s'il correspondait avec d'autres prosateurs ou s'il fuyait ses semblables, s'il se sentait havrais ou s'il n'avait aucun attachement aux lieux qui l'avaient vu naître, si sa famille avait de la fortune ou si elle subsistait tant bien que mal grâce à des allocations, si ses parents l'avaient encouragé à se faire publier ou s'ils étaient affligés parce qu'il avait choisi une voie périlleuse, s'il avait eu des difficultés à trouver un éditeur ou si, son premier manuscrit à peine envoyé par la poste, il avait eu une réponse enthousiaste, s'il raturait beaucoup ses textes ou si ses phrases jaillissaient d'un seul jet, s'il s'inspirait de personnages réels ou si chacun de ses antihéros était le fruit de son invention, s'il buvait autant que le narrateur de Naufrages, si, comme lui, il se dopait aux psychotropes et n'avait pas un centime, s'il se targuait d'appartenir à une élite ou s'il n'avait pas une opinion flatteuse de lui-même, s'il avait aimé désespérément des femmes qui faisaient des ravages ou s'il n'avait eu que des amours passagères, sans importance, si ses autres œuvres étaient aussi radicales que Naufrages, si elles étaient toutes disponibles ou si elles s'étaient tellement mal vendues que le reste du stock avait été pilonné, si les critiques avaient été laudatifs à son égard ou s'ils s'étaient accordés pour le méconnaître, s'il allait fréquemment à Paris et chez quel libraire il faisait provision de classiques. Je me demandais aussi à quel âge il avait mis en train son premier manuscrit, quel philosophe (Nietzsche ? Schopenhauer ?) l'avait influencé, quels factieux avaient joué un rôle décisif dans son développement intellectuel, quel parti politique avait sa préférence (il ne s'était sans doute même pas inscrit sur les listes électorales), pourquoi il n'avait jamais quitté Le Havre (aurait-il été mieux ailleurs ?), de quelle façon il travaillait (en s'enfermant pendant des mois ou en errant dans la ville pour chercher les mots ?), ce qu'il pensait de ses compatriotes (les Havrais le connaissaient-ils et étaient-ils sensibles à son art ?), des journalistes comme moi, qui s'escrimaient à éveiller leurs lecteurs au plaisir de pratiquer des auteurs difficiles. Je me demandais enfin comment il en était venu à faire paraître le livre que j'avais avec moi.
À midi, au Saint-Amour, devant une assiette d'antipasti, j'ouvris les journaux. Dans la rubrique des disparitions, je vis la photo de Sorel et, dessous, quelques lignes sur sa mort précoce. J'en restai figé de stupeur. L'écrivain qui m'occupait depuis la veille s'était jeté de sa fenêtre. Moi qui voulais le rencontrer, solliciter une entrevue pour publier ses propos dans mon hebdomadaire, qui leur aurait donné du retentissement grâce au Net. Je l'aurais même filmé et aurais diffusé la vidéo sur la Toile. J'étais certain qu'il ne se servait pas de ces outils d'information et qu'il s'en serait totalement fichu s'il avait appris qu'on faisait du battage autour de ses récits. Je projetais cependant, dès que je les aurais tous décryptés, de contribuer à ce qu'ils fassent un grand éclat. La nouvelle de son suicide me laissa longtemps comme hébété. Je n'aurais pu dire ce qui m'attristait le plus, de lire dans un journal qu'un homme avait attenté à ses jours ou de savoir que la littérature de Sorel ne l'avait pas empêché de se détruire. Je me représentais ses dernières heures, dans son sixième étage sûrement en mauvais état, au milieu des chefs-d'œuvre de sa bibliothèque qui n'étaient plus des remèdes contre la lassitude de vivre. Il était peut-être arrivé à un point où il n'entrevoyait pas d'autre issue que ce grand saut. Y avait-il, parmi ses amis, quelqu'un à qui il avait dévoilé ses intentions, quelqu'un d'assez éloquent qui aurait pu l'arracher à ce que les romantiques du XIXe siècle appelaient les griffes du désespoir ? Était-ce encore possible de le détourner de sa résolution ? J'avais lu Naufrages, je ne devrais donc pas être très surpris que l'auteur d'un tel livre ne s'éternise pas sur cette terre. J'étais néanmoins si abasourdi que je ne déjeunai pas et m'en fus dans des cafés, engageant la conversation avec qui voulait bien me distraire de ce qui obscurcissait mon esprit.
Peu à peu, il me sembla d'une coïncidence troublante que je sois au Havre précisément le jour où paraissaient les nécrologies de Sorel. Sa ville s'offrait à moi, j'avais encore quarante-huit heures pour l'explorer, jusqu'à ce qu'elle ne m'apparaisse plus comme un centre urbain sans agrément, mais comme le laboratoire des réalisations d'un écrivain qui avait porté à incandescence ses hantises. J'étais aussi remué que si j'étais en deuil d'un proche quand je me disais qu'il avait pris congé de cette vie d'une façon violente. Je m'interrogeais sur ce qui l'avait conduit à la conclusion qu'il n'avait plus rien à faire ici-bas. Avait-il perdu la foi ? Ne croyait-il plus en sa création ? S'était-il produit quelque chose qui l'avait cassé ? Ou bien avait-il de tout temps jugé indécent de vivre trop vieux ? S'était-il dit, comme Pavese : Pas de paroles. Un geste ? Quelles avaient été ses dernières volontés ? Avait-il souhaité être incinéré ou serait-il inhumé dans un cimetière havrais (celui, s'il existait encore, où le sieur Lehameau de Queneau se recueille sur la tombe de sa femme, ou celui de Sainte-Marie, avec les sépultures des dynasties d'armateurs, qui étaient, d'après ce que j'avais entendu dire, d'imposants mausolées) ? Avait-il laissé un manuscrit qui serait son testament, la suprême expression de son talent et un salut à la postérité ? Ses livres seraient-ils davantage appréciés maintenant qu'il passerait peut-être pour un « suicidé de la société » ?
