+ Totale éclipse - Wajsbrot Cécile
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Totale éclipse

"Totale éclipse" de Cécile Wajsbrot.

Total Eclipse of the Heart


Et quand l'aède reprend son chant, les pleurs d'Ulysse reprennent. Le remarquant, le roi Alcinoos prie Démodocos d'arrêter. « Depuis que nous dînons et que l'aède s'est levé, / notre noble hôte n'a pu retenir ses larmes / et ses soupirs ; sans doute, un deuil accable son esprit. »
À quoi sert une chanson si on ne peut l'écouter dix, quinze fois de suite, si elle n'exprime pas ce qu'on ressent au moment où on l'entend, si elle n'exprime pas mieux qu'on ne le pourrait des choses enfouies ou à fleur de peau, une partie de notre vie ? De retour chez moi j'avais mis un refrain qui me taraudait, une sorte de confidence presque murmurée, once upon a time I was falling in love, now I am just falling apart - autrefois je tombais amoureuse, maintenant je tombe en morceaux. Je n'y peux rien. Totale éclipse du cœur. Rien faire d'autre qu'entendre cette chanson pour la centième fois, trop fort, me laisser submerger par l'orchestration, la voix rauque, et attendre. Attendre qu'il revienne, espérer. Ai-je jamais attendu ainsi ? Quelqu'un que je ne connais pas ? Je croyais avoir renoncé, m'être consacrée à l'art, faire de mon mieux, rendre mon travail unique, en tout cas repérable, voir des expositions, être en contact avec d'autres photographes en pensant toujours à l'art, au métier, atteindre un jour, peut-être, la célébrité, au moins une renommée. Je croyais avoir décidé de donner la priorité aux images et non à ma vie, je faisais des conférences sur l'histoire de la photo, je montrais les premiers reportages, le témoignage lointain de la guerre de Crimée, 1855, la tour de Malakoff prise par Langlois, un fort en ruine et une petite maison de bois qui semble dominer un paysage désertique, une plaine dévastée. Un télégraphe rudimentaire et des ciels retouchés, un ensemble présenté dans un panorama sur les Champs-Élysées - un panorama ? C'est une rotonde où sont exposées des photographies ou des dessins qui permettent de voir un paysage sur 360 degrés. Ou bien Roger Fenton, le photographe anglais apportant son lourd matériel en Crimée, toujours, et cette prise de vues intitulée Valley of the Shadow of Death, vallée de l'ombre de la mort, dont il existe deux versions, l'une où la route est encombrée de boulets de canon, l'autre où la route est vide et les boulets sur le bas-côté. Ont-ils été placés sur la route dans un deuxième temps, pour figurer la présence de la guerre - ainsi que le suggère Susan Sontag dans une célèbre analyse - ou la photographie vide a-t-elle été prise avant l'autre, les boulets n'étant pas encore tombés ? L'ordre des photos, outre son importance historique, aiderait à déterminer si la photographie des boulets sur la route est une mise en scène - et du point de vue contemporain, une falsification - ou si le reportage montre une réalité. Il m'arrivait de poser ces questions devant un auditoire, et quand je les posais, de m'y intéresser, il m'arrivait de décrypter la fameuse photographie de la prise du Reichstag et du drapeau soviétique flottant sur Berlin, d'Evgueni Khaldei, dont on sait aujourd'hui qu'elle ne fut pas spontanée, que le soldat s'y reprit à plusieurs fois pour monter et brandir le drapeau symbole de la victoire. Je parlais de guerres que je n'avais pas connues, d'un matériel que je n'utilisais pas, au nom de l'Histoire et de la nécessaire connaissance du passé, mais devant cette ombre d'homme, rien ne tenait plus. Total Eclipse of the Heart, au milieu du refrain - Once upon a time I was falling in love - la pluie avait cessé. And now I am just falling apart. Je retourne au café chaque matin en espérant qu'il reviendra. J'y suis à l'ouverture et je n'ose pas partir.
Turn around. Retourne-toi, regarde-moi. Every now and then I get a little bit lonely. Par moments je me sens un peu seule. Par moments ? À chaque instant. Cette solitude que je croyais avoir choisie ou à laquelle je m'étais habituée, résolue, voilà qu'elle me pesait, qu'elle devenait insupportable. Comme la pluie de la veille qui n'avait cessé de tomber, de s'abattre, transformant le monde en un brouillard liquide étendu sur les pensées et les choses, les sentiments.
Le paysage disparu hier réapparaît soudain, le fleuriste, la librairie, la banque et sa façade morne, les gens qui vont et viennent sans se presser, soulagés comme moi de retrouver le monde sans catastrophe irrémédiable, soulagés d'avoir, une fois de plus, eu raison de penser, ça ira bien, tout redeviendra comme avant. Turn around. Retourne-toi. Le café avait à peine ouvert, l'entrée était encombrée de cageots de salades et de fruits. J'ai repris ma place de la veille alors que j'aurais pu m'asseoir au fond comme j'aimais le faire d'habitude mais je suis allée sur la banquette intermédiaire, ni trop près de l'entrée ni trop loin, d'où j'avais une vue directe sur la porte - comme si être à la même place pouvait provoquer les mêmes événements.
Once upon a time there was light in my life, now there's only love in the dark. Autrefois il y avait de la lumière dans ma vie, maintenant il n'y a que l'amour dans le noir. Même pas d'amour dans le noir, dans la mienne. Total eclipse of the heart. Les paroles sont presque simplistes et l'orchestration, plutôt kitsch, et pourtant la chanson agit, chaque pulsation de la batterie frappe au cœur, et cette phrase - total eclipse of the heart - correspond si bien à ma vie.
D'abord on enregistra l'image puis on enregistra le son. Était-il plus simple ou plus important de capter la lumière ? Les plaques sensibles furent déchiffrées dès leur existence tandis que les premières techniques d'enregistrement du son ne permettaient pas de les lire. J'avais vu la description, sur Internet, du premier appareil, le phonautographe, composé d'un pavillon, d'un diaphragme, d'un stylet gravant les vibrations - un genre de sismographe - sur une feuille de papier enduite de noir de fumée. Mais cette feuille, comment la traiter de façon à déchiffrer l'enregistrement ? Édouard-Léon Scott de Martinville, précisait le site dédié aux premiers sons, un enregistrement qui datait de 1860 et ce n'est qu'en 2008 qu'on retrouva le précieux exemplaire et surtout, le moyen de le lire. Quelques secondes d'une voix - la sienne, sans doute - chantant Au clair de la lune. Certes, le souffle était plus fort que la voix mais on la distinguait, j'essayais de me représenter l'appareil, l'époque, et surtout l'émotion de cet homme qui tentait de laisser aux siècles futurs une trace de sa voix sans peut-être y penser, concentré sur l'instant, sans savoir si l'expérience allait réussir. Le premier enregistrement sonore jamais réalisé n'était pas le décompte qu'on récite encore aujourd'hui pour tester un micro, ni le son d'une locomotive ou d'un train émergeant d'une brume sonore, le métro aérien de New York en 1878 - longtemps considéré comme le premier, pourtant -, ni la déclamation d'un poème ou d'une pièce comme le fit Chichester Bell en 1884, suppose-t-on, pour le début de la tirade de Hamlet, To be or not to be, ni le mot barometer, répété, non, ce qui émergeait progressivement d'une masse sonore compacte semblable à un vent de tempête et n'était que le son du vide, du silence, c'étaient les paroles d'une chanson universellement connue. J'avais tenté de reconstituer la chronologie des enregistrements sonores comme je connaissais celle des enregistrements photographiques, les noms des appareils, le phonographe conçu par Charles Cros mais matérialisé par Thomas Edison. Comme pour la photographie, on ne cessait de découvrir des enregistrements d'avant le premier, et par exemple, toujours par Martinville, quelques vers d'Othello indéchiffrables où se discernait cependant la mélodie d'une récitation, une vague sonore qui s'élevait et s'abaissait comme les vagues de la mer. Et puis il existait deux prises d'Au clair de la lune, exécutés à quelques jours d'intervalle, le 9 et le 20 avril 1860, entre lesquels venait se situer la récitation d'Othello. Ces journées passées à chanter ou à dire devant cet appareil improbable, encombrant, sans savoir si l'expérience serait concluante et si quelqu'un, un jour, pourrait entendre quelque chose. Voir tous les jours la trace matérielle du son sans pouvoir l'entendre. Une bouteille à la mer lancée, non par un naufragé mais par un croyant qui pensait que cinquante ou deux cents ans plus tard - cent quarante-huit exactement - quelqu'un découvrirait un jour le moyen de déchiffrer le message laissé à la postérité.