Après m'être attardé dans deux ou trois bistrots, parlant de tout et de rien avec les serveuses, j'avais arpenté en long et en large les rues du Havre, allant du Rond-Point au funiculaire, surnommé « la ficelle » (d'en haut, on avait une vue plongeante sur la zone portuaire), de la place du Général-de-Gaulle, ancien emplacement des Galeries, au terminal croisière, des Docks Vauban, le complexe commercial inauguré il n'y avait pas si longtemps, au quartier breton, où des pêcheurs vendaient de belles dorades, du boulevard de Strasbourg à la passerelle suspendue de la Bourse, avec son mât métallique, de la Porte Océane à la sente du Pain de Sucre, monument d'un blanc gris, en forme de gigantesque cône, élevé par une veuve en mémoire de son mari disparu en mer et destiné à servir de repère aux marins.
Je n'avais pas trouvé d'autres livres de Sorel en librairie. Il me fallait patienter avant de me procurer toute son œuvre. Je relus Naufrages dans la nuit du samedi, en étant toujours aussi ébloui, en me disant que ce récit était d'une inépuisable richesse, que Sorel n'avait pas de rival quand il s'agissait de démystifier son lecteur, aveuglé par sa tendance à l'imitation, se consolant avec de petites gratifications, se persuadant qu'il était the best, et non pas un simple numéro dans une série. Naufrages était une suite de monologues d'une véhémence inouïe, où un dynamiteur sape les fondements de ce qui nous fait courir derrière des mirages et réduit à néant ce qui nous paraît vital, ce qui nous pousse à élaborer des scénarios sur la place considérable que nous ne manquerions pas d'occuper parmi nos congénères, ce qui nous fait nous lever chaque matin : la certitude d'être un jour les gagnants du steeple-chase social.
Lire un tel écrivain dans le port où il était né et avait vécu jusqu'à sa mort me faisait un étrange effet. Le hasard avait voulu que je me trouve là, peut-être à deux pas de l'endroit où il s'était défenestré. Je me posais toutes sortes de questions sur lui, sur ce qui l'avait aidé à s'obstiner, alors même que, vraisemblablement, il avait souvent été la proie des plus torturantes angoisses, et qu'à plusieurs reprises il avait été à la veille de renoncer à la littérature. La sienne était d'une noirceur accablante pour qui se voilait la face, mais tonique pour le liseur à la recherche d'antidotes contre sa myopie intellectuelle. J'avais eu la révélation d'une œuvre dictée par une urgence intérieure, comme si le scripteur avait l'Ange de la Mort à ses trousses. Je jetai un œil à la liste « du même auteur ». Tous les titres m'intriguaient : Au point mort, La Tangente, Le Cloaque d'azur, Après le carnaval, Le Dernier Round, Ravisseur nocturne... Cela, me disais-je, laissait deviner que Sorel n'avait pas rencontré un Pangloss disposé à lui assurer que notre monde était le meilleur des mondes possibles et qu'il s'était attaché à sonder les marécages où chacun s'enfonçait.
À mesure que les heures passaient, j'étais de plus en plus convaincu que c'était à moi et à personne d'autre de ressusciter cet écrivain dont l'une des dernières créations m'avait semblé si électrisante. Je ne croyais pas qu'il existait un « mystère Sorel », comme dirait un journaliste désireux de vendre sa copie, mais déjà, en ce lendemain de sa disparition, mon plan était de mener des investigations afin d'en savoir plus à son sujet.
Le dimanche, je fis un crochet par le musée Malraux pour voir une étude de Degas, Blanchisseuses souffrant des dents, puis je pris un taxi qui m'amena à l'église Sainte-Cécile, perchée à cent mètres au-dessus de la ville basse et restaurée depuis peu. L'après-midi me trouva au musée du Prieuré de Graville, riche d'une collection de quelque deux cents maquettes de maisons, que Jules Gosselin, un instituteur monomaniaque, avait méticuleusement réalisées au XIXe siècle à partir de gravures, retraçant ainsi une histoire de l'habitat à travers les âges. Il avait d'abord façonné une miniature de sa demeure familiale, avant de fabriquer des modèles réduits de chaumières normandes, mais aussi d'auberges de Bayeux, de pagodes chinoises et de diverses constructions érigées dans de lointaines contrées.
Mon séjour touchait à sa fin. Lorsque le train était entré en gare du Havre, j'étais loin de prévoir qu'au terme de deux journées je me préparerais à me changer en Sherlock Holmes pour tout apprendre sur la vie d'un éternel étranger, si peu de son époque. Ni d'avant-garde ni d'arrière-garde, Sorel n'avait été d'aucune secte. Ni avide de reconnaissance ni amer de se voir écarté de tout ce qui lui aurait conféré quelque éclat dans le monde, il n'avait jamais dévié de sa route.