Relisant les carnets où apparaissait le poète hongrois, me laissant envelopper par les nappes orchestrales de l'éclipse totale, emporter par les explosions de la batterie, je prenais la mesure du renoncement. J'avais cru possible de figer la vie, de la fixer comme une image, mais la chanson qui ravivait mes souvenirs me signifiait que la vie se tenait dans le mouvement. Plus on se replie, plus l'horizon rétrécit, pensais-je en guettant la porte, espérant qu'elle s'ouvre enfin sur celui que j'attendais. Total Eclipse of the Heart. Éclipse, peut-être, mais aucun pays n'y avait échappé. N° 1 en Australie et aux États-Unis, au Canada, au Royaume-Uni. N° 1 en France, en Norvège, en Afrique du Sud. Écrite par son nouveau producteur, Jim Steinman. La description d'un passage à vide que chacun a plus ou moins vécu. Facile et prenant. L'histoire cependant n'était pas aussi lisse qu'elle le semblait. Bonnie Tyler - j'avais voulu me distraire de mes carnets consacrés au poète hongrois et Wikipédia m'y avait aidée - venait d'un milieu modeste, le père mineur mais la mère aimait l'opéra et faisait partie d'une chorale religieuse. Bonnie Tyler, quant à elle, écoutait Janis Joplin ou Tina Turner. Ce n'était pas son vrai nom. Gagnant sa vie comme caissière de supermarché, elle participe à un concours pour lequel elle interprète Those Were the Days, chanson rendue célèbre par Mary Hopkins, et obtient la deuxième place, gagnant la modique somme d'une livre. Mais sa victoire lui donne l'impulsion de fonder un groupe. Découverte par un producteur alors qu'elle anime les soirées d'un club de Swansea, au pays de Galles, elle enregistre son premier album en 1976. L'année suivante, on découvre des nodules sur ses cordes vocales qu'il faut opérer, avec interdiction de parler pendant six semaines. Par peur de ne plus retrouver sa voix ou par frustration, un jour elle crie, dit-on, ce qui expliquerait son timbre rauque. Le premier single enregistré après l'opération It's a Heartache, est un succès aux paroles minimalistes, répétitives mais efficaces. Changement de producteur, de maison de disques, et voilà. Faster than the Speed of Night, titre de l'album dont Total Eclipse of the Heart sera le premier single. Je regardais le site avec une certaine mélancolie. Les sites officiels sont le plus souvent des haies d'honneur rendant compte de la gloire passée de tel ou tel artiste, au mieux de la gloire présente, cherchant à prouver leur importance de sorte que les photos, les listes de succès et le nombre de disques d'or suscitent un sentiment de déshérence. Cette incursion dans le monde de la pop m'avait ôté l'envie d'écouter la chanson. Sans parler des extraits d'interviews, j'ai une vie normale, le matin mon mari m'apporte le thé au lit, je suis comme vous, semblait-elle dire, semblaient dire ces habitués du succès, je ne rêve que d'une chose, me promener dans la rue sans qu'on me reconnaisse - mais qui retournait à la caisse de supermarché, au travail de manutention qu'il ou elle avait quitté ?
Quant à moi, j'avais passé l'après-midi suivant à photographier de nouveau des visages et notamment le mien, dans un miroir, avec l'appareil en guise de regard, mais rien ne s'était révélé et j'avais tout effacé.
J'y suis de nouveau le lendemain, c'est l'endroit où je me sens le mieux pour prendre un petit déjeuner et lire le journal, l'heure qui me convient le mieux, ce calme en début de matinée, voir les gens arriver, et quand ils sont trop nombreux, m'en aller. J'aime le bois clair qu'ils ont choisi, j'aime les coussins bleu foncé, j'aime la vue sur la rue, la place, les magasins qui ouvrent, le fleuriste qui arrange sa devanture malgré le froid de l'hiver revenu. Et j'aime leur café, leur pain, l'ardoise noire où s'inscrit la liste des boissons. J'avais réussi à me convaincre que je n'y retournais pas pour lui et pour mieux m'en convaincre, après avoir commandé mon menu habituel, un café et une tartine au miel, je m'absorbai dans des recherches sur internet autour de la langue hongroise. Une langue où les voyelles jouaient un rôle important, essentiel, une langue où les voyelles se prononçaient avec plusieurs intonations matérialisées par des trémas ou des accents dont j'essayais de retenir le rôle sans y parvenir. Je mesurais aujourd'hui à quel point le poète avait le don des langues pour me parler un français d'une telle précision. Il y a trois types de voyelles - je levai la tête, ayant cru voir la porte s'ouvrir -, les voyelles sombres, les voyelles claires, et les voyelles claires arrondies. Voyelles sombres, profondes, o, ou, a, voyelles claires, aiguës, e, i, et voyelles arrondies, u, eu. Ainsi existe-t-il trois types de mots, les mots sombres, qui ne contiennent que des voyelles sombres, les mots clairs qui ne contiennent que des voyelles claires, et les mots mixtes aux voyelles mêlées. Les mots reçoivent un suffixe dont la couleur correspond à ce qu'ils sont, claire s'ils sont clairs, sombre s'ils sont sombres, mais bien sûr, il y a des exceptions. Je lisais, j'essayais de retenir certaines consonances étranges, haz, la maison, sans savoir si le son que j'imaginais correspondait à celui véritable, asztal, la table, ou côté clair, kesö, tard, mais plus j'avançais dans ma lecture, plus j'avais l'impression de m'enfoncer dans les broussailles. Car si l'harmonie était la règle, la disharmonie existait aussi, notamment pour les monosyllabes et les mots d'origine étrangère.
Les noms n'ont pas de genre. Bien - mais il y a des déclinaisons. Cette fois la porte s'était ouverte mais c'est une femme qui entrait, nos regards se croisèrent de façon désagréable, elle avait dû se sentir dévisagée, agressée, je retournai à la langue hongroise dans l'espoir qu'elle me fournisse une clé, une direction pour repenser ma vie. Les conjugaisons avaient un caractère consolant - il n'existait que dix verbes irréguliers. Seulement dix verbes, était-ce possible ? La langue hongroise est parfaite, disait Jacob Grimm, l'un des frères conteurs mais aussi linguistes. La femme s'était assise près de moi et le désagrément se renforça, ce n'était pas seulement l'échange de regards mais quelque chose en elle qui ne me convenait pas, au point que je dus partir. J'étais restée une heure et celui que j'attendais n'était pas venu.
Le lendemain, quand je suis arrivée, les gens qui servaient au café - ils étaient deux - se sont regardés d'un air entendu et le jeune homme m'a dit, la personne que vous sembliez attendre est arrivée peu de temps après votre départ.
- Que je semblais attendre ?
La jeune femme intervint. Cet homme que vous regardiez, dit-elle.
Ainsi mes sentiments et mes désirs étaient exposés, visibles à tous. Je comprenais tout à coup les chansons, ces pensées, ces prières adressées à quelqu'un, que tout le monde entendait sauf le destinataire véritable, secret. Le succès, les réactions des autres - vous exprimez si bien la douleur de l'attente, de la rupture, du néant - renforçaient sans doute la solitude...
La jeune femme dit encore, peut-être voudriez-vous lui transmettre un message s'il repasse aujourd'hui, et l'éclaircie se fit, oui, je suis photographe, j'aimerais qu'il m'autorise à le photographier.
Le lendemain je suis arrivée à la première heure, seule dans l'espace encombré de cageots de fruits et de légumes d'hiver, des oranges, des salades, je regardais les couleurs, leur harmonie, sans oser poser la question. Était-il revenu ? Lui avaient-ils parlé ? En approchant du comptoir - la jeune femme me tournait le dos, s'affairait - je sentais mon cœur battre trop fort, je sentais que je n'aurais pas le courage de demander. Mais l'épreuve me fut épargnée. Se retournant, elle me sourit. Il est d'accord, dit-elle. Il doit venir ce matin, il ne va pas tarder.